La Tête-Plate

Chapter 13

Chapter 133,801 wordsPublic domain

Le lendemain, aux premières lueurs de l'aurore, Poignet-d'Acier leva l'appareil qu'il avait mis sur la blessure de Jacques. En l'étudiant, il remarqua avec inquiétude que les lèvres se gonflaient et prenaient une teinte séreuse, verdâtre. Néanmoins, il dissimula son anxiété; il lava la plaie avec soin et posa un nouveau bandage. Du reste, Jacques se prétendait beaucoup mieux que la veille. On alluma du feu pour cuire le porc-épic, et, le déjeuner terminé, les fugitifs firent disparaître les traces du foyer et reprirent leur marche.

Elle dura jusque dans l'après-midi.

Le cañon offrait les mêmes accidents de terrain que le jour précédent. Seulement, au lieu de se diriger toujours vers le Nord, il décrivait une courbe et replongeait vers le Sud, c'est-à-dire du côte de la rivière Caoulis. D'ailleurs, nulle part, un point où l'escalade fût possible. Pour sortir de cette affreuse passe, il eût fallu des ailes.

La chaleur, dans le gouffre, était accablante; Jacques, épuisé de souffrances et de fatigues. Plusieurs fois, Villefranche avait voulu faire halte pour qu'il se reposât; mais toujours l'intrépide vieillard s'y était refusé.

Cependant, comme le soleil se penchait à l'horizon, ses forces l'abandonnèrent et il tomba sur le sol.

--Tu ne m'aimes pas, Jacques, lui dit Poignet-d'Acier; sans cela tu m'aurais écouté et nous nous serions arrêtés plus tôt.

--Mais, monsieur, je ne suis pas malade, balbutia le serviteur d'une voix affaiblie; c'est cette vilaine jambe qui boude le service.

--Bois quelques gouttes de ce cordial, reprit Villefranche en lui mettant dans la main une petite fiole qu'il avait extraite de son étui de fer-blanc.

Ensuite il dit à Nick:

--Si les Indiens ne sont pas à nos trousses, nous coucherons ici. Mais il faut en avoir la certitude. Aussi, mon camarade, vous rebrousserez chemin avec vos chiens jusqu'à deux ou trois milles, et moi j'irai en avant, car je présume que le débouché de la coulée n'est pas bien loin d'ici. Jacques sommeillera pendant ce temps-là.

C'était une mesure de prudence trop sage pour que le trappeur s'y opposât. Ils partirent donc, chacun dans un sens différent. Avant la chute du crépuscule, ils étaient de retour; et tous deux rapportaient de mauvaises nouvelles. Nick Whiffles avait aperçu dans le cañon une fumée, indice manifeste de la présence de leurs ennemis, et Poignet-d'Acier n'avait pas été médiocrement contrarié en découvrant, après une demi-heure de marche, que la coulée aboutissait brusquement à la Caoulis, devant un îlet où il avait aussi distingué la fumée de plusieurs feux.

--Quelle est la forme de cet îlet? demanda Nick en recevant la communication.

--Il m'a paru avoir la figure d'un triangle.

--Est-ce que, de chaque côté du cañon, il n'y a pas de grands cèdres rouges?

--Oui, et la roche est bleuâtre.

--C'est cela, c'est cela, pardieu! j'aurais dû m'en douter, s'écria le trappeur en se frappant le front.

--Vous connaissez donc...

--Si je le connais! Y a-t-il dans tout le Nord-Ouest une motte de terre que Nick Whiffles ne connaisse pas? Savez-vous ce que nous avons fait, capitaine? Eh bien! nous avons usé les cailloux pendant deux jours, pour faire dix milles, car nous sommes dix milles à peine de la place on nous étions hier matin. Le maudit cañon m'a blousé par ses diables de tours et détours, ô Dieu, oui!

--En tous cas, nous voici pris entre deux partis de sauvages. La bande s'est divisée pour mieux nous arrêter.

--De vrai, nous sommes dans une damnée petite difficulté, répliqua Nick en mâchonnant laborieusement sa chique, ce qui chez lui dénotait une vive préoccupation. Si nous n'étions que nous deux, et même si notre camarade n'était pas dans ce triste état, ça ne serait pas la mer à boire que de sortir de ce guêpier, marmotta-t-il, avec un regard compatissant à Jacques qui se désespérait du retard que sa blessure apportait leur fuite.

--Sauvez-vous, monsieur, et laissez-moi. Aussi bien, je n'en reviendrai pas! cria-t-il à Villefranche.

--Le plus souvent, qu'on t'abandonnera à ces reptiles venimeux, mon cousin, intervint brusquement Nick. Mais je suis bête comme un opossum. Capitaine, est-ce que vous n'avez pas une scie dans votre étui à malice? Poignet-d'Acier ayant répondu affirmativement.

--Eh bien! reprit Nick, nous allons rire. Vous m'avez dit que l'île était ovale...

--Triangulaire.

--Triangulaire, capitaine; ovale, triangulaire, ne fait rien, au reste. Elle me connaît, cette île. C'est moi qui l'ai descendue, il y a huit jours, avec Jean-le-Bon. Nous revenions de trapper au mont Sainte-Hélène. Nos canots s'étaient perdus. Nous avons remonté l'île qui se promenait sur la rivière, et, ma foi, nous nous en sommes servis comme d'un bateau, jusqu'à la gueule de la coulée. Arrivés là, un peuplier s'est cassé, est tombé à l'eau et a arrêté notre embarcation. Comme la prairie avait l'air d'être giboyeuse, nous avons aussi stopé pour chasser...

--Mais, interrompit. Villefranche, elle doit être à cette heure occupée par des Peaux-Rouges.

--C'est bien ainsi que je l'entends, ô Dieu, oui! Dès qu'il fera noir, je prendrai votre scie, me glisserai dans l'eau et, demain matin, les vermines s'éveilleront à douze ou quinze milles d'ici. Passage gratis, capitaine; j'espère que j'aurai droit à leur reconnaissance, oui bien, je le jure, votre serviteur!

L'explication du trappeur, tout étrange qu'elle puisse paraître, ne surprit pas Villefranche, car il savait que les fleuves de l'Amérique charrient souvent des îles considérables, que le courant pousse ça et là, jusqu'à ce qu'un barrage ou un bas-fond s'oppose à sa marche. Les îles sont formées, tantôt par des arbres que le vent a renversés dans l'eau et qui se sont accumulés les uns contre les autres, puis, en se pourrissant, ont donné naissance à la végétation, et tantôt par des lambeaux de terrains que des inondations ou la violence des torrents ont insensiblement détachés de la terre ferme et finalement emportés aux caprices des flots.

On les nomme, pour cette raison, des flottantes. Il en est qui embrassent un mille et même plus de superficie.

--Est-ce décidé? demanda Nick en voyant que Poignet-d'Acier réfléchissait.

--Oui, et je vous accompagnerai, répondit-il.

--Oh! pour cela, non, non, non! j'ai dit non, capitaine. Il faut que quelqu'un veille ici; ce quelqu'un ce sera vous.

Villefranche essaya de nouvelles objections. Nick Whiffles fit la sourde oreille.

Avec deux pins rabougris, qui avaient crû dans les fissures de la roche, ils dressèrent, à la hâte, une civière, y établirent Jacques et le transportèrent à une lieue environ au delà.

Les ombres de la nuit s'épandaient alors sur le district de la Colombie.

On entendait gronder les eaux de la Caoulis à une faible distance.

Les deux chasseurs déposèrent leur fardeau sur gazon et s'avancèrent en silence vers la rivière. A droite et à gauche, les crêtes du cañon étaient toujours perpendiculaires. Pour sortir du précipice, surtout la nuit, il fallait nécessairement traverser le murs d'eau. Mais une île dont la masse, d'un noir impénétrable, estompait plus vigoureusement les ténèbres, à deux ou trois cents mètres du rivage, barrait le passage.

--Votre scie, capitaine! dit Nick à voix basse, en plaçant sa carabine et ses pistolets sur la berge.

--Soyez prudent, recommanda Poignet-d'Acier, lui remettant une petite scie d'un pied de long qu'il avait dans son étui.

Sans se déshabiller et sans faire le plus léger bruit, le trappeur avait déjà plongé sous l'eau.

Une demi-heure s'écoula, une demi-heure de pénible attente pour Villefranche, qui, accoudé à la roche songeait aux terribles vicissitudes de son existence.

Des bouffées d'air plus vif, en lui cinglant tout à coup le visage, lui firent lever les yeux.

La masse opaque semblait s'être fondue dans la pénombre générale, et le rayon visuel n'était plus borné, en avant, que par le firmament et l'onde.

--Ouf! encore une maudite petite difficulté de moins pour votre serviteur! s'écria allègrement Nick Whiffles en émergeant de la rivière. Ça n'a pas été facile de s'en tirer, ô Dieu non! A bas, Calamité Chut, Infortune! fit-il à ses chiens qui gambadaient et grondaient de plaisir autour de lui. Je vous disais donc, capitaine, que je ne pouvais retrouver mon peuplier. Ils étaient bien une dizaine de Peaux-Rouges dans l'île, couchés comme des veaux sur la litière, ronflant comme des grenouilles dans un marais. Mais votre scie est fameuse, capitaine! En deux tours de mains l'arbre était en deux, et l'île s'en allait bellement à vau l'eau. Vont-ils faire une drôle de mine en s'éveillant demain, les coquins! Je voudrais, ma foi, bien assister à leur petit lever, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Ah! vous êtes un rude compagnon, aussi intelligent que résolu, dit Villefranche.

Et il lui serra chaleureusement la main.

--Merci du compliment, Poignet-d'Acier, répondit Nick lui rendant son étreinte; d'un homme comme vous il m'honore. Mais nous n'avons pas fini. Avez-vous, une corde?

--J'ai les brides de nos chevaux.

--Bon, alors, très-bon, car je craignais...

--Qu'en voulez-vous faire?

--Vous allez voir, capitaine. La rivière a un demi-mille de large. Il faut, à toute force, la traverser maintenant; et votre domestique...

--Oh! je le porterai sur mon dos, dit Villefranche d'un ton dégagé.

--Vous en seriez capable. Mais j'ai un meilleur moyen. Nous attacherons une bride au corps de Calamité et d'Infortune, en laissant entre eux un intervalle de trois à quatre pieds. Notre blessé se placera milieu en se soutenant au cuir de la bride, et, comme cela, il passera aussi commodément que dans un canot.

--L'idée est ingénieuse; mais vos chiens...

--Mes chiens, capitaine, ils nous charrieraient tous les trois. Une fois, mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale...

--Allons, ami Nick, à l'oeuvre! s'écria Poignet-d'Acier, qui prévoyait une histoire interminable.

La bride fut ajustée comme il avait été dit, sous le poitrail des deux mâtins, puis on les poussa à l'eau. Jacques se suspendit à la courroie entre Infortune et Calamité. Nick et Villefranche se mirent à nager derrière le singulier équipage.

La traversée était hasardeuse, car il faisait une nuit fort obscure et la rivière roulait de grosses vagues; mais, grâce à l'énergie des passagers et à la sagacité des chiens, elle s'effectua heureusement. A l'inverse de la rive septentrionale, la rive sud de la Caoulis est presque plate.

Après avoir abordé, les fugitifs prirent le blessé sur leurs épaules et allèrent camper à un mille à l'intérieur.

Le jour suivant, ils résolurent de remonter la Caoulis jusqu'à un gué, connu de Nick Whiffles, et de la retraverser pour chercher un refuge dans l'une des cavernes qui trouvent, à chaque place, la base du mont Sainte-Hélène, géant isolé derrière deux pitons de moindre hauteur et dont la tête altière étalait superbement, à une courte distance, son panache de neiges éternelles.

Jacques était abattu, dévoré par la fièvre.

En procédant au pansement, Villefranche s'aperçut que la plaie devenait gangréneuse. L'inflammation gagnait déjà l'aine. A cette vue, Nick secoua la tête en marmottant:

--Le compte du pauvre diable est réglé!

Cependant, Poignet-d'Acier conservait encore quelque espoir de le sauver. Qu'il pût arriver à un lieu sûr, avant que le délire ne s'emparât du malade, et peut-être, avec des soins et du repos, parviendrait-on à le guérir. Mais le salut de tous trois exigeait impérieusement qu'ils se remissent en route. On fabriqua un brancard, et Jacques fut porté par ses dévoués compagnons jusqu'à midi. Ils étaient, revenus sur le bord septentrional de la rivière, qu'ils avaient franchie presque à pied sec, et commençaient à gravir les premières rampes de la montagne. Le soleil dardait à plomb ses flèches sur cette contrée basaltique, aride, grisâtre et convulsionnée comme sont les abords d'un cratère.

La petite caravane suivait une ravine profondément encaissée, où se tordait tristement un mince filet d'eau, alimenté par la fonte des neiges supérieures.

Tout à coup Nick s'arrêta.

--Capitaine, dit-il, voyez-vous ces empreintes fraîches, sur la boue près du ruisseau? Les Indiens étaient ici ce matin, et voici deux pieds tournés en dehors. Ce sont ceux d'un blanc... de Joe. Je ne me trompe pas. Déposons notre homme ici, sous une roche. Il faut que je sache ce que cela signifie, car dans cette fondrière, on pourrait nous assommer comme des lapins au gîte.

--Vous avez, raison, répliqua Poignet-d'Acier.

Ils placèrent le blessé dans une sorte de grotte, ombragée par un acacia, tout près du ruisseau; Villefranche s'assit à son côté, et Nick, sa carabine à la main, grimpa lestement le talus du précipice et disparut au sommet.

--Jacques, appela Villefranche en prenant la main de son vieux serviteur.

Mais celui-ci ne l'entendait plus. Une congestion cérébrale s'était emparée de lui. Il parlait de femme séduite et tuée, de petits-enfants de son maître, d'Alfred et de Mariette, d'un scapulaire qu'il leur avait attaché au cou pour qu'un jour ils pussent être reconnus.

--Car, s'écriait-il, il est bon, M. Villefranche,... vous le savez bien, vous... Il retournera vers ces chers enfants de sa fille, et il les aimera comme Jacques les aime. Je vous le garantis... Il veut bien donner une pension à Alfred, pourquoi n'en donnerait-il pas une à Mariette?... Pourquoi? parce qu'elle est fille et qu'il n'aime pas les femmes, depuis la triste affaire de madame et de mademoiselle Adèle... Elle était bien belle, mademoiselle Adèle... Est-ce que vous l'avez vue? C'est comme madame... une brave dame... J'entends sonner des glas... On va l'enterrer... Monsieur l'a tuée. Je vous dis qu'il l'a tuée! Et il a bien fait... n'est-ce pas?... Cet Hermisson avait trompé mademoiselle Adèle...

A la claire fontaine, M'en allant promener, Je trouvai l'eau si belle, Que...

--Ohé! qui est-ce qui vient ici?... Bonjour, petite Merellum...--Veux-tu un gâteau de maïs, mon enfant?... Les Indiens, monsieur, ils ont décampé... Les voyez-vous?... Je ne suis pas blessé. Non, monsieur... non...

Il continua de divaguer ainsi jusqu'à cinq heures du soir. Puis le râle commença; à six heures, le brave serviteur rendit son âme à Dieu.

Villefranche, qui avait suivi cette agonie avec des angoisses poignantes, quoique son visage demeurât impassible, Villefranche sentit alors une larme sous sa paupière.

--Je n'avais qu'une faiblesse, mon affection pour ce pauvre vieillard; la voilà morte avec lui, murmura-t-il; mais il me reste une grande passion, ma haine pour l'Angleterre; à nous deux maintenant!

Un moment après, il ajouta:

--Je ne veux pourtant pas abandonner son cadavre aux Indiens ou aux bêtes fauves. Je vais l'enterrer.

Il chercha un endroit où le sol fût assez mou pour y creuser une fosse, et, croyant l'avoir trouvé, il se mit à fouiller la terre avec son couteau. Mais, soudain, la lame s'émoussa contre un corps dur. Poignet-d'Acier enfonça sa main dans le trou pour en extraire l'objet qui avait arrêté son instrument. C'était un caillou ovoide, rugueux, tout constellé de paillettes jaunes, qui étincelaient aux rayons du soleil, malgré la fange dont il était souillé. La main frissonnante, le coeur palpitant, le front baigné de sueur, Poignet d'Acier l'approcha de ses yeux grands ouverts.

--De l'or! une mine d'or! Je suis sur une mine d'or! s'écria-t-il avec un accent impossible à traduire, en tressaillant de tous ses membres.

CHAPITRE XVII

LE ROI DES MUSTANGS

Nick Whiffles ne s'était malheureusement pas trompé! Les empreintes qu'il avait observées au bord du ruisseau étaient bien celles de Joe et d'une partie de la bande qui les poursuivait.

Après avoir constaté l'insuccès de leurs tentatives pour brûler Poignet-d'Acier, Pad et son complice crurent d'abord qu'ils étaient tombés ou s'étaient jetés dans la rivière, car la fumée de l'incendie et le crépuscule les avaient empêchés de remarquer la fuite leurs victimes.

Mais, le lendemain matin, l'Irlandais, ayant examiné attentivement les lieux, découvrit les traces qu'ils avaient laissées sur le sentier et les suivit jusqu'au rivage. Il était trop familier avec les habitudes du Nord-Ouest pour ne pas reconnaître les impressions.

--By the Holy Virgin! ce flibustier d'enfer nous a échappé! maugréa-t-il entre ses dents. Mais il n'ira pas loin, ou je veux perdre mon nom.

--Par le tonnerre! il n'était pas seul avec son engagé, ajouta Joe; voici un troisième pas, qui rappelle à s'y méprendre, les larges mocassins de Nick Whiffles.

--Eh! je le vois depuis longtemps! nous ferons d'une pierre deux coups, reprit Pad avec un dépit mal déguisé.

--Mon frère, voici venir des canots à l'ouest, lui cria un des Peaux-Rouges du haut du cap.

--Des canots à l'ouest! répliqua l'Irlandais étonné.

--Ils sont deux fois cinq, dit l'Indien.

--Alors ce sont des renforts qui nous arrivent du poste; tant mieux, by Jesus-Christ!

Et il s'empressa de retourner avec Joe sur le promontoire.

C'était effectivement une nouvelle troupe d'employés de la Compagnie de la baie d'Hudson et d'Indiens, que le chef du fort Caoulis avait, en rentrant à la factorerie, dépêchée à la poursuite de Poignet-d'Acier.

Les deux partis furent places sous le commandement de Pad, qui décida qu'un détachement traverserait la Caoulis, et remonterait la rive septentrionale, que l'autre longerait le bord opposé, tandis que Joe, deux Peaux-Rouges et lui exploreraient les îles.

De cette manière, il n'était guère possible que les fugitifs parvinssent à se soustraire longtemps à leurs adversaires. Si les gens qui côtoyaient la partie nord de la rivière n'avaient été arrêtées par un portage [21] de plusieurs milles, le plan de l'Irlandais n'eût que trop bien réussi. Mais, au lieu de se maintenir en ligne avec ceux qui avançaient de l'autre côté ceux-ci restèrent deux heures en retard, et c'est pourquoi Pad et Joe, après avoir surpris Villefranche et blessé Jacques, au moment où Nick Whiffles leur faisait ses adieux, demeurèrent cachés, avec deux Indiens, dans l'île d'où ils avaient tiré.

[Note 21: Voir la _Huronne_.]

Ils attendaient leurs auxiliaires et leurs auxiliaires ne se montraient pas.

Pad les appela en imitant le cri de l'orfraie, signal convenu. On lui répondit, mais de la rive, méridionale seulement. Or, il y avait au moins un mille de distance entre cette rive et l'îlot, et le courant était si violent que la traversée, en canot, exigeait près d'une demi-heure.

Nos francs trappeurs durent, en partie, leur salut à cette circonstance.

--Ils sont en cage, nous les tenons, by the Holy Virgin! s'écria Pad, lorsqu'après avoir fusillé pendant un quart d'heure et mis en lambeaux leurs coiffures, puis les avoir crus morts, et s'être rendu avec une partie de son monde sur la crête du canon, il découvrit tour que Nick lui avait joué.

--Par le tonnerre! c'est comme tu le dis, appuya Joe. Nous irons avec une dizaine d'hommes les saluer au débouché de la coulée.

--Pas toi, dit l'Irlandais; dès que le reste de nos gens sera arrivé, tu leur feras la chasse dans cette gorge, et moi je monterai vers l'entrée avec trois canots. Nous les prendrons entre deux feux.

Ayant choisi les plus adroits tireurs de sa troupe, Pad s'éloigna. Il gagna promptement l'île flottante, et comme elle lui paraissait aussi bien située pour attaquer ses ennemis que pour ne pas s'exposer aux coups de la redoutable carabine de Poignet-d'Acier, il s'y mit en observation.

Pendant ce temps, Joe pénétrait dans la coulée avec le reste de leurs forces.

Le surlendemain, il arriva au bord de la Caoulis sans avoir pu rattraper les francs-trappeurs. Surpris de n'avoir pas rencontré Pad, il doubla, en canot, le gros cap qui formait un des angles de la rivière et du cañon, tourna à gauche et se porta droit vers le mont Sainte-Hélène, supposant, avec raison, que les fuyards y chercheraient un refuge s'ils réussissaient à tromper la vigilance de Pad.

Dans la nuit précédente, celui-ci avait été éveillé en sursaut par un choc violent.

C'était l'îlot qui, remis en liberté grâce à Nick Whiffles, venait de se heurter à un récif.

L'Irlandais comprit immédiatement qu'il avait manqué son coup, et que Poignet-d'Acier lui damait le pion une fois de plus. Il se leva en jurant, sauta en canot avec ses hommes, passa la rivière et se dirigea aussi vers le mont Sainte-Hélène. Au point du jour, tomba sur la piste des francs-trappeurs. A midi, traversait le gué qu'ils avaient franchi dans la matinée, et, à trois heures, il ralliait Joe, à un mille environ du ravin où le pauvre Jacques terminait douloureusement son existence.

En atteignant le sommet du précipice, Nick Whiffles les aperçut réunis, avec vingt-cinq ou trente hommes, au pied de la montagne.

Il eût été absurde de vouloir lutter contre un pareil bataillon.

--Les vermines ne scalperont pourtant pas l'engagé de Poignet-d'Acier! murmura le bon trappeur. Je m'en vas les éloigner d'ici et leur donner du fil retordre. Et, après avoir longtemps réfléchi, Nick, qui s'était tapi à l'ombre d'un grand cactus, débucha tout à coup avec ses chiens.

Quelques sauvages l'aperçurent et se mirent à pousser de grands cris.

Bientôt une partie de la bande lui donna la chasse. Ce n'était pas là l'affaire du trappeur. Il voulait entraîner la troupe entière sur ses talons. Aussi, opérant un détour derrière quelques tronçons de colonnes basaltiques, il se rapprocha de ceux qui étaient restés en place et paraissaient tenir conseil. Ceux-ci, en le voyant venir, suspendirent leur entretien et lui décochèrent des flèches. Mais ils étaient trop loin pour l'atteindre. Nick alors ajusta un Peau-Rouge et pressa la gâchette de sa carabine. Puis, sûr d'avoir frappé à mort son homme, il partit à toutes jambes en s'éloignant toujours du ravin. Pad soupçonna une ruse, et, laissant aux plus avancés le soin de le poursuivre, commença, avec le gros de son parti, une minutieuse reconnaissance de la contrée.

Nick Whiffles qui grimpait, agile comme une antilope, la croupe du Sainte-Hélène, les vit marcher vers la fissure. C'était ce qu'il redoutait par dessus tout; mais il n'était plus en son pouvoir de les en empêcher. Il n'avait même pas la faculté de prévenir Poignet-d'Acier, car les Indiens le serraient de si près qu'il n'avait pas encore eu le temps de recharger son arme. Une idée traversa son cerveau, et, se tournant dans la direction de la fondrière, il tira ses pistolets en l'air.

Villefranche, qui n'avait pas entendu le premier coup de feu, à cause de l'abaissement du sol, fut frappé par cette double détonation que réverbérèrent, à diverses reprises, les échos de la montagne. En ce moment il tenait à la main la gangue aurifère recueillie dans la fosse destinée à Jacques. Il se hâta de la fourrer dans sa poche, repoussa de la main, dans le trou une portion de la terre amoncelée sur le bord, et saisit son fusil, en embrassant la ravine dans un regard rapide comme l'éclair.

Il ne distingua rien qui pût l'inquiéter; mais des sons de pas nombreux arrivèrent à son oreille.

Aussitôt, il ramassa quelques grosses pierres que trois hommes ordinaires n'auraient pu soulever et les plaça devant la cavité où gisait le cadavre de son compagnon puis il gravit le versant de la fondrière opposé à celui par lequel Nick Whiffles avait passé.

Comme il arrivait à mi-hauteur, un meuglement retentit sur sa tête.

--Oli-Tahara! dit mentalement Villefranche en accélérant sa marche.

Et, presque au même instant, le bruit d'une vive fusillade et cinq on six balles qui ricochèrent à ses côtés lui firent tourner les yeux. Alors il aperçut une troupe d'hommes, peaux-rouges et visages-pâles, qui, échelonnés à deux cents pas au-dessous de lui, de l'autre côté du ravin, le visaient, ceux-ci avec des carabines, ceux-là avec des arcs, tandis que l'un d'eux tombait inanimé dans le précipice.

Poignet-d'Acier redoubla de vitesse.

En quelques secondes il fut au faîte de la crevasse. Une grêle de flèches l'accompagna.