Part 20
D’un coup de pied, _Piola_ écarta les poutres disjointes qui fermaient l’entrée du _rancho_. La présence de l’homme de la Cordillère mit fin à la lutte entre Celinda et _Manos Duras_. La jeune fille, les mains attachées, se défendait des assauts lubriques de son ravisseur. Elle l’avait égratigné, elle l’avait mordu tout en le repoussant à coups de pieds. Le _gaucho_ portait au visage et aux mains des écorchures d’où le sang coulait, mais son excitation était telle qu’il ne paraissait pas s’en rendre compte.
En voyant son camarade il fit un effort pour retrouver son calme et dit avec une gaieté féroce:
--Je te l’avais bien dit, frère. On commence par plaisanter puis on prend goût au jeu. On ne peut pas rester calme à côté d’une belle fille.
Mais il se tut en s’apercevant que _Piola_ le regardait avec reproche.
--Tu t’amuses ici comme un gamin, tandis que dehors il se passe des choses.
Du geste il l’invita à sortir, puis quand il eut passé la porte il ajouta en baissant le ton:
--Le vieux de l’_estancia_ est là avec un de ces _gringos_ qui travaillent aux chantiers du fleuve. Que faisons-nous?
_Manos Duras_, malgré tout son cynisme, fut étonné d’apprendre que don Carlos était là, derrière le mur de briques. Comment avait-il pu arriver si tôt... Qui avait pu lui révéler que sa fille se trouvait dans ce _rancho_ lointain?... Mais sa férocité naturelle et le souvenir de l’outrage que lui avait fait Rojas lui inspirèrent une solution.
--Le mieux, c’est de le tuer.
--Et le _gringo_ aussi? demanda ironiquement _Piola_. Tu as vite fait de trouver un remède à tout.
L’homme de la Cordillère était inquiet; son instinct semblait lui révéler la proximité d’un danger. Il était maintenant persuadé que ces deux hommes n’étaient pas venus seuls. D’autres allaient sans doute arriver pour leur prêter main forte. Ce que _Manos Duras_ avait de mieux à faire, si vraiment il tenait à pousser à fond cette mauvaise affaire que représentait le rapt de Celinda, c’était de monter à cheval sans perdre de temps et d’emporter la belle jusqu’à un certain endroit, au bord du Rio Limay, où ils avaient décidé de se retrouver le lendemain. Il ferait bien de renoncer à retourner au village ce soir-là. Il importait maintenant que l’ordre de marche fût changé. Pendant qu’il s’éloignerait en emportant la petite, ils resteraient là avec les chevaux. _Piola_ se chargerait de convaincre le vieux de l’inanité de ses soupçons. Et si d’autres gens du village arrivaient, ils seraient obligés de convenir, puisqu’ils les trouveraient sans la moindre femme avec eux et sans _Manos Duras_, qu’ils étaient de pacifiques voyageurs arrêtés en cet endroit.
Le _gaucho_ l’écouta avec impatience. Il avait pris goût à l’aventure et il n’admettait aucune modification. Il voulait garder Celinda, mais il ne voulait pas renoncer à rentrer au village à la nuit tombante pour aller se faire acquitter sa mystérieuse dette.
--Tu pourrais aussi faire autre chose, continua _Piola_. Le père offre de payer si nous lui rendons sa fille, et...
Mais il ne put continuer. Tout près d’eux, derrière l’angle du bâtiment de briques, retentit un coup de feu, suivi d’un cri. L’ami de _Manos Duras_ lança un juron.
--Voilà le bal qui commence, dit-il en armant sa carabine et en courant vers l’endroit d’où venait la détonation.
Rojas venait de décharger son revolver sur l’homme qui lui barrait la route. Ce dernier avait surtout surveillé Watson qui était le plus jeune et lui inspirait plus de méfiance; il avait tourné son fusil vers lui et don Carlos avait profité de cette négligence pour tirer doucement son revolver, viser la poitrine du _gaucho_, et faire feu.
Dès que l’ennemi fut à terre, Watson se pencha sur lui pour s’emparer de son arme.
Quand _Piola_ arriva au coin du _rancho_, Rojas avait déjà le pied à l’étrier; par un sentiment atavique de centaure champêtre, il se croyait plus fort et plus sûr à cheval qu’à pied. Watson, qui luttait avec le blessé, venait de lui arracher son _rifle_ et se préparait à se redresser; mais il vit le bandit andin le viser, car il était le plus près de lui; instinctivement il se courba au moment même où le coup partait. Grâce à ce mouvement, le projectile, au lieu de lui traverser la poitrine, lui entama seulement l’épaule gauche, ne lui faisant qu’une blessure superficielle. La douleur l’obligea à lâcher la carabine et il demeura accroupi, tenant son épaule dans sa main.
Son agresseur fit quelques pas vers lui pour assurer son coup au moment même ou _Manos Duras_, attiré par le bruit de la lutte, avançait la tête à l’angle du bâtiment. Il vit don Carlos, déjà à cheval, braquer son revolver sur _Piola._ Il prit lui aussi le sien dans sa ceinture pour tirer sur l’_estanciero_, mais il n’en eut pas le temps. Entre eux deux s’interposait l’autre cavalier andin qui était jusque-là resté en observation.
--Voilà du monde!... beaucoup de monde!...
Les chiens arrivèrent derrière lui; ils bondissaient en avant puis reculaient en aboyant vers les ennemis invisibles.
A partir de ce moment, les événements semblèrent se précipiter et se superposer avec une incroyable rapidité.
_Manos Duras_ fut le premier à agir, il courut à son cheval qui continuait à brouter l’herbe sans s’effrayer des coups de feu qu’il s’était dès longtemps accoutumé à entendre. Puis il disparut derrière le _rancho_.
_Piola_ parut oublier Watson pour penser à sa propre sécurité. C’était aussi un homme de cheval qui se sentait plus sûr de lui et plus fort en selle qu’à pied. Il monta à cheval, tenant toujours sa carabine à la main droite, et rejoignit son camarade. Tous deux allèrent se placer à côté du peloton de chevaux et se disposèrent à défendre jusqu’à la mort le chargement de sacs et de ballots qui représentait la fortune de la communauté.
Rojas sembla oublier leur existence et s’approcha de Watson pour lui demander avec une ingénuité émue:
--Qu’avez-vous, _gringuito_?... Ils vous ont tué?
La blouse du jeune homme était marquée à l’épaule d’une tache noire qui allait s’élargissant; mais il se releva et répondit avec un pâle sourire:
--Ce n’est rien: une égratignure seulement.
Don Carlos ne put s’occuper de lui plus longtemps. Il voulait savoir ce qui se passait de l’autre côté du _rancho_ et, poussant son cheval, il dépassa l’angle du bâtiment.
Il ne trouva personne; la porte rustique, complètement ouverte, laissait voir l’intérieur vide. Mais détournant son regard des ruines, il vit s’éloigner au galop un cavalier qui portait sur le devant de sa selle une espèce de long rouleau qu’il soutenait d’un bras et qui s’agitait violemment comme un être vivant.
Son instinct plutôt que ses sens avertit l’_estanciero_.
--Ah! voleur de _gaucho_!
Le paquet qu’il avait d’abord pris pour un rouleau de vêtements contenait une vie et refusait de se laisser emmener.
Ses oreilles perçurent une voix de femme; était-ce une erreur de ses sens troublés par l’émotion? Cependant, il eut au même instant la certitude que Celinda l’avait reconnu et l’appelait en une plainte désespérée.
--Papa! papa!...
XVII
Quand Hélène s’éveilla, tard dans la matinée, elle s’aperçut avec surprise que la métisse ne répondait pas à ses appels répétés.
Elle vit arriver enfin une de ces fillettes qu’on appelait _chinitas_[28] et qui travaillaient dans la maison sous les ordres de Sébastienne; la jeune fille lui déclara que la respectable métisse était sortie à la première heure et n’était pas rentrée.
--On dit qu’il y a eu du grabuge à l’_estancia_ de don Carlos Rojas. Le commissaire est parti avec beaucoup d’hommes.
D’après la fillette on avait vu Sébastienne aux environs du village, à cheval, et accompagnée du domestique de M. Robledo.
--Elle a dû aller voir s’il n’est rien arrivé à sa petite patronne d’autrefois. Chacun raconte son histoire... Mais ce qui est sûr c’est qu’on a tué quelqu’un à l’_estancia_.
La servante cessa de parler en voyant que sa patronne ne paraissait pas curieuse d’en savoir davantage. Elle s’était contentée de pousser une exclamation de surprise aux premiers mots de ce rapport. Puis elle avait gardé le silence comme si le récit ne l’intéressait pas.
Après avoir déjeuné, elle demeura toute la matinée dans le salon de sa maison. Elle pensait aux longues heures qui allaient s’écouler avant que la nuit vînt et elle s’impatientait. Elle était décidée à faire appeler Robledo; mais, d’après la petite servante, Robledo était parti avec le commissaire pour l’_estancia_ de Rojas et il ne devait revenir que le soir.
Elle ne vivrait pas plus longtemps dans ce village. Son mari pouvait bien rester et travailler à la construction des canaux. Pour elle, elle pensait demander à Robledo les moyens de regagner Paris, ou tout au moins l’argent nécessaire pour se rendre à Buenos-Ayres. Une fois dans la grande ville elle saurait bien se défendre. Au temps de sa jeunesse elle s’était trouvée dans des situations aussi graves sinon pires et elle savait par expérience qu’une femme énergique peut se tirer d’un mauvais pas plus facilement qu’un homme.
Songeant à ce qu’elle allait dire à l’Espagnol, elle appelait la nuit, mais en même temps elle s’effrayait de la fuite rapide des heures, car le moment approchait où un homme était en droit de se présenter à sa fenêtre pour exiger d’elle l’accomplissement d’une promesse faite la nuit précédente.
Elle avait besoin d’un effort de pensée pour se convaincre qu’elle n’avait pas rêvé cette entrevue avec _Manos Duras_.
«Quelle sottise! pensa-t-elle. Ai-je pu vraiment agir ainsi?»
Bien souvent dans sa vie elle s’était pareillement étonnée de ses propres actes; il semblait qu’il y eût en elle deux personnalités ennemies dont l’une avait horreur de l’autre.
«Et peut-être cet homme viendra-t-il dès ce soir!» pensait-elle.
Pour se tranquilliser elle se dit que le _gaucho_ avait peut-être oublié ses promesses. Mais il lui revint immédiatement que sa petite servante lui avait vaguement parlé des événements terribles survenus à l’_estancia_ de Rojas.
Cependant comme elle avait tendance à croire que les événements devaient toujours s’ajuster à sa convenance, elle retrouva sa confiance et son optimisme.
«Il ne viendra pas, se dit-elle. Quelle extravagance! Cet homme-là pouvait-il prendre au sérieux une promesse aussi absurde?...»
Après les bruits qui avaient circulé dans le village, il n’oserait pas revenir. D’ailleurs si ce sauvage était redoutable en rase campagne, elle saurait s’en défendre ici en tenant étroitement closes les fenêtres et les portes de la maison.
Elle cessa donc de penser au _gaucho_, mais le souvenir de la dernière nuit ne sortit pas de sa mémoire. Quelque chose s’était passé au lever du jour, au moment où la lumière avait commencé d’apparaître aux fentes de sa fenêtre; elle s’en était rendu compte confusément, comme on perçoit les événements extérieurs quand les yeux hésitent à s’ouvrir et quand la pensée oscille encore entre le sommeil et la veille.
Complètement éveillée maintenant elle médita sur ce qu’elle avait entr’aperçu plusieurs heures auparavant, et elle se convainquit qu’un homme s’était arrêté devant sa fenêtre au lever du jour. Elle se souvint qu’un bruit de pas étouffés avait couru sur la galerie extérieure, et que la cloison de bois avait légèrement craqué sous le poids du corps appuyé contre elle. Elle aurait même juré qu’elle avait entendu comme un soupir douloureux ou un râle de désespoir. Et son instinct lui disait que cet être mystérieux qui avait vécu quelques instants auprès d’elle, derrière la cloison de planches, n’était autre que son mari.
Par deux fois elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit pour l’examiner à l’intérieur et à l’extérieur avec l’espoir de trouver une lettre ou un indice quelconque du passage de l’invisible visiteur que l’aube avait amené et que le soleil levant avait chassé.
«C’est Frédéric, répéta-t-elle: ce ne peut-être que lui... Robledo doit savoir où il se trouve. Comme je voudrais qu’il revînt au village pour lui parler.»
Un peu après midi, tandis qu’elle fumait sa vingtième cigarette, on frappa à la porte. Un moment de silence s’écoula, puis les coups se firent entendre à nouveau. Hélène comprit que, profitant de l’absence de Sébastienne, les deux _chinitas_ avaient quitté la maison pour aller vagabonder dans le village, en quête de nouvelles.
Elle se décida à aller ouvrir elle-même, et fut toute surprise en reconnaissant le visiteur: c’était Moreno. La présence de l’employé n’avait en elle-même rien d’extraordinaire, et cependant Hélène ne put retenir un geste d’étonnement, car depuis bien longtemps elle ne pensait plus à lui. Pendant ces dernières heures, c’était l’image d’autres hommes qui avait accaparé sa pensée.
Rougissant de son oubli, elle l’invita avec une amabilité exagérée à pénétrer dans la maison. Un heureux hasard lui envoyait cet imbécile pour la distraire pendant cette interminable soirée qui sans cette visite eût coulé monotone et solitaire.
En entrant dans la grande salle, Moreno caressa les meubles d’un regard tendre et protecteur, comme des meubles à lui. Puis il prit place, avec une aisance dont il n’avait jamais fait preuve lors de ses précédentes visites, dans le fauteuil qu’elle lui offrit.
--Je pars pour Buenos-Ayres par le train de ce soir, madame la marquise, dit-il avec la vanité d’un homme conscient de ses propres mérites. Il faut que j’aille informer le Gouvernement de ce qui s’est passé ici et m’entretenir avec le ministre des Travaux Publics sur les mesures à prendre pour continuer les travaux.
Hélène approuva de la tête ces paroles tandis que ses yeux semblaient sourire avec malice. Ce brave père de famille s’exagérait un peu son importance.
--Mais, avant de partir, j’ai cru devoir venir vous trouver pour traiter d’une question qui a certains rapports avec mes entreprises futures.
Il continua de parler et bientôt l’étincelle de joyeuse ironie qui dansait dans les pupilles de la Torrebianca s’éteignit. Ses yeux n’exprimèrent plus qu’un intérêt passionné et sans cesse grandissant.
Moreno lui exposait comment Pirovani lui avait confié toute sa fortune et l’avait nommé tuteur de sa fille unique qui vivait en Italie.
--L’infortuné, continua-t-il, à ce que j’ai pu voir en examinant rapidement ses papiers, était plus riche que je ne pensais. Cette suprême mission que mon malheureux ami m’a confiée va me donner beaucoup d’ouvrage et m’obliger peut-être à quitter mon emploi; qui sait même si je pourrai revenir ici!... Je crains que nous ne nous revoyons pas avant bien longtemps.
Malgré l’air satisfait et assuré qu’il affectait depuis la veille l’employé s’attristait en pensant à l’éventualité de cette longue absence.
--Comme cette maison, reprit-il, appartenait au pauvre Pirovani qui m’a confié la gestion de ses biens, je viens vous dire madame la marquise, en vertu de mes pouvoirs, que vous pouvez y demeurer sans payer un centime, aussi longtemps que vous le jugerez utile. Considérez-la comme vôtre. Que ne ferais-je pas pour vous!
Elle fixait sur lui un regard curieux. Elle avait peine à cacher l’étonnement que cette révélation lui avait causée. Moreno, dépositaire de l’héritage de l’entrepreneur; Moreno, pliant sous le poids de l’énorme fortune qui tombait entre ses mains et retournant vers les villes populeuses pour y refaire sa vie!
Des pensées nouvelles se firent jour peu à peu à travers sa surprise, semblables à des îlots informes et bouillonnants encore, en plein travail de formation. Son être se dédoublait et, auprès de la femme frivole, éprise de luxe et de vanité, surgissait celle dont l’énergie redoutable dans les moments difficiles était capable de résolutions extrêmes, et qui ne craignait pas de faire souffrir. Et cette femme en s’éveillant donnait à sa compagne cet impérieux conseil: «Ne le laisse pas partir, c’est le destin qui te l’envoie.»
Moreno, qui contemplait «madame la marquise» avec des yeux plus hardis depuis qu’il se voyait riche et puissant, vit soudain comme l’ombre d’un nuage invisible sur ses traits; sa bouche se contracta douloureusement, et elle enfouit son visage dans ses mains pour cacher ses larmes.
L’employé se leva de son fauteuil pour la consoler. Il avait compris sa douleur; ne portait-elle pas le deuil de la mère de son mari? Et puis, la triste fin de Pirovani, la fuite de Canterac, tant d’événements accumulés en si peu de temps!
--Tout ce qui arrive est bien triste, madame la marquise, mais il ne faut pas que cela vous fasse pleurer.
Et il se hasarda à lui prendre les mains et à les serrer doucement avant de les écarter de ses yeux mouillés de larmes.
--Ce n’est pas ce que vous croyez qui me fait pleurer, soupira-t-elle; je pleure sur moi-même, sur mon malheur que rien ne peut réparer. Je suis seule au monde. Mon mari n’est pas rentré depuis deux jours... et ne rentrera plus peut-être. Quelles calomnies a-t-on pu lui rapporter! Il me restait mes amis, mes fidèles amis, l’un est mort, l’autre est en fuite. Je n’avais plus que vous... et vous partez pour toujours!
L’employé, tout ému, balbutia:
--Mon admiration vous restera toujours, madame la marquise... Je pars, mais en réalité, je ne pars pas... A Buenos-Ayres, je serai à votre disposition.
Il cessa de parler car l’émotion commençait à lui troubler les idées. Hélène avait séché ses larmes et le regardait avec intérêt.
--Personne n’a jamais pu me comprendre, dit-elle. Les hommes sont ainsi faits: ils se précipitent tous ensemble vers la femme qui leur plaît, l’assomment de leurs assiduités et se disputent la première place de telle façon que la malheureuse toute désorientée ne sait pas bien connaître celui qu’elle préfère. Maintenant que vous partez et que je vous perds pour toujours, je me rends compte que les deux amis qui nous ont quittés, se mettaient en avant avec tant d’autorité qu’ils avaient réussi à me cacher l’homme qui aurait dû m’intéresser le plus.
A ces mots, Moreno fut si bouleversé qu’il prit la main d’Hélène dans les siennes.
--Oh! marquise, que dites-vous!
Elle se laissa caresser la main et pressa même une des siennes entre ses doigts, puis elle ajouta avec l’accent de la vérité, comme pour lui confier ses pensées les plus intimes:
--Je vous ai toujours apprécié pour votre modestie, cette modestie qui cache de grandes qualités que vous ne soupçonnez pas vous-même. J’aime les hommes dont le cœur est plein de bonté et libre d’orgueil. Souvent, dans ma solitude, je pensais aux grandes choses qu’aurait pu réaliser en Europe un homme tel que vous, guidé dans son œuvre par une femme inspiratrice de nobles ambitions.
Moreno garda le silence. Il la regardait avec un certain étonnement et semblait l’admirer davantage après les mots qu’il venait d’entendre. Cette femme avait les mêmes pensées qu’il avait eues bien souvent lui-même sans oser y croire tout à fait.
Hélène ajouta, accablée:
--Mais il est trop tard; laissons cela! Vous avez une famille, je n’ai plus d’illusion ni d’espoir. Je suis seule et pauvre, et je ne sais comment s’achèvera ma vie.
L’employé demeurait pensif, les sourcils froncés, et semblait tourmenté d’une vision pénible. Il revoyait dans une petite maison près de Buenos-Ayres, aux pièces modestes et propres, une femme et des enfants. Mais cette image ne tarda pas à s’effacer et Moreno reprit l’air assuré et autoritaire qu’il avait montré dans les premiers moments de sa visite.
--Moi aussi, dit-il, je réfléchis plus souvent qu’autrefois. Cette nuit je n’ai pas pu dormir: je me suis levé trop tard pour aller voir ce qui s’est passé à l’_estancia_ de Rojas... Et hier, justement, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux peut-être que je parte pour l’Europe. Je veillerais sur la fille de Pirovani et je gérerais ses biens plus commodément qu’à Buenos-Ayres. Qui sait? peut-être augmenterais-je considérablement cette fortune en me lançant dans les affaires! Je ne suis pas sûr de posséder les qualités que vous m’attribuez, madame la marquise; mais j’ai l’habitude des chiffres, j’ai de l’ordre et je suis peut-être capable de réussir dans les affaires tout comme un autre. Pourquoi pas?
Il y eut un long silence et l’employé, troublé d’avance par ce qu’il allait dire, osa enfin balbutier timidement.
--Peut-être pourriez-vous venir avec moi en Europe... pour me donner des conseils. Vous me croyez très intelligent, mais là-bas je ne serai qu’un ignorant.
Hélène eut un mouvement de surprise et repoussa avec hauteur cette proposition.
--C’est impossible! Quelle folie!... De quel fardeau allez-vous vous charger, mon ami!... Vous oubliez d’ailleurs que je suis mariée, que je suis du monde et que les gens en nous voyant ensemble feraient les suppositions les plus outrageantes.
Mais tout en protestant, elle prit dans les siennes les mains de Moreno, approcha du sien son visage, l’enveloppa du parfum qui émanait de sa chair tentatrice, et dit enfin avec enthousiasme:
--Que votre cœur est grand!... Comment vous prouver ma reconnaissance pour votre intention généreuse?
Moreno se remit à parler d’un ton suppliant. Que leur importait les propos des gens?... En Europe, personne ne les connaissait. Ils vivraient à Paris, dans la cité merveilleuse qu’il avait si souvent admirée à travers les romans et qu’il n’aurait jamais pu voir si Pirovani n’était pas mort. C’est lui que devrait remercier la marquise, si elle daignait être sa compagne et son inspiratrice.
--Et votre famille? demanda la Torrebianca d’un ton grave que ses regards démentaient.
Il répondit avec l’optimisme cynique de l’homme qui sait le pouvoir de l’argent et qui compte, grâce à lui, résoudre toutes les difficultés.
--Ma famille restera à Buenos-Ayres où elle sera mieux installée que jamais. Avec beaucoup d’argent on arrange tout et chacun est heureux... J’aurai beaucoup d’argent, car il est bien juste que je me récompense moi-même des peines que m’imposera mon rôle de tuteur. Et j’en gagnerai aussi dans les affaires.
Elle résistait encore, mais toujours plus faiblement, et Moreno jugea bon de l’émouvoir en lui décrivant les délices de ce Paris qu’il n’avait jamais vu et dont l’autre était déjà lassée.
--C’est une folie, interrompit Hélène; je n’ai pas le courage d’aller au-devant d’un pareil scandale. Que dira-t-on si nous fuyons ensemble?
Puis elle ajouta avec une expression de pudeur craintive:
--Je ne suis pas telle que vous croyez. Les hommes acceptent avec une étonnante facilité tout ce qu’on leur raconte des femmes, et qui sait ce qu’on a pu vous dire de moi!... J’avoue que mon mariage n’a pas été heureux; mon mari est bon, mais il n’a jamais su me comprendre. Mais, de là à provoquer un scandale en fuyant avec un autre homme!
L’employé eut recours à toutes les phrases qu’il avait emmagasinées dans sa mémoire au cours de ses lectures. Qu’était-ce que le mariage et que l’opinion du monde! Elle avait le droit de connaître le véritable amour, si elle le trouvait sur sa route. Elle avait aussi le droit de «vivre sa vie» aux côtés d’un homme qui saurait l’embellir pour elle autant qu’elle le méritait.
Il continuait à réciter des fragments de ses lectures romanesques et la marquise, qui devait connaître aussi bien que lui la valeur de tels arguments, finit pourtant par se laisser attendrir et troubler par cette amoureuse éloquence.
La Torrebianca jugeait maintenant qu’elle avait suffisamment prolongé son simulacre de résistance et croyait le moment venu de céder pour permettre à Moreno de passer à des questions d’un intérêt immédiat.
Elle feignit de n’avoir plus entière conscience de ses actes; passant ses mains sur les épaules de Moreno elle parla tout près de son visage d’une voix faible comme un souffle, et les yeux au ciel, elle semblait se perdre dans ses souvenirs.
--Oh! Paris! Vous ne le connaissez que par les livres, mais vous ne savez pas vraiment ce qu’est cette vie. Une existence bien douce nous attend là-bas.
L’employé considéra ces mots comme une acceptation et se crut en droit de la prendre dans ses bras.
--Vous acceptez n’est-ce pas? Oh! merci... merci!