Chapter 5
Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que le regret et la douleur du malheur de Rose....
Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.
Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.
Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille.
Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à donner signe de vie et à rouvrir les yeux.
Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même.
C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour toujours.
M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son enfant.
Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun signe de vie.
Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi, me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.
M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était très-éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des literies, on me déshabilla, et on me couvrit d'épaisses couvertures de laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques mouvements, et j'ouvris les yeux. Mais je n'entendais ni ne voyais, et, quoique l'on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l'on me fit, je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec toute la prudence possible, que j'étais tombé dans l'eau, et que le froid et la frayeur m'avaient un peu dérangé.
Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et exigèrent qu'on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.
Mon père m'enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de laine, m'emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.
Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction s'opéra en moi, et je fus saisi d'une fièvre qui menaça mes jours pour la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne produisît un transport au cerveau, et ne mît brusquement fin à mes souffrances.
Je restai dans cet état jusqu'après minuit; alors la fièvre me quitta peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir affirmer que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma mère et ma sœur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.
VI
Lorsque j'ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, j'aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à mon chevet et tenait ma main dans la sienne.
C'était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille: «Pauvre petit Léon!» m'avait réveillé de mon long sommeil. Et d'un coup d'œil rapide, j'aperçus aussi mes parents, mes deux sœurs, la bonne de Rose et une voisine.
D'abord je ne me rappelai rien de ce qui s'était passé, et je regardai ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était ainsi assise près de mon lit.
--Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri; mais nous ne jouerons plus jamais près de l'étang.
Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup; et un cri triomphant souleva ma poitrine, et je m'écriai, avec le rire d'une joie étourdie:
--Rose! vous vivez!... Ce rêve....
--Il parle, il a parlé! s'écrièrent mes parents en accourant auprès de mon lit, les bras levés.
Moi, plus surpris qu'eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je frémis et je tins la bouche close, de crainte qu'un second effort ne vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel désenchantement.
Mon père m'embrassa avec émotion.
--Léon, mon pauvre fils, oh! parle, parle encore, pour que je puisse remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.
Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi:
--Parler? Oui! Rose... l'eau.... Pas morte.... Heureux, heureux!...
La petite fille frappa dans ses mains avec joie; mes parents pleuraient et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de ma voix et m'assurer que, cette fois, le don de la parole m'était définitivement acquis. Ceux qui m'entouraient ne paraissaient pas moins étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle s'opérait devant leurs yeux.
Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le jardin du château, comment j'avais sauté dans l'étang, et comment nous avions été retirés de l'eau tous les deux, par un domestique.
Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques explications au récit de Rose, et j'appris ainsi tout ce qui s'était passé la veille.
J'avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose! Elle m'aimait pour cela, disait-elle, et ses parents m'étaient reconnaissants de ma reconnaissance et de mon courage. Je m'étais rendu digne de la protection de M. Pavelyn; cet événement m'avait rapproché de Rose... et, eu outre, Dieu, sans doute pour me récompenser, m'avait doué de la parole et m'avait tiré de mon abaissement moral. J'étais si fier et si joyeux que mes yeux étincelaient d'orgueil.
J'avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des personnes; mais l'enchaînement et la construction des mots m'embarrassaient.
Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai une tartine. Ma mère m'apporta un peu de pain émietté dans du lait, et il fallut me contenter de cela, quoique j'eusse assez grand'faim, me semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. A mon désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le docteur l'avait défendu.
Rose causa lentement avec moi, et s'efforça, par mille démonstrations amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château; mais je ne devais plus avoir peur de l'eau, parce que le jardinier était déjà occupé à entourer l'étang d'une palissade à claire-voie et à construire sur le pont un nouveau garde-fou d'une solidité très-rassurante.
L'aimable petite fille me quitta au bout d'une bonne demi-heure, pour aller annoncer à ses parents l'heureuse nouvelle de ma guérison. Elle revint dans l'après-midi, et m'apporta deux ou trois verres de gelée de framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon.
Lorsqu'elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D'après son opinion, j'étais tout à fait guéri.
Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.
Lorsque ma mère m'eut couché dans mon lit avec une croix au front et un dernier baiser sur les lèvres, je m'assoupis tout doucement, et les songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil.
Le lendemain matin, je me levai comme s'il ne m'était rien arrivé, et je déjeunai avec mes frères et mes sœurs. Pendant toute la nuit, j'avais rêvé du beau couteau que Rose m'avait donné. Je me rappelai que M. Pavelyn me l'avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la tête, et j'aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si j'avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.
Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.
Bientôt je l'aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, et qui me faisait de loin des signes d'une joie extraordinaire. Quand elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des transports de plaisir:
--Léon, Léon, j'ai une si bonne nouvelle!... Ah! si tu savais ce que c'est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j'en suis si contente pour toi, que je sens battre mon cœur. Sais-tu où nous allons? Chez ton père et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.
--De moi? Mon père au château! murmurai-je étonné.
Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa bonne ne devait pas nous entendre:
--Léon, tu n'es qu'un enfant de paysan, n'est-il pas vrai? Mon père le dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu méritais un meilleur sort, parce que c'est toi qui m'as empêchée de me noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation. C'est ce qu'il veut dire lui-même à tes parents.
Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l'importance de cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.
--N'es-tu pas content? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu devrais pourtant te réjouir! L'instruction est une richesse aussi; c'est par l'instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme remarquable dans le monde.... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une pause, j'aime beaucoup à jouer avec toi; cependant je regrette que tu ne sois qu'un petit paysan. Mon père te fera étudier; alors tu ne seras plus un paysan, et tu seras habillé convenablement; alors surtout, en ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons ensemble comme frère et sœur! n'est-ce pas beau?
Je serais son frère! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues; alors seulement, l'avenir promis s'ouvrit devant moi avec tout son éclat et tout son bonheur.
--Oh! c'est trop beau! m'écriai-je, Rose, ma sœur! C'est trop, c'est trop!
Nous fîmes quelques pas en silence; puis elle me dit avec calme en me parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une tendre mère:
--Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu? Je t'aiderai, je t'apprendrai tes lettres; car je sais lire comme il faut, moi, en flamand et en français. J'ai beaucoup de livres avec de belles images: _le Petit-Poucet, Peau-d'âne, Gulliver dans la lune_. Si tu n'apprends pas bien, je te mettrai dans le coin; mais, si tu fais bien attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n'est-ce pas! et ma mère m'achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah! c'est alors que nous nous amuserons!
Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie qu'elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu'elle, me paraissait le bonheur suprême; aussi je doutais qu'elle me fût réservée.
--Ma mère voulait t'envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, reprit Rose; mais mon père, qui t'aime beaucoup, Léon, dit que cela ne vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre salle à manger: c'est un artiste; et un artiste, dit mon père, est prisé aussi haut dans le monde que l'homme le plus riche.
--Ah! devenir sculpteur, être votre frère!... m'écriai-je en levant les bras au ciel.
Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s'acquitta de son message. Mes parents s'habillèrent en toute hâte et furent bientôt prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.
Depuis que Rose m'avait dit que son père voulait faire de moi un sculpteur, j'éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et d'essayer tout de suite mon talent. J'en parlai à Rose, et elle me promit, en partant qu'elle le remettrait à ma mère pour me l'apporter.
VII
Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire brillait dans leurs yeux. Ma mère m'embrassa avec transport sur les deux joues; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, et me prédît le plus beau destin.
M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa protection; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne éducation, et prendre soin de moi jusqu'au moment où je pourrais faire mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par là de l'acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la vie à sa fille.
Longtemps mes parents s'efforcèrent de me faire comprendre tout le prix de cette faveur, et de me prémunir contre l'oubli des devoirs et les entraînements de l'orgueil. Ils me recommandèrent de me montrer toujours profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs; de me rappeler qu'ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n'étais qu'un pauvre enfant de paysans; de payer leur tendre sollicitude par une application constante; de n'être jamais orgueilleux; de rester vertueux, et surtout de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m'avait donnés pour père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de vœu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.
Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers répétés, que je chassai de son cœur la crainte qui l'attristait.
Dès le lendemain, on m'envoya à l'école du village pour recevoir les premières leçons de lecture et d'écriture.
M. Pavelyn avait fait venir le maître d'école au château, lui avait déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour regagner le temps perdu.
Cet instituteur était un homme plein d'activité, qui ne demandait pas mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon instruction que si j'eusse été son propre fils.
Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j'allais au château jouer avec Rose. Durant une couple d'heures, nous folâtrions à travers le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l'intérêt de la santé de sa fille, nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu'à tous les autres: je devais m'asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d'école. Elle me louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère jusqu'aux larmes; mais il y avait dans ses paroles tant d'amitié et d'encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir sans sentir plus ardent en moi le désir d'apprendre.
Grâce à ces encouragements, et avec l'aide de pareils moyens, joints à une promptitude d'esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue maternelle.
M. Pavelyn, que son commerce obligeait d'aller presque tous les jours à la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images, et nous nous en amusions si bien que, plus d'une fois, il fallut nous chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l'exercice.
Rose avait commencé aussi à m'apprendre le français. A cette époque, notre pays était sous la domination de l'empereur Napoléon, et c'était seulement par la langue française que l'on pouvait devenir quelque chose dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite protectrice feignait quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin; car il me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases entières de la langue française avant que le maître d'école me jugeât assez avancé en flamand pour m'apprendre les premières notions d'une langue étrangère.
Rose ne m'enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français; elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la bienséance. En un mot, tout ce qu'elle savait ou croyait savoir, elle me l'inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils de paysans ressemblait à un morceau de cire qu'elle pétrissait et façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de l'intelligence.
Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l'appelait ma _petite mère_. Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à madame Pavelyn, qu'elle me répondît en plaisantant:
--Votre petite mère vous le dira; votre petite mère le sait bien.
Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d'avoir un enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et probablement du bonheur de sa vie!
Je savais alors parler très-bien et fort distinctement; on vantait même la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, lorsque j'étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, j'avais été un crieur furieux, maintenant j'étais devenu plus calme, et mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit enfantin; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles:
--Léon, n'oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. Reste sage, courageux et reconnaissant, mon enfant.
Ainsi vinrent l'automne et la saison de l'année où Rose devait quitter le château avec ses parents, pour aller passer l'hiver à la ville. Avant son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que je n'oubliasse point d'apprendre et d'étudier avec application. Si je remplissais convenablement ce vœu, elle m'aimerait bien, et me donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.
Lorsqu'elle fut assise dans la voiture qui devait l'emporter, et que je la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d'un ton moitié sérieux, moitié railleur:
--Adieu, Léon! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit contente de toi à son retour. L'hiver ne dure pas longtemps: il faut te dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu?
VIII
Le maître d'école était fier de mes progrès surprenants, dont il s'attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part considérable Rose avait prise à mon instruction.
Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une preuve de son savoir et de son activité; et il s'ensuivit qu'il s'occupa de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout particulier.
J'avançai si bien pendant cet hiver, qu'à la prière de mes parents je tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le professeur zélé de mes frères et de mes sœurs.
Le printemps s'approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j'allais, jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.
Qu'elle restait longtemps absente! Les lilas avaient fleuri, et étaient déjà flétris. Les cerises commençaient à rougir, et le château, avec ses persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du beau jardin!
Un jour du mois de juin, pendant que j'étais assis sur un banc dans la maison du maître d'école, parmi les autres enfants, et que j'apprenais la leçon qu'on m'avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de la classe. Je poussai un cri; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés sur la porte, dans l'espoir de voir paraître encore quelqu'un; mais je fus trompé dans mon attente.