Part 10
On parla de la greffe humaine, et des applications, que les «physiologistes réveillés»--selon l'expression même de Wells--se décidaient à donner au célèbre roman de ce maître. Un mioche américain, né borgne, venait de recevoir en cadeau, pour ses étrennes, un oeil de porcelet, qui reprenait à merveille. Tout de même, la chose abondait en rêveries. Supposez que cet enfant ait été Saint Antoine; sa prédisposition à un campagnonnage qui répondait à ses vues, pouvait s'accommoder de l'opération; mais que ce fût l'autre, celui de Padoue, une telle métamorphose ne l'exposait-elle pas à ne plus faire retrouver que des objets malpropres? «Il aime ce qui sent mauvais...» aurait-on dit de lui, comme de Dingo, de célèbre mémoire. Cela n'empêche pas ce quadrupède peu dégoûté de nous avoir donné bien des leçons de morale. Celle qui couronne le livre, la leçon sur l'_ingratitude_, qui aurait dû avoir tant de retentissement si l'on avait soulevé les masques, est admirable de mesure dans la flagellation et de dignité dans la semonce. Personne ne broncha; le monitoire passa inaperçu, sauf de quelques yeux clairvoyants. Ils suffisent aux vrais redresseurs, qui n'opèrent réellement que pour ceux qu'ils visent. Le public, lui, aime les masques, et les rattache au besoin; il tient aux marques, lesquelles, seules, le guident; il n'aime pas qu'on les lui change, et n'admet pas qu'on lui prouve qu'une liqueur, une fois lancée, n'associe pas toutes les vertus du «double zéro» à toutes les forces de la «fine».
Quant au nez fabriqué avec un sternum--pour en revenir à la Greffe--je laisse à juger du flair de celui-ci.
--«A ces sautes de notre thérapeutique--dit Ghezo--j'attribue une part de l'hésitation du public, devant la dernière pièce de Bataille. Un scrupule de délicatesse très compréhensible, bien marqué chez l'auteur, par sa tendre visite au cimetière de Passy, indique son naturel désir de donner satisfaction à une mère plaintive, mais ne donne pas le change sur sa véritable visée, qui est de porter au théâtre un cas fameux, entre tous, dramatique, et si spécialement du ressort de sa notation incisive! Ce fut, de tout temps, le droit, disons le devoir des écrivains, que cet échange entre l'art et la vie. Seulement, tout de même, ce scrupule paraît, cette fois, gêner l'artiste, qui s'en tire en postdatant les scènes. Mais le procédé creuse des vides, en même temps qu'il fait surgir des obstacles.
«D'abord, afin de démarquer le sujet, en le rajeunissant, le voilà situé dans un décor aigu de la progéniture Beardsleyenne. C'est difficile, pour un personnage de Julian, de se reconnaître sur ces tentures-là. On peut le regretter, car le dramaturge lui-même, en dépit de son acuité, ignore à quel point les circonstances lui avaient préparé, dans son interprète, un presque-sosie de son modèle. Il résultait de tout cela, de l'anachronisme, d'où naissait un malaise.
«Le rapin arrivé, même consacré, qui fait des plaisanteries sur Jésus-Christ, datait de Gavarni, déjà, et florissait en 78. Il jure sur les fonds d'or qui servirent à l'Angelico, et parmi les coupes, dont le Nazaréen aurait changé les fruits de cristal en louables abricots crottés, ou en pommes de reinette.
«Mais ces _desiderata_ ne sont rien, à côté de ceux qu'entraîne le «progrès de la science»; où les autres forent quelques trous, celui-là creuse des abîmes. La pauvre jeune peintresse, qui se livrait furieusement à la vie, par horreur de mourir, aujourd'hui ferait sourire le Docteur Moreau; elle en prendrait à son aise, comme une asthmatique de ma connaissance, qui se laisse ouvrir le thorax, quand sa respiration la gêne. Je connais telle autre patiente qui, pour une otite, enlève son oreille, la pose sur un guéridon, et désireuse de ne rien perdre d'une conversation, prête aux propos, non l'organe manquant, mais le tympan qui subsiste, et charme les assistants par ses répliques variées.
«Miss Phalène, afin de gagner du temps pour faire un mariage de raison, et mourir centenaire, donnerait l'ordre d'extraire ses poumons, de les aérer, de les épousseter, une heure, pas davantage; ayant du monde à dîner, elle ne saurait faire attendre le coiffeur, qui viendra pour lui mettre sa perruque bleue.»
--«Je connais le type--dit Albert Charmant--c'est la loufoque du lancement, celle qui porte sa montre à son orteil et se fait peindre un oiseau des Iles sur la joue gauche; mais il existe d'autres femmes, d'autres dames; il y a la marquise de Juigné, la marquise de Moustiers, qui fondent une ligue contre l'intempérance des atours. Seulement, ce sont des modèles de Cabanel, du temps où triomphait le décolletage en carré, lequel se porte maintenant... sur les chevilles.»
--«J'approuve les perruques de couleur--dit Ardent--parce qu'elles insistent sur le côté artificiel du postiche. Il peut y avoir de très jolies choses factices, à la condition de se donner pour telles. Voyez les fausses fleurs japonaises, ce sont des bibelots charmants, qui ne prétendent à rien d'autre; tandis que, dans cette branche, une servile imitation de la nature ne donne, chez nous, que des résultats trop ambitieux, jamais complètement atteints, qui déçoivent et déplaisent.»
--«Je vous attendais là, Messieurs--dit Madame Elphaige.--Exclure de vos charges et de vos plaidoyers, notre sacro-sainte toilette, serait, il me semble, nous manquer de respect. Vous ne le voudrez pas. Donnez donc libre cours à vos dithyrambes, ou à vos réprimandes. Par exemple, je vous avertis que celles-ci, pas plus que ceux-là, n'obtiendront d'effet. Les dimensions de nos aigrettes et de nos panaches ne sont pas plus soumises au désir des spectateurs de ne rien perdre des pièces qui meurent faute d'assistants, qu'elles ne sont subordonnées à notre désir de ne pas épousseter les plafonds. Seules, les omnipotentes volontés des tout-puissants fournisseurs qui veulent, en élaguant ou en élargissant, faire réformer la commande de la précédente année, ont voix au chapitre. Ajoutez donc, ou retranchez à ce fameux chapitre des chapeaux qui manque, dans Aristote, toutes les additions qu'il vous plaira, nous n'en avons cure; mais il nous divertira de vous entendre divaguer, sur le sujet, comme les vagues au pied des dunes.»
--«J'ai reçu dernièrement--dit Abel Bellard--un questionnaire sur le sujet. Or, cet interrogatoire ne demandait pas: «comment la Femme doit-elle se vêtir?» Il formulait, ou peu s'en faut: «de quelle mascarade doit-elle s'inspirer?» Là réside le mal, et c'est un grand malheur.
«Quand la mode devient folle, ainsi qu'elle a fait depuis des années (car, on a beau dire, elle ne l'a pas toujours été) les points sur lesquels elle se manifeste, deviennent pareillement fous; et comme ce sont tous les points, le monde, la ville, le salon, la rue, les endroits privés, le lieu public, et jusqu'à l'église, vous conviendrez que l'oeil peut s'en plaindre, non moins que cet oeil intérieur qui s'appelle _le goût_.
«Voir (l'occasion n'en manque pas) une pleureuse, en Roxane de crêpe anglais, suivre une dépouille chérie, me cause un étonnement aussi pénible que de lire, comme je le fais, chaque jour, indignement rapprochés dans la même rubrique d'un quotidien, sous le titre de _la journée_: «OBSÈQUES, basilique Sainte-Clotilde, dix heures, inhumation au cimetière Montparnasse. THÉ DANSANT, Washington Palace, orchestre Boldi.» Voilà vraiment une journée bien employée!
«Ce que j'appellerais volontiers _l'indécence par juxtaposition de mots, qui ne peuvent se rencontrer sans se choquer_, n'est, hélas! pas rare. Mais ce qui dépasse la surprise, même la colère, de toutes les proportions du sourire, c'est l'étonnante inconscience avec laquelle le reportage associe ces noms «Marie-Madeleine» avec les termes «Casino municipal de Nice.» Comment ne pas croire rêver, en lisant des choses dans le goût de ceci: «Marie-Madeleine, en dépit (pourquoi pas plutôt: _au dépit_?) des divins personnages qui s'y meuvent, et de l'atmosphère d'Évangile (!) qui l'enveloppe, est une oeuvre dramatique.»--Qu'est-ce que cela peut bien signifier? quels personnages pourraient, à ce point, créer _une atmosphère de drame_?
«C'est en dramaturge que Mæterlinck s'est penché (pourquoi pas plutôt: _a levé les yeux_?) vers le drame du Golgotha... c'est en constructeur de théâtre (_est-ce suffisant?_) qu'il a appelé Lazare hors de son tombeau.»--Lazare a entendu _certaine voix_, qui lui permet, sans manquer de politesse, de ne plus répondre à l'appel des «_constructeurs de théâtre_».
«Je pensais à tout cela, l'autre jour, en écoutant l'admirable et charmant discours de Barrès, à propos du Maître des Jardins Français, page ordonnée comme un parterre, phrases savantes comme des boulingrins, périodes claires et ombreuses comme des xystes. Quand il en vint à ce passage réconfortant: «nous avons épuisé les égarements de la folie et les attraits du désordre», je songeais à bien des choses, notamment à la Mode. Je me disais qu'elle aussi, qui avait été un jardin, un noble et charmant jardin Français, était devenue, sous le fâcheux et inconscient ascendant des agitateurs irréfléchis, ou mal inspirés (parmi lesquels les pâles et pauvres imitateurs de Beardsley ne sont pas les moins déplorables) était devenue, dis-je, un jardin turc, chinois, cosmopolite et carnavalesque, un jardin de Courtille, où l'indécence le dispute à la laideur.»
--«C'est exact--continua Paul Centule--de jeunes demoiselles, dont la maman, la dernière, porte encore une jupe bouffante, en soie gris-fer, apparaissent dans une soirée, vêtues en Circassiennes, et dansent le pas de l'Ours, devant leur mère qui ne pense pas à mal, mais seulement à Berne.
«Ce malheur des toilettes date du jour où les dames ne sont plus allées chez le marchand d'étoffes, pour choisir le tissu et les garnitures, et examiner les patrons, décider la coupe. Au lieu de cela, les vendeurs d'atours sont devenus des maîtres de ballet, chez lesquels vous voyez des ouvrières en modes s'avancer du pas de Mademoiselle Duncan, pour faire valoir les gazes.
«Il devait en résulter ce qui est advenu des _livres d'adresses_, dont vous parliez tout à l'heure: les premiers se contentèrent d'indiquer les domiciles; mais les autres ont dû renchérir.
«De même il a fallu encore surpasser les habilleuses dansantes. Aujourd'hui on leur adjoint une musique dans le goût de la façon, dans le ton de l'étoffe, et Arthémise choisit son deuil aux accords de la _Marche funèbre_ de Chopin, tandis que la phrase, ensemble voluptueuse et pure, composée pour l'oiseau de Léda, par le Maître de la _Splendeur vide_, apparaît d'un grand secours, pour Iphigénie, dans le choix de son voile nuptial et les blanches combinaisons de sa toilette de mariée.»
--«C'est une illusion--dit la Princesse Rosesco--d'imaginer que la Mode, non seulement doive, mais puisse même être créée par les peintres. Le contraire serait plus juste. Ils sont là pour la reproduire, non pour l'engendrer. Les vrais, les seuls créateurs de la Mode sont les modistes, auxquels il est parfaitement permis de se montrer des artistes, et de talent, et de génie, mais dans leur genre, et aussi incapables de produire un tableau, que les peintres, une toilette. Deux exemples encore.
«Monsieur de La Gandara, sollicité pour une combinaison de cet ordre, s'en tire en envoyant un croquis, dans lequel je défie bien de dénicher la moindre indication pour un ajustement. L'artiste prouve ainsi qu'il est de mon avis, ce qui ne m'étonne pas, et ne me fâche ni pour lui ni pour moi; il envoie ce qu'il sait faire, un joli dessin.
«Monsieur Bakst, dont l'art agit si fortement, du moins sur les coloris actuels de la Mode, envoie, lui, un modèle bien trop circonstancié, puisque cette fantaisie géométrique rencontrera certainement une adepte convaincue pour le réaliser, et que la mode n'en est rien moins que belle.»
--«Je ne sors plus guère--dit Anastase Gallo--cela m'expose, quand je fais une exception, à commettre d'étranges gaffes. Dernièrement, je suis allé chez la Comtesse d'Alcarazas, assister à l'une de ces émoustillantes réceptions, dont elle a le monopole. A peine avais-je pénétré dans la salle de bal, que mes regards furent attirés par la jambe de Madame Betsy-Clarmont, ce qui me fût agréable, mais, en même temps, me scandalisa un peu. Je me penchai vers une demoiselle de ma connaissance, bien connue pour sa piété exemplaire, et lui dis à mi-voix: «il me semblerait urgent d'avertir Madame Clarmont qu'elle montre sa jambe; admettez-vous de vous charger d'une commission, à ce point, délicate?--La jeune dévote me répondit très haut, en riant beaucoup: «c'est la seule de nous, qui n'en montre qu'une.»
«Cette réponse me fit ouvrir l'oeil, un oeil que j'employai tout de suite à m'apercevoir que ma voisine portait une robe, dont le corsage était ouvert, dans le dos, jusqu'à la ceinture; on aurait pu lui enlever un rein, sans qu'elle s'en aperçut. Tout le monde l'aurait vu; mais elle ne s'en serait pas doutée.
«Et comme cette demoiselle, si bien renseignée, mais si peu vêtue, n'était plus de la toute première jeunesse, j'en conclus que c'est dans ce costume-là que les pucelles assistent désormais au Catéchisme de persévérance. Je plains les abbés vertueux, qui ne me paraissent le céder en rien au fameux Robert d'Arbrisselles; mais je n'en pense pas moins que la chose pourrait bien ramener quelques égarés dans le giron de Notre Sainte Mère l'Église.»
--«J'assistais à la soirée dont vous parlez--dit le Prince de Belval--les Grands Ducs y foisonnaient, et l'on voyait de jeunes arrivistes (pas du tout, d'ailleurs, si jeunes que ça!) entrer dans la danse, en entraînant une Altesse, comme un toutou détale en s'adjugeant un lardon, ou un chat qui chipe un morceau de mou.»
--Cyrille intervint: «j'ai lu, dit-il, récemment, dans une lettre rendue publique, une ligne qui m'a paru pleine d'enseignement, non moins que de malice. Elle parlait du salon de Madame S... et le déclarait «_l'un des plus corrects de Paris_.»
«Qui était Madame S..., nul ne le savait; mais ce qu'il y a de plus étonnant, nul ne désirait le savoir. Pourquoi? Est-ce que _la correction_ n'attire pas? Peut-être. Le certain, c'est que ce qui attire, c'est _le maximum des genres_. Or, il résultait, de la phrase de l'épistolier, qu'il pouvait, qu'il devait y avoir un, ou plusieurs salons plus corrects encore; et c'est, d'abord, de ceux-là qu'on aurait voulu analyser l'atmosphère de _cant_, de gêne et de gourme. Mais ce n'était pas tout. Ce qui résultait de la mention (et de bien plus important), c'est que tous les salons n'étaient pas corrects, et pour le coup, cela renversait toutes les idées des personnes qui, jusqu'alors, s'étaient imaginées que le substantif en question impliquait l'adjectif en cause, à savoir: que le vocable _salon_ signifiait précisément _endroit correct_.
«Il y avait les offices et les cuisines, où des Frontins effrontés pouvaient aborder sans correction des Cataus éhontées, mais le salon, n'était-ce pas le lieu où Dorimène se voit présenter Monsieur Jourdain, gonflé de se sentir là, et bredouillant, après trois révérences, qui font se rompre quelques mailles de plus à chacun de ses bas: «belle Dame, vos beaux yeux me font mourir d'amour»?
«Eh bien! non, pas du tout, un salon pouvait très bien ne pas être cela; et le pire, c'est que, sur cette découverte, un désir de fréquenter à nouveau les salons, s'emparait de ceux qui les avaient désertés depuis longtemps, à la condition qu'on leur indiquât tout de suite celui d'entre eux que pas un autre ne pourrait surpasser en incorrection, et cela, sans conteste. Il y eut des _ex æquo_.»
--«Vous me faites souvenir d'un soir mémorable--dit Timon--le seul qui m'ait donné de rencontrer Toulouse-Lautrec. L'un d'entre nous eut la curiosité de connaître l'opinion de ce grand artiste, sur une de ces soirées mondaines qu'il fréquentait peu. Celle qui nous réunissait chez un ami commun, groupait de respectables ménages d'artistes, les maris causant et fumant, les femmes assises dans de beaux fauteuils. Le curieux qui avait pris l'avis du maître, revint plus que penaud, à peine certain de n'avoir pas, en époux outragé, à lui demander une réparation par les armes: «savez-vous--nous dit-il--ce que cet étonnant personnage a eu le toupet de me répondre, en témoignant de son contentement, et comme il aurait donné un _approbatur_: «c'est très bien, ici, on se croirait...»--Je ne veux pas dire où il se croyait. Il a voulu revenir le lendemain.»
«Ce n'est du tout aussi commode que vous paraissez le croire--continua Timon--de savoir si l'on a un salon correct ou incorrect. Cela peut dépendre des jours, ou du caprice, à moins que ce ne soit de l'inadvertance ou de l'émancipation d'un des conjoints.
«J'accepte, la semaine passée, l'invitation d'un charmant ménage... que je trouve se disputant, dès le début de la soirée. Madame en veut à Monsieur d'avoir--dit-elle--invité «trente _chameaux_, dont elle n'avait que faire.»
«Je compte les arrivants, nous sommes juste trente et un, déjà. Inutile de dire que je me tiens pour _le trente et unième_, doué de toutes les grâces et de toutes les vertus, que le monde se dispute, sans les épuiser. Je regarde les autres. Ils répondent au signalement donné par Madame, à qui je dois, en dépit de mon désir de la contredire par politesse, donner, hélas! raison.
«Elle m'écrit, le lendemain, pour me parler de sa déconvenue. Je la rassure. Trente c'était trop dire. Trois suffisaient. Et encore, l'un ne représentait que la moitié d'un invité, le second que la moitié d'une dame, le troisième que la moitié d'un dromadaire. Il n'y a que demi-mal.»
--«Pour amusante qu'elle soit--dit Albin--votre interprétation manque d'exactitude. En effet, la correction d'un lieu résulte beaucoup moins des figurants qui s'y faufilent, que des amphitryons, même trop indulgents, qui ferment les yeux sur ces arrivages. Donc le jeune ménage dont vous parlez, Timon (si c'est celui que je crois), peut se consoler: son salon est resté _correct_, en dépit des intrusions hétérogènes. Admettez que des revers de fortune, ou des velléités de socialisme, lui suggèrent le désir de recevoir, chez un bistro, divers apaches, comme les aimait le frère de Lord Hertford, le célèbre milord l'Arsouille, ce bistro deviendra immédiatement _correct_, parce que ce monsieur et cette dame seront là, qui sont pleins de grâce. Je n'en dirai pas autant du salon de Madame Boose; même les jours que toutes les couronnes ouvertes ou fermées, comme la porte de Catulle et celle de Musset, s'y donnent rendez-vous, ce salon n'en reste pas moins, ce jour-là, tout comme la veille, _l'antichambre de la majesté_ et _le vestibule de l'importance_.
«Et puis, tout cela, c'est affaire de goûts, et quelquefois de rancune. Un beau matin, je suis entré chez notre ami Martin de Rheingold, qui jugeait avoir à se plaindre d'un compte rendu de soirée. Il criait à sa femme, avant de monter en auto: «et surtout, ma chère, n'oubliez pas de ne pas inviter Madame Estradère!...»--Elle l'avait fâché en mentionnant un de ses dîners de deux cents couverts, et desquels les plats sont minutés comme des morceaux de musique, dans les concerts bien organisés. Il était dans son droit. C'est ennuyeux, quand on excelle à de semblables réussites, de les voir relater dans le même article qui vante les repas, où le principal rôle a été joué par une volaille au foie gras venue de chez le traiteur.»
La Faculté, qui avait, un moment, tenu le corbillon, brûlait de le reprendre. Le docteur Josquin y jeta encore:
--«Admirez la résistance des mondains. Ce qu'on a justement nommé «la rage des bougies» (les bougies sont devenues électriques, aussi bien que les cataplasmes) ne représente rien moins qu'une garantie de longévité. Les vedettes invétérées du dîner en ville ne sont pas, seulement un groupe, mais bien une troupe toujours sur la brèche...»
--Vous pourriez même dire: sur _la brèche-dent_...» risqua Edmond Russell.
L'affreux mot passa inaperçu.
--Une troupe--continua Josquin--une troupe quotidiennement occupée à enchaîner et à déchaîner les cinq actes du pot et du rôt, du sorbet, de la poire et du fromage. Or, lequel de ces Alexandres de la mastication voyez-vous jamais se faire remplacer, demander grâce ou relâche? Aucun. Bien que les vedettes du théâtre soient résistantes, rien n'empêche de prévoir, sur l'affiche du jour, une bande annonçant que le rôle habituellement tenu par Mademoiselle du Minil sera doublé par Mademoiselle de Laparcerie; mais, je vous le dis, en vérité, aucune bande ne vous signifiera jamais que la Comtesse de Vère a été remplacée, au pied levé (il faudrait: _à la fourchette levée_) par Madame Legrand, née Fournès, qui a surpassé son modèle en mangeant un plat de plus, ou que le rôle de S. A. La Princesse Cédrat a été tenu par Madame Delisle (de Chio) qui n'a pas menti à ses origines.»
--«La seule manifestation raisonnable qu'ait, depuis longtemps, inspiré la toilette--articula Claude Lebleu, qui n'avait pas pris garde à l'incidente--c'est la malédiction publique d'Antoine, contre les couturiers du théâtre, qui se substituent aux auteurs, les gênent, au lieu de les servir, embarrassent les mouvements, au lieu de les libérer, et donnent à une mère pathétique mais entravée, l'allure de Salammbô jouant la scène des chaînettes.
«Les rédactrices, inconsidérément accréditées par certains journaux, dont elles déshonorent les colonnes par un charabia qu'elles croient exquis, aggravent ce danger, de toute leur cacographie: «On ne saurait assez louer la psychologie fine et tendre de cette toilette», ose bien écrire une de ces cathos du décrochez-moi-ça. Une autre parle des jambes bien «gantées» de je ne sais plus quelle danseuse. Si les jambes se mettent à être gantées, ce sont les mains qui seront bâtées, surtout les mains qui écrivent comme ça».
--«A l'invasion de la scène, par les modes--dit Martin de Rheingold--il faut attribuer une invasion corrélative, celle de la salle, par les robes de théâtre. Des spectatrices inconsolables de ne pas figurer sur le plateau, s'assortissent à ce qui s'y passe, et attendent l'entr'acte avec impatience, pour exhiber, dans les couloirs, leur coiffure _à la Pétrouchka_, ou leur _robe Putiphar_. Ces dames qui se résignaient difficilement à déposer leurs chapeaux dans les vestiaires, y laissent maintenant leurs chaussures, sans plus de manières, et sans même étonner les gens, qui passent près d'elles, comme à côté de l'homme-nature ou de pensionnaires de Kneipp.»
--«Excusez--dit Russell--un propos assez semblable à ces éclats de rire de Monsieur de Bargeton desquels Balzac affirme qu'ils ressemblaient eux-mêmes à «des boulets enterrés qui se réveillent». Ce qui me décide à risquer ce beau reproche, c'est l'espoir que vous prendrez peut-être un affreux plaisir à m'entendre vous conter la plus curieuse manifestation qu'il m'ait été donné d'enregistrer, par rapport à ce prestige des choses artificielles, dont vous parliez tout à l'heure.
«Cette preuve m'en a été fournie, dans l'ordre oculaire, par une jeune personne que des revers de fortune contraignaient de donner des leçons à un aveugle un peu plus âgé. Je ne sais ce qu'elle lui apprenait, mais je crois savoir ce qu'il aurait voulu lui enseigner, lorsqu'il s'approchait un peu trop près d'elle, au cours d'une démonstration. Comme elle était vertueuse, et qu'il était sans audace, elle feignait de ne pas comprendre, mais ne pouvait s'empêcher de souffrir, sous le regard fixe des deux yeux de verre de son élève, lequel les avait, avant la leçon, déposés sur une corniche, et qui paraissaient blâmer cette institutrice-Lucrèce, de se refuser à donner un semblant de lumière, en accordant un peu de bonheur».
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