La Tête-Plate

Chapter 11

Chapter 113,725 wordsPublic domain

Le fracas redoublait dans la grande salle. Au dehors, comme au dedans, des chiens aboyaient avec fureur.

L'Indienne s'approcha de Merellum, et la secoua par l'épaule.

--Debout, petite, lui dit-elle, et silence!

--Mais, tante, on ne voit pas encore clair, balbutia l'enfant en se frottant les yeux.

Ouaskèma l'enleva sur son bras droit et se plaça avec elle en face de la fenêtre, par laquelle on découvrait un pan du ciel bleu qui commençait à s'étoiler.

--Tante, tante, où allons-nous? demandait Merellum, baillant et étirant ses membres engourdis.

--Tais-toi! tais-toi!

Une tête humaine s'encadra dans la baie de la fenêtre et une voix dit en indien:

--Ohé! ma soeur!

--Que veut le visage-pâle? répliqua Ouaskèma d'un ton ferme.

--Eh! te sauver!

Pourquoi le visage-pâle veut-il me sauver?

--Parce que Poignet-d'Acier, qui a brisé cette grille, le lui a commandé, oui bien, je le...

Nick Whiffles s'arrêta court au beau milieu de sa locution favorite.

--Allons! ma soeur, reprit-il d'un ton bas et rapide, dépêchons-nous. Tu as une enfant avec toi. Donne-la-moi d'abord, que je la passe à mon cousin Louis-le-Bon, qui attend de l'autre bord. Ensuite je t'aiderai à sortir.

Ouaskèma, ne sachant trop si c'était un piège que lui tendaient ses ennemis, demeurait indécise. Le nom de Poignet-d'Acier ne suffisait pas même à la convaincre que c'était un ami qui lui parlait.

Merellum mit fin à son irrésolution.

--Nick Whiffles! Je le reconnais; n'aie pas peur, tante, s'écria-t-elle en battant des mains.

--Nick Whiffles, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit alors, de sa bonne grosse voix, le trappeur tout joyeux de s'entendre nommer.

Cette imprudence faillit tout perdre.

Un commis, qui furetait dans la tour, saisit l'exclamation au vol. Il courut vers l'endroit d'où elle partait. Heureusement, Calamité, et Infortune faisaient une garde vigilante. Ils se jetèrent, en hurlant, sur l'employé, qui tourna lestement les talons et appela du secours.

Mais la rixe était trop chaude, trop enivrante dans la grande salle pour qu'on l'écoutât. Le sous-chef facteur, descendu de sa chambre afin de rétablir l'ordre, voyait son autorité méconnue; ses prières et ses menaces restaient sans effet; lui-même pressé, foulé, entre les turbulents, songeait plutôt à se tirer sain et sauf de la mêlée qu'à défendre les intérêts de la Compagnie, lorsqu'un des trappeurs libres s'avisa d'entonner la Marseillaise.

Quel avait été le motif et le début de la querelle?

Nul sans doute, sauf Nick, qui ne s'en souciait guère en cet instant, n'eût pu le dire. Mais, dès que ce cri:

Allons, enfants de la patrie...

eut été lancé, deux camps se formèrent comme par enchantement: les Canadiens d'un côté avec la plupart des Indiens, de l'autre, les Anglais, recrutés de quelques sauvages.

C'est que notre hymne national est encore le chant patriotique de tout ce qui parle français dans l'Amérique septentrionale entière, qu'on s'éveille, qu'on s'anime, qu'on s'enflamme à ses brûlants appels et que le jour où le Canada secouera le joug de la Grande-Bretagne, cc sera en faisant retentir les échos du Saint-Laurent des notes vibrantes de la Marseillaise.

La porte de la grande salle fut aussitôt défoncée avec une partie de la cloison. Les femmes se ruèrent effarées dans la cour du fort. Les chiens, foulés aux pieds, hurlaient, mordaient à belles dents Anglais, Peaux-Rouges et Canadiens. Les hommes vociféraient et apprêtaient leurs armes.

Pendant ce temps, Nick saisissait Merellum dans ses bras; puis, grimpant sur la ridelle d'un fourgon, adossé à la palissade, il la tendait à Louis-le-Bon, assis à califourchon entre deux piquets.

Détale vite avec elle; il y a des bateaux sur la grève. Nous nous rejoindrons à l'île Walker, lui dit Whiffles.

Louis-le-Bon attacha une lanière de cuir sous les aisselles de l'enfant et la descendit à terre. Ensuite sauta hors de l'enceinte, prit Merellum par la main, l'entraîna au bord du rio Columbia, monta avec elle dans un canot et s'éloigna à force de rames.

En une minute il avait eu fini.

--Encore une maudite petite difficulté de moins sur les épaules! marmottait Nick Whiffles, retournant à la fenêtre.

Ouaskèma l'avait franchie. Elle se tenait tapie dans l'ombre d'une encoignure. Infortune et Calamité rivalisaient d'aboiements devant elle. La cour de la factorerie était pleine de cris et de confusion.

Un coup de feu retentit.

--Castors et loutres! ça va chauffer plus dur que je ne le supposais, ajouta Nick entre ses dents. Sus aux Anglais, mes chiens! sus!

S'adressant à Ouaskèma.

--A nous deux maintenant, la belle! C'est un fameux service que Nick Whiffles va te rendre là; j'espère bien que tu l'en récompenseras, ô Dieu oui! Mais, j'y pense, impossible que tu puisses escalader ces pieux, avec ton bras blessé. Diable! c'est un inconvénient. Ah! la porte du fort est ouverte. Suis-moi de près. Les chiens nous défendront par derrière. Il faut faire une trouée au milieu de ces tapageurs. Par bonheur, on n'y voit goutte. Tu ne sera pas reconnue. Ici, Calamité! Ici, Infortune! et, si on nous touche, jouez des mâchoires, mes gaillards! Allons! vermines, rangez-vous, ou je vous assomme, c'est Nick Whiffles qui vous parle, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Tout en monologuant à son habitude, le brave trappeur écartait avec la crosse de sa carabine les gens, hommes et femmes, Visages-Pâles ou Peaux-Rouges, Canadiens ou Anglais, qui obstruaient la cour.

Il n'était plus qu'à dix pas de l'entrée. Encore quelques efforts, et le succès couronnait son entreprise.

Mais là un obstacle imprévu l'attendait.

Un meuglement prolongé se fit subitement entendre.

--Oli-Tahara! le Dompteur-de-Buffles! les Chinouks! les Chinouks! clamèrent plusieurs voix dans la foule.

--Barricadez la porte, cria le sous-chef facteur.

Aussitôt toute dissension cessa. Chacun redoutait les Chinouks. C'était l'ennemi commun. Il fallait se réunir pour lui faire face. On obéit à l'ordre du sous-chef et la porte fut fermée.

--Tonnerre! maugréa Nick, me voilà pris entre deux feux. Mais il ne sera pas dit que je moisirai dans cette double maudite petite difficulté!

Refendant alors la foule accompagné de Ouaskèma et de ses chiens, il se faufila dans une partie de la cour où il n'y avait personne et commença un examen attentif de la palissade.

Il espérait découvrir une échelle, quelque chose qui permit à l'indienne d'atteindre le faîte. Ses perquisitions n'aboutirent à rien. Il se grattait le front, ce qui était chez lui d'une profonde contrariété, quand les deux mâtins se précipitèrent, museau bas, au pied d'un piquet et se mirent à gratter le sol.

Une faible lueur filtrait sous ce piquet et s'étalait, en forme d'éventail, sur le gazon de la cour.

Un conduit! s'écria Nick avec joie; ah! je savais bien que nous finirions par sortir de cette double maudite petite difficulté!

Effectivement, c'était un ancien conduit pour les eaux d'un évier abandonné. L'herbe avait poussé dans le ruisseau. Elle masquait à demi l'ouverture qui débouchait hors du fort.

Du courage, Calamité de l'action, Infortune! Fouillez, fouillez, mes bons toutous disait le trappeur stimulant les chiens du geste et de la voix. Lui-même s'agenouilla près d'eux, tira son couteau, et en quelques instants il eut pratiqué sous les piquets une ouverture d'un pied et demi de profondeur sur deux de large environ.

--Passe, ma soeur, dit-il à Ouaskèma en lui montrant l'orifice, tu fileras vers la berge et là tu m'attendras. Le trou n'est pas encore assez grand pour moi. Une seconde seulement et je te rattraperai.

L'Indienne ne se le fit pas répéter.

Les chiens hurlaient avec rage et voulaient s'élancer derrière elle. Nick Whiffles les retint.

--Les chères bêtes! marmottait-il en continuant sa besogne; on dirait qu'elles flairent quelque chose.

Un second mugissement s'éleva, comme par exprès, pour lui répondre.

--Le buffle au Bois-Brûlé! dit le trappeur. Pourvu qu'il n'ait pas aperçu la squaw! Je l'aurais délivrée de la corde pour la jeter au bûcher, sans compter les maux que je me suis donné pour elle! Ça ne ferait pas du tout mon compte, ô Dieu non!

Un cri déchirant, auquel succéda un hourvari assourdissant, lui fit suspendre son travail.

Les employés de la Compagnie de la baie d'Hudson, munis de torches, s'élançaient en masse hors de la factorerie.

Mais le premier cri avait été poussé par une femme. Nick Whiffles l'avait parfaitement reconnue: c'était Ouaskèma. En sortant du conduit, elle avait été saisie par deux mains vigoureuses. On l'avait brutalement assise sur le dos d'un taureau, que son ravisseur avait aussitôt enfourché en poussant l'animal vers le fleuve.

Sans hésiter, le taureau se jeta à l'eau et se mit nager.

Nulle parole n'avait été échangée entre les deux acteurs de cette scène.

Vingt éclairs, vingt coups de feu, accompagnèrent leur fuite.

--Que ma soeur n'ait aucune crainte, je ne lui veux pas de mal, dit l'homme à l'Indienne.

Elle ne répliqua point.

--Oli-Tahara, avait appris qu'elle était captive chez les Visages-Pâles. Il était venu pour la sauver. Il remercie le Grand Esprit de l'avoir assisté dans l'accomplissement de son projet.

Même silence.

Talonnant son buffle, qui ne cessait de couper l'eau en ligne directe et avec rapidité, comme s'il n'eût pas senti le fardeau qu'il portait, le métis reprit:

--Je conduirai ma soeur où elle voudra.

--Ouaskèma, répliqua froidement l'Indienne, peut elle se fier à la parole d'un demi-sang?

--Que ma soeur ordonne, elle verra si Oli-Tahara la langue croche.

--Que mon frère, alors, conduise Ouaskèma au village des Clallomes.

--Oli-Tahara obéira, répondit le Dompteur-de-Buffles d'un ton soumis.

Le silence recommença. Ils entendaient les balles siffler et ricocher dans l'eau, mais ils étaient hors de leur atteinte.

Devant le fort Caoulis, la Colombie n'a guère qu'un mille de largeur. La traversée fut courte. En abordant l'autre rive, le Bois-Brûlé arrêta son taureau et dit l'Indienne:

--Ma soeur consent-elle à ce que Oli-Tahara lui ouvre son coeur?

--Ouaskèma consent.

--J'aime ma soeur.

--Ouaskèma le sait, dit simplement la Clallome en sautant à bas du buffle.

--Ma soeur le sait et elle ne m'aime pas? Ouaskèma ne t'aime pas.

Le métis réprima un mouvement d'irritation.

--Elle en aime un autre! dit-il avec amertume. Oui, elle en aime un autre.

--Et qui ne l'aime pas! repartit-il d'un ton ironique.

--S'il ne l'aime pas, il l'aimera; Hias-soch-a-la-ti-yah l'a révélé à la vierge.

--Mais, s'écria le Bois-Brûlé mettant aussi pied à terre, si moi j'aimais ma soeur comme elle veut être aimée; si je lui donnais tous les présents qu'elle désire. Si je lui assurais l'alliance des vaillants Chinouks; si je promettais de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle; si je lui offrais ce bison blanc, la terreur et la convoitise de tous ceux qui--Visages-Pâles et. Peaux-Rouges--habitent les bords de la Grande-Rivière?

--Ouaskèma ne t'aimerait pas, dit paisiblement la jeune file.

Et d'un ton prophétique:

--Elle en aime un autre! Elle doit être à lui s'il vit. Le Grand Esprit le lui a prédit. Elle ne fermera pas son oreille au discours du Grand Esprit.

Le Dompteur-de-Buffles était superstitieux comme tous les Bois-Brûlés. Sa fureur tomba devant le maintien calme et imposant de la jeesukaine.

--Mais s'il mourait? hasarda-t-il.

--S'il mourait de main humaine, Ouaskèma le vengerait Hias-soch-a-la-ti-yah le lui a annoncé! repartit l'Indienne sans abandonner sa pose et son accentuation solennelle.

Le métis refoula encore son ressentiment, et dit:

--Ma soeur gardera-t-elle la mémoire de ce je lui ai fait?

--Ouaskèma oublie toujours le mal pour se rappeler le bien.

--Mais si, par accident, Poignet-d'Acier venait perdre la vie?

Elle secoua la tête.

--Que ferait ma soeur? insista le demi-sang, ne remarquant pas ce geste.

--Elle attendrait les ordres du Grand Esprit.

--Et elle ne se donnerait pas à un autre avant d'avoir revu son frère

Pas avant que le Grand Esprit lui eût parlé. Mais si mon frère veut être agréable à Ouaskèma, qu'il reprenne la direction du soleil levant et qu'il porte au chasseur blanc cette médecine que Ouaskèma à préparée pour lui.

Il hésitait.

--Mon frère refuse! s'écria l'Indienne avec mépris; mon frère est un coeur mou; il n'aime pas la vierge clallome.

--Je l'aime, et je le prouverai à Ouaskèma! répondit vivement le Dompteur-de-Buffles, saisissant un petit sac de peau qu'elle tenait à la main et le serrant dans sa poche. Avant trois nuits; Poignet-d'Acier aura la médecine.

--L'Esprit Suprême te protégera! répliqua la Clallome en disparaissant dans les profondeurs de la nuit.

Le Bois-Brûlé remonta d'un bond sur son buffle, qui exhala un long mugissement et se plongea dans le fleuve.

CHAPITRE XV

PAUVRE JACQUES

Cependant Nick Whiffles était sorti du fort par l'ouverture qu'il avait pratiquée sous la palissade. A travers l'obscurité, il aperçut le buffle blanc du métis qui s'éloignait rapidement du rivage. L'animal était encore à la portée de la carabine du trappeur. Un instant, ce dernier le coucha en joue; il allait tirer, quand une réflexion l'arrêta. Malgré toute son adresse, il pouvait manquer la bête et atteindre Ouaskèma. Si courte qu'eût été cette réflexion, elle suffit pour faire disparaître dans les ténèbres le ravisseur et sa proie.

Les gens de la factorerie avaient rouvert la porte d'entrée et se répandaient aux alentours du poste. Nick eut une idée. Il déchargea son arme en l'air en criant:

--Hola! Hé! arrivez donc, fainéants! On enlève vos prisonnières. Cette vermine de Bois-Brûlé qui commande les Chinouks! Tenez, le voyez-vous, qui se sauve avec son maudit buffle d'enfer; ô Dieu, oui! Feu dessus! Allons donc! Dépêchez!

C'est alors que retentirent les coups de fusil dont nous avons précédemment parlé.

Quand l'émoi des employés de la Compagnie se fut un peu calmé, le sous-chef facteur ordonna à quelques-uns de ses hommes de monter dans les canots et de poursuivre les fugitifs; puis s'adressant à Nick:

--Mais êtes-vous bien sûr que ce soit nos prisonnières?

--Si j'en suis sûr! comme je vous vois, bourgeois, répondit le malin trappeur, riant sous cape.

Le sous-chef hocha la tête d'un air à demi incrédule, en murmurant:

--Comment cela se pourrait-il?

--Je vais vous le dire, répliqua Nick. Calamité, Infortune et moi...

--Qu'est-ce que cela, Calamité... Infortune?...

--Mes chiens, deux bonnes bêtes, pas à votre service, bourgeois, riposta Nick d'un ton sec.

--Alors, vos chiens et vous?

--Nous avions été éveillés par le bruit et nous étions descendus dans la cour, quand... Mais venez.

--Où?

--A deux pas, bourgeois, à deux pas.

Nick le conduisit près du trou qu'il avait creusé sous la clôture.

--Regardez-moi ça, dit-il en indiquant le passage.

--Qui a fait cette, effraction I s'écria le sous-chef, après avoir examine l'excavation à l'aide d'une torche.

--Qui a fait ça? pas Nick Whiffles, assurément, repartit le trappeur avec un accent de bonhomie qui détruisait jusqu'à l'ombre du soupçon.

--Mais enfin! commença le sous-chef en frappant impatiemment du pied.

--Vous ne me laissez pas parler, aussi, reprit l'autre.

--Alors, soyez bref.

--Je vous disais, reprit Nick que mes chiens se sont mis à flairer quelque chose dans la cour, et alors je me suis dit: Ils flairent drôlement ce soir, mes chiens. Qu'est-ce ça peut être? Un Indien, pour le certain, et un Indien qui fait un mauvais coup, encore, je les suivis, et tout à coup ils se mirent à courir et à donner de la voix comme des possédés. Donc ils avaient senti un Peau-Rouge. J'armai ma carabine, trop tard, hélas! ô Dieu, oui! car j'aperçus une squaw qui glissait comme une vipère par ce trou. Je passai aussi après elle. Et qu'est-ce que j'aperçus encore? Oli-Tahara qui emportait Ouaskèma, avec une petite fille, sur sa peste de buffle, oui bien, je le jure, votre serviteur!

--Mais comment les avez-vous reconnus au milieu de la noirceur? demanda le sous-chef, que cette version satisfaisait pas complètement.

--Reconnus! reconnus! Comment je les ai reconnus? répliqua le trappeur avec un aplomb imperturbable, est-ce que vous ne savez pas, bourgeois, que Nick Whiffles voit aussi clair la nuit que le jour?

--Alors vous les avez maladroitement manqués, car ils n'étaient qu'à quelques verges de votre carabine, dit le sous-chef, qui n'était pas fâché d'humilier devant les employés de la Compagnie un franc trappeur, réputé un des premiers tireurs du territoire de la baie d'Hudson.

--Manqués! fit Nick avec indignation et sans perdre son sang-froid, manqués! allons donc! Quand j'ai miré un objet, est-ce que je le manque jamais? Regardez-moi un peu ces marques, et dites-moi si c'est du sang d'homme ou de bête.

Du bout du pied, il indiquait quelques larges taches de sang provenant du daim qu'il avait écorché deux ou trois heures auparavant avec Poignet-d'Acier.

Cette dernière explication parut d'autant plus plausible au sous-chef facteur, que les assistants se rangeaient du côté de Nick Whiffles, les uns par affection pour lui, les autres par la malveillance ordinaire des subordonnés envers leurs supérieurs. On allait rentrer au fort, car un commis, dépêché exprès, venait de rapporter l'évasion des deux captives, quand des employés amenèrent la sentinelle que Villefranche avait, on s'en souvient, bâillonnée et attachée à un arbre, hors de l'enceinte.

--Comment! ce flibustier s'est aussi échappé? s'écria le sous-chef avec colère.

--C'est tel que je vous le dis, bourgeois, répondit la sentinelle effrayée.

--Eh bien, tu paieras pour tous! reprit le premier tout courroucé. Tu seras pendu, et pas plus tard que demain.

Les employés se regardèrent pleins de terreur.

--Excusez, bourgeois, dit Nick Whiffles, que les airs hautains n'intimidaient pas plus que, les menaces; excusez, mais si vous aviez été à la place de ce pauvre diable, je voudrais bien savoir ce que vous auriez fait contre Poignet-d'Acier, ô Dieu, oui.

--C'est vrai, ça. Il a raison, dirent quelques-uns des auditeurs.

--Taisez-vous et remontez à la factorerie! tonna le sous-chef.

--Taisez-vous! taisez-vous! on dit ça à des esclaves, mais pas à des francs trappeurs, répliqua hardiment Nick.

--Vous, si vous dites encore un mot...

--Voyons, bourgeois, ne vous faites pas plus méchant que vous n'êtes; on vous connaît, nous autres, interrompit Whiffles en lui tapant familièrement sur l'épaule. Bonsoir, les camarades; je m'en vas retourner vers les montagnes Rocheuses, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Il siffla ses chiens et s'éloigna du côté de la Caoulis, sans que le sous-chef cherchât s'opposer à son départ.

Ce dernier revint au fort avec sa bande. Il était dévoré d'inquiétude, car à son retour de l'île Kallamet, le facteur en chef ne manquerait pas, le lendemain, de lui demander compte des prisonniers et de punir sévèrement sa négligence.

Pad et Joe arrivèrent à une heure du matin, ils amenaient quatre chevaux. On peut juger de leur déception en apprenant la fuite de Poignet-d'Acier et de Ouaskèma. Pad, dans sa fureur, accusa le sous-chef de complicité avec les fugitifs et jura de dénoncer sa conduite aux directeurs de la Compagnie. Joe, moins irritable et par conséquent meilleur conseiller, proposa de donner aussitôt la chasse à Poignet-d'Acier. Quelques renseignements fournis par la sentinelle les engagèrent à suivre le bord de la Caoulis. Ils se mirent en route, accompagnés d'une douzaine d'Indiens que leur prêta volontiers le sous-chef, pour témoigner de sa bonne volonté à les aider dans leurs recherches.

Supposant assez naturellement que le capitaine avait traversé la Caoulis en quittant le fort, Pad, qui commandait l'expédition, franchit la rivière avec sa troupe et longea la rive méridionale. Il était à cheval avec Joe et deux chefs peaux-rouges; le reste allait à pied. Leurs premières explorations furent vaines, puisque Villefranche et Jacques avaient d'abord suivi le bord septentrional du cours d'eau.

Au bout de quelques jours, les poursuivants commençaient à se dépiter et à perde patience, quand une après-midi, comme ils étaient campés dans un bouquet de mesquites, deux coups de feu successifs attirèrent l'attention de Pad.

--Sommes-nous tous ici? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil autour de lui.

--Tous, répondit Joe.

--By the Holy Virgin, reprit l'Irlandais avec une joie sauvage; c'est alors Poignet-d'Acier qui vient de tirer. Ne bougez pas et laissez-moi faire.

Il se faufila hors des arbustes, fit un quart de mille environ en rampant sur les pieds et les mains et découvrit Villefranche en train de dépouiller les deux buffles qu'il avait abattus. Le capitaine était trop loin pour que Pad put songer à lui envoyer une balle, et le vallon était trop uni, à partir de l'endroit ou il se tenait tapi, pour qu'il put s'approcher davantage sans être remarqué. L'Irlandais ne comptait pas d'ailleurs la bravoure au nombre de ses très-rares qualités, et, savait bien que s'il manquait son ennemi, celui-ci ne le manquerait pas. Attendre et le surprendre à l'improviste lui sembla le meilleur plan. Il resta donc en observation jusqu'au moment où il vit Villefranche et Jacques monter sur le promontoire et prendre leurs dispositions pour y passer la nuit. Alors Pad retourna vers sa troupe et on tint conseil. L'effroi qu'inspirait Poignet-d'Acier était tel, que ces quatorze hommes hésitaient, sans se l'avouer, à l'attaquer de front. Les Indiens, au surplus, l'admiraient franchement et se sentaient peut-être intérieurement pour lui plus de sympathie que pour ceux qui les conduisaient, car l'intrépidité et l'audace les attirent toujours. D'un autre côté si Pad briguait l'honneur de débarrasser lui-même la Compagnie du terrible aventurier, Joe ambitionnait secrètement cet honneur. Aussi discutèrent-ils longuement et sans arriver à aucun résultat. On parla de s'emparer de lui pendant son sommeil; mais ce n'était pas facile. Poignet-d'Acier ne dormait jamais que d'un oeil. Il fut question de l'assaillir en masse; mais le capitaine avait un fusil double qui jamais ne perdait son coup de poudre, et Jacques lui-même possédait une carabine fameuse dans le Nord-Ouest. En outre, du haut de leur rocher, ils pouvaient, en s'abritant derrière quelques cailloux, tenir tête à une quinzaine d'individus, la plupart mal armés.

Enfin, Pad, qui se tourmentait le cerveau, s'écria soudainement:

--J'ai notre affaire.

--Comment cela? fit Joe.

--Oui, by Jesus-Christ, nous brûlerons vif le brigand et son engagé [19].

[Note 19: J'ai déjà dit que sur le territoire de la baie d'Hudson, comme au Canada, tous les domestiques sont désignés sous le nom d'engagés.]

--Les brûler!

--Oui, by the Holy Virgin, nous mettrons le feu à la prairie. Le rocher sur lequel ils se trouvent est inaccessible, sauf du côté de la terre; le vent souffle devant eux; ils n'échapperont pas, à moins de faire un plongeon dans la rivière, ajouta-t-il en ricanant.

--Mais qui allumera l'incendie? s'enquit encore Joe.

--Moi! Vous, vous les regarderez rôtir, ce sera drôle!

--Et s'ils sautent dans la Caoulis

--Imbécile! il n'en sera ni plus ni moins. Nous les repêcherons, voilà tout.

Ce dialogue, qui avait eu lieu en brogue (patois) irlandais, ne fut pas compris des Indiens qui pétunaient gravement, accroupis en cercle autour des deux interlocuteurs.

--Dès que tu verras les flammes environner ces deux bandits, tu viendras avec les Peaux-Rouges me rejoindre, continua Pad en se coulant comme un serpent à travers les hautes touffes d'herbes qui les séparaient du promontoire, au sommet duquel on distinguait parfaitement Villefranche et Jacques assis, le visage tourné vers la rivière.

Un quart d'heure ne s'était pas écoulé, lorsque des lueurs sinistres envahirent la prairie.