La tentatrice

Part 21

Chapter 213,739 wordsPublic domain

Mais Hélène le repoussa pour couper court à ces effusions et avec le sérieux de la femme qui sait mener une affaire, elle reprit la parole.

--Si je disais «J’accepte» ce serait à la condition que nous partirions aujourd’hui même. Sans cela je pourrais me repentir... D’ailleurs, pourquoi rester plus longtemps dans cet endroit odieux? Je n’y ai que des ennemis. Mon mari lui-même m’abandonne... Je ne sais ce qu’il est devenu.

Moreno approuva de la tête. Il fallait profiter du train de ce soir. S’ils attendaient le prochain, en deux jours, de nouveaux incidents se produiraient peut-être. Le malheureux employé croyait de bonne foi que la marquise était capable de regretter sa décision et jugeait nécessaire de profiter de ce moment favorable.

Hélène lui posa plusieurs questions pour fixer en quelque sorte, avant de le suivre, les articles du contrat verbal qui les lierait. Moreno lui exposa tout ce que Pirovani lui avait confié en remettant ses papiers entre ses mains et toutes les recommandations orales qu’il avait ajoutées. Sa fortune était solidement établie. Avant le duel il lui avait également remis tout l’argent qu’il avait chez lui. L’employé pouvait payer les frais du voyage et du long séjour qu’ils auraient à faire dans un luxueux hôtel de Buenos-Ayres.

--Une fois dans la capitale, continua-t-il, je réaliserai tous les fonds qui sont déposés au nom de Pirovani et je ferai le nécessaire pour que le gouvernement me verse également ce qu’il lui doit pour ses entreprises... Je connais beaucoup de personnes haut placées qui m’aideront... Vous verrez que si bien des gens me croient sot, je sais me retourner quand il s’agit de finances... Dès que les affaires seront en ordre nous nous embarquerons pour l’Europe.

Enhardi par ses propres paroles et certain maintenant qu’Hélène acceptait, il tenta de porter la main sur elle; mais elle l’écarta.

--Non, dit-elle avec sévérité, tout en fermant à demi ses yeux malicieux. Tant que nous ne serons pas arrivés à Paris je ne serai pour vous qu’une compagne de voyage. Les hommes sont ingrats quand leur désir est satisfait trop vite; ils abusent de la tendresse des femmes et oublient vite leurs serments.

Elle eut un sourire plein de promesses et dit à voix basse en fermant à demi ses paupières.

--Mais, dès que nous serons à Paris....

Moreno fut agréablement troublé de l’expression qui accompagna ces quelques mots.

«Paris!...» Cette exclamation mentale fit surgir dans l’imagination de l’employé la vision des mille épisodes de la vie joyeuse menée par les étrangers dans la grande ville, ainsi que la décrivaient les romans.

Il vit un élégant restaurant de Montmartre comme il les imaginait et comme il avait pu les admirer sur les toiles des cinématographes. Il crut entendre la musique sautillante et heurtée d’un jazz-band. Il suivit des yeux le tournoiement des couples qui dansaient dans un large espace rectangulaire, entouré de petites tables brillamment servies.

Puis la marquise faisait son entrée, vêtue avec un luxe éblouissant, appuyée sur son bras. Lui-même était en habit, et une perle énorme luisait sur son plastron. Le gérant de l’établissement le saluait avec le respect mêlé de familiarité qu’on doit aux clients bien connus; les femmes admiraient de loin les bijoux d’Hélène; un groom aussi petit qu’un gnôme emportait le somptueux manteau de fourrure de la dame, d’où émanait un parfum de jardin enchanté.

Il examinait la carte des vins, et commandait un champagne si cher que le sommelier exprimait par une révérence son admiration.

La vision s’évanouit et Moreno se trouva dans l’ancienne maison de Pirovani, en face de cette femme qu’il avait désirée avec la ferveur qu’inspire l’irréalisable, et qui, en ce moment, le dévorait des yeux.

--Oh! Paris, dit-il. Comme j’ai hâte de m’y trouver avec vous... Hélène!... Car vous me permettrez maintenant de vous appeler Hélène, n’est-ce pas?

XVIII

Pour Watson, les faits se succédèrent avec la rapidité vertigineuse et l’illogisme des tableaux d’un cauchemar qui se déroule par delà le temps et l’espace.

Il entendit des coups de feu; puis des cavaliers passèrent devant lui ventre à terre tandis que d’autres s’arrêtaient net et faisaient feu sur les deux andins. En vain _Piola_ criait en levant les bras.

--Ne tirez pas, frères, nous sommes des gens pacifiques et nous nous rendons!

Les nouveaux venus ne voulaient rien entendre et continuaient à décharger leurs carabines sans obéir aux ordres de Robledo.

Le camarade de _Piola_, blessé, tomba et l’autre jugea bon de sauter à terre et de se mettre à l’abri derrière son cheval.

Bientôt le groupe entier des gens de la Presa se trouva réuni sur l’esplanade du _rancho_. Watson ne fit pas attention aux exclamations de Robledo qui s’étonnait de le trouver là, ni aux saluts du commissaire. Tous deux l’oublièrent à leur tour pour marcher vers _Piola_ et le sommer, le revolver sur la poitrine, de leur dire où était Celinda. Quelques hommes de la troupe mirent pied à terre pour examiner l’individu qui venait d’être blessé et celui que don Carlos avait abattu.

L’attention du jeune homme fut attirée enfin par la vue de son propre cheval sur lequel le petit _Cachafaz_ se dressait d’un air important, en montrant les trois vaincus d’un doigt accusateur.

--Voilà les brigands qui ont enlevé ma petite patronne. Je les ai vus, moi...

Mais il n’eut pas le loisir de continuer car il se sentit pris par la taille et, brusquement dépourvu de sa dignité de cavalier, il se retrouva à terre.

Richard domptant la douleur qu’un tel mouvement causait à son épaule blessée l’avait saisi de son bras valide. Son cheval sembla le reconnaître quand il se fut remis en selle et prit, au grand galop, dès qu’il eut senti les éperons, la direction qu’avait suivie Rojas.

L’_estanciero_ poursuivait _Manos Duras_ depuis plusieurs minutes et ne perdait pas l’espoir de l’atteindre. Il était difficile de galoper d’une façon continue sur ces pentes sablonneuses. De plus le cheval du _gaucho_ portait le poids de deux personnes et son cavalier était forcé de maintenir Celinda tout en pressant la marche de sa monture. Rojas était moins gêné dans sa poursuite et surtout il avait les mains libres.

Tout en fuyant, le bandit tourna plusieurs fois la tête vers Rojas et tendit son bras droit armé d’un revolver. Deux balles sifflèrent tout près de don Carlos qui riposta mais cessa bientôt de tirer. Il n’avait plus que trois cartouches. Le matin, en quittant l’_estancia_ il avait bouclé son ceinturon porte-revolver mais n’avait pas garni de munitions nouvelles les gaines de la cartouchière. Il ne pouvait plus compter que sur les trois coups qui lui restaient à tirer et sur le couteau qu’il portait à sa ceinture pour les besoins de sa vie aux champs. Il craignait aussi de blesser sa fille.

Le _gaucho_, mieux approvisionné, continua à prodiguer ses balles tout en fuyant.

L’_estanciero_ comprit ce que voulait _Manos Duras_ et son indignation s’accrut encore.

--Oh! le bandit! Il essaie maintenant de tuer mon cheval!

Et le centaure argentin ressentit à cette pensée la même rage qu’il avait éprouvée en voyant sa fille en danger.

Un instant après, Rojas, qui paraissait toujours soudé à sa monture et qui faisait corps avec elle, sentit sous ses jambes un tressaillement mortel. Il déchaussa vivement les étriers et sauta à terre au moment même où la pauvre bête roulait sur le sol; du poitrail sortait un jet de sang semblable au flot pourpré qui jaillit d’un tonneau qu’on défonce.

L’_estanciero_ se trouvait à pied et l’autre s’enfuyait emportant sa fille sur l’arçon de sa selle. Il concentra toute sa volonté dans la main qui tenait le revolver et dirigea l’arme vers son ennemi en fuite. Il fallait tuer le cheval.

Rojas qui ne craignait pas de combattre les bêtes féroces ou les hommes, trembla d’émotion. Tuer un cheval! Il était excellent tireur et cependant il pressa la détente une fois, puis une autre sans que la monture du _gaucho_ cessât de galoper. Il allait tirer la dernière cartouche quand le cheval de _Manos Duras_ tituba, ralentit son élan, puis fit panache en soulevant de ses ruades d’agonie un nuage de sable.

Rojas reprit sa course, mais avant d’avoir atteint le lieu de la chute il vit le _gaucho_ se relever et tirer un second revolver de sa ceinture, sans cesser de maintenir Celinda du bras gauche. L’air menaçant, il attendit dans cette posture que son ennemi approchât.

Don Carlos avança encore de quelques pas, mais _Manos Duras_ fit feu sur lui et la balle passa si près de son visage qu’un instant il se crut atteint. Rojas se jeta alors à terre pour offrir une moindre cible aux balles et se mit à ramper le revolver à la main. Le _gaucho_ ne pouvait deviner qu’il n’avait plus qu’une cartouche, et, croyant qu’il rampait vers lui pour le viser de plus près, il continua son feu.

De plus, il maintenait Celinda devant sa poitrine comme un bouclier. Mais la jeune fille se débattait pour échapper au bras robuste qui la retenait prisonnière et ses mouvements firent plusieurs fois dévier les balles.

--Si tu tires une fois de plus, vieux, je tue ta fille.

A cette menace, don Carlos, qui avait d’ailleurs conscience de son impuissance, n’osa pas tirer et se contenta de ramper lentement sur le sable.

_Manos Duras_ parut soudain s’inquiéter d’un nouveau danger qu’il sentait tout proche et il commença de jeter de côté et d’autre des regards avides. Mais comme il avait d’abord à redouter son ennemi le plus rapproché, l’_estanciero_, il ne voulut pas égarer son attention et continua de tirer.

L’autre ennemi encore invisible était Watson, qui entendant les détonations avait mis pied à terre pour se rapprocher du lieu de combat et s’avançait le corps ployé au milieu des plantes rudes qui montaient du sol sablonneux.

Il eut un moment la pensée d’attaquer _Manos Duras_ avec son revolver, mais il craignit de blesser Celinda qui se débattait toujours pour échapper à son ravisseur.

Il revint alors vers son cheval et détacha de la selle le lasso que lui avait offert la fille de Rojas. Il le prit dans sa main droite et par un détour au milieu des buissons il parvint à se placer derrière le _gaucho_.

Cette courte marche le fit beaucoup souffrir. Des branches épineuses s’accrochèrent plusieurs fois à son épaule blessée; de plus la crainte d’échouer lui donnait un tremblement intérieur. Saurait-il bien se servir de cette arme primitive?

Il se rappelait les rires dont la Fleur du Rio Negro soulignait sa maladresse; mais cette évocation des joyeuses promenades qu’il avait faites en compagnie de celle qui maintenant était aux prises avec un si terrible danger lui rendit son énergie et sa volonté. Les enseignements qu’il avait reçus dans sa jeunesse, l’esprit méthodique et pratique de sa race lui donnèrent du courage. «Ce qu’un homme fait, un autre peut bien le faire.» Il se recommanda aux puissances mystérieuses et impondérables qui mènent notre existence et nous protègent parfois d’un inexplicable amour et il lâcha le lasso presque sans regarder, se fiant au hasard et à son instinct. Puis bondissant en arrière au plus épais des buissons il tira sur la corde d’un effort joyeux et puissant, car la résistance lui indiquait que le lasso avait saisi sa proie. Sa joie fut si sauvage qu’il tira des deux mains bien que la déchirure de son épaule lui arrachât des rugissements de douleur.

Le lasso avait en effet emprisonné le groupe formé par _Manos Duras_ et Celinda, s’enroulant autour de leurs corps. Sous la rude traction tous deux tombèrent à la renverse.

Le _gaucho_ lâcha Celinda pour recouvrer l’usage de ses deux mains; encore allongé sur le sol il tira son couteau de sa ceinture et trancha la corde qui le liait. Watson qui avait deviné son intention s’approcha en courant et à plusieurs reprises le frappa sur la tête et au visage avec la crosse de son revolver. Mais Rojas en quelques bonds arrivait lui aussi auprès du groupe jeté à bas. Il avait lâché son revolver inutile et saisi son couteau.

--Laisse-le moi, _gringo!_... ordonna-t-il d’une voix haletante, c’est à moi seul de le tuer... Il est à moi!

Il repoussa Watson qui, s’occupant désormais de Celinda seule, l’enleva de terre et l’emporta derrière les buissons les plus proches. La jeune fille, encore étourdie par sa chute, se frotta les yeux sans reconnaître l’Américain. Elle avait au visage et au bras des écorchures d’où le sang coulait goutte à goutte. Cependant, don Carlos aidait presque _Manos Duras_ à se relever.

--Debout, fils de chienne... tu ne pourras pas dire que je te tue en traître! Sors ton couteau et à nous deux!

Le _gaucho_ avait déjà le couteau à la main; Rojas ne s’en était pas aperçu, tout à la joie féroce d’avoir enfin cet homme à portée de son poing.

A peine debout, le bandit lui lança traîtreusement sa pointe vers le ventre, mais il était encore étourdi par les coups que Watson lui avait assénés; son attaque fut molle et l’_estanciero_ eut le temps de parer d’un revers de la main gauche.

A son tour, il le frappa en pleine poitrine, puis le cribla de coups si pressés que _Manos Duras_ s’écroula en perdant son sang par vingt blessures.

--Le voilà mort, le puma!

Don Carlos poussa ce cri en brandissant son couteau rouge de sang au-dessus de sa tête tandis que le blessé se tordait à ses pieds en roulant d’un côté sur l’autre avec des râles d’agonie.

Watson avait emporté Celinda à l’écart pour l’empêcher de voir le combat, mais en prenant soin de ne pas perdre de vue l’_estanciero_ qui pouvait avoir besoin de son aide.

Les deux hommes se retrouvèrent et portèrent la jeune fille jusqu’à l’endroit où l’ingénieur avait laissé son cheval. Ils voulaient cacher à Celinda la vue de l’agonisant. Brisée par tant d’émotions elle les regardait avec des yeux dilatés et vagues et semblait ne pas les reconnaître. Enfin elle se jeta au cou de son père et fondit en larmes. Puis, oubliant les préjugés ordinaires, elle se blottit dans les bras de Watson et le couvrit de baisers.

Le grand garçon que troublaient ces caresses et qu’effrayaient les blessures superficielles du visage de la jeune fille, demandait anxieusement:

--Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... N’est-ce pas que j’ai lancé le lasso moins mal que d’autres fois?

Tous deux l’aidèrent à se mettre en selle et, marchant à côté de son cheval, reprirent la direction du _rancho_ de la _India muerta_.

Robledo et le commissaire s’avancèrent à leur rencontre et manifestèrent leur joie de retrouver Celinda. Les autres hommes de l’expédition étaient arrêtés devant les ruines. Après avoir pansé à leur manière les deux blessés, ils les surveillaient ainsi que _Piola_, et parlaient de les conduire dès le lendemain à la prison de la capitale du territoire.

Celinda, en se retrouvant au milieu d’amis qui se félicitaient joyeusement de sa délivrance reprit vite sa gaieté et sa pétulance. Elle essayait de cacher à Watson les écorchures qui gâtaient son visage, mais quand ses yeux se fixaient sur lui, ils étaient pleins de tendresse.

--Vous ai-je fait mal, miss Rojas?... répéta le jeune homme, d’un ton suppliant, comme si son trouble ne lui eût pas permis de poser d’autres questions. N’est-ce pas que je n’ai pas trop mal lancé le lasso?

Elle regarda de côté et d’autre pour s’assurer que son père était loin et dit à voix basse en imitant l’accent de Richard:

--_Gringo chapeton_, fieffé maladroit!... Oui, tu m’as fait mal et tu lances le lasso terriblement mal... Mais enfin tu m’as attrapée et comme j’ai juré qu’à cette condition, je te reviendrais, eh bien me voici!

Elle avança les lèvres comme pour le caresser de leur petit cercle rose; c’était une avance sur ce qu’elle lui donnerait tout à l’heure, quand ils seraient seuls.

L’expédition rentra à la Presa à la tombée de la nuit après avoir pris quelque repos à l’_estancia_ de Rojas, où Sébastienne guettait. La métisse poussa des clameurs de joie en voyant revenir sa petite patronne, mais les blessures que Celinda avait au visage lui arrachèrent aussitôt après des cris d’indignation. Au milieu d’un flot de paroles furieuses elle laissa échapper le nom de la marquise malgré les recommandations prudentes que Robledo lui faisait à voix basse. Elle finit par raconter à Rojas tout ce qu’elle savait de l’entretien de la «grande dame» et de _Manos Duras_, et lui fit part des soupçons que lui avait suggérés leur entente.

Sébastienne, sans consulter son ancien patron, décida de rester à l’_estancia_ auprès de Celinda.

Don Carlos lui-même avait demandé à Watson de rester lui aussi jusqu’au lendemain, en attendant son retour.

--J’ai une petite course urgente à faire à la Presa; quelques mots à dire à certaine personne.

La voix mielleuse et l’accent doucereux de l’Argentin avaient quelque chose d’effrayant. Robledo essaya de le faire renoncer à ce voyage car il devinait son intention. Rojas fut plus explicite avec lui.

--Laissez, don Manuel, il faut que je voie cette garce qui a voulu faire du mal à ma fillette. Je me contenterai de lui trousser les jupes et de lui appliquer cinquante coups de ce _rebenque_, comme ceci...

Et il faisait siffler la terrible lanière de cuir de son fouet court.

L’Espagnol dut accepter sa compagnie jusqu’au village; il comprenait qu’il était inutile de tenter de s’opposer à ses desseins. Rojas était encore possédé de la rage homicide qu’avait suscitée en lui son combat avec _Manos Duras_, mais Robledo espérait le calmer au bout de quelques heures.

Quand ils arrivèrent dans la rue centrale les gens de l’expédition trouvèrent rassemblée presque toute la population de la Presa. Les premiers cavaliers donnaient en passant les nouvelles qui couraient promptement d’un groupe à l’autre. Tout le monde se félicitait de la mort de _Manos Duras_ comme si le village eût été délivré d’un terrible fléau.

Les plus craintifs déploraient que le commissaire gardât les trois prisonniers dans un _rancho_ voisin du village pour les envoyer le lendemain à la prison du territoire. La foule, avec cette férocité collective qui se fait jour dès que survient la délivrance longtemps attendue, aurait voulu les mettre en pièces pour se venger de la terreur que le _gaucho_, maintenant disparu, lui avait longtemps inspirée.

Mais la dernière nouvelle que lancèrent les cavaliers bavards de l’avant-garde allait permettre à tous de satisfaire leur rage. En un instant chacun eut connaissance des révélations de Sébastienne. La «grande dame» avait préparé, d’accord avec _Manos Duras_, une terrible vengeance comme en contaient les grands lecteurs de romans ou comme la plupart en avaient vu s’accomplir sous leurs yeux au cinématographe. L’étrangère blonde avait voulu tuer la pauvre fille de l’_estancia_, une enfant du pays, par envie ou pour toute autre raison.

Robledo qui passait à cheval au milieu des groupes comprit à quelques mots surpris au vol que la colère commençait à s’emparer des habitants. Les hommes de l’expédition défilaient justement devant l’ancienne maison de Pirovani. Les femmes, qui se montraient les plus enflammées, poussèrent les premières des cris hostiles en regardant les fenêtres de l’édifice.

--Mort à la gueule peinte, mort à la grande p....

Et elles lâchaient franchement la plus grande injure qui se peut adresser à une femme. Robledo pressentant ce qui allait arriver tourna bride et vint placer son cheval devant les premières marches du perron de bois.

Mais les fidèles mêmes qui l’avaient suivi dans son expédition refusaient de lui obéir.

Négligeant ses conseils et ses ordres, les femmes et les gamins commencèrent à passer sous le ventre de son cheval ou à se glisser le long de ses flancs... Et derrière ces premiers assaillants, les hommes envahirent l’entrée de la maison. Ils saluaient vaguement et s’excusaient du geste en passant devant l’ingénieur.

L’assaut fut foudroyant et les obstacles cédèrent avec cette facilité qui centuple bientôt l’ardeur des attaques populaires aux jours de révolution triomphante. La porte brisée s’abattit, la vague humaine eut un remous sur le seuil puis s’engouffra tumultueusement dans l’intérieur de la maison. Les vitres des fenêtres volèrent en éclats, puis les meubles, le linge, toute sorte d’objets jaillirent au dehors comme des projectiles. En vain quelques-uns, plus prudents et plus calmes, protestaient contre cet absurde pillage.

--Mais cela ne lui appartient pas... Tout appartenait à don Enrique l’Italien.

La multitude n’écoutait plus rien; pour elle tout était la propriété de la grande dame; elle pouvait ainsi sans scrupules satisfaire sa rage. Et elle ne cessait de pousser des clameurs où revenait souvant l’infamante épithète.

Enfin, Robledo, qui gesticulait sur son cheval et criait des ordres inutiles, réussit à se faire entendre. Les assaillants semblaient fatigués. D’ailleurs ils n’avaient pu découvrir la femme détestée et la déception avait calmé leur fureur destructrice. Mais la cause principale du silence relatif qui permit à Robledo de reprendre quelque influence fut l’arrivée d’un vieil ouvrier espagnol qui avait cessé de travailler aux canaux pour s’employer à porter l’eau du fleuve jusqu’aux maisons du village à l’aide d’une charrette attelée d’une rosse lamentable.

L’homme obtint l’attention de tous plus vite que l’ingénieur. Les assaillants descendirent peu à peu dans la rue pour écouter de plus près.

--Que faites-vous là, criait-il. Elle est partie... Je l’ai vue dans une voiture avec Monsieur Moreno, l’homme du Gouvernement. Ils s’en vont à la station prendre le train de Buenos-Ayres.

Immédiatement des cavaliers de bonne volonté s’offrirent à l’arrêter dans sa fuite. Elle avait pris une grande avance, mais peut-être en crevant leurs chevaux pourraient-ils la rattraper à Fort Sarmiento.

D’autres doutaient du succès de cette poursuite. Le train passerait dans une heure à peine. Il n’avait jamais de retard car il partait de la station précédente, celle du Neuquen.

Les femmes, qui étaient toujours les plus acharnées, conseillaient aux cavaliers de tenter de toute façon l’aventure; ils ramèneraient la «grande dame» en la traînant par les cheveux. Des hommes pleins de sens et d’imagination proposaient dans la même intention pieuse de se placer simplement le long de la voie et de faire au passage du train une décharge nourrie sur la voiture où avait pris place la grande p.... Et ils s’étonnaient quand Robledo essayait de leur faire comprendre qu’il pouvait se trouver d’autres voyageurs dans le même wagon et que d’ailleurs il était impossible, parmi toutes les voitures qui formaient le train, de reconnaître la sienne.

Quand tous furent enroués à force de crier et convaincus qu’ils n’arriveraient pas à rattraper la «grande dame», ils se turent et l’ingénieur put se faire entendre.

--Laissez-la partir. C’est _Gualicho_ qui nous quitte après avoir jeté le désordre partout... Tout ce qu’il faut souhaiter c’est que ce démon ne revienne plus. Que n’est-il parti plus tôt!

Quand la nuit fut enfin venue la foule s’apaisa. C’était l’heure du dîner et les plus exaltés préférèrent poursuivre leur conversation à la table de famille et au magasin du _Gallego_.

Rojas demeurait sombre et semblait avoir oublié tous les événements de la journée pour ne plus penser qu’à la fuite d’Hélène.

--Croyez bien que je le regrette, don Manuel. J’aurais bien voulu lui retrousser les jupes, puis avec mon _rebenque_...

D’une main il faisait le geste de soulever les jupes d’Hélène et il expliquait la vengeance qu’il lui eût plu d’exercer.