Chapter 7
Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque M. Pavelyn revint enfin! J'étais sur le seuil de leur maison au moment même où la chaise de poste s'arrêta devant la porte. Mon cœur battait violemment; j'étais pâle et tremblant d'émotion; mes yeux avides tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame Pavelyn descendirent.... Ils étaient seuls!
J'entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, m'expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement améliorer et fortifier sa santé. D'ailleurs, elle était fille unique de parents très-riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.
Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu'on n'avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six semaines de vacances dans sa ville natale.
Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs étaient fatigués, du long trajet qu'ils venaient de faire en chaise de poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se débarrasser de leurs habits de voyage.
Je m'enfuis chez moi, et je m'enfermai dans ma chambre. La nuit me surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et maudissant la cruauté du sort.
Pendant plusieurs jours, j'eus le cœur gros et l'esprit assombri; mais peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J'étais déjà dans la classe des antiques; pas assez avancé toutefois pour travailler d'après ma propre inspiration; mais le langage enthousiaste et plein de foi de mes camarades m'avait rempli d'ardeur et de confiance en l'avenir. Je comprenais maintenant que l'art est un moyen d'acquérir de la gloire et de la réputation dans le monde. Je tremblais d'émotion à l'idée que, si Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un sculpteur, je pourrais devenir presque l'égal de Rose.... Une pareille pensée me pénétrait d'une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler et pâlir, par la crainte qu'un semblable espoir ne fût l'inspiration d'un coupable orgueil.
Dans l'été de cette année, une maladie contagieuse désola certains quartiers d'Anvers. Une petite vérole d'une malignité extrême avait enlevé un grand nombre d'enfants, et même quelques hommes faits.
A la fin du mois d'août, lorsque M. Pavelyn s'apprêtait à aller chercher sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite vérole. On se hâta d'écrire à Rose qu'elle ne pouvait pas revenir cette année-là, parce qu'une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres exposée au danger d'être atteinte du fléau.
Certes, je souffris cruellement d'être trompé de nouveau dans mon espoir, et de ne pouvoir revoir celle dont la charmante image et le sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j'avais eu peur en songeant qu'elle allait revenir en un moment si dangereux, et la résolution de ses parents m'avait réjoui. D'ailleurs, j'avais seize ans. J'avais donc atteint l'âge où l'esprit prend déjà quelque chose de la gravité de l'homme. La fréquentation d'artistes, souvent beaucoup plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à transformer ma naïveté d'enfant en une connaissance plus exacte et plus juste de la vie.
Comme l'absence prolongée de Rose m'avait fait faire de sérieuses réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d'un pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l'aimer comme un frère; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa considération. La seule chose que je pusse espérer, c'est qu'elle prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu'elle aimerait encore à se rappeler les beaux moments que nous avions passés ensemble dans notre heureuse enfance.
Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon cœur se refusât à renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose était toujours présente à ma pensée; non pas Rose telle qu'elle devait être aujourd'hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur lesquelles était empreint un sourire d'amitié pour moi.
Ce souvenir m'était si cher, qu'à force d'y penser je tombai dans une sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. Telle qu'elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, accorder sa confiance et son amitié à l'humble fils de paysans, dont l'entretien et l'éducation étaient payés par son père.... Et la Rose de la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus heureux? Ces souvenirs, qui vivent aujourd'hui dans tous les battements de mon cœur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme?
Cependant je m'effrayai et m'affligeai extrêmement, lorsque je remarquai, vers la fin de l'été, que la respiration de madame Pavelyn devenait oppressée, et qu'elle toussait quelquefois.... Ma crainte se réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, pour y passer l'hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non plus; mais, l'automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n'était pas entièrement guérie alors, ce serait un signe que l'air du Midi n'y faisait pas grand'chose, et alors elle essayerait, à Anvers même, des remèdes plus efficaces.
Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je m'efforçai d'oublier, ou plutôt d'adoucir mon chagrin par l'étude de l'art et la lecture de bons ouvrages.
A l'Académie, je modelais avec autant d'ardeur que de courage, d'après les belles statues que l'antiquité grecque a léguées à notre admiration. Dans l'atelier de mon maître, je m'exerçais à sculpter le bois et la pierre, et j'étais devenu fort habile dans cette branche.
Je n'abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu'ils m'exhortassent à ne pas être trop économe, et à m'amuser parfois aussi avec mes camarades, comme le comporte la vie d'artiste, je modérais mes dépenses, et j'évitais de recourir à l'aide de mes protecteurs, comme si l'argent de ma mère suffisait à mon entretien.
M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur ignorance des convenances sociales. Lorsqu'aux dimanches convenus, j'étais assis à table auprès de lui et qu'il remarquait dans mon costume quelque chose qui n'était pas convenable ou qui commençait à s'user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt à un fils de bonne famille qu'à un enfant de paysans, qui ne possédait rien au monde que la générosité de ses protecteurs.
XII
Depuis six mois j'avais passé de la classe des antiques dans la classe _d'après nature_, qui était alors le plus haut degré de l'enseignement à l'Académie d'Anvers. Encore une année, et mes études artistiques allaient être terminées.
Peu à peu s'éleva en moi un désir impérieux d'essayer dans la solitude de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j'avais ébauché en terre glaise les inspirations de ma fantaisie; mais ce n'était qu'un travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage d'autres figures.
Cette fois, je voulais faire une œuvre consciencieuse, lentement, en y appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection que mon savoir me permettait d'y donner.
Rose avait accepté jadis avec amour l'ouvrage informe d'un pauvre enfant, et allumé ainsi dans son cœur le feu sacré de l'amour des arts.
Maintenant, l'enfant était devenu un sculpteur, et il était assez confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.
A qui la première œuvre de l'artiste pouvait-elle être destinée, sinon à celle qui était la cause unique et la source de son existence intellectuelle, de son génie et de son espoir?
Comme cette pensée me soumit! Elle m'aveuglait à ce point que, quoique mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne parvinsse à produira un chef-d'œuvre, et ce chef-d'œuvre dont les formes n'étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je l'admirais et je l'aimais d'avance avec une passion extraordinaire et une foi profonde.
Rose devait revenir dans deux mois; je ne pouvais avoir achevé mon œuvre en si peu de temps; mais l'anniversaire de sa naissance tombait à la fin du mois de janvier.
C'était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes travaux, et ainsi j'aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec le soin le plus minutieux. Je n'en dirais rien à personne, pas même à M. Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d'autant plus grande si je pouvais les surprendre à l'improviste par une belle œuvre d'art bien réussie.
Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me décidai enfin pour un groupe qui devait représenter _la Protection_, et je parvins, non sans une longue étude! à arrêter une composition définitive.
Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d'une créature humble et qui a besoin de secours. Son bras s'appuyait sur le dos d'un agneau endormi, et sa houlette était à ses pieds.
A côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre enfant,--une petite fille,--dont la main droite était posée en signe de protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche s'étendait dans l'espace, comme si elle voulait dire:
--Prends courage! là-bas resplendit l'étoile de ton avenir.
J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne à tort l'épithète d'art gothique.
A mesure que mon œuvre avançait et que les têtes des statues que j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la jeune protectrice.
Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle avait une âme qui était en communication avec la mienne.
Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais le sourire de ma statue.
Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.
Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée éternellement dans mon cœur? Oh! les années avaient sans doute bien changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.
XIII
Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans retard.
Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence, j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion: c'était l'heureuse réalité!
Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent. Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.
Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement.
Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux retour faisait déborder en mon cœur.
Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon cœur battait violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur sur mon front.
Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au salon... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut:
--Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus, maintenant.
--Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je remercie Dieu du fond du cœur de ce qu'il vous permet de rentrer saine et sauve dans votre patrie.
Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes traits.
Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle affection?--cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un premier coup d'œil, je n'osais plus lever le regard sur elle?
A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme s'était évanouie pour jamais.
M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.
--Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous. Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?
J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;--que si jamais je pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde.
Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les principes.
Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait l'esprit et les usages.
Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement avait fait dans mon cœur une blessure saignante. Aussi tout ce que je disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant à ses encouragements.
Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire avec elle sur les côtes de la mer bleue.
Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon cœur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite!
Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l'arrivée de deux dames--une mère et sa fille qui avaient appris le retour de mademoiselle Pavelyn, et n'avaient pas pu attendre plus longtemps pour lui présenter leurs souhaits de bonheur.
Je m'étais levé, et, par respect, j'avais fait un pas en arrière. Après avoir échangé un premier salut avec Rose et sa-mère, les deux dames me saluèrent également avec une amabilité toute particulière. Il y avait tant de cordialité dans leur sourire, qu'elles se trompaient évidemment sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée surtout me quittait à peine des yeux, et m'adressait de temps en temps la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la tête avec une vive approbation.
Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.
--Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.
--Amateur? demanda la dame.
--Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler pour la gloire de sa patrie.
La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé de regret:
--Je me suis trompée; je croyais que monsieur était un cousin à vous.
Sa fille s'écria avec un sourire légèrement railleur:
--Ah! monsieur est artiste? On ne le dirait pas. Combien il y a d'artistes à Anvers aujourd'hui! Avant-hier, à la soirée de M. Decock, il y en avait bien cinq ou six!
Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car elle répondit avec intention:
--Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux arts.
--Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur présence serait désirable partout; mais, vous savez....
Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable, quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.
Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié.
Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un artiste distingué.