La trépidation

Part 9

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--«Il en résulte--conclut la Comtesse Mathilde--que ce serait une erreur de donner le grand nom de _brouille_ à des _expirations de délai_, dans le genre relations. Il faut tout de même bien s'essayer, avant de se connaître. Ce qu'on appelle fiançailles, sur le terrain matrimonial, existe aussi sur le terrain amical. Les promis assez sages pour ne pas insister, après avoir constaté l'incompatibilité d'humeur, sont d'un excellent exemple pour les amis qui renoncent à poursuivre, pour la même raison. Les observateurs qui appellent cela des brouilles, sont superficiels. La brouille est plus grave, elle désunit des coeurs associés, elle est imposante, vraiment plus forte que la Mort, puisque l'on voit mourir sans regrets, ceux dont la séparation n'avait cessé d'affliger.

«Pourquoi, dans ces conditions, si peu de ces séparés reviennent-ils? Ce serait si touchant, presque toujours si bien accueilli! C'est que l'amour-propre les arrête. Il a tort, ils ont tort de ne pas comprendre que la répudiation n'était souvent qu'une épreuve, destinée à mesurer l'étendue de leurs sentiments, qui n'ont pas su vaincre. Vraiment la dignité de tels retours me semble seule capable de déterminer, ou non, le regret auquel ont droit ceux que nous avons cessé de connaître. «Ceux qui ne reviennent pas, ne méritent pas...»--affirme quelqu'un de mon entourage.--Il a raison, non moins que le vers de Musset, qui écrit avec justesse, avec délicatesse:

On s'approche, on sourit, la main touche la main...

«Comme nous devons aussi nous méfier de nos caprices, il est bon de nous garantir contre nous-même, et ne cesser d'avoir présente à l'esprit, la bague d'Essex. Je me souviens d'avoir donné, un jour, à quelqu'un que je me préparais à aimer, je ne sais plus quelle babiole, en lui disant: «renvoyez-la moi, le jour que je commencerai d'être injuste.» Je le suis devenue, l'ami ne m'a pas renvoyé l'objet. C'est sans doute qu'il ne m'aimait pas. Il ne saura jamais ce qu'il a perdu!»

--«Votre _de amicitiâ_ me paraît tirer à sa fin--dit Timon--voulez-vous me permettre de vous fournir le cul-de-lampe? Le voici! Je vais vous dire les deux choses les plus curieuses qu'il m'ait été donné d'observer dans des regards affectueux.

«Une personne amie me demanda, un jour, ce que je voulais qu'elle me laissât par testament; et pour lui être agréable, je choisis un objet d'art qui me plaisait. A quelque temps de là, j'appris à cette personne, dans le désir de lui témoigner ma reconnaissance anticipée, qu'une oeuvre du même artiste venait d'atteindre un grand prix, au cours d'une vente publique. A l'instant même, je lus dans ses yeux, comme j'aurais fait dans un livre, qu'elle rentrait chez elle immédiatement, pour me reprendre le don posthume, par une seule rature. Elle voulait bien me léguer quelque chose; mais pas tant que ça.

«Une autre fois, je crus devoir mettre en garde un soi-disant ami contre un homme dont les procédés envers moi n'avaient pas été corrects. Mon soi-disant ami parut acquiescer. J'ajoutai que le même personnage était quelqu'un de cauteleux et d'habile, exerçant une influence réelle sur des personnes elles-mêmes influentes. Séance tenante, je vis poindre dans l'oeil de mon interlocuteur, une considération naissante pour l'individu. Huit jours après, ils étaient liés et collaborateurs.»

--Lévèque répondit avec son air épiscopal et sa voix posée: «vos exécrations sont moins judicieuses qu'elles ne paraissent, parce qu'elles accusent des sujets de ne pas se comporter comme vous leur en faites le crédit, dans des circonstances sentimentales auxquelles la nature ne les destine pas, au lieu de vous accuser vous-même de les avoir exposées à ce manque d'adaptation qui vous choque et les déshonore. Autrement dit, mon cher ami, vous avez voulu apprivoiser des crocodiles, et vous vous plaignez d'avoir un bras de moins. Pourquoi ne pas vous être tout d'abord rendu compte du nombre de leurs dents et de la forme de leur mâchoire? Ces sauriens sont innocents. C'était peut-être un baiser que pensaient vous donner de tels animaux, quand ils vous ont privé d'un membre. Du reste, si vous continuez de leur en vouloir, surveillez-les d'un peu plus près pour votre dédommagement et votre vengeance. Ils se traitent entre eux comme ils ont fait de vous, et vous ne tarderez pas à voir une de leurs propres pattes joncher le terrain ou flotter sur l'onde.

«Croyez-moi, mon cher Timon, ce n'est pas avec ces personnages voyants que se fabriquent les amis de tout repos. Les amis, ça se fait avec des bonnes gens un peu ennuyeux, à vertus bourgeoises, des bonnes gens qui ne s'attendrissent pas sur nos malheurs, comme des caïmans, mais qui ne menacent pas nos anatomies. Parfaitement, des bonnes gens comme nous.»

*

* *

On changea de ton.

Comme il se trouve des gens qui veulent en savoir plus long que les autres, un monsieur demanda si l'usage nouveau, de la part des auteurs, d'envoyer des volumes sans dédicace, représentait une amabilité, ou le contraire. L'opinion fut unanime: mieux valait ne rien envoyer que de le faire dans ces conditions. Le monsieur voulut encore savoir si un auteur qui avait offert un livre, dont on l'avait remercié par une lettre étendue, devait une réponse à cette lettre. Quelqu'un, qui semblait qualifié, répondit: «il m'est, une fois, venu un volume broché, d'aspect vraiment pitoyable; c'était un de ceux que les éditeurs peu scrupuleux refont avec de mauvaises feuilles tachées, entamées. Comme l'ouvrage, lui, n'était pas mauvais, j'ai écrit une lettre qui, d'abord étant manuscrite, sans macules et sans déchirures, valait mieux que le livre, mais en retour de laquelle je n'ai rien reçu. Je me tiens pour volé.»

--«Ah! vous croyez en avoir fini avec les bons procédés littéraires--dit Alfred Ardent--eh bien! que dites-vous des catalogues de librairie, qui vous apprennent que vos meilleurs amis se font un petit (bien petit!) revenu, en vendant ceux de vos livres que vous leur avez envoyés avec des dédicaces tendres?»

--«Ceux-là sont les plus gentils--dit Robert de Montesquiou--ils vous apprennent ainsi indirectement, et sans y mettre de malice, qu'ils ont eu l'esprit de substituer à l'ennuyeuse lecture de nos oeuvres, le plaisir qu'ils nous doivent, d'avoir humecté leur mouchoir d'un parfum nouveau, ou d'avoir fumé, grâce à nous, un bon paquet de cigarettes.»

--«Vous oubliez--dit Myrtil Trust--le groupe (heureusement restreint!) de ceux qui vous écrivent pour vous demander vos livres, mais qui ne vous donnent pas signe de vie, après les avoir reçus. Cela veut-il dire que le livre est mauvais, ou que le lecteur est mufle?»

--Delphin répondit: «peut-être les deux».

--«Il y a cependant des exceptions à la règle--dit Timon.--Je veux dire que l'on peut quelquefois paraître dans son tort, sans l'être tout à fait. En voici un exemple.

«Il m'est arrivé une histoire assez délicate avec une aimable dame, peut-être victime des raisons sociales, ou peut-être sincèrement abusée, je n'ai pas encore bien démêlé lequel. Ce qui est certain, c'est que, lors de son arrivée à Paris, (c'était une étrangère de marque) elle avait paru digne d'appeler dans sa demeure, et d'y réunir, ce qui en valait la peine; au lieu de cela, le compte rendu de ses réceptions ne tarda pas à révéler qu'elle ne recevait que des sots et des snobs. Quelqu'un qui avait, avec elle, son franc-parler, lui dit, un jour, avec une drôlerie réelle, mêlée de feinte niaiserie: «pourquoi donc, Madame, ne recevez-vous que des bonnes?»

«Moi qui ne me jugeais pas autorité à lui adresser une critique si directe, je me trouvai un peu embarrassé, le jour, que je reçus de la dame un petit volume, qu'elle avait cru devoir publier pour faire comme tout le monde. Selon ma coutume de franchise, je répondis ce qui me vint à l'esprit, dont je m'aperçus, avant de le mettre à la poste, qu'il valait peut-être mieux ne rien écrire du tout, parti auquel je me rangeai, et que des gens de goût, je veux le croire, approuveront, quand il sauront que mon premier jet m'avait inspiré ce qui suit:

Madame,

«En lisant, dans les feuilles, le nom des personnes qui se vantent de vous voir les accueillir, j'ai compris que ce qui vous en donnait le courage, c'était la pensée des heures que vous employez si bien, lorsque vous les passez loin d'elles.»

Un de nos solistes continua:

--«J'ai encore reçu, d'un Monsieur Bonté, un livre sur la beauté. L'association me semblait heureuse. Il y manquait cependant quelque chose, la dédicace à laquelle j'avais droit. Mais ce n'est pas tout, l'auteur s'était encore privé d'une autre forme de beauté, même de bonté, en faisant honneur à Monsieur Bourget, de l'épigraphe qu'il avait choisie pour son volume. Attribuer à l'auteur de _Cruelle Énigme_ ce qui est de l'auteur de _Salammbô_, ce n'est pas du tout rendre à César, ce qui appartient à César, c'est plutôt donner à la flûte ce qui vient du tambour.

«Pour être, heureusement, assez rare, une telle erreur n'est pas sans précédent. J'en connais une autre, celui-là, de Monsieur Duret, qui signe Whistler, sur la couverture du joli volume, consacré, par lui, à ce Maître, un texte célèbre, lequel est de Keats, «_a thing of beauty is a joy for ever_». Il est vrai que ce mot, le grand artiste de Chelsea le répétait souvent, mais il ne s'en attribuait aucunement la paternité. Ses mots lui suffisaient. Ils lui suffisent toujours.

«C'est encore Whistler qui disait de certains jeunes peintres: «ils rentrent chez eux pour faire un Whistler avant leur dîner». Les jeunes gens d'aujourd'hui rentrent chez eux pour faire, avant leur dîner, un Blake, un Beardsley ou un Bakst. Je n'en vois pas qui s'en tirent. Entre les décors de _Saint Sébastien_ et ceux de _Pénélope_, je vois, au contraire, toute la distance qui se creuse entre un dessin de Maître et une image d'Épinal. La mise en scène de _Nocturnes_ de Monsieur Debussy n'est qu'un maladroit enfantillage, qui a fait grand tort au théâtre Astruc; et quand ce que j'appellerais volontiers l'«École du Chiffon» secoue là-dedans tout le rayon de la mousseline de soie, je songe que l'on peut admirer cela, les jours d'exposition, dans les Grands Magasins, sans payer de place.

«Costumes et accessoires n'ont pas plus de chance dans leur naïveté prétentieuse. Les premiers sont aussi poncifs, aussi pompiers que le furent les toilettes des dames des _Huguenots_, dans la salle de la Rue Le Peletier. Les demoiselles en vert billard, qui se trémoussent, on ne sait pourquoi, sur le côté droit de la scène, pendant que la Reine tisse le linceul, sont aussi laides que ridicules, et pas le moins du monde Homériques. Tout cela est frappé de stérilité, de comique et de mort, comme tout ce qui, pour avoir vu, sans la comprendre, une construction grande et belle, s'imagine la reproduire, en mieux, avec des cartes et des allumettes. A peine Mademoiselle Duncan a-t-elle dansé le pas de la Joueuse d'Osselets, ou Madame Pavlova, «le Cygne», de Saint-Saëns, que d'innombrables jeunes personnes vous proposent, de bonne foi, de venir, pour un cachet raisonnable, gâter un après-dîner, en jonglant avec des cerises en celluloïd, ou en simulant des poses de volatiles, qui n'ont plus rien de l'oiseau de Léda, mais tout de l'oie du Frère Philippe.

«Quant à l'arc d'Ulysse, il me fait penser à ce pistolet d'enfant, dont le projectile, sous forme d'un liège attaché d'une ficelle, partait avec un bruit de goulot qu'on débouche. Souvenez-vous de l'arc de Saint Sébastien. Il était beaucoup plus grand que Madame Rubinstein, elle-même combien de fois plus grande que l'arc d'Ulysse!

*

* *

Ces propos amenèrent à parler du «Genre Martine». Madame Boose parut croire qu'il s'agissait d'un genre créé par la Comtesse René de Béarn et tout de suite voulut l'adopter. On la détrompa. C'est d'un magasin décoratif outrancier qu'il était question; quelque chose en barbare, de ce que Liberty représentait, à Londres, en suave, il y a une trentaine d'années.

--«Assez d'art décoratif comme ça!--cria Burin--ce qu'il faudrait inventer, c'est un art _dépuratif_, qui commencerait par nous purger de cette esthétique pour nègres.»

--«Votre comparaison, qui peut sembler désobligeante--dit Timon--est seulement exacte; il ne s'agit que de la prendre en bonne part. Je suis allé une fois dans cette boutique, avec Aromesti, qui m'y amena; j'y ai aperçu la Princesse de Léon, qui est belle, mais d'une beauté sans relation avec ce décor, et que je me serais bien plutôt représentée dans la galerie de Georges Sortais, entre des Largillières authentiques. Si, au contraire, j'avais rencontré, parmi ces comptoirs de coquillages, de verroteries, de fleurs aveuglantes et d'étoffes criardes, des personnages de Gauguin mangeant des fruits de Cézanne, il y aurait eu accord entre les figures et les fonds. La prédilection de certains amateurs pour des toiles brutales, des couleurs choquantes, des formes simplifiées, devait conduire à transposer cet art dans l'ornementation domestique.

«J'ai encore visité deux de ces _shops_, l'ensemble m'a paru plutôt précaire, et je l'avoue, surtout Suisse. Je me croyais dans un hôtel de Zurich, ou de Pontresina: mêmes stuquages nus, mêmes parois terre-cuite, aux festons tête-de-nègre; mêmes ornements de cuivre, encastrés dans les boiseries, sans omettre le retour du noir, parmi la palette fraîche, du noir banni par Boucher, ramené par Whistler, porté sur la scène par Benois, et sur les murailles, par Romaine. En somme, supprimez Guillaume Tell et Madame Brooks, l'art surdécoratif contemporain n'en mènera pas large, et même «s'écroulera misérablement», comme fit la divinité d'Henri Heine, quand expira la mensualité, que lui servait le Roi Louis-Philippe.

«Maintenant, je ne sais pourquoi le pays de Freudeberg et de Mind, de Boecklin et de Segantini, fait encore sourire, lorsqu'on parle d'art, et continue de représenter, aux yeux de la plupart, une pépinière de sculpteurs d'ours, de chalets et d'edelweiss; le fait est que mon guide me prit à part, sur la fin de notre visite aux galeries précitées: «une autre fois--me dit-il gentiment--ne parlez plus de la Suisse.»

--«Vous m'étonnez avec vos doléances sur l'art décoratif--dit Raoul d'Hyères--je croyais pourtant que le messie du genre était venu; ne serait-ce donc par hasard que son Antechrist? Voilà pourtant ce que j'ai lu, ces jours derniers, dans une feuille infaillible, à propos d'une pièce en vogue: «de l'art, si humainement utile, et si noblement beau, des costumes, que pourrais-je bien vous écrire? Ils sont l'oeuvre de _l'artiste inimitable_ qui a pris à la gorge le mauvais goût, et l'a étranglé, grâce aux dieux! Ce _créateur inlassable de merveilles savantes_, j'en parlerai certes, un jour, bientôt, et longuement, et avec joie. J'aurais trop de choses à dire ici, et vous verrez!»

Qui ça peut-il bien être? Je voudrais le connaître Pour le voir et savoir Si l'on peut conserver encore un peu d'espoir.»

--«Vous parliez tout à l'heure de Madame Brooks,--dit Madame Edouard Delphin--vous savez que son portrait de d'Annunzio vient d'être acquis par le Musée du Luxembourg; comment le trouvez-vous?»

--«C'est toujours la même façon de soulever les voiles que l'expression jette sur les troubles intérieurs. Jamais à une telle façon de comprendre la peinture, les circonstances n'avaient offert un pareil champ d'expériences. L'homme qui a le plus exalté l'allégresse vitale et dominatrice, devait contenir le plus de douleur secrète. Son image, non pas artificielle, comme la plupart des images, mais véridique, devait révéler cela. Elle le révèle. Sa bouche est la propre bouche du _de Profondis clamavi ad te, Domine!_ mais ce _Dominus_-là, c'est le Seigneur Amour. Et cette ambiance, contenant autant de gris que celle de la Joconde renferme d'azur, démontre que l'atmosphère même est démasquée. Puis, dans le fond, cette vague qui se brise contre une estacade, que veut-elle signifier? Les glaciers de la Florentine allégorisaient sa froideur; les embruns du Florentin traduisent la fatigue de l'assaut, la rupture de l'élan, la tristesse de l'effort; autant dire: la misère humaine.

«Et ce n'est pas sans dessein que j'ai rapproché ces deux oeuvres, si dissemblables, en apparence; _Joconde_, vous le savez, est un nom des deux sexes, comme celui de l'Automne. Or, voyez cette petite main, n'est-ce pas une main de femme? Il faut une main de femme, pour caresser, et pour briser, aussi bien les cordes des lyres, que les cordes des coeurs.»

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* *

Cette parenthèse lyrique, une fois close sur ce point d'orgue impressionnant, nos bergers en revinrent à leurs moutons qui, on le voit, étaient des moutons enragés.

--«Je ne sais qui montrait un jour, à Whistler--reprit Lady Lilith--une tapisserie destinée à un siège. Elle représentait un vase de fleurs. Un logicien argumenta: «pour que ces fleurs coupées restent fraîches, il doit y avoir de l'eau dans ce vase, donc ceux qui useront de ce fauteuil, éprouveront la sensation de s'asseoir dans l'eau.» Le malin Jimmie répondit: «laissez-les s'asseoir dans l'eau.»

«Ce mot s'applique à beaucoup de manifestations actuelles. J'ai vu, chez Mademoiselle Sorel, toujours si intelligemment éprise d'associer aux acquêts du passé, les acquisitions de l'avenir, j'ai vu un vase lumineux, dans lequel il y avait dis-je, trois lis. Cela me fit souffrir; il me parut que ces lis en faisaient autant. Des lis dans du feu, pourquoi? Ils me faisaient penser à Ananias, Mizaël et Azarias, les trois enfants dans la fournaise. Je ne goûte pas davantage ces fruits de verre multicoloré qui servent maintenant à tamiser la lumière: les fruits ne sont pas faits pour éclairer, ils sont faits pour être mangés.

«Philibert de Clermont-Tonnerre et Monsieur Corpechot sont des hommes d'esprit. Or, ils prétendent renouveler l'art des jardins, et commencent par infliger à de belles pelouses, la présence d'objets qui ne rendraient envieux, ni l'ombre de Tuby, ni celle de Regnaudin. M'est avis qu'ils auront affaire à Monsieur de Souza, qui viendra les rappeler à l'ordre, au nom de la «Société pour la protection des paysages.»

Madame Gyspa répondit:

--«Les contemporains jouent de l'existence comme ces téméraires pianistes qui changent les mouvements des morceaux, ils _déplacent l'expression_. Une dame que Dieu avait créée pour être une hôtesse, veut être une poétesse. Une mauvaise muse de plus, et une bonne amphitryonne de moins, car l'une compromet l'autre. Et cela dans toutes les branches.

«L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a» est un vers connu et une vérité vraie. Et pourtant, quelqu'un me le faisait observer, nul ne veut plus être loué pour les qualités qu'il possède; cela lui semblerait aussi désobligeant et aussi niais que de s'entendre féliciter parce qu'il a pris son tub. Ce que l'on brûle de voir exalter, c'est son vilain chapeau, sa robe horrible, ou son affreux complet, sans doute à cause de l'espace qui se creuse entre l'idée de louange, et ces objets innommables, et que de combler un espace est toujours flatteur.

«J'ai connu un monsieur qui venait de construire sa maison. (Il aurait écrit son _home_.) Ayant fait fortune dans l'hôtellerie et la nouveauté, une double logique semblait lui conseiller de donner, à son logis, le nom de «Château Pot-au-Feu» ou «Villa Madapolam». Il la dénomma _Sea-cottage_. Où l'anglais va-t-il se nicher? Après tout, pour être comiques, ces anomalies sont explicables. Quand on quitte ses habits de travail, ce n'est pas pour en mettre qui leur ressemblent. Un autre homme de ma connaissance, grand financier, celui-là, s'entendait reprocher de ne réunir, dans ses galas, que des invités d'un groupe différent du sien. Il en donna cette raison, peut-être judicieuse: «nos parents n'ont pas assemblé de telles richesses, dans le but de nous voir, pour toute récompense, régaler les fils de leurs employés.»

«Je connais deux Israélites, qui devraient s'appeler Moïse et Aaron; ils s'appellent Pierre et Paul, deux noms de saints. Pourquoi? car ce sont précisément deux de ces noms que nous appelons noms de baptême. Toujours pour les mêmes motifs: goût de la contradiction, plaisir de l'anomalie. Une fiancée m'écrit qu'elle épouse un Monsieur Abraham, qui--ajoute-t-elle--«n'est pas Juif». Il est dans son tort. Je sais, de même, une demoiselle Jacobs (n'oubliez pas l'_s_!) qui joue, dans le catholicisme militant, un rôle appréciable.»

--«Pourquoi voulez-vous empêcher les gens de se payer votre tête, ou de vous en donner à garder, si ça les amuse?--dit Castelnaudary.--J'ai l'honneur d'être quelquefois reçu par une demoiselle, qui reçoit elle-même tous les jours, dans les environs de cinq heures, un homme différent. Ce qui ne l'empêche pas de vous répondre, chaque fois que vous lui demandez une chose qui l'ennuie: «j'aimerais mieux me faire cocotte.» Je l'approuve de dire cela, si elle se met dans l'esprit de passer pour vertueuse. Quand ces mots ne persuaderaient qu'une personne, ce serait autant de gagné. Celle-là veut bien donner dans le paradoxe; mais elle exige aussi de donner dans le mille.»

--«Ne dites pas de mal des cocottes--clama Pugnax--elles restent sentimentales et, par suite, capables de se laisser suborner _in extremis_. J'en ai connu qui se sont fait arracher de jolis petits testaments (dirai-je des testamenticules?) dont les termes éloquents sont malheureusement voués à l'oubli, parce que, je ne dis pas les locataires, mais les _légataires_ à la nuit ne les portent pas au jour, les timorés et les ingrats! J'en sais même un qui envoyait une vieille dans des maisons où il n'y avait pas d'ascenseur pour réclamer des objets qu'elle avait jadis donnés, et qu'il prenait à cet homme délicat la fantaisie de ravoir.»

--«Ces cocottes ont d'autant plus de mérite qu'elles sont souvent à plaindre--dit Timon.--Quelqu'un me parlait, l'autre jour, de l'une d'elles, qui reçoit deux mille francs mensuels d'un jeune homme destiné à jouir d'un demi-million de rentes. Mon secrétaire, à qui je contais la chose, conclut assez comiquement: «il ne se ruinera pas.»

«Ce secrétaire est un garçon bizarre de qui je noterais quelques singularités si, par hasard, il venait à mourir. Je l'ai entendu proférer des paroles surprenantes. Une fois que je pénétrais, avec lui, sous les voûtes d'une abside, je le vis plonger sa main dans le bénitier, mais sans accomplir le signe correspondant et pieux qui devait en résulter. Comme je lui faisais observer l'inutilité de son acte, ainsi réduit aux prémices, il s'en excusa dans ces termes: «c'est--dit-il--tout ce que je sais faire dans les églises.» Il ignorait que l'on pouvait encore y donner des rendez-vous d'amour et dormir au prône.»

--«L'état de choses qui vous afflige--dit l'abbé Lorgner--tient tout entier dans la parole des Saints Livres, sur le danger de mettre du vin nouveau dans les vieilles outres. Les peuples neufs créent, naturellement, des manières d'être, des usages, des façons de sentir, de penser, d'agir qui, venant d'eux, leur conviennent. L'échange en est-il favorable? Il en résulte que le monde perd son aspect de livre d'images variées, que le voyage aimait à feuilleter; et que le voyageur arrive à Tokio pour retrouver le chapeau-melon, qu'il porte lui-même.

«Cet inconvénient n'est pas le pire. Les pièges que notre cher Vieux-Paris, rajeuni dangereusement, tend à nos pas, depuis quinze années, font regretter les promenades sans circuits, sans cahots, sans fondrières. Encore si ces transformations entraînaient une prospérité! Je ne l'entends pas dire. Notre ville et ses progrès ressemblent à ces vieilles coquettes (passez-moi la comparaison) dont les corsets déplacent les organes, qui s'en trouvent mal; et toutes fières d'avoir abaissé leur taille, ou relevé leur croupe, elles partent pour une fête, où la Mort les attend, sous forme de péritonite ou d'embolie.»

Ces deux mots entraînèrent nos gens sur le terrain d'Hippocrate.