La tentatrice

Part 23

Chapter 233,828 wordsPublic domain

Pendant la plus grande partie de son existence il avait vécu simplement et sans confort; le confort ne lui était plus nécessaire maintenant. Devant la porte de l’hôtel une luxueuse automobile attendait dès les premières heures du matin Celinda l’ancienne amazone et son mari. Ils ne pouvaient vivre sans ce véhicule; on eût dit qu’ils en disposaient depuis leur naissance. Ah! la jeunesse! comme elle s’adapte merveilleusement à tout ce qui est richesse ou plaisir!

L’Espagnol ne pensait que dans les cas urgents à prendre une automobile de louage. Il aimait mieux marcher à pied ou employer les moyens de locomotion des gens peu fortunés.

--Ce n’est pas avarice, disait Celinda à son mari, en parlant de Robledo qu’elle observait avec sa finesse de femme; il n’y pense pas et n’éprouve pas de besoin.

La voix de la jeune femme ramena les deux ingénieurs à la réalité.

--Et vous, don Manuel, que comptez-vous faire ce soir? Accompagnez-moi dans ma visite chez les couturiers et vous aurez le droit de parler de la frivolité des femmes.

Robledo n’accepta pas cette proposition.

--Je dois aller voir un ancien condisciple qui m’a demandé de l’aider dans une affaire. Le pauvre diable n’a pas fait fortune.

C’était un ingénieur qui pendant la guerre avait dirigé une fabrique de munitions. L’usine était maintenant fermée et son propriétaire n’en avait que faire, ayant réuni en quatre ans une grosse fortune. L’ingénieur recherchait sans succès un bailleur de fonds pour la transformer à son compte en fabrique de machines agricoles.

--Il habite derrière Montmartre, continua Robledo; il est chargé de famille et je vais tâcher de l’aider à s’en tirer en lui prêtant quelques douzaines de milliers de _pesos_, ce qui représente ici près d’un million de francs. Il veut me montrer chez lui les plans d’une machine à labourer dont il est l’inventeur.

Tous trois se levèrent et sortirent du hall. En sortant de l’hôtel, les deux époux montèrent dans une élégante automobile. L’Espagnol préféra marcher à pied jusqu’à la place de l’Etoile où il avait décidé de prendre simplement le Métro.

C’était une après-midi de printemps, l’air était doux et le ciel doré. Robledo marchait avec la vivacité d’un jeune homme. Soudain passa dans sa mémoire l’image de son malheureux camarade Torrebianca. Il n’y avait là rien que de très naturel. Depuis son retour en Europe, le souvenir de Frédéric et de sa femme l’assaillait fréquemment car il avait vécu avec eux tout au long de son dernier séjour à Paris; c’est de Paris aussi qu’ils étaient partis ensemble pour l’Amérique. De plus cet ingénieur pauvre à qui il allait rendre visite lui rappelait son ancien compagnon d’études.

Pendant les douze dernières années qu’il avait passées sur les bords du Rio Negro, l’image de Torrebianca était restée vivante dans sa mémoire. Une vie de travail monotone où les incidents sont rares conserve entières les fortes impressions que ne viennent pas effacer les impressions nouvelles.

Souvent pendant ses longues heures de solitude pensive il s’était demandé quelle fin avait dû avoir Hélène.

Son influence néfaste s’était fait trop longtemps sentir dans ce coin perdu de la terre pour qu’on pût l’oublier facilement. Les plus anciens habitants de la Presa, ceux qui étaient restés fidèles à leur glèbe, et qui n’avaient pas voulu abandonner le village en ruines avaient même transmis aux nouveaux colons de la «Colonie Celinda» la mémoire d’une femme venue de l’autre côté de l’Océan et dont la beauté au pouvoir funeste avait semé la ruine et la mort.

Ceux qui n’avaient pu la connaître se la représentaient comme une espèce de sorcière, l’appelaient la «face peinte» et lui attribuaient toutes sortes de méfaits extraordinaires. Ils affirmaient même qu’elle surgissait aux points les plus solitaires du fleuve comme un fantôme à la beauté fatale, et qu’on la voyait se peigner les cheveux ou se peindre le visage; cette apparition portait malheur à ceux qui l’apercevaient et leur annonçait une mort prochaine.

Robledo essaya, au cours de divers séjours à Buenos-Ayres, d’obtenir quelques renseignements sur ce Moreno qui s’était enfui avec Hélène.

Il n’eut jamais de nouvelles certaines. Tous deux s’étaient perdus en Europe comme dans une mer qui se fût refermée sur leur tête en les engloutissant à jamais.

«Elle doit être morte, finissait par dire l’Espagnol. Elle est certainement morte. Une femme pareille ne saurait vivre longtemps.»

Et pendant quelques mois il cessait de penser à elle, puis des allusions lancées par quelque habitant primitif de la colonie venaient ranimer ses souvenirs.

Quand il descendit les marches de la station située près de l’Arc de Triomphe, il avait oublié complètement son compagnon et sa redoutable épouse. Il se sentit enveloppé et entraîné par le flot humain qui s’enfonçait dans les profondeurs du Métro et le train souterrain l’emporta à l’autre bout de Paris.

Il passa plus de deux heures chez son ami l’inventeur qui habitait un petit logement dans une rue donnant sur les boulevards extérieurs et, à la nuit tombante, il se retrouva à pied, marchant par le boulevard Rochechouart vers la place Pigalle.

Il se trouvait en pays presque inconnu.

Les excursions qu’il avait faites à Montmartre, pour accompagner des Sud-Américains avides de connaître les délices puériles et frelatées des restaurants nocturnes, ne l’avaient jamais conduit au delà de cette place. D’ailleurs, ce coin de Paris offre la nuit un spectacle trompeur qui fait contraste avec l’aspect médiocre qu’il présente pendant le jour.

Un public d’allure banale et vulgaire fréquentait le boulevard qu’il suivait.

Le soir tombait et peu à peu on voyait augmenter le nombre de ces femmes aux atours fallacieux qui attendent le crépuscule et sa lumière incertaine pour se lancer à la chasse de l’homme et de leur pain.

Robledo les croisait sans paraître remarquer leurs œillades enflammées ni entendre les compliments qu’elles adressaient à sa belle mine.

«Pauvres femmes! Quels mensonges elles sont obligées de me dire pour pouvoir manger.»

Soudain son attention fut attirée par une de ces femmes. Elle était semblable aux autres et comme les autres elle le regardait avidement de ses yeux provocants. Mais... ces yeux!... où avait-il vu ces yeux?...

Elle était habillée avec une élégance misérable. Sa robe, vieille et déteinte, avait été très belle quelques années auparavant et, vue d’un peu loin, elle pouvait tromper encore les gens distraits. Elle avait conservé une certaine sveltesse et comme elle était grande, sa silhouette pouvait faire oublier un moment les ravages que la misère et le temps avaient exercés sur elle.

En voyant Robledo s’arrêter un instant pour l’examiner plus attentivement, elle sourit avec une joie sincère. C’était une bonne rencontre; la meilleure de la soirée. Ce monsieur avait l’aspect du riche étranger qui erre sans but dans un quartier excentrique où il ne reviendra jamais. Il fallait profiter de l’occasion.

Cependant, Robledo demeurait immobile et la regardait, le front plissé par un effort mental.

«Quelle est cette femme?... Où diable l’ai-je vue?»

Elle s’était arrêtée aussi et, tournant la tête pour lui sourire, elle l’invitait du geste à le suivre.

Sur le visage de l’ingénieur le doute et la surprise se reflétèrent tour à tour.

«Quoi, ce serait?... Et moi qui la croyais morte depuis des années! Non, c’est impossible. J’ai pensé à elle ce soir et c’est cela qui me trouble... Ce serait là un hasard par trop extraordinaire!...»

Il continua de l’examiner de loin et crut bien reconnaître certains traits de cette physionomie flétrie, mais il demeurait indécis car d’autres traits lui étaient inconnus. Pourtant, les yeux! ces yeux!

La femme sourit encore et lui fit, sans parler, un nouveau signe de tête pour l’inviter à la suivre. Poussé par la curiosité, Robledo accepta d’un geste involontaire et elle se remit à marcher. Elle n’avança que de quelques pas et s’arrêta devant la porte grillée d’un bar d’aspect sordide dont les vitres étaient masquées par d’épais rideaux. Elle cligna de l’œil et, poussant le panneau, elle disparut à l’intérieur du crasseux établissement.

L’Espagnol hésita. La pensée d’aller rejoindre cette femme lui répugnait et cependant sa curiosité l’entraînait. Il sentit que s’il s’éloignait sans lui parler il subirait toujours cette torturante incertitude et regretterait jusqu’à la fin de sa vie d’avoir négligé une occasion d’apprendre si Hélène vivait encore ou si elle était morte.

Il eut peur de cette anxiété future et, décidé à agir, il ouvrit presque violemment la porte du bar.

Il aperçut six tables, un divan de toile cirée orné de fleurs le long du mur, des miroirs troubles et un comptoir derrière lequel on voyait des bouteilles sur des étagères. Une femme assez vieille, grosse comme un pachyderme, aux yeux noircis, à la face mouchetée de boutons et de croûtes, occupait le comptoir.

Robledo évoqua les souvenirs de ses jeunes ans passés à Paris et reconnut le petit établissement fréquenté par des femmes qui n’ont d’autres moyens d’existence que l’étreinte charnelle mais qui tiennent à conserver un certain air d’indépendance tout en acceptant les conseils et l’entremise de la patronne.

Un garçon d’aspect efféminé servait les clientes. Elles étaient deux pour le moment: d’abord une toute jeune femme au visage exsangue et transparent au point qu’on croyait distinguer les creux et les arêtes des os de sa face. Une toux convulsive la secouait et entre deux quintes elle portait à sa bouche une cigarette. A une autre table il vit une femme âgée et d’aspect horrible qui, peut-être, avait été belle dans sa jeunesse. Elle avait aussi cette sveltesse hardie de la femme que Robledo avait suivie, mais sa robe et son visage révélaient une misère plus profonde. Elle buvait à lentes gorgées le contenu d’un grand verre, puis se renversait sur le divan et fermait les yeux, ivre déjà.

L’ingénieur se rendit compte en entrant que la femme était allée s’asseoir au fond de l’établissement, loin du comptoir et des autres clientes. Son arrivée provoqua une certaine émotion. La patronne l’accueillit avec un sourire qu’une obséquiosité exagérée rendait répugnant. La fillette phtisique lui lança un regard qui voulait être amoureux mais que Robledo compara à ceux des mendiants qui implorent l’aumône. La femme ivre sourit et laissa voir qu’il lui manquait plusieurs dents. Puis elle cligna de l’œil avec impudeur pour l’inviter, mais voyant que l’homme regardait ailleurs elle haussa les épaules et reprit son somme.

Le nouveau venu s’assit à une table en face de la femme qui l’avait précédé et put la contempler plus attentivement que dans la rue. Il se rendit compte que l’accoutrement de cette vagabonde n’était qu’un grossier trompe-l’œil et il eut presque un sourire de pitié.

D’un peu loin elle apparaissait vêtue pauvrement, mais avec une certaine prétention qui pouvait leurrer des hommes simples ou imaginatifs, toujours prêts à trouver élégante la femme qui les remarque. De près, elle était grotesque. Son chapeau aux ailes majestueuses était rongé aux bords et les plumes en étaient brisées. Il aperçut ses pieds sous la table; comme sa jupe était remontée au moment où elle s’était assise, il put compter les trous et les reprises de ses bas. Un de ses souliers laissait voir sa semelle trouée par un long usage; la place de chaque doigt était marquée par une échancrure ronde. Le rouge et la pâte blanche dont était enduit le visage de cette femme ne parvenaient pas à cacher les rides de l’âge et les traces qu’avait laissées là une vie orageuse. Mais ces yeux!

Robledo était de plus en plus convaincu qu’il avait devant lui Hélène. Tous deux se regardèrent fixement. Puis elle demanda d’un geste si elle pouvait s’approcher et s’assit enfin à sa table.

--J’ai cru préférable d’entrer ici pour que nous puissions parler. Souvent les hommes n’aiment pas qu’on les voie dans la rue avec une femme. La plupart sont mariés. Vous l’êtes peut-être aussi, comme les autres.

La voix était rauque et ne ressemblait pas à celle qu’il avait entendue douze ans auparavant; et cependant sa conviction s’affermissait. «C’est elle, pensa-t-il. Le doute n’est plus possible.»

La femme continua de parler.

--Je me trompe peut-être. Vous devez être célibataire. Je ne vois pas votre alliance.

Et elle regardait en souriant les mains que l’Espagnol avait posées sur la table. Mais une chose semblait la préoccuper beaucoup plus que l’état civil du monsieur qui l’avait suivie. Elle tourna la tête avec anxiété vers le comptoir où le garçon attendait qu’elle l’appelât.

--Puis-je prendre quelque chose, demanda-t-elle. Je vous avertis que le whisky qu’on boit ici est admirable. On n’en trouve pas de meilleur dans tout Paris.

Voyant que Robledo approuvait d’un mouvement de tête, le garçon s’approcha et, sans besoin de demander ce que désirait la cliente, il apporta de sa propre initiative une bouteille de whisky et deux verres qu’il emplit. Il s’éloigna ensuite non sans avoir lancé à Robledo un regard et un sourire qui rappelaient ceux de la patronne de l’établissement.

La femme but avidement son verre et, voyant que l’autre ne touchait pas au sien, elle le regarda d’un air suppliant.

--Avant la guerre le whisky était très bon marché, mais maintenant! Il n’y a que les rois et les millionnaires qui peuvent en boire. Vous permettez?

Robledo lui fit signe qu’il lui abandonnait sa part et elle se hâta de profiter de la permission.

La liqueur sembla dissiper une sorte d’engourdissement mental qu’on devinait à la lenteur de ses paroles, rendit un nouvel éclat à ses yeux et une agilité plus grande à sa langue. Elle cessa de parler français et lui demanda en espagnol:

--D’où êtes-vous? J’ai compris à votre accent que vous étiez Américain... Américain du Sud. De Buenos-Ayres, peut-être?

Robledo secoua la tête et, sans perdre son sérieux, il lança un mensonge.

--Je suis Mexicain.

--Je connais peu votre pays. Je me suis arrêtée quelques jours seulement à Vera-Cruz entre deux paquebots. Je connais bien l’Argentine; j’y ai vécu il y a bien longtemps... Où n’ai-je pas été? Il n’y a pas de langue que je ne parle. Les messieurs m’apprécient pour cela et beaucoup de mes amies m’envient.

Robledo la regardait fixement. C’était Hélène, il n’en pouvait douter. Et cependant plus rien en elle ne rappelait la femme qu’il avait connue autrefois. Les douze dernières années avaient pesé sur elle plus lourdement que toute une existence banale et calme et avaient précipité sa décadence.

S’il l’avait reconnue, c’était que depuis des années il vivait dans la même solitude monotone et que rien n’avait troublé sa mémoire du passé. Par contre elle avait tant vécu, elle avait tant connu d’hommes, qu’elle ne pouvait se souvenir de l’Espagnol. D’ailleurs, l’ingénieur aussi avait changé de visage en vieillissant.

Cependant, par une sorte d’instinct professionnel, elle sentit que cet homme l’avait déjà approchée. Ses sens de femme de proie et de femelle poursuivie, obligée de se défendre et de vivre en perpétuelle alerte, semblèrent lui venir en aide.

--Je crois bien, dit-elle, que nous nous sommes déjà vus, mais j’ai beau chercher, je ne puis me rappeler à quel endroit. J’ai parcouru tant de pays!... J’ai connu tant d’hommes.

XX

Robledo, le regard sévère, lui demanda avec brusquerie:

--Comment vous appelez-vous?

Les yeux fixés sur le whisky, elle pensait à autre chose et elle répondit distraitement:

--Je m’appelle Blanche, d’autres m’appellent «la marquise». Me permettez-vous de prendre encore un verre?... Tout à l’heure, chez moi, nous n’aurons pas de bouteille pareille. Je suppose que nous irons chez moi... C’est tout près... Cependant, si vous préférez l’hôtel...

Le regard impassible de l’homme lui parut une approbation et elle se hâta de se verser un troisième verre, qu’elle dégusta en le soulevant dans sa main tremblante. Robledo l’interrompit en disant d’une voix lente:

--Vous vous appelez Hélène et si on vous appelle «la marquise» c’est parce que quelqu’un vous a connue mariée à un marquis italien.

La surprise de la femme fut telle qu’elle écarta ses lèvres de la liqueur et regarda Robledo avec des yeux démesurément ouverts.

--Dès que vous avez commencé de parler, j’ai senti que vous me connaissiez.

Machinalement elle posa le verre sur la table.

Puis, regrettant son geste, elle le reprit et le vida d’un trait.

--Mais vous, qui êtes-vous?... Qui es-tu?... Qui es-tu donc?

En formulant la première question elle s’était approchée de Robledo, qui se rejeta en arrière pour éviter son contact. Elle répéta sa demande en portant ses mains à ses tempes comme si elle faisait un douloureux effort de mémoire. Elle dit enfin, découragée:

--Tant d’hommes ont passé dans ma vie!

Ses yeux reflétèrent une inquiétude, puis la crainte, et à son tour elle se rejeta en arrière, comme une bête effrayée. Elle semblait avoir pris peur de l’homme assis en face d’elle.

--Oui, je vous reconnais, murmura-t-elle. Oui, c’est bien vous; vous avez changé, mais c’est bien vous. Je ne vous aurais jamais reconnu si vous n’aviez pas rappelé le passé.

Elle parut retrouver sa volonté et son énergie, et elle regarda longuement son compagnon, sans ressentir de crainte.

Puis elle ajouta d’une voix farouche:

--Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir.

Tous deux demeurèrent longtemps muets. Hélène semblait avoir oublié la bouteille que ses doigts continuaient machinalement à caresser. La curiosité de l’Espagnol rompit ce silence.

--Qu’est devenu Moreno?

Elle l’écouta d’un air étonné et parut ne pas le comprendre.

On devinait à ses yeux qu’elle accomplissait un effort de pensée qui la troublait toute.

«Moreno? Qui était donc ce Moreno? Elle avait connu tant d’hommes!»

Elle se versa un autre verre comme si le whisky eût été son remède et but avidement; alors un sourire éclaira vaguement ses traits.

--Je sais maintenant de qui vous parlez... Moreno; c’était un pauvre homme, un égaré. Je ne sais rien de lui.

Robledo la pressa de questions, mais Hélène ne put retrouver dans sa mémoire une image claire et arrêtée du disparu.

--Je crois qu’il est mort. Il est parti dans son pays et il a dû mourir là-bas. Vous dites qu’il n’est jamais revenu?... Alors, il est sans doute mort ici. Peut-être s’est-il tué? Je ne sais plus... S’il fallait que je me rappelle l’histoire de tous les hommes que j’ai connus, je serais folle depuis longtemps! Elles ne tiendraient pas dans ma tête.

Robledo continua sa rigoureuse enquête.

--Et la fille de Pirovani?

Elle porta une autre fois ses mains à ses tempes et plongea ses doigts dans les fausses boucles de sa toison outrageusement blonde. En même temps une moue convulsive, qui trahissait le violent travail de son esprit, sépara un moment les deux rangées de ses dents, d’une blancheur également outrageuse.

--Pirovani?... Ah! oui. Cet Italien qui vivait à Rio Negro et que Moreno a volé... Je ne sais pas; je crois que nous n’avons plus jamais parlé de sa fille. Moreno dépensait sans compter et je lui apprenais les plaisirs de la vie. Pauvre fou!

Elle se tut et s’affaissa sur son siège, la tête basse. Elle semblait maintenant plus petite. Quand elle levait les yeux, elle rencontrait le regard sévère de l’Espagnol; elle les baissait encore et les fixait sur la bouteille.

Ils avaient à nouveau cessé de parler. Robledo songeait: «Et dire que c’est pour cette loque que deux hommes se sont tués, que tant de femmes ont pleuré et que j’ai souffert d’horribles angoisses!»

Hélène parut deviner sa pensée et dit humblement:

--Vous ne savez pas combien ces dernières années furent terribles pour moi... La guerre venue, on s’est acharné à me poursuivre; on m’a interdit de vivre à Paris. On me soupçonnait, on me prenait pour une espionne, pour une Allemande, car chacun m’attribuait une nationalité différente. J’ai parcouru l’Italie, et bien d’autres pays. Je suis même allée dans votre patrie; car vous êtes bien Espagnol? Ne vous étonnez pas de ma question, je ne sais plus me rappeler tant de choses!... En rentrant à Paris, je n’ai retrouvé aucune des personnes de mon temps, absolument aucune. Le monde d’avant la guerre était un autre monde. Tous ceux que j’ai connus sont morts ou sont partis bien loin. Parfois il me semble que je suis tombée dans une autre planète. Quelle solitude!

Elle semblait accablée sous ce monde nouveau, qu’elle ne pouvait comprendre.

--Je trouve enfin sur ma route un homme qui me rappelle ma vie d’autrefois... et il faut que ce soit vous! Il aurait mieux valu ne jamais nous revoir!

Puis elle ajouta comme pour elle-même:

--Cette rencontre va me faire penser à bien des choses que ma mémoire n’aurait plus retrouvées... Pourquoi êtes-vous revenu de si loin? Pourquoi avez-vous eu l’idée de vous promener dans cette partie de Montmartre où les étrangers riches ne passent jamais? Oh! le hasard maudit!

Soudain elle se dressa, un éclair bleu dans les pupilles.

--Laissez-moi boire. Comme je vous serais reconnaissante si vous m’offriez la bouteille entière! Il me la faut après cette maudite rencontre qui va ressusciter tant de choses... J’aime la vie par-dessus tout. Je ne crains ni les malheurs ni la misère pourvu que je continue à vivre... Mais j’ai peur des souvenirs et le whisky les tue ou les déguise en pensées agréables. Laissez-moi boire... ne dites pas non.

Comme Robledo gardait le silence, Hélène saisit la bouteille et remplit son verre qu’elle vida avec une lenteur voluptueuse. Tout en buvant elle indiqua de l’œil la triste fillette qui continuait à fumer et à tousser.

--Celle-là suit la mode d’aujourd’hui: morphine, cocaïne et cætera... Moi je reste de mon temps, de la vieille époque. Ces drogues me rendent malade. Je ne crois qu’aux moyens classiques.

Et elle caressa d’une main amoureuse les contours de la bouteille. Une clarté étrange, que la liqueur rendait de plus en plus intense, apparaissait sur son visage. Maintenant que le whisky était à elle, elle désirait être seule pour le déguster à loisir.

--Partez, dit-elle à Robledo, et oubliez-moi. Si vous voulez me donner quelque chose, je vous remercierai; si vous ne me donnez rien je me contenterai de la bouteille, c’est un cadeau de prince... Partez, Robledo, votre place n’est pas ici.

Mais il ne bougeait pas; il voulait ranimer sa mémoire et sonder encore son passé mystérieux.

--Et Canterac?... Avez-vous jamais rencontré le capitaine Canterac?

Ce nom semblait pour elle plus lointain encore que les autres.

Robledo lui rappela, pour l’aider, le parc artificiel improvisé en son honneur sur les bords du Rio Negro.

--Oui, cette fête avait du chic. D’autres hommes ont fait pour moi des choses plus coûteuses, mais cela, c’était original!... Pauvre capitaine! Je l’ai rencontré souvent depuis; je crois qu’il est maintenant général. Comment dites-vous qu’il se nommait?

Et elle continua d’évoquer des souvenirs; mais l’Espagnol se rendit compte qu’elle confondait Canterac avec un autre officier de ses amis et fondait en une seule personne deux hommes qu’elle avait connus à des moments distincts de sa vie.

Robledo était sûr que Canterac était mort. Quand la guerre avait éclaté il errait dans les républiques du Pacifique et changeait souvent de métier, passant des salpêtrières du Chili aux mines de la Bolivie et du Pérou. Il était rentré en France pour rejoindre l’armée et il était mort à Verdun comme tant d’autres héros obscurs. Mais cette femme, qui avait si affreusement troublé sa vie, n’avait même pas gardé de lui une image précise. Elle avait oublié son nom, quand Robledo le répéta.

Pourtant les questions renouvelées de l’Espagnol allèrent fouiller dans sa mémoire et la torpeur finit par céder; alors les souvenirs l’assaillirent en foule. Ce fut elle qui demanda soudain: