La Tête-Plate

Chapter 12

Chapter 123,827 wordsPublic domain

C'est alors que Poignet-d'Acier, brusquement arraché à sa méditation, et se voyant entouré par un de ces incendies qui enveloppent parfois les Plaines du Nord-Ouest avec la célérité de l'éclair, ordonna à Jacques de pendre sa poudrière et sa carabine à une saillie inférieure de la roche que le feu ne pourrait atteindre et de se coucher à terre, en se couvrant avec une peau des buffles qu'il avait tués quelques heures auparavant. C'était leur seule chance de salut, car la conflagration qui ratissait et nivelait impitoyablement le sol, ne pouvait mordre le cuir encore saignant des animaux. Villefranche lui-même l'utilisa. Etendus, l'un et l'autre au bord de l'abîme, là où la roche était presque nue, la face projetée sur le vide, afin de pouvoir respirer, ils attendirent dans un silence lugubre, troublé par le crépitement des flammes et les hurlements des sauvages, que le fléau eût passé sur leurs corps.

Au contact de cet embrasement aussi ardent que rapide, les peaux grésillèrent comme l'huile dans une poêle à frire, et se recroquevillèrent. Mais sauf une chaleur épouvantable, qui leur causa des éblouissements aux yeux, des bourdonnements dans les oreilles, et sauf quelques légères brûlures aux doigts, les deux hommes se levèrent, au bout d'une minute à peine, sans aucun mal sérieux.

Une épaisse fumée planait sur le cap. Elle était produite par les herbes vertes et les racines qui achevaient de se consumer sur la roche noircie. Au delà de ce rideau opaque, qui montait lentement vers le ciel déjà voilà par les demi-teintes du crépuscule, les Indiens poussaient des vociférations stridentes.

--Vite à nos armes! cria Villefranche en décrochant son fusil. Nous tombons d'un péril dans un autre. Allons, Jacques, du courage et de la promptitude, il faut profiter de cette fumée pour passer au milieu de nos ennemis!

--Un moment, un moment, Poignet-d'Acier, dit subitement une voix bien connue; je suis arrivé à temps, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Et Nick Whiffles apparut au milieu des vapeurs qui tourbillonnaient sur le rocher.

--Quoi! c'est vous! répliqua Villefranche déjà sur ses gardes et prêt à faire feu.

--O Dieu oui, en chair et en os, et surtout en os, capitaine! Mais ce n'est pas l'heure de jaser comme des pies amoureuses; suivez-moi, je connais un sentier... A gauche, par ici, capitaine, par ici. Ah! c'était une maudite petite difficulté que la vôtre. Attention à cette pierre, elle n'est pas solide. Soutenez-vous à ces seines. La descente n'est pas tout à fait commode, n'est-ce pas? mais nous y arriverons Mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale, en a vu bien d'autres. Un jour... Diable, j'ai failli faire la culbute. Je vous disais donc, capitaine... Eh! veillez sûr votre engagé. Il n'a pas le pied sûr, votre engagé! C'est qu'aussi le chemin n'est pas celui du paradis. Ah! les vermines seront fièrement attrapées quand elles s'apercevront que les oiseaux ont déniché. Tenez capitaine il y a un mauvais pas. Encore un petit brin de patience et nous y serons.

Tout en causant à son habitude, le brave trappeur conduisait Villefranche et Jacques le long d'une piste étroite qui serpentait abruptement le long du pic et aboutissait au bord de la Caoulis. Cette piste sillait une pente tellement roide, qu'elle ne devait ordinairement être pratiquée que par les chèvres des montagnes et les grosses-cornes. Mais si difficultueux que fût le passage, il n'était pas impraticable pour des gens aussi brisés aux exercices du corps que l'étaient nos aventuriers.

Quand ils atteignirent le pied du cap, la nuit était venue.

Au-dessus de leurs têtes, ils entendaient les clameurs des Peaux-Rouges et la voix de Pad, qui exprimait en termes plus qu'énergiques le désappointement qu'il éprouvait de la disparition de ses victimes.

--Maintenant, capitaine, où voulez-vous aller? demanda Nick en mettant le pied dans un canot amarré à la base du rocher.

Et comme ses chiens couchés au fond de l'embarcation, grondaient sourdement:

--Silence, Calamité! silence, Infortune! ajouta-t-il d'un ton bas.

--Mon intention, répondit Poignet-d'Acier, serait de remonter la rivière mais je ne la connais guère et les ténèbres sont bien profondes. Demain, sinon ce soir, nous serons poursuivis. Il vaudrait peut-être mieux passer à l'autre rive.

--Non, dit Nick. Ils croiront que vous vous êtes jetés à!'eau. Mon opinion est qu'il faut refouler le courant sans bruit et gagner une île, où j'ai déjà campé plus d'une fois, à huit ou dix mille d'ici. Demain nous aviserons. Cela vous va-t-il, capitaine?

--Je me confie à vous, mon brave trappeur. Mais par quel hasard...

--Plus tard, capitaine, plus tard, je vous conterai ça. Embarquez.

Jacques et Villefranche s'assirent dans le canot, lequel, habilement manoeuvré par les trois chasseurs, fut bientôt hors de la portée de Pad et de sa bande.

--Et maintenant, dit alors Poignet-d'Acier, je vous écoute Nick Whiffles. Mais, avant, laissez-moi vous remercier du service...

--Service, capitaine! Voilà un mot qui sonne toujours mal à mes oreilles. Si vous voulez que nous restions amis, ne parlez jamais de service à Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! Vous savez qui vous a joué le tour de ce soir? C'est ce chien de Pad avec cette vermine de Joe et une douzaine de Peaux-Rouges. Après votre départ, ils se sont lancés sur votre piste. Je m'en doutais, j'ai surveillé leurs mouvements. J'ignorais où vous étiez et je me tenais caché derrière le gros cap, quand la clarté de l'incendie m'a mis sur votre voie. C'est simple comme vous voyez, capitaine.

--Merci, néanmoins, ami Nick, merci de tout mon coeur. Mais l'Indienne Ouaskèma, qu'est-elle devenue?

--Oh! elle, c'est une autre histoire, répondit le trappeur d'un ton contrarié.. Je n'ai pu tout à fait la tirer de la maudite petite difficulté où vous l'aviez laissée. C'est ma faute, je suis une mule, ô Dieu, oui!

Il rapporta, non sans s'adresser force reproches, l'enlèvement de Ouaskèma par le Dompteur-de-Buffles.

Nul obstacle nouveau ne gêna leur marche jusqu'à l'île où ils devaient passer la nuit.

Le lendemain matin, après un substantiel déjeuner dont un cygne-trompette fit les frais, ils allèrent attérir sur la rive septentrionale de la Caoulis.

Villefranche, à qui le caractère de Nick Whiffles plaisait proposa de l'associer à ses projets. Mais le trappeur était trop indépendant, trop amoureux de son libre arbitre pour se lier à une entreprise dont le résultat ne lui paraissait pas valoir les peines que coûterait l'exécution. Poignet-d'Acier fit miroiter sous ses yeux; l'or, les richesses, les plaisirs de la vie civilisée, entretenue par une grande fortune. A toutes ses tentatives pour le séduire, Nick répliqua par son son sourire moitié narquois, moitié sérieux et en disant:

--Non, non, capitaine, je ne suis pas fait pour ces sortes de jouissances. Je m'ennuierais dans les établissements comme une carpe sur le sable, ô Dieu, oui! Fournissez-moi du gibier abondant, des pêches copieuses; quelques vermines d'indiens ou d'Indiennes, de temps en temps, pour me distraire; le gazon pour matelas, le ciel pur pour édredon, et je suis l'homme le plus heureux du monde. Mais vos villes, vos règlements, vos conventions, toute la kyrielle de vos préjugés, je n'en veux pas plus que d'une carcasse de bison. Nick Whiffles a été créé pour le désert, il y demeurera jusqu'à ce que le Grand Esprit daigne l'appeler sur ses territoires de chasse, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Votre philosophie est peut-être la plus saine, dit Villefranche d'un ton soucieux.

--Bah! à chacun sa piste ici-bas, capitaine reprit gaîment le trappeur. Donnez-moi la main; je vais aller voir ce que font nos Peaux-Rouges.

Ils échangèrent une poignée de main.

--Et toi, mon camarade? continua Nick en s'adressant à Jacques.

--Avec plaisir, mon cousin, répondit le vieux serviteur en serrant cordialement les doigts du trappeur dons les siens.

--Si vous aviez besoin du canot? s'enquit encore ce dernier.

--Non, mon ami, non. Il vous sera plus utile qu'à nous, répondit Villefranche.

--Ça m'afflige pourtant, capitaine, de vous quitter comme ça, dit Nick avec un accent ému. Je vous connaissais plutôt par entendre dire que par moi-même, et, sur ma parole, j'aimerais à voyager un peu avec vous.

--Vous êtes un honnête homme, Nick, répliqua gravement Poignet-d'Acier. Moi aussi je serais content de vous compter parmi les miens. Mais, je vous l'ai dit, je ne m'appartiens pas; j'appartiens à l'idée dont je poursuis la réalisation, l'affranchissement de mon pays, et tous ceux qui m'entourent sont tenus de m'obéir aveuglement. Ils l'ont juré sur les Saints Évangiles!

--Et voilà justement où est la petite difficulté, s'écria Nick. Si ce n'était pas cela, j'irais avec vous tant que ça vous conviendrait; puis, une fois que vous me trouveriez nécessaire, comme une cinquième roue à une charrette, je vous ôterais mon casque en vous disant: «Bonsoir, capitaine!» O Dieu, oui! Mais un serment, non, ça ne me va pas, ça ne peut pas m'aller. Bah! nous nous reverrons, n'est-ce pas, capitaine? En tout cas, si vous étiez dans une diablesse de difficulté, n'oubliez pas que Nick Whiffles...

La détonation d'une arme à feu lui coupa la parole.

--Malédiction! Jacques est blessé! s'écria Villefranche en se précipitant vers son domestique qui pâlissait et portait convulsivement la main à sa cuisse.

CHAPITRE XVI

PAUVRE JACQUES (Suite)

Trois autres coups de fusil suivirent presque simultanément la première détonation. Une balle vint s'enfoncer dans la crosse de la carabine de Nick Whiffles; une autre érafla la poignée du couteau de chasse de Villefranche; la troisième lui coupa une mèche de cheveux au-dessus de l'oreille.

Infortune et Calamité bondirent hors du canot, le poil hérissé, les yeux flamboyants, en poussant des hurlements de fureur.

--En bas de la côte, jetez-vous en bas de la côte, capitaine! cria Nick, ramassant à la hâte, la carabine que la violence du choc avait fait tomber de ses mains, et se retranchant derrière une grosse roche erratique apportée par les eaux sur le rivage.

Il était environ cinq heures du matin.

Les trois aventuriers se trouvaient sur la rive septentrionale de la branche méridionale de la Caoulis vers un de ces endroits appelés cañons ou barranca, par les Espagnols et coulées par les Canadiens-Français. Ils semblait que le lit primitif de la rivière eût été desséché après une révolution terrestre et transporté par cette même révolution à quelques cents mètres au delà. Maintenant, le premier lit formait une vallée étroite dont le fond était tapissé par un riche gazon tout émaillé de petits oeillets roses, d'helianthèmes et de lupin bleu, mais dont la crête, vers le nouveau cours d'eau, était aride, caillouteuse, hérissée de ronces et d'épines.

L'autre bord, au contraire, celui qui regardait la plaine, ondulait doucement en verte prairie, parquetée de fleurs aussi embaumées que brillantes et fuyait, par molles boursouflures, plantées de tulipiers, de tamaracks ou de magnolias, jusqu'aux bornes de l'horizon.

--Ici, mes chiens! allez-vous pas vous faire assassiner comme des brutes par ces carcajoux? Nick, tandis que Villefranche aidait Jacques à s'asseoir à quelques pas du trappeur sur la déclivité de la coulée.

--Ce n'est rien, monsieur, une égratignure disait le vieux domestique.

--Voyons ça, voyons ça, dit Poignet-d'Acier.

--Ça n'en vaut pas la peine, monsieur. La balle n'a fait qu'effleurer la cuisse.

--N'importe. Je veux panser ta blessure.

Et Villefranche, déchira le pantalon de Jacques.

Le plomb, en effet, n'avait pas pénétré à l'intérieur du membre. Il avait labouré horizontalement les chairs, et, quoique le sang coulât assez abondamment, il ne paraissait pas qu'il eût lésé un organe important.

Heureusement nous en serons quittes pour la peur, mon pauvre camarade! dit Poignet-d'Acier après un examen attentif de la plaie.

--Attrape, vermine! s'écria à cet instant Nick du haut de son poste..

En même temps l'on entendit le retentissement de sa longue carabine.

--Les apercevez-vous? demanda Poignet-d'Acier qui avait pris dans son étui et appliquait sur la cuisse de Jacques un bandage enduit d'un baume particulier, pour arrêter l'effusion du sang et cicatriser la blessure.

--Si je les aperçois, capitaine!... C'est-à-dire non, je ne les aperçois plus. Le seul que j'aie aperçu débrouille maintenant ses comptes chef mon parrain[20], oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua Nick Whiffles de son ton goguenard.

[Note 20: On sait que les Anglais appellent souvent le diable old Nick.]

--Ce sont des Peaux-Rouges, n'est-ce pas? continua Villefranche.

--Celui que je viens de dépêcher au diable est un Peau-Rouge. Quant à ses compagnons... Ah! je distingue un blanc. C'est ce scélérat de Joe... Je m'en doutais... Ne bougez pas, capitaine, répliqua Nick faisant, avec, la paume de sa main gauche, signe Poignet-d'Acier de ne pas approcher.

Celui-ci, qui avait achevé son pansement, se préparait à rejoindre le trappeur.

--Où sont-ils donc? interrogea-t-il en s'allongeant sur la pente du canon, son fusil en avant.

--Dans un îlot, à cent verges d'ici. Je ne vois plus Joe à présent; il s'est caché dans une touffe d'oseraie, avec Pad, sans doute. Qu'il montre un peu sa tignasse et Nick Whiffles lui plombera les dents, ô Dieu! oui.

--Comment tu trouves-tu? dit Villefranche à Jacques.

--Assez bien pour vous donner un coup de main, monsieur, répliqua-t-il en se tournant sur le ventre et rampant jusqu'à la hauteur de son maître.

--Penses-tu que tu pourras marcher?

--Que oui, monsieur, que oui; car, à l'exception d'un fourmillement le long de la cuisse, je me sens aussi ingambe qu'avant l'accident.

--Tenez-vous tranquilles! dit Nick qui, après avoir rechargé sa carabine, étendu sur le dos, pour ne pas se découvrir aux ennemis, s'était remis en position et fouillait du regard un massif d'osiers et de saules, bordant une petite île distante d'environ cent pas de la rive.

Pendant cinq minutes il y eut un silence profond, troublé seulement par le frémissement de la brise matinale dans le feuillage et le clapotis des eaux sur la grève.

Tout à coup le cri aigu d'une orfraie déchira l'espace. Il était assez éloigné et semblait partir de l'autre côté de la rivière.

Deux autres cris, semblables au premier, mais plus rapprochés, lui répondirent.

--Les bandits qui s'appellent! exclama Nick. Je ne me suis pas trompé. C'est Pad et Joe qui sont dans l'île.

Leur bande est encore sur l'autre bord. Nous avons de la chance. Si l'un de ces deux coquins tendait donc le bec! Ça commence à me tarabuster de rester ainsi immobile comme un colimaçon dans sa coquille.

--Combien m'avez-vous dit qu'ils étaient en tout? s'enquit Villefranche.

--Une quinzaine au plus, capitaine.

--Alors nous ne saurions résister. Il vaut mieux, à mon avis, nous glisser tous les trois dans la coulée et filer au plus vite, car les deux bandes vont se rejoindre et elles nous écraseront par le nombre.

--Fuir devant ces reptiles quand nous avons de la poudre et des balles! Je ne vous reconnais plus, capitaine, ô Dieu, non! répliqua Nick surpris. Est-ce que vous ne pourriez pas creuser, avec votre couteau, un trou dans lequel vous et votre engagé vous vous mettriez en embuscade comme moi? A nous trois, nous viendrions facilement à bout de cette clique?

--Et s'ils étaient renforcés par un autre parti de la Compagnie? objecta Villefranche.

--Je n'y songeais pas, capitaine, et vous pourriez bien avoir raison, répondit le trappeur en hochant la tête.

--Voici mon plan, reprit Villefranche. Tenez-vous toujours au guet. Je descendrai dans le cañon ou je couperai trois branches d'arbres. Nous les planterons derrière votre roche en les surmontant de nos chapeaux. Puis nous détalerons.

--Compris, capitaine, compris; oui bien, je le jure, votre serviteur! Les vermines ont assez peur de nous deux pour tirer pendant une heure sur nos casques avant d'oser aborder.

De nouveau, la plainte lugubre dune orfraie s'éleva par delà l'îlot, et de nouveau il fut répliqué, en écho, du sein des oseraies.

Mais, à ce moment, Nick Whiffles affermit sa carabine contre son épaule, mira une second, pressa la détente et le coup partit.

Un corps humain sauta en l'air et retomba dans la Caoulis.

Deux petits jets de fumée, deux éclairs, une double détonation jaillirent aussitôt et une arête de la roche qui abritait Nick, frappée de deux balles, fut brisée en fragments qui s'éparpillèrent sur sa chemise de chasse.

--Ne dirait-on pas que, pour me punir de leur maladresse, ces chats sauvages ont envie de m'aveugler? s'écria-t-il plaisamment. Il parait, cependant, que Pad et Joe ne sont pas seuls dans l'île, car voici encore un nigaud d'Indien débarrassé des maudites petites difficultés de ce monde.

--Vous n'êtes pas blessé, au moins? lui dit Villefranche.

--Blessé, moi! Qui est-ce qui a jamais blessé, Nick Whiffles?

--Bon, je cours chercher les branchages.

--Allons, dit le trappeur à ses chiens, en leur Indiquant le fond de la coulée, en avant, vous autres!

Infortune et Calamité s'élancèrent à la suite de Villefranche, en se tenant, avec un instinct merveilleux, dans la ligne que couvrait la roche. Poignet-d'Acier revint bientôt avec trois rameaux. Il les tendit à Nick, qui les ficha en terre, derrière son rempart improvisé, et les coiffa de son casque de loutre et des chapeaux de Villefranche et de Jacques, de façon qu'au loin on pouvait s'imaginer que les trois aventuriers étaient couchés derrière la pierre. Ensuite, il gagna le versant de la côte à reculons, et, cinq minutes après, il arpentait à grands pas, la coulée avec, ses deux compagnons.

Plusieurs coups de fusil, tirés successivement au-dessus du cañon, leur apprirent que le stratagème avait réussi.

Quoiqu'il souffrit vivement de sa blessure, Jacques marchait sans se plaindre.

Vers midi, on s'arrêta pour se restaurer. Les débris du cygne que Nick avait emportés dans sa carnassière et quelques gorgées d'eau coupée de tafia composèrent le repas, puis les trois chasseurs se remirent en route.

Poignet-d'Acier remarquait avec satisfaction que la coulée s'enfonçait dans les terres; et, quoique ses bords devinssent de plus en plus escarpés, et fussent formés, le plus souvent, par des rochers à pic infranchissables, il se flattait de trouver, vers la tombée de la nuit, un passage qui le conduirait aisément au sommet, soit à gauche, soit à droite.

Son but était de camper sur une hauteur, derrière des broussailles, afin de pouvoir surveiller les mouvements de leurs ennemis, si, comme il était probable, ils les avaient poursuivis dans le cañon.

Mais la nuit arriva sans qu'il découvrit le passage. La gorge se creusait davantage; ses murailles s'enhaussaient de chaque côté; elles avaient plusieurs centaines de pieds d'élévation. On eût dit tantôt que l'énorme fissure, qui les séparait, avait été tranchée, d'un seul coup, dans le roc vif, et tantôt qu'elle avait été lacérée par la main de quelque sombre génie, dans un moment de fureur. Parfois aussi un torrent fougueux rayait de vif-argent ces falaises noirâtres et tombait dans la barranca avec des rugissements formidables. Le vacarme était tel que les voyageurs n'entendaient plus le son de leurs voix. Parfois encore le précipice se fermait presque par en haut; l'on n'apercevait plus qu'un étroit ruban de ciel bleu, large de quelques pieds à peine, et il fallait avancer dans l'obscurité sous des masses de granit surplombant et dont des quartiers énormes, détachés de la voûte, obstruaient çà et là la voie, comme pour prévenir nos aventuriers que la mort les menaçait à chaque pas.

Ils ne causaient qu'à de rares intervalles. Villefranche était soucieux; il songeait au but de son expédition Jacques était tourmenté par la fièvre. Nick Whiffles lui-même semblait avoir perdu la meilleure partie de sa jovialité habituelle. Il se contentait de siffloter l'air national des Américains: Yankee Doodle sur un ton impossible, et d'interpeller de temps en temps ses chiens.

Vers neuf heures, Poignet-d'Acier renonça à l'espoir de rencontrer l'issue qu'il désirait tant.

Ils étaient parvenus à l'extrémité d'un des souterrains dont je viens de parler, et les ténèbres avaient déjà une intensité qui ne permettait plus de cheminer sans péril, car la route était interceptée, en plusieurs points, par des fondrières d'une profondeur incalculable.

--Nous allons camper ici, dit le capitaine, en désignant une sorte de niche formée par le retrait de la roche. Avec quelques pierres entassées les unes sur les autres, devant nous, les Indiens ne nous découvriront pas, s'ils ont continué leur poursuite jusqu'à cette heure.

--Ma foi, ça m'arrange, capitaine, dit Nick, car mon estomac est ouvert à deux battants, et j'ai là, dans notre sac, ce porc-épic que les chiens ont pris tantôt, qui doit s'ennuyer de n'avoir pas senti encore en air de feu.

--Du feu! y pensez-vous? Un vieux trappeur comme vous ignore-t-il que la moindre clarté...?

--C'est vrai, capitaine. Ours et buffles! je l'avais oublié. C'est bien le cas de dire que la faim, est mauvaise conseillère; ô Dieu, oui! Il faut avouer pourtant que je mangerais volontiers on morceau de cette bête.

--Ce sera pour notre déjeuner, ami Nick. Demain nous trouverons probablement le loisir et le lieu pour la faire cuire. D'ailleurs, dans le jour, un petit feu nous trahira moins que la nuit. Ce soir, nous souperons avec ces cônes d'arbre à pain que j'ai ramassés dans la coulée. Mais toi, mon pauvre Jacques, commet Vas-tu? ajouta-t-il en se tournant vers son domestique.

Le vieillard, surmontant les douleurs qu'il endurait, répondit d'une voix presque assurée:

--Oh! beaucoup mieux; merci, monsieur, vous êtes bien bon de vous occuper de moi.

--Et de qui donc m'occuperais-je, sinon de toi? répondit Villefranche avec un accent de doux reproche.

--Le fait est, capitaine, que vous avez là un digne engagé, et, malgré son âge, plus courageux que ces blancs-becs qui font les fanfarons dans les forts de la Compagnie, observa Nick en tirant de son carnier un porc-épic éventra et dont il distribua les entrailles à ses chiens.

Après ce, le brave trappeur s'assit, déboucha sa gourde, avala philosophiquement une raisonnable quantité de whiskey et tendit le flacon à Jacques.

--Bois une gobe, mon cousin, ça te rafraîchira le sang, lui dit-il.

Mais le domestique refusa.

--Ah! je comprends ce que c'est reprit Nick. Nous avons un peu de fièvre. Une tasse d'eau de source nous irait mieux qu'un coup d'eau de feu. Eh bien! attends un petit brin, mon cousin, je m'en vas t'en alter chercher.

--Non, non, dit Jacques, tu es trop fatigué, mon frère.

--Fatigué! Ah! la bonne histoire! Nick Whiffles fatigué; je défie qui que ce soit de dire qu'il a jamais vu Nick Whiffles fatigué, oui bien, je le jure, votre serviteur! Debout Calamité! nez au vent, Infortune! et déterrez-moi une belle eau fraîche.

Là-dessus, il partit aussi hardiment que si le soleil l'eût éclairé de ses rayons, aussi gaiement que s'il eût fait un bon souper arrosé de liqueurs généreuses.

Jacques suça quelques baies sauvages et s'étendit sur le sol, où il ne tarda pas à s'assoupir. Villefranche, assis contre un quartier de roche, son fusil entre les jambes, monta la garde.

Au bout d'une heure, Nick Whiffles reparut. Malgré son amour pour le whiskey, il avait vidé sa gourde, afin de la remplir d'eau qu'il destinait à Jacques. L'honnête chasseur avait eu mille peines à se procurer cette eau. Mais enfin il s'était, comme il disait, tiré d'un tas de maudites difficultés et avait réussi dans son entreprise. Le vieux serviteur, agité par un violent accès de fièvre, s'éveilla au moment où Nick arrivait. Il but avec avidité et se rendormit. Poignet-d'Acier et Whiffles, après avoir causé un instant, s'étendirent côte de lui, et se livrèrent paisiblement au sommeil, assurés que la vigilance des deux chiens les mettait l'abri de toute surprise.

La nuit se passa sans alerte.