La tentatrice

Part 24

Chapter 241,716 wordsPublic domain

--Comment s’appelait ce jeune Américain, votre associé?... Je crois que c’est le seul homme qui m’ait un peu intéressée parmi tous ceux qui me poursuivaient... Peut-être l’ai-je aimé, justement parce qu’il ne m’a jamais désirée vraiment. Je me suis quelquefois souvenue de lui... de loin en loin... il s’est marié?

Robledo fit un signe affirmatif et elle continua:

--Ne me parlez plus. Quand je vous regarde, il me semble que les années écoulées défilent à rebours devant moi et peu à peu je me rappelle tout... Ce jeune homme s’appelait Richard; sans doute a-t-il épousé cette fille de la Pampa à qui on avait donné le nom d’une fleur.

Ces souvenirs, les seuls à surgir distincts et vivaces dans sa mémoire, lui faisaient goûter l’amère tristesse qu’inspire aux déchus le bonheur d’autrui.

Elle se contempla avec une pitié méprisante comme si elle se voyait pour la première fois. Elle s’était crue le centre de l’univers; maintenant elle avait roulé jusqu’aux bas-fonds et elle pressentait de nouveaux abîmes où elle tomberait encore, car le malheur n’a jamais de fin.

D’autres pouvaient évoquer leur passé avec une douce mélancolie. C’était pour eux un plaisir comparable à celui que nous donne une tendre musique ancienne, ou le parfum d’un bouquet de fleurs fanées.

Ses souvenirs à elle mordaient comme des loups furieux et la poursuivraient jusqu’à la mort. C’est pour cela qu’elle avait besoin de vivre dans une inconscience de bête et d’assassiner chaque jour ses pensées avec de l’alcool.

Elle voulut exprimer tout son désespoir et, montrant l’autre femme qui, à moitié ivre, sommeillait sur le divan:

--Voilà comme je serai, bientôt.

Sur son visage parut passer l’ombre de la dernière heure, et, baissant les yeux, elle ajouta:

--Et puis, la mort.

Robledo demeura silencieux. Il avait sorti en cachette son portefeuille d’une poche intérieure et il comptait des papiers sous la table. Elle continuait à parler dans un murmure sans se rendre compte qu’elle dévoilait ses pensées les plus intimes.

--Peut-être alors un journaliste consacrera-t-il quelques lignes à celle qu’on appelait «la marquise» et peut-être dans le monde quelques douzaines de personnes se souviendront-elles de moi. Et encore!... Peut-être resterai-je pour toujours au fond du fleuve. Mais, aurai-je ce courage?

Robledo chercha sa main sous la table et lui remit un rouleau de petits papiers.

--Je ne devrais pas le prendre, dit la femme; je n’accepte d’argent que des gens qui ne me connaissent pas.

Mais elle cacha dans sa poitrine les billets de banque. Ses yeux soudain joyeux démentaient les paroles qu’elle avait prononcées sur un ton de dignité résignée pour s’excuser d’accepter le don.

Robledo la regardait maintenant avec pitié. Pauvre «Belle Hélène»! Elle était passée dans la vie comme passent sur les mers australes les grands albatros, qui, fiers de la force de leurs ailes blanches, s’abattent avec une voracité implacable sur la proie découverte au milieu des vagues et qui croient que tout dans le monde a été créé pour leur servir de pâture. Aigle de l’Atlantique majestueux et farouche, elle avait eu le parfum salin de l’immensité et la chair dure des êtres forts. Mais les années en passant avaient dissipé l’illusion orgueilleuse de la jeunesse, prompte à se croire immortelle, et maintenant le fier oiseau de l’azur infini était forcé de chercher son aliment parmi les débris que l’Océan crache sur la côte. Quand le froid et les ténèbres le poussaient, cet aigle, vers la lumière, ses ailes défaillantes venaient heurter les vitres gardiennes du feu. Il courait à la fenêtre où semblait briller la flamme hospitalière du foyer, et il se cognait à la lanterne du phare, insensible et dure comme un mur afin d’affronter la rage des tempêtes.

Un jour, un de ces heurts lui briserait à jamais les ailes et l’océan de la vie engloutirait son corps comme il avait précédemment, avec la même indifférence, happé toutes les victimes de l’oiseau de proie.

Et, entraîné par son image, Robledo se vit lui-même, ainsi que ses amis, sous une forme animale. Ils étaient des bœufs bien nourris, calmes et bons comme les bêtes grasses qui paissaient dans les champs humides et fertiles de leur colonie. Ils avaient les solides vertus de ceux qui voient leur existence assurée, à l’abri de tout risque, et qui n’ont pas besoin pour vivre de faire le malheur des autres... Ils continueraient à vivre ainsi, tranquilles, privés de joies violentes, mais exempts de douleurs, jusqu’à leur dernière heure.

Qui avait le mieux vécu sa vie? Etait-ce cette femme à la biographie fabuleuse qui ne pouvait exactement se rappeler son origine ni ses aventures comme si son cerveau humain eût été incapable de contenir son histoire aussi vaste qu’un monde? ou bien eux, qui ruminaient honnêtement leur bonheur après avoir fini leur tâche sur la terre?

Il n’eut pas le loisir de réfléchir plus longtemps. Le garçon du bar, qu’un individu venait d’appeler, était sorti dans la rue. Il rentra, l’air inquiet, et dit quelques mots à voix basse à la patronne.

--Envolez-vous, mes colombes! cria de son comptoir la mégère en s’adressant aux deux clientes les plus proches.

Elle expliqua que la police était en train de faire une rafle de femmes dans le quartier et qu’elle viendrait peut-être visiter son établissement. Un ami fidèle venait de l’avertir.

La fillette phtisique jeta sa cigarette et s’enfuit. Elle tremblait de peur et sa toux en devenait plus effrayante encore. La femme ivre ouvrit les yeux pour regarder autour d’elle et les referma en murmurant:

--Qu’ils viennent! Au violon on dort aussi bien qu’ici.

Hélène se hâta de fuir. Elle avait peur; cependant, elle prit soin de gagner la porte avec une certaine dignité, parce qu’un homme était derrière elle. Elle ne voulait pas qu’on la confondît avec les autres.

Demeuré seul, l’Espagnol tendit un billet au garçon pour payer la bouteille et sortit sans attendre la monnaie. Une fois sur le boulevard il regarda vainement de tous côtés. Hélène avait disparu.

Il ne la reverrait plus. Quand elle mourrait, il ne recevrait pas la nouvelle de sa mort. Jusqu’à la fin de ses jours il ne saurait jamais de façon certaine si l’autre vivait encore. Mais, après l’avoir rencontrée, il devinait quelle serait sa fin. Elle était de celles qui quittent la vie tragiquement, mais sans fracas, sans que leur nom soit prononcé, car elles ont survécu des années durant à leur histoire morte.

--Et c’est là cette Hélène, se dit-il, qui, semblable à celle dont parle le vieux poète, a déchaîné la guerre entre les hommes dans un coin de la terre.

Indécis, il se demandait encore si cette femme avait été vraiment mauvaise et pleinement responsable de sa perversité... Dans sa quête avide des plaisirs de la vie avait-elle marché, inconsciente, sans voir ce qu’elle écrasait sous ses pieds?

Tout en cherchant une voiture il conclut:

«Il aurait mieux valu pour elle qu’elle fût morte douze ans plus tôt... Pourquoi vit-elle encore?»

Il sourit avec tristesse en pensant à la relativité dès valeurs humaines; comme l’importance d’un être dépendait du milieu où il était jeté!

«Cette loque a été semblable à l’héroïne d’Homère dans un pays à demi sauvage où on connaît très peu de femmes! Que diraient maintenant ceux qui ont fait tant de folies pour elle, s’ils la voyaient telle que je viens de la voir?»

Quand il arriva à l’hôtel, Watson et sa femme venaient de rentrer de leur promenade.

Deux domestiques portaient derrière Celinda d’énormes paquets: les achats de l’après-midi.

Watson regarda sa montre avec impatience.

--Il est près de sept heures et nous devons nous habiller et dîner avant d’aller à l’Opéra... Quand les femmes se mettent à acheter des robes et des chapeaux, elles n’en finissent plus.

Avec des mines gracieuses, Celinda calma l’indignation qu’affectait son mari. Elle l’embrassa à la fin. Puis elle entra dans la pièce voisine pour changer de robe.

Watson demanda à Robledo s’il comptait les accompagner à l’Opéra.

--Non; je me fais vieux et je n’ai pas envie de mettre un habit et des gants blancs pour aller entendre de la musique. J’aime mieux rester à l’hôtel. J’assisterai au coucher de Carlitos... Je lui ai promis une histoire.

Une indécision lui causait une gêne intérieure. Devait-il raconter à Celinda et à son mari sa rencontre de l’après-midi? N’était-il pas plus prudent d’en parler seulement à Watson?

Dans leurs conversations ils avaient rarement fait mention de la femme de Torrebianca. Celinda, ordinairement si heureuse et si gaie, fronçait le sourcil d’un air hostile quand on prononçait devant elle le nom de la marquise.

Peut-être éprouverait-elle une joie cruelle en apprenant dans quelle abjection l’autre était tombée? Mais Robledo repoussa cette supposition. Celinda, en plein bonheur, eût répugné à se venger et son récit ne ferait que réveiller la tristesse de souvenirs mauvais.

«Pourquoi ressusciter le passé?... Que la vie continue!»

Et il ne songea plus qu’à imaginer, pour la conter à son prince héritier, une merveilleuse histoire.

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1799-11 23

NOTES:

[1] Voir le livre de Camille Pitollet: «_V. Blasco Ibañez, ses romans et le roman de sa vie_», Calmann-Lévy, éditeurs.

[2] Sorte de manteau en forme de chasuble.

[3] Nom que l’on donne, en Argentine, aux habitants de la campagne qui vivent en général d’élevage.

[4] Établissement de culture et d’élevage.

[5] Journaliers, gardiens de troupeaux.

[6] Nom qu’on donne, en Argentine, aux descendants de familles fixées depuis longtemps dans le pays.

[7] Propriétaire d’une _estancia_.

[8] Nom qu’on donne, en Argentine, aux étrangers établis dans le pays.

[9] Diminutif de _gringo_.

[10] Les Argentins appellent _gallegos_ (galiciens), les Espagnols établis en Argentine. Les Galiciens ont, en Espagne même, la réputation d’être un peu lourdauds.

[11] Litt. «mains dures».

[12] Nom qu’on donne en Espagne à la plaine fertile de Valence.

[13] Vastes maisons des quartiers pauvres de Buenos-Ayres.

[14] Sorte de sabre court en usage au Mexique et autres pays américains.

[15] Juron argentin.

[16] Monnaie argentine qui vaut 5 francs.

[17] Centième de peso.

[18] Le moine.

[19] Chilien.

[20] Surnom familier qu’on donne aux gens du peuple au Chili. Littéralement: déchiré. Allusion aux haillons dont le bas peuple est habillé.

[21] Petite patronne.

[22] Petit établissement d’élevage.

[23] Descendants d’animaux nés dans le pays.

[24] _Don._ placé devant le nom de famille, est incorrect. On ne doit le placer que devant le prénom. Ex.: don Manuel Robledo.

[25] Le malicieux.

[26] Le mot _chapeton_ (maladroit), comme le mot _gringo_, s’applique aux étrangers établis en Argentine.

[27] La ficelle.

[28] Littéralement petites chinoises. Nom qu’on applique aux jeunes filles du pays.