La tentatrice

Part 22

Chapter 223,722 wordsPublic domain

A partir de ce jour le village où le seul personnage important était Robledo connut une existence monotone et bientôt angoissée. Les ouvriers, voyant les travaux suspendus, commencèrent à se débander. Les groupes d’oisifs passaient leur temps à prédire la reprise des travaux par ordre du gouvernement dans le courant de la semaine suivante; mais l’ordre n’arrivait pas. Là-bas, à Buenos-Ayres, on étudiait posément la question, et les ouvriers perdant patience jetaient sur leur dos leur sac plein de hardes et s’en allaient à pied ou en chemin de fer bien loin de ce lieu où l’argent n’arrivait plus et où la pauvreté grandissait chaque jour.

Le magasin, redevenu boutique, avait pris un aspect funèbre. Seuls quelques vieux clients, de solvabilité reconnue, venaient boire debout devant le comptoir. Don Antonio le _Gallego_ avait rudement refusé tout crédit à la plus grande partie des consommateurs et, pour appuyer la décision qu’il avait prise, avait placé un revolver dans chacun des tiroirs de la banque, et le beau _rifle_ américain sous son siège. Quand son public n’avait pas d’argent ces précautions n’étaient pas superflues.

--Il faut que vous alliez à Buenos-Ayres, don Manuel, disait-il à Robledo avec son solide optimisme. Vous êtes le seul qu’on écoutera là-bas.

Mais la tristesse et le découragement extérieurs avaient fini par gagner Robledo. Seule l’ardeur nouvelle de son associé Watson parvenait à lui arracher un sourire mélancolique. Richard paraissait heureux et nullement inquiet de ses canaux. Il ne s’intéressait plus qu’à l’élevage et passait des jours entiers à l’_estancia_ de Rojas.

Que lui importait l’arrêt momentané des travaux!... Il était jeune et les années s’échelonnaient nombreuses devant lui. Il n’avait d’autre désir que de pénétrer la vie d’une _estancia_, mais sous la direction de Fleur du Rio Negro, qui du lever au coucher du soleil l’accompagnait à cheval dans la campagne.

Une lugubre découverte vint accroître la tristesse de l’Espagnol peu de temps après la fuite d’Hélène.

Gonzalez lui présenta un chapeau qu’un de ses clients avait trouvé au bord du fleuve, loin du campement. L’ingénieur le reconnut immédiatement. C’était celui que portait Torrebianca.

Il était depuis longtemps convaincu que son ami n’était plus au nombre des vivants. Souvent, pendant la nuit, quand la pénible situation financière de ses entreprises l’inquiétait au point de lui ôter le sommeil, il reconstituait de déduction en déduction les actes du mari d’Hélène après sa sortie de la maison au petit jour. Sans aucun doute, son corps était au fond du fleuve.

Le patron du bar vint un autre jour lui faire part de la découverte qu’avaient faite quelques Espagnols, qui, se trouvant sans travail, s’adonnaient à la pêche. Deux lieues en aval du village ils avaient pris pied dans une île fangeuse entourée de roseaux, avec l’espoir de capturer quelques truites venues du lac lointain de Nahuel Huapi. Au milieu des roseaux de la rive ils avaient aperçu deux objets allongés et noirs que le courant balançait; c’étaient les jambes de Torrebianca.

Robledo n’eut pas le courage d’aller voir le cadavre. Après avoir séjourné un mois dans l’eau il n’était plus qu’une masse gluante que paraissait animer le grouillement de toute une faune éclose dans ses chairs. Son compatriote Gonzalez, quittant pour une fois le comptoir de son magasin, se chargea de faire le nécessaire pour donner à ces restes une sépulture.

--Allez à Buenos-Ayres, il le faut, répétait le cabaretier. Don Ricardo et moi nous vous remplacerons ici. Là-bas dans la capitale vous travaillerez pour nous bien mieux que si vous restez à la Presa.

Robledo reconnut enfin la justesse de ces conseils et partit pour Buenos-Ayres. Pendant plusieurs mois il courut les ministères, demanda instamment la reprise des travaux, lutta contre la routine des techniciens et des bureaux.

Il dut faire aussi tous ses efforts pour sauver son crédit dans les banques. Ceux qui avaient soutenu autrefois son entreprise exprimaient ouvertement des doutes et refusaient d’avancer encore l’argent qui aurait permis de la poursuivre. Une atmosphère de scepticisme et de méfiance enveloppait peu à peu tout ce qui touchait à la Presa.

L’hiver arriva sans que Robledo eût pu quitter Buenos-Ayres. Parfois il était pris d’un brusque optimisme et il espérait obtenir le lendemain même ce qu’il désirait. Mais le jour suivant on lui répondait encore: «Revenez demain», et ce «demain» devenait un mot fatidique, symbole vague d’un avenir qui jamais ne serait réalisé.

Les journaux lui rapportèrent un soir l’inquiétude des populations riveraines du Rio Negro. Le débit des affluents augmentait avec une abondance inquiétante. C’était la crue que depuis plusieurs mois il n’avait cessé d’annoncer dans les ministères pour obtenir que l’on continuât à temps les travaux.

Il reçut ensuite un télégramme de ceux-là mêmes qui lui avaient conseillé d’aller à Buenos-Ayres. Ils lui demandaient maintenant de revenir, comme si sa présence eut été capable de dompter miraculeusement les forces de la nature.

Il revint à la Presa par un froid glacial. Il s’enfouit dans un manteau de chauffeur à longs poils qu’il avait toujours porté pendant les rudes journées d’hiver.

Le village était presque désert. Les maisons de bois les plus résistantes avaient barricadé portes et fenêtres. Les bâtiments d’argile montraient leurs toits écroulés; l’ouragan avait arraché les bâtis de bois de leurs orifices d’aération. Personne dans les rues. Il ne restait plus que les hommes qui habitaient le pays avant le commencement des travaux. Dix ans semblaient s’être écoulés pendant ces quatre mois d’absence.

Et ce fut alors la torture d’une attente longue et pleine d’angoisse.

Il restait des jours entiers au bord du fleuve et voyait avec une rage impuissante le danger devenir plus pressant. Les eaux étaient chaque jour plus hautes et plus impétueuses; le fleuve rapide entraînait des troncs d’arbres arrachés sans doute aux pentes des Andes, ou roulait au fond de son lit d’énormes blocs invisibles.

Il ne redoutait pas le danger d’une inondation; ce qui le maintenait continuellement dans une affreuse inquiétude, c’était le sort des travaux inachevés et non le péril couru par les hommes. Tous les matins il examinait avec l’attention du médecin qui ausculte les malades la digue qui devait barrer le fleuve d’une rive à l’autre et dont l’insouciance amoureuse puis la rivalité mortelle des constructeurs avaient empêché l’achèvement.

Quelques mètres séparaient toujours le tronçon le plus long de la digue de celui qui de la rive opposée venait à sa rencontre. Les eaux, plus hautes chaque jour, recouvraient ces deux murs dont la présence invisible était décelée par des remous et des tourbillons écumeux.

Comme tous ceux qui vivent dans un perpétuel danger Robledo se sentit devenir superstitieux; il se recommandait mentalement à de vagues et puissants génies capables de réaliser un miracle.

«Si l’hiver passe sans que tout s’écroule, pensait-il, quel bonheur est le nôtre!»

Mais, un matin, sous ses yeux, un des tronçons de la digue inachevée, comme une de ces constructions de sable que les enfants construisent ou détruisent au gré de leur caprice, fut arraché par les eaux: puis elles le ployèrent comme une masse molle et flexible, et enfin les deux murailles qu’avait dressées dans le fleuve l’effort de centaines d’hommes, où s’étaient accumulées des milliers de tonnes de matériaux solides et en apparence indissolubles, roulèrent dans le courant et leurs débris échoués jonchèrent les rives et le bord des îles. Alors Robledo pleura.

--Quatre années de travail! Et tout a fondu comme un peu de sucre dans l’eau!... Quatre années de labeur inutile!... Et tout à recommencer.

Son compatriote le patron du bar se jugeait ruiné comme lui. Le tiroir de sa caisse était vide. Adieu l’espoir de transformer ses champs sablonneux en riches parcelles de terre irriguée! Il était pauvre, plus pauvre que le jour où il était venu s’établir dans cette contrée maudite.

Mais il avait foi en Robledo et il voulait le réconforter; aussi se montrait-il optimiste.

--Tout s’arrangera, don Manuel, répétait-il souvent.

Mais il parlait sans conviction.

Don Manuel, voyant les eaux s’acharner à leur œuvre de destruction, passa de la tristesse à la colère. Ses yeux ne regardaient plus le fleuve. Ils vaguaient comme ceux de l’homme dont la pensée s’est enfuie très loin et qui voit ce que les autres ne peuvent pas voir.

Il se rappela Canterac et Pirovani aussi nettement que s’il les eût rencontrés la veille. Puis il vit un visage de femme sourire cruellement. Par-dessus le temps et la distance elle exerçait encore une influence maligne sur ce coin de la terre où elle était une fois passée. C’était elle en réalité qui venait de détruire la digue.

L’Espagnol serra les poings. Il se souvint de l’_estanciero_ Rojas et du châtiment qu’il voulait infliger avec son _rebenque_ à cette femelle vicieuse. Lui-même en ce moment aurait fait pire.

«_Gualicho_ blond, pensa-t-il, démon funeste aux hommes et aux choses... maudit soit le jour où je t’ai conduit ici!»

XIX

--Douze années ont passé depuis mon dernier séjour à Paris... Ah! je reconnais que j’ai bien changé d’aspect.

Et Robledo en prononçant ces mots se revit tel qu’il se voyait chaque matin avec mélancolie dans le miroir, en procédant à sa toilette.

Il était encore vigoureux et sa santé était excellente; mais la vieillesse avait commencé d’exercer sur lui ses ravages. Le sommet de son crâne était entièrement dénudé. Il avait par contre rasé sa moustache où les poils blancs étaient plus nombreux que les noirs; cette transformation lui avait donné, disait-il, un faux air de prêtre ou d’acteur, mais avait rendu à son visage un peu de la fraîcheur de la jeunesse.

Il était assis dans un fauteuil sous le hall d’un élégant hôtel parisien, près de l’Arc de Triomphe.

Devant lui se trouvait un jeune ménage, Watson et Celinda. La fuite des années avait seulement accentué les traits de la physionomie de Richard et frappé plus nettement sa beauté d’athlète calme. Celle qui avait été la Fleur du Rio Negro montrait maintenant la beauté estivale d’un fruit doux en sa saison. Elle avait conservé sa sveltesse d’éphèbe sportif mais la maternité avait donné une majesté à ses formes épanouies.

Elle ne portait plus ses cheveux coupés comme la toison d’un petit page et elle n’eût plus osé en public les bonds et les espiègleries puériles de l’amazone de Patagonie qui étonnait les émigrants. Elle se devait maintenant de garder un sérieux de maman. Autour de la table du hall s’agitait un petit garçon de neuf ans volontaire et quelque peu désobéissant qui courait se mettre sous la protection de Robledo, autrement dit de «l’oncle Manuel» quand ses parents le grondaient. A l’un des étages du Palace deux nurses anglaises surveillaient les jeux de trois autres enfants plus jeunes.

Dans l’ensemble, ils offraient l’aspect bien connu de la famille sud-américaine qui vient s’établir pour quelques mois en Europe, comme une tribu joyeuse et riche, et qui transporte de l’autre côté de l’Océan la maison entière, sans oublier les domestiques. La famille n’était pas encore largement développée car le père et la mère étaient jeunes; quatre cabines sur le bateau et cinq chambres avec salon commun dans les hôtels suffisaient à la contenir. Encore dix années de vie et d’affaires heureuses et prospères et la caravane familiale retiendrait pour son prochain voyage en Europe tout un côté du paquebot et un étage entier du Palace.

--Et que d’événements depuis mon dernier séjour ici!

Le visage de Robledo s’assombrit au souvenir des luttes soutenues pendant deux ans pour obtenir la reprise des travaux du Rio Negro.

Il avait connu l’angoisse de dettes accumulées, les réclamations des créanciers qu’on ne peut payer.

Presque tous les habitants de la Presa s’étaient dispersés après la destruction des digues par le fleuve. Les rares voyageurs qui visitaient le pays s’émerveillaient de ce village en ruines semblable dans cette terre sans souvenirs aux antiques cités mortes du vieux monde.

Le gouvernement s’était enfin décidé à reprendre les travaux. On avait vaincu peu à peu le fleuve qui s’était résigné à subir l’oppression de la digue; les canaux de Robledo et de Watson s’étaient mouillés des premières eaux, puis avaient accueilli dans leur lit fangeux l’irrigation vivifiante.

Les deux associés n’eurent plus alors qu’à laisser le temps s’écouler. L’eau miraculeuse faisait surgir une foule de miracles secondaires. Des hommes de tous pays affluaient vers le village mort pour défricher cette terre dont ils pouvaient espérer être un jour les propriétaires. Une nappe d’un vert tendre et lumineux s’étendait lentement sur les champs autrefois poudreux. Les buissons desséchés et piquants cédaient la place à de jeunes arbres qui, nourris par le suc d’une terre assoupie depuis des milliers d’ans et constamment baignés par l’eau qui courait à leurs pieds montaient prodigieusement en l’espace de quelques semaines.

Sur l’emplacement des cahutes d’argile séchée que la longue période de solitude et de misère avait détruites, on élevait des édifices de briques vastes et bas, avec un patio central, qui imitaient l’architecture espagnole de la période colonisatrice.

L’ancien bar du _Gallego_ devenait un grand magasin avec de nombreuses annexes où l’on vendait tout ce qui peut être utile ou agréable aux gens que l’agriculture enrichit, où se traitaient toutes sortes d’affaires et où s’effectuaient même les opérations de banque.

Le propriétaire avait gagné des millions en transformant ses champs sablonneux en terres d’irrigation. Il avait enfin réalisé son rêve de regagner l’Espagne en laissant à la tête du magasin un gérant espagnol, intéressé à ses affaires.

--J’ai reçu hier une lettre de don Antonio, dit Robledo avec une indulgente ironie. Il voudrait que nous allions le voir à Madrid. Il veut nous faire admirer sa maison, ses automobiles et surtout ses hautes relations. Il me raconte fièrement que les journaux parlent des dîners qu’il donne. Il me dit aussi qu’on l’a décoré et qu’un de ces jours on doit le présenter au Roi. Voilà un homme heureux.

Le souvenir de la Patrie lointaine assombrit le visage de Celinda.

--Elle pense à son père, dit Watson à son associé. On ne peut parler de la Presa sans qu’elle s’attriste... Est-ce notre faute si le vieux n’a pas voulu venir?

Robledo approuva et tenta de consoler Celinda. Don Carlos n’avait pas voulu s’arracher à son _estancia_ malgré les plus pressantes prières. Il ne tenait pas à revoir dans sa vieillesse cette Europe, où, jeune, il avait fait tant de folies. Il voulait conserver intactes ses illusions anciennes. Et puis il craignait de ne pas avoir tout le temps de jouir des grandes transformations que sa propriété avait subies.

--Il ne me reste que quelques années, disait-il, pourquoi irais-je les gaspiller en parcourant l’Europe, quand j’ai tant de choses à faire ici? Celinda me donnera beaucoup de petits-enfants et je ne veux pas qu’ils soient de pauvres diables.

Les canaux de Robledo avaient atteint les terres de l’_estancia_ et transformé les pâturages maigres et brûlés en opulentes prairies de luzerne constamment humides et verdoyantes. Son bétail engraissait et se multipliait prodigieusement. Autrefois il lui fallait galoper longuement avant de trouver çà et là un animal osseux aux longues cornes qui cherchait à découvrir quelque plaque d’herbe isolée au milieu de la plaine presque désertique. Aujourd’hui, les jeunes taureaux gras et lustrés ployaient les pattes sous le poids de leur chair, et ruminaient la luzerne succulente qu’ils tondaient autour d’eux sans besoin de se déplacer.

En outre, don Carlos était considéré là comme le premier personnage et pour lui c’était perdre son rang que de s’en aller vers ces pays de _gringos_ où son histoire était inconnue et où nul ne lui prêterait attention. Il espaçait même ses voyages à Buenos-Ayres; les amis de sa jeunesse étaient morts et il y trouvait seulement leurs fils ou leurs petits-fils, qui avaient presque oublié son nom. Au contraire tout le monde à la Presa respectait en lui le plus grand propriétaire du pays. On l’avait fait aussi juge municipal et les immigrants qui cultivaient les parcelles de terrain reconnaissaient son autorité pleine de sagesse en le consultant sur toutes leurs affaires et en acceptant sans discussion ses sentences.

--Qu’irais-je faire à Paris?... J’y serais ridicule... Laissez-moi avec mes pareils... Chaque bœuf à son pâturage.

Certes, il regrettait d’être séparé de ses petits-fils, mais la séparation ne serait pas bien longue. Quand Celinda et son _gringo_ de mari reviendraient, l’aîné aurait juste l’âge d’apprendre de son grand-père comment tout vrai _criollo_ doit monter à cheval.

Pour le moment le petit garçon jouait avec Robledo, fort occupé d’escalader ses genoux pour se laisser ensuite retomber sur le tapis.

--Carlitos, mon trésor, supplia la mère, laisse donc en paix l’oncle Manuel.

Et elle ajouta pour répondre à ce que Robledo avait dit de son père.

--C’est vrai, il n’a pas voulu, mais cela ne m’empêche pas d’être triste quand je pense qu’il pourrait être ici et voir tout ce que nous voyons.

Une jeune dame élégamment vêtue s’approcha du groupe; c’était l’institutrice française chargée de l’éducation de Carlitos. Elle venait le chercher pour l’emmener au bois de Boulogne. La mère le couvrit de tendres caresses sans réussir à calmer ses protestations d’enfant gâté.

--Je veux rester avec l’oncle Manuel!

Mais l’oncle Manuel avait besoin de sortir seul, il l’expliqua au jeune tyran et s’excusa.

--Si tu obéis à ta maman et si tu vas au Bois avec la demoiselle, ce soir quand tu te coucheras je te raconterai une longue, longue histoire!

Carlitos prit acte de la promesse et se laissa emmener par l’institutrice sans se rebeller plus longtemps.

--Enfin le despote est parti, dit Robledo, feignant d’être fort heureux de sa délivrance.

Celinda le remercia d’un sourire. L’Espagnol avait concentré sur Carlitos tout le besoin d’aimer qu’éprouvent les célibataires au seuil de la vieillesse. Il était très riche et le cours des années accroîtrait encore sa richesse, à mesure que de nouvelles terres d’irrigation seraient livrées à la culture. Quand on lui parlait de ses millions il se tournait vers le fils de Celinda et l’appelait «mon prince héritier».

Il comptait léguer une partie de sa fortune à des neveux qu’il avait en Espagne et qu’il connaissait à peine, mais la plus grande part irait à Carlitos. Il aimait bien aussi les autres fils de Watson; mais celui-ci était né pendant la dure époque des inquiétudes et des indécisions, au moment où son œuvre était en péril, et c’est pourquoi il le préférait comme on préfère les compagnons des jours mauvais.

--Qu’allez-vous faire ce soir? demanda Robledo à Celinda. Même programme que les autres soirs, sans doute: visite générale chez les grands couturiers de la rue de la Paix et des rues voisines?

Elle approuva de la tête, tandis que Watson riait.

--Quand vous lasserez-vous d’acheter des robes? continua l’Espagnol. Vous ne craignez pas que vos bagages ne trouvent pas place sur le transatlantique quand nous repartirons pour Buenos-Ayres?

Celinda s’excusa en faisant un retour vers sa lointaine patrie.

--Il faut que j’achète en prévision de l’avenir. Songez que là-bas dans notre colonie on ne trouve aucune de ces choses qu’on rencontre aussi facilement ici. Nous sommes des millionnaires du désert, nous en sommes aux premiers jours de la création d’un monde. Nous sommes pour ainsi dire des millionnaires sauvages...

Cette épithète les fit rire tous trois, puis ils demeurèrent songeurs. Leurs yeux ne virent plus le hall où ils se trouvaient, ni la foule élégante assise autour des tables voisines. Ils évoquaient l’ancien campement de la Presa, qui s’appelait maintenant «Colonia Celinda» et les champs arrosés, fertiles et riants que possédaient les deux ingénieurs. Les arbres n’étaient pas très hauts car les plus âgés n’avaient que neuf ans d’existence. Ils virent aussi la grande place de la colonie, entourée d’édifices neufs et sur la place, don Carlos Rojas que l’âge semblait avoir rapetissé, et dont le profil était chaque jour plus maigre et plus aquilin; il avait en écoutant hommes et femmes l’air autoritaire et bon des anciens patriarches.

Puis, tandis que Celinda pensait toujours à son père, les deux associés repassèrent en esprit leur prospérité actuelle. Des centaines d’agriculteurs venus de tous les pays d’Europe avaient acheté des parcelles de ces terres irriguées pour y établir leurs vergers. Les colons acquittaient par des versements échelonnés sur dix ans le prix de ce sol auquel l’eau avait donné une valeur énorme. Chaque trimestre entraient dans leurs bureaux des sommes considérables qui s’en allaient dormir immobiles dans les banques.

Les canaux poussaient leurs tentacules à travers l’ancien bassin du Rio Negro et transformaient chaque année des terres sablonneuses en champs fertiles; de nouveaux émigrants étaient sans cesse attirés vers ce pays et les recettes de la société s’en trouvaient doublées ou triplées. Cela continuerait pendant des années et des années, jusqu’à ce qu’ils eussent amoncelé un total invraisemblable de millions.

Robledo pensait avec mélancolie à l’étrange destin qu’aurait cette énorme richesse. Elle était venue à lui alors qu’il était déjà vieux et n’était plus tenté par des plaisirs qui trompaient en les amusant les autres mortels. Les fils de Watson et de Celinda, archimillionnaires, ne connaîtraient jamais ni l’esclavage du travail ni les angoisses de la pauvreté; devenus des hommes ils iraient gaspiller à Paris une partie de leur patrimoine princier et se feraient connaître par leurs prodigalités et leurs qualités brillantes d’être inutiles et oisifs. L’insolence du contraste amusait Robledo, ce laborieux qui avait subi dans son existence tant de privations et de déceptions, et il acceptait avec un souriant fatalisme cet aboutissement de ses efforts; il le trouvait logique et bien d’accord avec l’ironie de l’existence.

Un autre contraste avait marqué la période où s’amassait sa richesse. Tandis qu’il devenait millionnaire, de l’autre côté des mers, la moitié du monde était livrée aux horreurs de la guerre. Au début, ce cataclysme avait mis sa propre entreprise en péril. Les colons étrangers abandonnaient les champs de l’Argentine pour aller servir leurs patries respectives. Puis, ce moment de retour vers le nouveau monde s’arrêtait et un reflux humain ramenait vers ses terres de nouveaux cultivateurs.

Beaucoup de ceux qu’il avait laissés en Europe douze ans auparavant à la tête d’un capital énorme étaient pauvres maintenant ou avaient disparu. Par contre, lui, qui cherchait fortune et qui n’était qu’un colon ignorant de l’avenir se sentait comme écrasé par l’excès de sa prospérité. Il se trouvait semblable aux animaux de don Carlos Rojas, qui, gavés de nourriture, demeuraient accroupis dans la luzerne et regardaient sans appétit la riche pâture qui les entourait.

Watson et Celinda étaient jeunes; ils avaient des illusions et des désirs; ils savaient employer leur argent. Elle mordait aux délices de la vie luxueuse; son mari connaissait la plus grande joie des amoureux: plein d’une orgueilleuse satisfaction, il offrait à Celinda tout ce qu’elle pouvait désirer; mais lui... Il ne goûtait même pas l’innocente paresse qui donne à la vieillesse quelque douceur. La richesse l’avait comblé trop tard, et le temps lui avait manqué pour apprendre à être riche.