La tombe de fer

Chapter 6

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M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout bas avec le maître d'école, et lui demanda probablement si j'avais fait des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On me fit lire en français et en flamand; on me fit faire une multiplication difficile; on me fit montrer les villes et les rivières sur une carte géographique; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en français quelques lignes qu'il me dicta à haute voix.

Lorsque j'eus subi toutes ces épreuves d'une manière satisfaisante, le père de Rose me tapa familièrement sur l'épaule, et me dit avec beaucoup de bienveillance:

--Tu as bien étudié, mon garçon! Je suis tout à fait content de toi. Tu as bien employé ton temps, et tu t'es montré reconnaissant des soins de ton maître. Continue ainsi.... Mais pourquoi me regardes-tu si singulièrement? Tu me demandes si Rose est arrivé au château? Je t'en parlerai tout à l'heure.

En achevant ces mots, il entra avec le maître d'école dans la maison, et me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, oui ou non? Elle était malade, peut-être? Qu'est-ce que son père allait me dire d'elle?

Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l'école et dit:

--Viens, mon garçon, suis-moi: tu as congé pour ce matin.

Je le suivis hors de l'école. Chemin faisant, il se mit à me raconter que madame Pavelyn avait été très-souffrante cet hiver, par suite d'une inflammation des bronches. Elle était partie avec Rose pour Marseille, dans le pays où croissent les oliviers, pour s'y guérir de sa maladie de poitrine. A Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère chez son oncle et sa tante. Rose n'était ni forte ni bien portante, et le séjour d'une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui faire du bien.

C'est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien; mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m'assurant que sa fille serait de retour avant la fin de l'année, et que je pourrais encore jouer avec elle, pendant l'été, dans le jardin du château. Il me dit beaucoup de choses aimables, m'encouragea à étudier avec ardeur, pour être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur; et il me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon zèle. Puis il me donna à entendre qu'il viendrait rarement au château, et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d'aller chaque jour, après la classe, me promener avec mes parents et jouer avec mes frères et sœurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. En ce moment, M. Pavelyn n'avait pas le temps d'aller voir mes parents; mais je pouvais leur annoncer qu'il irait certainement leur faire une visite la première fois qu'il reviendrait à Bodeghem.

Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me dit:

--Va, mon garçon, amuse-toi jusqu'à midi; sois toujours sage et studieux: je resterai ton ami, et j'aurai soin que tu ne manques de rien en ce monde.

Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.

La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me traînai jusqu'à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes d'une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m'avait dit. Ils essayèrent de me consoler en m'objectant que quelques mois seraient vite passés, et qu'alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à cette contrariété avec une sorte de résignation, et je m'appliquai avec plus d'ardeur qu'auparavant à l'étude des principes de la langue française.

M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l'été au château et à la maison de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit même dîner deux fois avec lui; mais si bien qu'il me traitât, sa généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait l'absence de Rose.

IX

Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une demi-lieue de notre demeure. L'automne était déjà avancé, et les arbres commençaient à perdre leur feuillage.

Depuis un mois, j'avais le cœur gros comme si je ne devais plus revoir Rose. Mon courage était tombé tout à fait; un voile de tristesse et de chagrin avait assombri mon esprit; je ne pouvais plus étudier, et le maître d'école me reprochait tous les jours mon inexpliquable distraction.

Je ne pensais plus qu'à elle du matin au soir, et, même pendant mon sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j'avais écouté les consolations de ma mère; j'avais espéré tant qu'avait duré le bon temps; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que les matinées froides annonçaient l'hiver, une douloureuse incertitude avait étouffé peu à peu ma dernière lueur da confiance. Elle ne viendrait plus cette année à Bodeghem,--et, même, la reverrais-je jamais?

Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement; et, quoique je fusse bien convaincu qu'en aucun cas elle ne pouvait revenir avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la grande route, comme si mon âme voulait s'élancer à sa rencontre.

Ce jour-là, j'étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j'effeuillais machinalement les fleurs jaunes des chrysantèmes, lorsque tout à coup le roulement d'une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un cri de joyeuse surprise. C'était bien la voiture de M. Pavelyn qui arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle? Pourquoi y serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent venue sans elle à Bodeghem?

Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l'espoir et le doute, la voiture avait passé. Je n'avais pas vu Rose!... Mais tout à coup la glace de la voiture s'abaissa.

--Léon! Léon! cria sa voix douce.

Et j'aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me désignait avec des signes de joie.

La voiture s'arrêta; je m'approchai lentement et en chancelant, quoique le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon cœur battait violemment, et tout s'obscurcit devant mes yeux, comme si j'allais succomber à mon émotion; mais le cocher me leva de terre, me posa dans la voiture, et ferma la portière.

Alors je regardai Rose dans les yeux, j'entendis sa voix me dire avec joie:

--Voici ta petite mère de retour!

Et je sentis ses mains presser les miennes....

Malgré tout ce que me dirent d'abord M. et madame Pavelyn pour me calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que c'était le retour de Rose qui m'agitait ainsi, et cette marque de gratitude envers leur fille leur faire plaisir.

Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.

--Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s'écria Rose. Nous venons à Bodeghem pour te chercher.

Je la regardai avec stupeur.

--Oui, oui, pour te chercher: tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste!

M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention. Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me fournirait les moyens de les continuer en même temps.

J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de larmes d'amour et de reconnaissance.

Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant la grille du château.

Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.

En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, comme les sons d'une musique enchanteresse.

Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.

Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait frémi à l'idée que son enfant la plus cher--le petit garçon que chacun admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs--allait s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une position indépendante.

Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à pleurer en silence et à me serrer sur son cœur avec une tendresse inquiète. Mes sœurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel. Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.

Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de nouveau sur son cœur en murmurant à mon oreille:

--Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans; respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....

Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s'étouffa dans sa poitrine haletante.

Mes frères et mes sœurs vinrent tour à tour me donner le baiser d'adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.

Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j'eus un moment d'hésitation. J'étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure; je lui tendais les bras, et j'allais demander à rester avec elle; mais mon père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me portèrent dans la voiture.

Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec tant de rapidité, qu'en un clin d'œil notre maison et même le village natal avaient disparu à mes regards.

X

M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d'épiceries. Cet homme demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand'Place, à Anvers. Comme ils n'avaient pas d'enfants, leur maison était beaucoup trop grande pour eux, et plus d'une chambre restait inoccupée. M. Pavelyn m'avait placé chez ces bonnes gens. J'y avais deux chambres pour mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.

Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première demande, aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reçu d'autres ordres de mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m'asseyais avec eux à leur foyer.

Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de braves gens qui me témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une scrupuleuse exactitude ce qu'ils étaient chargés de faire pour moi; mais ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.

Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn m'avait conduit à l'Académie, où l'on avait gardé une place pour moi.

J'étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner des feuilles au trait.

Mes journées se divisaient ainsi:

Le matin, après mon déjeuner, j'allais à l'atelier d'un jeune sculpteur, chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j'y restais à dessiner des ornements jusqu'à ce que la cloche de midi m'annonçât qu'il était temps d'aller dîner. L'après-midi, j'avais deux heures pour faire mes devoirs d'écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j'allais à la maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons d'un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu'à l'heure des cours de l'Académie, à jouer et à causer, et parfois nous nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, essayait de m'apprendre les chansons qu'elle avait retenues. Elle ne chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine; et d'ailleurs sa voix, quoique douce et pure, était très-faible. Moi, au contraire, j'avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les paysans ont coutume de le faite, Rose se plaisait à entendre ma voix sonore.... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour apprendre à son protégé ce qu'elle savait de musique?--Quoi qu'il en soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.

Tous les quinze jours, j'allais à Bodeghem passer le dimanche et une partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la chérissais toujours autant, et que j'aimais à me trouver auprès d'elle, se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.

Les autres dimanches, j'allais dîner chez mes bienfaiteurs, m'asseoir à table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.

Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon cœur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre mes protecteurs et moi.--Je ne l'eusse jamais oublié, car la conscience de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.

Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient très-agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant comme un enfant doué d'un excellent caractère. Souvent il me présentait à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que j'étais l'enfant d'un sabotier et qu'il avait résolu néanmoins de faire de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa protection le fils d'un paysan,--une pauvre créature ignorante,--et il voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des œuvres sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de ses bienfaits et de prôner d'avance la carrière brillante qu'il voulait ouvrir pour moi.

En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m'aimait parce que son enfant jouissait de ma présence et en était heureuse.

Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d'un asthme, et elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de la mer Bleue, disant que l'air de Marseille seul pouvait la guérir de sa maladie; mais, d'un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.

A mesure que l'hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la maladie de madame Pavelyn empira d'une façon inquiétante. Rose, constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle commençait aussi à tousser de temps en temps....

Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait auprès de son frère, jusqu'à ce que la bienfaisante influence de l'air du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s'y fortifierait également, croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l'esprit de M. Pavelyn, il n'y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes beaucoup à l'idée d'une aussi longue séparation; mais c'était pour sa santé et pour la santé de sa mère. D'ailleurs, elle devait revenir en septembre; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.

Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins de larmes virent partir la chaise de poste qui m'enlevait de nouveau la lumière de ma vie.

Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à Dieu la santé et la force pour elle.

XI

J'approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière dans le monde, j'avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations très-vives. Mon esprit et ma sensibilité s'étaient développés plus que mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n'était plus là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je passais tout le temps que l'étude des arts me laissait disponible à lire des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me prêtaient mes camarades de l'Académie. Rose, en partant, m'avait instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, plus tard, je n'eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance; mais ce n'était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J'avais pressenti que Rose, demeurant maintenant dans un pensionnat renommé, reviendrait très-instruite dans toutes les branches dont se compose l'éducation. Faudrait-il qu'elle me considérât comme un garçon ignorant qui n'avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour devenir un homme bien élevé? Peut-être y avait-il au fond du cœur du fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même lorsque l'âge aurait approfondi l'abîme que la naissance creusait entre elle et lui.

A l'Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant d'être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin; mais, si je continuais à m'appliquer avec ardeur, j'avais l'espoir de passer, à la rentrée des cours d'hiver, dans la classe de modelage.

Tous les quinze jours, j'allais dîner, comme auparavant, chez M. Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et m'encourageait sans cesse par les témoignages de sa bienveillance et de sa générosité.

Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement: Rose allait revenir!

Tous les jours j'allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à la femme de chambre s'il n'était pas arrivé de lettre.

Une après-midi, M. Pavelyn m'envoya un domestique à l'atelier de mon maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.

Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée de regret, une lettre de sa femme, et il m'apprit ce qu'elle contenait. Madame Pavelyn écrivait qu'elle ne se sentait pas encore bien guérie de sa maladie de poitrine, et qu'elle craignait de revenir précisément à l'entrée de l'hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu'au printemps chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, puisqu'elle s'instruisait à merveille, qu'elle se trouvait heureuse, et devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue absence faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu'il désirât vivement de revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour tontes deux un bonheur dont, elles lui seraient reconnaissantes toute leur vie.

M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre; mais enfin il se soumit à la nécessité: il résolut d'écrire à sa femme que son commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais qu'il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher Rose et sa mère.

Je quittai la maison de mon protecteur le cœur plein de tristesse; ainsi, sept à huit mois devaient encore s'écouler avant qu'il me fût donné de revoir Rose! un siècle de vains désirs et de muets découragements!

Il n'y avait rien à faire, qu'à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, c'est que j'avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais à façonner des formes humaines avec de l'argile. J'étais donc entré dans la carrière de la sculpture. Non-seulement j'éprouvais un grand plaisir à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je travaillais au milieu d'artistes de tout âge dont le langage spirituel et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon cœur.

A la fin du mois d'avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille; une larme me tomba des yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son père; je l'entendais demander:

--Et comment se porte Léon?

Madame Pavelyn était décidément guérie; sa fille était devenue forte et vermeille.... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille!