La tombe de fer

Chapter 8

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Pourquoi donc mon cœur saignait-il maintenant à la révélation de la profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.

Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument comme si je n'avais pas été présent.

Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne trahis rien de ce qui se passait en moi.

Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.

La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis et à des connaissances.

Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.

Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute, j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir, monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de la maison, le cerveau étourdi et le cœur brisé.

Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer les larmes qui gonflaient mon cœur oppressé, et je n'eus pas plus tôt ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise et me pris à pleurer à chaudes larmes.

Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement et à m'accuser moi-même de folie.

Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un affront! mon cœur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc chassé de mon cœur la reconnaissance! les exhortations de ma mère n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout un monde de distance!

Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une sorte de rage aveugle contre moi-même.

Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs? Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec une entière conviction:

--Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!...

Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment était caché dans un des replis les plus secrets de mon cœur, comme les événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, durant ce douloureux examen de mon cœur où j'avais essayé de sonder tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la présence d'un semblable sentiment.

Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.

Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant, et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un adolescent qui allait devenir un homme.

A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur générosité.

XIV

Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.

L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de _monsieur_. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse trop étudiée pour être jamais familière et confiante.

Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.

La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma sœur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche, jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de dîner chez mes bienfaiteurs.

Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un devoir une visite tous les huit jours.

Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il fût précédé du mot _monsieur_; mais, chaque fois, comme si elle était confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.

Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un souvenir qui me troublait....

Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de quitter de nouveau sa ville natale.

Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.

Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.

La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps en secret.

Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais offrir à Rose ma première œuvre d'art, et que je lui avais caché ce projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma composition tout achevée, si mon œuvre obtenait son approbation, comme je l'espérais.

Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait travaillé de ses mains.

Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière main.

Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.

Il regarda mon œuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon cœur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était peut-être un signe de désapprobation,--lorsque tout à coup M. Pavelyn me prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une émotion sincère:

--Léon, tu n'as pas seulement créé une belle œuvre d'art, mais, ce qui vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de toi.

Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir dans mon œuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'œuvre.

Je l'écoutais avec un joyeux battement de cœur et des larmes de bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée! Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.

J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et inhabile, mais un artiste cependant!

M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:

--Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton œuvre. Le soir, elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront ton talent.

Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.

Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.

Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.

Je restai longtemps en contemplation devant ma statue: je m'en rapprochais, je m'en éloignais; je tournais à l'entour, je bégayais des mots sans suite, je riais, je dansais.... Dans mon ravissement je croyais en effet découvrir dans mon œuvre une foule de beautés qui m'avaient échappé d'abord, et je n'étais pas loin d'éprouver la même admiration que M. Pavelyn.

Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner carrière aux élans de la joie qui débordait de mon cœur.

Je descendis l'escalier quatre à quatre, et je m'élançai dans la rue. Ma poitrine était gonflée; je marchais la tête levée et l'éclat de la fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient savoir qu'ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque enfantine j'étais étonné de voir la plupart d'entre eux passer leur chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu'il en fût, je ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec ivresse, jusqu'au moment où l'heure de la classe du soir m'appela à l'Académie.

Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne répondais point à leurs questions.

J'étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me troublait, c'était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en le révélant à qui que ce fût.

XV

Le jour si ardemment désiré était enfin venu; encore quelques heures, et la brillante soirée allait commencer.

Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d'après mes indications.

M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l'empêchais d'aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que j'avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.

J'étais en proie à des transes mortelles; tout semblait trembler en moi; j'avais peine à reprendre haleine; ma gorge était sèche, et quoique je sentisse l'émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon front.

Moment solennel! Celle qui m'avait fait artiste allait jeter les yeux sur ma création.

Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger!

Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon cœur, ou me donnerait-il des forces et un courage surnaturels?

Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où elle s'élevait maintenant au fond du salon! Comme elle ressortait bien sur la tenture de velours d'un rouge brun devant laquelle elle était placée! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur des riches ornements d'or qui l'entouraient de tous côtés!

En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient animées; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu'une vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d'impalpable et de transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris et charmé au premier coup d'œil.

J'avais donc cent chances contre une que la première impression de mon œuvre sur l'esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense! quel gage d'un glorieux avenir!

Tandis que je m'oubliais dans l'admiration naïve de mes statues, M. Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant qu'il allait chercher sa femme et sa fille.

Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L'arrêt qui allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie? Pouvais-je avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m'eût applaudi, si l'approbation de Rose manquait à mon talent?

J'étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis tout mon sang refluer violemment vers mon cœur, et que, le visage pâle comme un linge, je fus obligé de m'appuyer contre un meuble, pour ne point succomber à mon inexprimable émotion.

Rose s'approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, tandis que M. Pavelyn lui expliquait que c'était un présent que je lui offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de l'ange de la protection, comme il l'appelait, n'étaient autre que ceux d'une petite fille dont la pitié avait doté le pays d'un artiste distingué.

Rose n'entendait probablement pas les paroles de son père. Elle regardait mon œuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.

Je voyais sa poitrine s'élever et descendre; je voyais l'émotion monter à ses joues en nuages roses....

--Eh bien, que penses-tu de ce chef-d'œuvre, Rose? On dirait qu'il te frappe de mutisme. C'est bien, n'est-ce pas?

Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de mon cœur s'arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose... mais quoi?

--Ne sais-tu donc plus parler du tout? lui dit son père en riant. Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.

--Ah! c'est trop beau, beaucoup trop beau! balbutia-t-elle.

Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.

Dire ce que j'éprouvais est impossible.

J'étais étourdi; tout se confondait dans mon esprit; mon cœur débordait de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de lauriers et de palmes qui s'étendait vers moi.

Je voyais l'avenir s'ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses mille mains l'artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, avait rendu capable d'enfanter des merveilles.

Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes de M. et madame Pavelyn.

Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît de bonheur, j'entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de Rose le témoignage de son admiration.

Elle ne me parlait guère cependant, et paraissait en proie à des pensées absorbantes; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, chaque fois que son regard s'arrêtait sur moi, j'étais remué jusqu'au fond de l'âme par une sensation inconnue.

Le temps se passa avec la rapidité de l'éclair; nous n'avions même pas remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule commençait à tomber.

M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et esquissait avec complaisance l'avenir que sa protection m'avait préparé. Il ne m'abandonnerait pas avant que j'eusse acquis la fortune et la renommée; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner de l'argent; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me fournirait les moyens de ne m'occuper que de véritables œuvres d'art.

L'arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les salons avertit M. Pavelyn qu'il était temps pour lui et ces dames d'aller achever leur toilette; et il m'engagea à rentrer chez moi sur-le-champ, afin de m'apprêter également pour la soirée.

XVI

Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre d'invités étaient déjà arrivés. A mon entrée, je fus ébloui par la richesse de la toilette des dames: tout ce que je voyais était soie, dentelles, or et pierreries.

J'aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune plaçait si fort au-dessus de moi; mais M. Pavelyn me prit par la main, et, tout en me présentant à la société comme l'auteur de sa belle statue, il m'amena devant mon œuvre, qui était entourée d'un cercle de spectateurs.

Chacun m'adressa des paroles d'encouragement; quelques personnes m'exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce premier début; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière brillante. Pendant assez longtemps, je fus l'objet de l'attention générale.

Rose s'était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des lèvres des assistants, et chaque fois que l'un d'eux s'écriait: «C'est magnifique! c'est parfait!» la joie éclatait dans ses yeux, et un doux sourire illuminait son visage.

Que Rose était belle ce jour-là! Dans la couronne de ses boucles blondes s'épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou serpentait un collier de perles d'Orient aux reflets nacrés; une robe de satin semé d'argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l'enveloppait comme d'une vapeur de neige; mais ce qu'il y avait de plus séduisant et de plus beau en elle, c'étaient ses grands yeux bleus, l'aimable sourire qui entr'ouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et l'élégance de sa taille de reine.