Part 8
--«J'en sais encore une bien bonne--cria Madame Gyspa--c'est le mot d'une de ces épousées _in extremis_ de l'existence d'un vieux garçon qui veut, à tout prix, faire une fin. Comme on disait de celui-là, que sa bonne volonté avait expiré au seuil de cette forme de chambre nuptiale qu'un homme d'esprit avait surnommée «chapelle expiatoire», celle qui pouvait le mieux renseigner sur la chose, s'insurgea et rectifia fièrement: «Norbert a fait tout son devoir.» Et parce qu'il s'agissait d'un vieux loup de mer, tout le monde comprit que le souvenir des raz de marée, des équinoxes et du vent debout, n'avait pas été de trop pour soutenir le compagnon dans l'assaut de cette Quiquengrogne revêche, solide au poste et bardée d'ennui.»
--«Si le mariage a ses victimes--dit Stephenson--le célibat a des martyres, mais il a aussi ses francs-tireurs, qui finissent par se couvrir de gloire sur les chemins de traverse. Quelle demoiselle n'envierait à Aimée d'Alton, les rendez-vous qu'elle donnait à Musset dans sa propre chambre de jeune fille, en choisissant les heures d'absence de sa maman, qui habitait la pièce contiguë? Avec le recul, ces crimes d'amour ne sont pas loin de tourner à l'apothéose. Cette jeune coquine s'y connaissait en badigeon. Après sa liaison célèbre, elle tombe légitimement dans les bras du frère de son séducteur. Ce temps-là, excellait à donner des airs convenables à ce qui ne l'était pas. Je me souviens d'un bon vieux ménage, tout d'un coup désuni par le testament d'un ami qui, en choisissant Madame pour légataire universelle, révélait une histoire tendre. Monsieur qui ne plaisantait pas, part pour Venise, où il retrouve, sur le quai des Esclavons l'infidèle qui, maligne, avait pris un train plus rapide. Elle lui dit: «à notre âge, pas de ces bêtises-là!» Il était fatigué du voyage, elle le dorlota; ils retournèrent ensemble à Saint-Alvise. En effet, c'est une bêtise de désavouer ce qui s'appelait comme ça, quand on ne serait plus capable de le faire.»
--«Cette vieille agit sagement--dit Plicca--elle sut avoir les vertus de son déclin (à vrai dire plus faciles!) sans compter beaucoup de tact. La vertu ne varie pas selon les circonstances, mais elle change de nom, suivant les périodes. Ce qui aurait paru digne, vingt ans auparavant, de la part de Sganarelle, devenait cruel vingt ans après, à l'égard de Baucis. Il ne faut pas déshonorer rétrospectivement.
«Le danger c'est de promener par les plates bandes de la noble galanterie, une vertu bourgeoise. Il en résulte, sous prétexte d'honorabilité, des malheurs affreux, des destructions de correspondances, en vue de sauver l'honneur d'une aïeule, dont elles auraient fait la gloire. Quand ces autodafés sont exécutés par de jeunes femmes, on est en droit d'y démêler de la jalousie féminine, même inconsciente; surtout quand il s'y ajoute des réflexions du genre de celle-ci: «nous avons bien souffert de nous trouver dans l'obligation d'anéantir de si belles choses.»
--«C'est toujours «vérité en deçà, erreur au delà»--dit Timon.--J'ai deux petits voisins de campagne, qui m'ont fait, de la chose, une excellente démonstration, par rapport au sacrement de pénitence. Notez que ces jeunes casuistes ont tout au plus vingt-six ans à eux deux.
«Le moins âgé, celui de douze ans, passe auprès du confessionnal, dans les demi-ténèbres duquel son camarade est en train de susurrer ses demi-fautes. J'exagère encore. Il entend l'invisible abbé dire à ce Tannhäuser innocent: «inutile de m'avouer cela, ce n'est pas un péché.»
«Désireux de paraître, sinon moins innocent, du moins plus criminel, quand viendra son tour, le gamin va trouver sa grand'mère, et lui tient ce propos: «explique-moi ce que signifie: oeuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement: je crois que j'ai fait ça.»
«Ces examens de conscience pour fillettes et pour garçonnets offrent des inconvénients et des avantages. Leurs investigations sommaires, leurs questions indiscrètes, leurs vagues réticences, leurs troublants sous-entendus attirent l'attention enfantine, toujours en éveil, donnent pâture aux curiosités naissantes, et les dirigent vers des points de mystère. C'est vrai; mais outre qu'ils habituent à la propreté d'âme, ils créent le scrupule qui, dosé, n'est pas sans profit, diffère l'exercice, retarde l'excès et, par suite, supprime les déperditions d'énergie. Les jeunes hommes vertueux excitent un sourire, qui ne va pas sans quelque respect. Ce sont les acolytes d'eux-mêmes, qui surveillent leurs sens et conduisent leur coeur.
Les jeunes demoiselles jouent à la poupée pour apprendre à devenir des mères attentives. C'est pour préparer des adultes intègres que leurs gentils contemporains jouent au coupable. A l'heure qu'il est, ils époussettent des «châteaux de l'âme» dans lesquels il n'y a pas de poussière. Seulement, voilà, quand ils seront tout à fait sûrs de leurs gros péchés, peut-être bien qu'ils oublieront de les dire.
«En attendant, le plus coquin de mes deux petits amis vient de s'en payer une bien bonne, laquelle n'est autre que la tête de Monsieur le Curé lui-même, qui daignait l'entendre en confession, par faveur spéciale; il lui a dit: «_excepté voler et tuer, je crois que j'ai tout fait_.»
IV
Les Propos ultra-violets.
Nombre de sujets furent abordés, effleurés, traités, creusés, délaissés, sinon avec toutes les lumières qu'il eût fallu, pas, du moins, sans étincelles.
Les fastes de notre réunion ne prêtent aucun propos saillant aux personnes mentionnées par Madame Estradère. N'ont-elles rien dit? C'est possible. Les figurants de marque se contentent de promener leur présence et de donner leur nom, plutôt que leur avis.
Mais il y avait encore là[11], outre les invités précités, Anastase Gallo, Pétrus Loth, Marcel Le Lorrain, le sculpteur Barde, le peintre Libra, le professeur Ghezo, le professeur Albin, Marcel Lévèque, le docteur Josquin, le portraitiste Bologne, Madame Elphaige, Madame Stryge, Lady Helen, Lady Lilith, Madame Edouard Delphin, la Duchesse Gracieuse, Madame Gyspa, la Comtesse Ziska, la Comtesse Mathilde, la Princesse Rosesco, Madame Delavoie-Méduse, Ernest Cyrille, Paul Centule, Harry Pugnax, Albert Charmant, Myrtil Trust, Abel Bellard, Edmond Russell, Benoît de Castelnaudary, Martin de Rheingold, Duplex de Cyrnos, Raymond d'Hyères, Georges Le Voiturier, Armel de Syringe, Alfred Ardent, Coecilia Frater, Blanche Baden, et cætera.
[11] Il me serait facile d'établir la liste des noms, assez transparents, sous lesquels j'ai groupé mes personnages. Mais je n'ai pas cru devoir le faire, parce que leur _mission_ est de composer une conversation d'ensemble plutôt que de faire ressortir telle ou telle figure. Ce que j'ai voulu surtout assembler, animer, faire fonctionner et vivre, c'est le groupe indépendant des «_quarante têtes incorruptibles_», dont parle Rivarol, qui ne sont nullement les quarante académiciens, mais les quarante esprits qui ne s'inclinent pas devant le _faux mérite_ et _l'empêchent de dormir_.
Lady Helen s'éleva d'abord contre les magazines, qu'elle accusa de tous les maux. C'est inévitable. Chaque jour voit naître plusieurs de ces recueils, et la concurrence les induit d'abord à se partager les sujets, puis à se les disputer, enfin à ne plus laisser subsister rien de simple et de gentil qui s'abandonne à être tel.
Les concours de chapeaux d'enfants marquèrent le départ de ces inconvenances: une fillette photographiée pour, et par un illustré, avec deux bouquets de cerises sur les oreilles, est en grand danger de passer pécore. Mais cela n'était rien, ou plutôt, voyez où cela nous mène, à ce concours de baisers enfantins, qui menace de détruire, jusque chez les marmots, les tendres caresses spontanées, les élans du coeur. Quand la petite Monna dira bonjour à la petite Vanna (car les bébés s'appellent comme ça maintenant) elle se règlera sur le souvenir du portrait qui a valu, à sa cousine, un abonnement ou une poupée, et pas une mère ne pourra plus compter sur un de ces bons bécots bruyants qu'on appelait baisers de nourrice.
Ces concurrences d'imprimerie poussent aux pires extrémités. Le premier qui inventa le _livre d'adresses_ fut un grand criminel. Non seulement il ne permit plus aux gens de vivre heureux en vivant cachés, mais il les exposa au déboire de voir imprimer leurs alliances, qui ne sont pas toujours décoratives, sans compter le reste, et ce qui menace. L'Anglaise fit observer que, si les prédicateurs avisés interdisent les marques d'approbation dans le temple, c'est qu'elles forceraient d'admettre les signes de blâme: l'un ne va pas sans l'autre. De même les distinctions et les privilèges, signalés dans les Bottins de Salon, finiront par avoir pour contre-partie, d'y faire, quelque jour, figurer plus ou moins discrètement le discrédit ou la tare. Il est peu probable que les titres d'amants et de maîtresses, avec des signes correspondants, s'y voient désignés aussi clairement qu'ils le sont par les places à table; mais une nomenclature plus maligne saura bien inventer quelque euphémisme pour renseigner l'étranger sur le fin du fin de ces mystères. Le Musée de Saint-Quentin fait inscrire, au revers du portrait de Mademoiselle Fel: «_préférée_ de La Tour». Espérons que ce vocable prévaudra.
Cette conversation amena sur le sujet d'une Revue que venait de fonder Monsieur Lapauze, et qui avait pris pour devise: _défendre tout ce qui unit_. Quelqu'un affirma que ce périodique ne manquerait pas de publier des vers de la Duchesse. Timon répondit avec beaucoup de grâce qu'ils correspondraient au signalement, puisqu'ils unissaient _des syllabes qui n'étaient pas faites pour se rencontrer_ (_sic_).
C'était reprendre, par le mauvais bout, la sempiternelle question des amateurs. Le même affirma: «elle présente deux aspects, tous deux réglés. Le premier, c'est qu'il n'existe rien, dans l'échelle humaine, animale, végétale, et même zoologique, rien qui soit au-dessous du bousilleur d'art, qu'il se donne pour littérateur, sculpteur ou peintre. Ça c'est entendu. Mais l'autre point de vue n'est pas moins enregistré, à savoir qu'il n'y a de grands artistes que les grands amateurs, ceux qui travaillent à leur heure, à leur gré, à leur guise, selon leur inspiration et leur bon plaisir. La preuve, entre autres, c'est que des écrivains qui avaient produit de bonnes choses, de cette façon, depuis le moment où des périodiques les ont enrôlés, pour livrer le travail à des dates fixes, n'ont donné que des oeuvres secondaires, même insignifiantes, parce que l'opération du Saint-Esprit, en matière de création esthétique, refuse de répondre à cette forme d'interrogation plus que délétère, annihilante: «sur quoi vais-je faire mon article, cette semaine?» Quel que soit le sujet choisi, dans ces circonstances, il ne saurait représenter que la deuxième, dixième, centième mouture d'une veine et d'une pensée.»
Les caricaturistes sont les hôtes des magazines; on en reparla; non de ceux qui dramatisent l'actualité ou la ridiculisent, mais des autres, qui réforment la ressemblance humaine et déforment la ressemblance divine. Leur art prête à l'interprétation; par suite, à l'incertitude. Y a-t-il lieu de considérer, ou non, comme une faveur, pour certaines personnalités, leur retour fréquent, dans les albums de charges? Que Becquières souffre de n'y pas être représenté, n'en fournit pas une preuve suffisante; mais que Forain y reparaisse continuellement, en apporte un témoignage presque probant. Mais alors, s'il y a vraiment de la prédilection dans ce choix, et de la consécration dans cette insistance, pourquoi ne pas faire tangoter certains gros bonnets de presse, avec leurs principales abonnées, et même avec leurs plus puissantes actionnaires? C'est ici que l'énigme commence. En voici une explication modestement proposée. Peut-être ladite faveur--si faveur il y a--hésite à se manifester à l'égard de ceux et de celles dont un froncement de sourcils diminuerait le beurre dans les épinards.
*
* *
Les discours s'élevèrent.
--«C'est une erreur de croire--dit Anastase Gallo--que ceux qui vivotent dans la gloriole se contentent de ce diminutif de la gloire, parce que celle-ci leur est inaccessible. Qu'une circonstance fortuite la mette à leur portée, par raccroc, les y installe, presque malgré eux, ils s'y sentiront mal à l'aise et feront la grimace, comme un homme à qui l'on offrirait un aliment fort et qui ne voudrait qu'une croquignole.
«J'en ai vu un exemple étonnant. La gloire est d'un goût âpre, d'un port douloureux, dont ne s'accommodent aucunement ceux qui se gargarisent de riens. Il ne leur faut qu'une irrigation de louanges ordinaires, assez pareilles à ces lavements portatifs, employés par les caillettes du Dix-Huitième Siècle, sortes de poires souples, et toutes placées, avec lesquelles ces folles entraient dans le bal. Le moment venu, en feignant de pouffer, elles tombaient brusquement sur un siège de rencontre, qui se trouvait ainsi, à point nommé, leur administrer la chose. A ceux qui ne veulent que des éloges ordinaires, tout est bon, sauf la grandeur. Un chrème sur un front n'a rien de commun avec ceux qui ne demandent qu'un chatouillement _sotto il culo_, comme dit Léonard.»
--«Le tort des jeunes hommes qui donnent dans l'écriture--dit Marcel Le Lorrain--c'est de se croire permis d'aborder, tout de go, le plus inaccessible des sujets, la rencontre des sexes, et de faire proférer des paroles éternelles, par un couple mis en présence, dans la solennité poignante de la Nature, et la tristesse de l'Humanité, touchée par l'amour; en un mot, de vouloir donner un pendant à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à René, Adolphe et Dominique, en même temps qu'un rival à Longus, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Benjamin Constant et Fromentin. Que ces jeunes hommes renoncent à cette visée téméraire, qui ne saurait représenter que prétention, en dehors de l'expérience et du génie. Qu'ils écrivent des livres où il y aura beaucoup de choses, et au-dessus desquels pourra peut-être, un jour, si Dieu leur prête vie, et Saint Orphée, son assistance, s'élever un duo passionné, dont les accents bénéficieront du talent gagné, et des acquisitions du coeur.»
--«L'amitié n'est pas plus aisée à mettre en scène--dit Le Voiturier--bien au contraire, je ne vois que d'Annunzio qui s'y soit essayé, appliqué, avec étendue et force, non sans, d'ailleurs, y exceller.»
--«L'amitié--dit Timon--tout dépend de ce que vous entendez par ce mot énorme. Voulez-vous parler de ce merle blanc des sentiments, duquel Montaigne affirma qu'il ne se rencontre _qu'une fois en trois siècles_? Qui peut se vanter d'être digne d'une telle exception dans l'ordre des choses cordiales? Vous voulez donc seulement dire ce degré supérieur des relations, qui va jusqu'à donner l'aspect de l'attachement aux manifestations de la bonne grâce. A deux reprises, j'ai connu cela. Les deux fois, je l'ai perdu. Est-ce par ma faute? Je n'en sais rien.
«Le premier de ces deux amis était un homme de science, très distingué, au caractère droit, presque rigide, qui semblait, de prime abord, un peu aride et rude, mais dont, à le fréquenter, on s'apercevait vite que sa sévérité n'avait d'égale que sa douceur. C'était un stoïcien et un Spartiate; mais aussi un Lotophage, à savoir un de ces personnages homériques, habitants du pays des lotus, et qui tendaient aux voyageurs fatigués, la plante de l'oubli. Certes, je trouvais de cela, dans son accueil fier, son hospitalité simple, d'où l'on rapportait toujours ce contentement de soi, par l'autre, qui rend désirables les rencontres. Il y avait, en ce savant, du sage et du juste, deux mérites qui, pour être égaux, ne sont pas, cependant, toujours compatibles.
«Sa délicatesse à obliger était exquise et extrême, il y mettait des raffinements, que je n'ai vus qu'à lui. J'en conserve vingt témoignages, les uns matériels, d'autres spirituels; ces derniers, les plus précieux, se prolongent dans ma mémoire, qui les emportera.
«J'ai reçu beaucoup de lettres, dans ma vie, de nobles et de belles, des plus hauts esprits, des plus grands coeurs; aucune, jamais, je crois, n'atteignit au degré d'émotion qui me vint d'une courte page de cet homme amer. Elle m'arrivait d'un pays lointain, et m'apportait, au nom de nos deuils respectifs, des paroles profondes. Mes larmes m'empêchaient de lire, et je me demandais comment quelques mots, assemblés si simplement, pouvaient produire un tel effet sur une âme. Cette minute, jamais je ne l'oublierai.
«Un jour, je me trouvai, malgré moi, infliger à ce personnage, que je révérais, une légère blessure d'amour-propre, que son émotivité transforma probablement en peine morale; mais les circonstances mettaient, par ailleurs, en pleine lumière, ce que mon caractère peut offrir de meilleur. Hélas! une telle exaltation de notre moi, par-dessus ses manifestations directes, c'est trop demander, même aux plus parfaits. Tout n'en était pas moins brisé, entre mon destin, et celui de cet homme admirable. Quand je le croise, il détourne la tête, et je sens que nos deux regards, pas plus que nos deux mains, ne se rencontreront plus, désormais, en ce monde.
«L'autre n'apparaissait pas de si forte trempe; c'était un mondain surélevé, par l'élégance des dehors, le charme des façons, la culture quotidienne de l'individu, avec des habitudes d'art et des goûts de beauté. Ces manières polies et policées faisaient trouver, à celui-ci, qui m'appréciait, sur plusieurs points, une sorte de malaise dans l'exercice de mes facultés réfractaires. J'aurais pu, même dû, selon lui, en les réfrénant, attirer au lieu d'aliéner, captiver au lieu de combattre. En un mot, ce sympathique n'avait pas compris ma conformité avec le propos Baudelairien: «plaisir aristocratique de déplaire.» Un beau matin, il copia ce distique, dans l'oeuvre d'un poète qui m'était cher, et me l'envoya.
«Et pourtant j'eusse aimé que l'on m'aimât, peut-être L'avais-je mérité...»
«J'en fus touché, je lui répondis que rien ne me manquait, puisque j'avais son amitié.
«Je ne l'ai jamais revu.»
--«Moi aussi, j'ai eu mes étonnements d'amitié--dit Bellard.--Lié avec un homme dont j'appréciais le commerce, je fus peiné d'un manquement qui me portait tort et, venant de lui, me trouvait susceptible, je me refroidis. Mon ami ne me fit pas de représentations directes, mais se plaignit à des tiers, sans amertume, avec éloquence, pathétiquement. Je reçus, de personnes que je connaissais à peine, des convocations urgentes. Peu habituées à l'expression de sentiments si nobles, elles croyaient devoir attirer mon attention sur ceux-là, dont elles jugeaient presque impie de dédaigner la sincérité, de délaisser la ferveur. Ces manifestations me frappèrent. Je me dis que ces missionnaires avait peut-être raison; et les préjudices, desquels j'avais eu à me plaindre, ayant en partie cessé, je montrai à mon ami, sinon le visage d'autrefois, du moins une expression, je veux croire touchante, de confiance reparue et reconnaissable. Je trouvai un homme sans émotion, sans élan, sans grâce, dirai-je, sans politesse? Jugez-en: à l'occasion d'un deuil de famille, je lui ai écrit deux lettres, toutes deux demeurées sans réponse. C'est sans doute, que nous n'attachons de prix, qu'aux choses qui semblent nous abandonner. Quoi qu'il en soit, voici la leçon que j'en ai extraite: méfions-nous des personnes qui, ayant perdu notre amitié, font tout pour la reconquérir. Ce que cette manoeuvre cache, c'est le désir de nous rattraper pour, ensuite, nous rendre la pareille et, à leur tour, nous planter là.»
--«J'ai--dit Timon--le regret de ne pas pouvoir vous donner tort. Une personne considérable avec qui je n'étais plus en relations depuis des années, est revenue à moi de la façon la plus émouvante. Il en résulta que j'en fus ému et revins moi-même. Hélas! le tour était joué. Quelques semaines après, je me suis aperçu que ce touchant retour obéissait surtout au mobile de me casser la tête (ou si vous préférez, la gueule, comme on dit aujourd'hui), et de me percer le coeur. L'une et l'autre se portent bien.»
--«Selon le plus ou moins de désir que vous pouvez avoir d'être renseigné sur la valeur des personnes que vous favorisez de votre connaissance--dit Lévèque--laissez s'approcher de vos relations, ceux qui souhaitent de les fréquenter pour les éloigner de vous. Certains se font une spécialité de ces manigances. Ils représentent une branche plus vivante, du groupe de ceux qui tâchent de se faire inviter à dîner, pour emporter les couverts. Vous me direz que les couverts qui se laissent emporter prouvent, par cela même, qu'ils étaient en ruolz. Il y a des relations en ruolz.»
--«Vous avez raison--dit Libra--les personnes de qui les sentiments pour nous peuvent varier sous des influences étrangères, ne doivent pas être tenues pour des personnes, mais pour des choses, et des choses de peu de valeur.»
--«Les hommes à qui ces accidents adviennent--reprit Lévèque--ne restent ni sans consolation, ni sans vengeance. Quand nous voyons ceux que nous préfèrent des personnes que nous avions favorisées, nous comprenons _qu'elles n'étaient pas difficiles_, qu'il leur fallait _peu de chose_, et que, pour cela, _nous ne les avons pas satisfaites_.»
--«C'est affaire à elles--dit Le Lorrain--autant dire affaire de goûts. Elles n'en restent pas moins celles qui, ayant mangé en haut, avec le maître, se contentent d'être descendues, et de partager des reliefs, à l'étage inférieur, avec ceux que l'antiquité appelait _mendaci_, _mimæ_, _balatrones_.»
--«Mais--interrompit Lady Lilith--il y a des gens qui aiment ça.»
--«Tout de même--continua Lévèque--les personnes qui agissent ainsi, prouvent, de cette façon, qu'elles se satisfont de nos restes. C'est flatteur pour elles, et pas malhonnête pour nous. Il existe une rubrique commerciale fort connue, qui dit: «habillez-vous avec les laissés-pour-compte des grands tailleurs.» Elle peut se transposer de la sorte: «faites-vous des amis, avec les laissés-pour-compte des grands coeurs.»
--Madame Gyspa compléta: «Ce sont des types qui ont le goût de jouer à _Ote-toi de là que je m'y mette_.»
--Lévèque reprit: «ces personnes sont comme des mites désireuses de ronger une fourrure ou de s'approprier les palmes d'un châle de cachemire. Mais il faut pour cela que le _préservateur_ cède la place. Aussi tous les moyens sont-ils bons pour le déloger. On peut pareillement comparer ceux qui en usent de la sorte à ces joueurs du jeu de jonchets, qui doivent écarter d'un faisceau de bâtonnets d'ivoire, jetés pêle-mêle sur une table, tel ou tel d'entre eux, sans faire remuer le reste. La plus considérable de ces pièces est, bien entendu, celle qu'on nomme _le Roi_.»
--«Quand plusieurs personnes s'unissent pour faire fonction de Judas--dit Madame Stryge--c'est curieux qu'il ne s'en trouve pas au moins une pour rappeler les autres à l'ordre et à la décence, faire appel aux consciences, dénoncer la bassesse d'un procédé, l'iniquité d'un acte. Il ne s'en trouve pas. Tout le monde se met tout de suite d'accord dans la trahison, et se sent à l'aise dans la perfidie. Cela va de soi, coule de source, ne rencontre ni opposition ni résistance.»
--«Lesquels sont le plus à blâmer, par suite, plus à plaindre--dit Raoul d'Hyères--ceux qui détournent de nous nos amis, ou ceux qui se laissent détourner? Ces derniers, sans nul doute. Mais le _raid_ ne va pas loin; les nouveaux alliés ne tardent pas à se prendre en grippe, et les uns à droite, les autres à gauche, nous glissent dans l'oreille, qu'ils n'ont jamais aimé que nous.»