La tentatrice

Part 19

Chapter 193,792 wordsPublic domain

Il lut dans les yeux d’antilope de _Cachafaz_ que le petit n’avait pas tout dit et qu’il voulait bien parler, mais à lui tout seul. L’enfant souriait avec mépris en entendant les autres donner des renseignements contradictoires sur l’extérieur des assaillants. Tous croyaient les connaître et tous les avaient vus sous un aspect différent. Watson l’entraîna à l’écart et _Cachafaz_, dressé sur la pointe des pieds, lui dit à voix basse:

--C’est _Manos Duras_ qui a enlevé la petite patronne. Je sais où il la tient.

Pressé de questions par Richard, il s’expliqua. _Manos Duras_ ne figurait pas parmi les trois hommes qui avaient emmené Celinda. Mais le petit, sorti de sa cachette, s’était glissé dans un enclos voisin et avait grimpé au sommet d’une pyramide de luzerne séchée que l’on conservait pour nourrir les vaches pendant l’hiver. La cime était un poste d’observation d’où le regard embrassait une énorme étendue de terrain. Invisible dans son beffroi, il avait vu les trois cavaliers en rejoindre au loin un quatrième qui semblait les attendre et qui était sans aucun doute _Manos Duras_. Puis les quatre hommes avaient pris au galop la même direction; l’un d’eux portait la prisonnière devant lui sur sa selle.

Il avait vu aussi du haut de la montagne de luzerne Watson arriver, mais il était si méfiant qu’il n’avait pas voulu descendre avant de s’être assuré de son identité.

Ce récit troubla si profondément Richard qu’il resta quelque temps sans pouvoir coordonner ses idées. Il pensa avant tout qu’il était urgent de partir à la recherche de Celinda pour la délivrer et ne voulut pas considérer l’énorme disproportion de forces qui existait entre lui et les bandits. Il avait pour l’aider le petit _Cachafaz_ qui connaissait l’endroit où il cachait la jeune fille. C’était là le point important. A lui maintenant de l’arracher à ses ravisseurs. Et, avec l’absurde témérité des amoureux qui refusent d’apprécier les obstacles à leur valeur, il monta à cheval et fit signe au petit de l’accompagner.

_Cachafaz_ se jucha d’un bond sur la croupe et se cramponna aux vêtements de Watson qui piqua des deux et mit son cheval au galop. Richard croyait avoir deviné la pensée de l’enfant et dès qu’il eut dépassé la clôture de fils de fer barbelés de l’_estancia_ il prit la direction du _rancho_ de _Manos Duras_, que souvent il avait aperçu de loin.

--Vous vous trompez de chemin, patron, dit _Cachafaz_.

Et, montrant le point le plus élevé qui bordait le fleuve du côté de la pampa, il ajouta:

--Allons par là, au _rancho_ de la _India muerta_.

Ce _rancho_ en ruines, dit de la _India muerta_, était bien connu dans la région et cependant peu de gens s’y étaient rendus car il servait uniquement de refuge aux vagabonds soucieux de continuer leur voyage sans être vus des gens du pays.

--Nous les trouverons là-bas, répéta le petit métis, s’ils n’ont pas filé plus loin.

Quand Robledo rentra chez lui, fatigué d’avoir inutilement cherché son ami, il fut aussi désagréablement surpris que l’avait été Watson à peu près à la même heure en arrivant à l’_estancia_ de Rojas.

Il trouva assise sur le seuil Sébastienne qui semblait l’attendre, à en juger du moins par l’air satisfait qu’elle prit pour le recevoir. De son côté, il fut tout heureux de la retrouver car il s’imagina que Frédéric la lui envoyait pour lui expliquer sa fuite. Peut-être cet homme faible était-il revenu aux côtés de sa femme convaincu une fois de plus par ses arguments mensongers.

--C’est votre patron qui vous envoie?... M’apportez-vous une lettre de lui?

Sébastienne écouta ses questions avec une surprise qui élargissait ses yeux bridés.

--Quel patron? Le marquis?... Je n’ai pas de nouvelles de lui. Je le croyais ici. Je viens pour autre chose.

Avec des soupirs de lassitude elle avait remis son corps massif dans la position verticale; baissant le ton elle dit:

--Je n’ai pu dormir de toute la nuit et je suis venue vous voir, don Manuel, pour vous demander de répondre à une petite question.

L’ingénieur se résigna à cette consultation avec une patience non exempte d’ironie; mais dès que la métisse eut commencé son visage se transforma et il écouta chacune de ses paroles avec une attention concentrée.

Quand elle eut fini de raconter ce qu’elle avait vu et entendu la nuit précédente, elle ajouta:

--Pourquoi la belle madame et _Manos Duras_ ont-ils parlé de ma petite patronne d’autrefois? Qu’est-ce que ma colombe innocente peut avoir de commun avec eux?... Comme je ne suis qu’une bête et que je n’arrive pas à comprendre grand’chose, je me suis dit: «Je vais aller trouver don Robledo, l’ingénieur, lui qui sait tout. Il me dira bien...»

Mais Robledo ne l’écoutait plus. Il paraissait absorbé et brusquement il eut un geste de stupeur et d’inquiétude, comme s’il se fût subitement trouvé en face d’une redoutable réalité. Il tourna le dos à Sébastienne et courut rapidement vers l’endroit d’où il était venu.

La métisse fut étonnée de voir l’ingénieur partir si vite et précipiter sa course comme si ce qu’elle venait de lui dire lui eût fait craindre d’arriver trop tard. De loin, Robledo se mit à gesticuler et à pousser des cris pour attirer l’attention de don Carlos et du commissaire qui continuaient à causer à la même place. Tous les deux se regardèrent stupéfaits en l’entendant crier d’une voix haletante:

--A cheval! L’histoire du messager et de la vache n’est qu’une ruse de _Manos Duras_ pour vous éloigner de l’_estancia_. J’ai peur qu’un malheur ne menace Celinda; il faut partir sans tarder. Pourvu que nous n’arrivions pas trop tard!

Quand le premier moment de stupeur fut passé, les paroles de l’ingénieur semèrent l’alarme.

Don Roque courut à sa maison pour prendre ses armes et monter à cheval. Ses quatre hommes, prévenus par lui, firent l’impossible pour le suivre; mais trois d’entre eux seulement purent trouver un cheval prêt et des armes à feu, prêtées par des voisins, pour remplacer les sabres inutiles qu’ils venaient d’abandonner.

Cependant, Robledo, rentré chez lui, pressait son domestique espagnol de seller un cheval tandis que lui-même bouclait le ceinturon garni de cartouches qui soutenait son revolver. Il fit avertir les contremaîtres de ses chantiers qui habitaient non loin de là et qui possédaient des armes et demanda en outre au patron du bar le magnifique _rifle_ américain qu’il dissimulait sous son comptoir.

Robledo craignait aussi à ce moment qu’on laissât don Carlos Rojas s’échapper. Il l’avait obligé à venir jusque chez lui et lui avait recommandé d’être prudent.

--Ce n’est pas parce que vous arriverez là-bas une demi-heure plus tôt que vous empêcherez ce qui a pu arriver; par contre, si vous partez seul, vous risquez de vous trouver à la merci de ces bandits. Un peu de patience. Nous partirons tous ensemble.

L’estanciero écoutait ces conseils avec des grognements impatients; il tremblait tout à la fois de colère et d’anxiété. Robledo s’éloigna un instant de la porte de sa maison pour marcher à la rencontre de quelques hommes qu’il avait mandés et leur expliqua ce qu’il attendait d’eux. Le cabaretier parut à son tour portant le _rifle_ américain qu’il remit à son compatriote aussi solennellement que s’il lui eut confié toute sa famille.

Don Carlos profita de l’éloignement momentané de Robledo pour sauter sur son cheval et partir au grand galop sans s’inquiéter des cris qui l’accompagnaient dans sa fuite.

Après cet acte de l’impatient Rojas, l’expédition s’organisa; l’ingénieur et le commissaire se trouvèrent à la tête d’une douzaine d’hommes, tous à cheval et armés de carabines.

La nouvelle s’était répandue dans le village et des groupes de femmes et d’enfants accouraient pour assister au départ de la troupe de cavaliers. Quand le peloton passa devant l’ancienne maison de Pirovani, Robledo en regarda les fenêtres avec quelque inquiétude.

«Qui sait, se dit-il, si nous ne contemplerons pas là-bas un nouveau malheur causé par cette femme!»

A la même heure, Watson abandonnait son cheval et, suivi de _Cachafaz_, commençait à ramper au milieu des âpres buissons. Le petit métis l’avait conduit jusqu’à une colline sablonneuse, sur le rebord du plateau, d’où l’on avait une vue presque verticale sur le _rancho_ de la _India muerta_.

Il connaissait l’endroit de réputation. Vingt années auparavant la maison avait des habitants qui faisaient paître leurs moutons dans les champs voisins. Mais les ouragans capricieux avaient brusquement recouvert le sol d’une épaisse couche de sable. De plus, le puits du _rancho_, qui fournissait autrefois une eau relativement douce, ne contenait plus qu’un liquide salé. Les hommes avaient fui, les constructions de briques crues étaient rapidement tombées en ruines; seuls les vagabonds recherchaient l’abri de leurs toits crevés.

Watson s’étonna de pouvoir avancer en rampant au milieu des arbustes de la colline de sable sans que l’aboiement d’un chien vînt déceler sa présence. Cela lui fit craindre que _Cachafaz_ ne se fût trompé dans ses déductions et que la masure ne fût vide. Mais le petit métis, qui ouvrait la marche, s’arrêta entre deux touffes de buissons et, tournant vers lui son visage, lui fit signe d’approcher.

Il passa lui-même la tête entre les tiges et il put voir, à vingt mètres au-dessous de lui, une esplanade de sable au centre de laquelle s’élevaient les ruines du _rancho_. Deux chevaux erraient à pas lents, en quête de l’herbe maigre qu’ils mâchonnaient, et un homme était assis par terre, un fusil en travers des genoux.

_Cachafaz_ lui souffla à l’oreille:

--C’est un de ceux qui ont enlevé la petite patronne.

Watson eut beau tendre le cou pour regarder, il ne put voir aucune autre personne. Abandonnant son observatoire, il recula en rampant et, revenu au pied de la colline, il tira de sa poche un crayon et une lettre oubliée dont il déchira un feuillet. _Cachafaz_ le regardait écrire de ses yeux de petit animal rusé, comme s’il devinait ce qu’on attendait de lui. Richard lui remit le papier puis lui montra l’endroit où il avait laissé son cheval.

--Cours au village et remets cette lettre à M. Robledo, l’ingénieur, ou au commissaire... au premier des deux que tu rencontreras.

Il voulut ajouter d’autres explications, mais le lutin à peau cuivrée n’était plus là pour les entendre. Il s’était lancé sur la pente et un instant après il sautait sur le cheval et disparaissait au galop. Richard recommença l’ascension du coteau sablonneux pour aller observer ce qui se passait dans le _rancho_. Il aperçut cette fois deux hommes: celui qu’il avait déjà vu et qui était toujours assis par terre, sa carabine en travers des genoux, et devant lui, debout, armé des seules armes qu’il portait à sa ceinture, un _gaucho_ qu’il reconnut immédiatement: c’était _Manos Duras_. Tous deux causaient, mais il ne put entendre leurs paroles à cause de la grande distance qui le séparait d’eux. Son observation était donc inutile pour le moment. Il ne put songer non plus à les attaquer même en profitant de la surprise, car il ne voyait que deux de ses ennemis; les autres étaient certainement à l’intérieur des ruines, en train de dormir peut-être.

«Où peuvent-ils garder Celinda?» pensa le jeune homme.

Toujours se traînant au milieu des buissons il commença de suivre le contour de la colline sablonneuse pour tâcher d’examiner les ruines du côté opposé. Les deux bandits continuèrent à parler sans se douter qu’au haut de la pente voisine un homme rampait pour les espionner.

Le compagnon de _Manos Duras_, celui qu’on appelait _Piola_, se mit à lui parler sur un ton de reproche.

--Tu sais très bien que je n’aime pas les affaires où les filles sont mêlées. Il est rare qu’elles finissent bien, et, de plus, elles font un fracas de tous les diables. Il aurait mieux valu aller rafler du bétail au Limay pour le vendre ensuite dans la Cordillère. Il aurait mieux valu aussi emmener les vaches du vieux Rojas et en faire du bon argent que de nous amuser comme des gamins à lui enlever sa génisse.

_Manos Duras_ fit le geste de l’homme supérieur qui ne juge pas à propos d’expliquer l’opportunité de ses actes; _Piola_ continua:

--Tu as peut-être des raisons pour agir ainsi. Nous t’avons aidé comme des frères, mais si on t’a payé pour enlever la demoiselle, tu devrais partager avec nous.

Le _gaucho_ prit un air hautain.

--Il ne s’agit pas d’argent. Je t’ai expliqué que c’était une vengeance; c’est la plus terrible que je puisse tirer de ce maudit vieux qui m’a insulté... Tu connais aussi nos conventions. Vous me la réservez, puis, quand nous aurons gagné la Cordillère, elle sera pour vous.

_Piola_ sourit avec une joie répugnante en l’entendant rappeler leur pacte.

--C’est bon; nous te la réserverons, dit-il. Tu seras le premier... si tu viens nous rejoindre au plus tard demain. Si tu tardes, tu ne la retrouveras pas entière... Mais, pourquoi ne pars-tu pas tout de suite avec nous? Pourquoi nous quittes-tu? Qu’as-tu donc à faire à la Presa ce soir?

--Je vais me faire payer, répondit _Manos Duras_ avec jovialité. Je veux laisser mes comptes en ordre avant de partir.

L’autre, qui ne pouvait comprendre l’optimisme de son compagnon, se mit à réfléchir. Peut-être en ce moment savait-on déjà au village ce qui était arrivé à l’_estancia_ de Rojas. Et si on l’ignorait encore, on le saurait avant longtemps, c’est-à-dire dès que don Carlos serait rentré chez lui après son inutile voyage à la Presa. _Manos Duras_ ne craignait-il pas que le commissaire et les autres habitants du village ne l’accusassent du rapt de la jeune fille?

--Cela pourrait arriver, répondit le _gaucho_, mais on m’a reproché tant de choses sans jamais trouver aucune preuve!... Si on me voit au village, on finira par croire que je n’ai pas été mêlé à l’affaire. Aucun des gens de l’_estancia_ ne m’a vu. D’ailleurs, j’irai d’abord à mon _rancho_ pour le cas où quelqu’un s’y rendrait et je n’entrerai au village que vers le soir, comme les autres fois... Je compte avoir réglé mes affaires à minuit et je pourrai partir vous rejoindre.

_Piola_ cligna de l’œil tout en montrant du doigt le _rancho_ voisin.

--Qu’est-ce qu’elle en dit?

--Elle croit que nous l’avons enlevée pour tirer de l’argent du vieux. Elle ne devine pas ce qui l’attend... C’est une fille qui a du nerf et elle ne semble pas avoir bien peur maintenant que la première émotion est passée. _Pucha_, elle m’a donné du fil à retordre quand je l’ai emportée sur mon cheval... Je lui ai laissé les mains attachées là-dedans car sans cela elle se défend et je suis obligé de la battre tout comme un homme.

_Manos Duras_ demeura pensif, puis ajouta avec un sourire cynique:

--Je n’ai pas voulu rester là-dedans, frère, car tu comprends bien que c’est risqué de se trouver seul avec une belle fille... Je t’avouerai que j’en connais une qui me plaît davantage; j’espère la voir bientôt. Mais celle-là aussi est appréciable et si on restait seul avec elle, le diable s’en mêlerait; on commencerait à faire de petites choses, seulement pour s’amuser, puis on perdrait la tête et on ne sait trop ni quand ni comment ça finirait. Nous sommes maintenant en territoire ennemi, il ne faut pas l’oublier, et nous n’avons pas de temps à perdre... Je renvoie la fête à demain. Aujourd’hui, j’ai autre chose à faire pour que les réjouissances soient complètes... Quand les camarades reviendront nous nous dirons adieu. Continuez votre route avec la génisse, moi je retourne à mon _rancho_ et à demain s’il plaît à Dieu.

Richard rampa inutilement entre les buissons; il ne vit que les deux hommes absorbés dans leur conversation et la masure dont l’unique entrée, située du côté opposé, était obstruée par des madriers disjoints. Il se demanda si les ravisseurs de Celinda l’avaient cachée là ou si la jeune fille se trouvait dans un refuge plus difficile à découvrir, sous la garde des deux autres hommes de la Cordillère.

Lassé enfin de faire le guet inutilement, il se laissa glisser sur la pente sablonneuse et vint s’asseoir à l’endroit où _Cachafaz_ avait pris son cheval.

Il demeura ainsi longtemps; il eût voulu voir les heures passer avec une rapidité prodigieuse pour mettre fin à la torture de cette attente impuissante et laisser paraître dans le lointain ses amis qu’il avait appelés à son aide.

Ses yeux, qui fouillaient l’horizon sans rien remarquer de nouveau, s’éclairèrent soudain en apercevant un cavalier minuscule qui grandissait à mesure que le galop continu de sa monture le rapprochait de lui. Quelques minutes après, il put le reconnaître facilement car il l’avait vu le matin même. C’était don Carlos Rojas.

Bien qu’il se dirigeât vers lui, il jugea prudent de se porter à sa rencontre et il se mit à courir aussi rapidement que le lui permettait le sol sablonneux sillonné par les racines des plantes sauvages que le vent avait mises à nu et où ses pieds s’embarrassaient et butaient violemment.

En le voyant apparaître sur le bord du chemin, don Carlos fit cabrer son cheval tout en tirant son revolver de sa ceinture. Puis, reconnaissant Richard, il mit pied à terre.

Watson ne parvenait pas à comprendre l’arrivée de l’_estanciero_ car il avait adressé sa lettre à ses amis de la Presa. De plus il arrivait seul.

--Où sont les autres? demanda-t-il. Avez-vous vu Robledo?

Don Carlos fit une réponse évasive.

L’ingénieur et le commissaire venaient peut-être derrière lui, mais peut-être aussi leur faudrait-il des heures pour arriver.

--Je n’ai pas voulu les attendre. Je les trouve un peu... flegmatiques; qui sait à quel moment ils seront ici. La patience m’a manqué, et me voici.

Il expliqua ensuite que, tandis qu’il courait dans le _rancho_ de _Manos Duras_, sans passer par son _estancia_, il avait vu venir à sa rencontre un cavalier qui galopait à bride abattue. Il avait tiré son revolver pour l’arrêter, mais en remarquant son allure, il ne s’était pas servi de son arme.

--Il semblait un singe sur un cheval et j’ai reconnu que ce singe était _Cachafaz_. Il m’a raconté que vous étiez ici; il m’a montré votre papier et je lui ai dit de prévenir ceux qui viennent derrière moi de ne pas perdre leur temps à passer par l’_estancia_; il doit les conduire ici directement... Que se passe-t-il?

Tous deux marchèrent au milieu des buissons en suivant les traces laissées par Watson quand il était venu au-devant de Rojas. Don Carlos, qui menait son cheval par la bride, le laissa à l’endroit même où Richard avait laissé le sien un moment auparavant. Puis ils gravirent sur les genoux, en s’aidant de leurs mains, la colline sablonneuse du sommet de laquelle ils pouvaient voir le _rancho_ de la _India muerta_.

Avançant la tête au milieu des feuilles, ils virent _Piola_ assis par terre comme tout à l’heure; mais il était seul. _Manos Duras_ avait disparu.

L’homme fumait et regardait autour de lui avec inquiétude comme si ses sens, aiguisés par la vie aventureuse du désert, l’eussent averti de l’approche d’un ennemi caché.

De temps en temps il tendait le cou et regardait au loin, comme attendant l’arrivée de quelqu’un.

--Attaquons-le, dit don Carlos à voix basse.

Il lui importait peu que l’homme de la Cordillère eût sa carabine toute prête en travers des genoux. Lui et Watson avaient leur revolver.

--N’oublions pas l’autre qui est caché, répondit l’ingénieur.

--Eh bien quoi? Ils seront deux, et nous sommes deux aussi... Je vais abattre ce bandit.

Il prit son revolver, décidé à tirer de l’endroit où il se trouvait sans tenir compte de la distance; mais Watson le retint de la main et lui murmura à l’oreille:

--Il y a deux autres hommes et je ne sais pas où ils sont. Attendons l’arrivée de nos compagnons.

Ils demeurèrent dans cet état de douloureuse incertitude, ballottés entre les voix de la prudence qui leur ordonnait d’attendre et le désir de tenter cette folie d’attaquer des ennemis dont ils ignoraient le nombre exact.

Watson ne tarda pas à savoir où s’étaient cachés les deux autres compagnons du _gaucho_. Au loin éclatèrent de furieux aboiements de chiens. _Piola_ appela et _Manos Duras_, sortant du rancho, parut à l’angle du bâtiment de briques, visible un instant pour les deux hommes qui guettaient étendus au milieu des buissons.

C’étaient les gens de la Cordillère qui arrivaient; après le rapt ils avaient couru au _rancho_ de _Manos Duras_ afin de ramener le peloton de chevaux qui devait les suivre dans leur voyage vers les Andes pour porter les vivres et les autres objets indispensables à une aussi longue expédition. Les chiens avaient grossi le peloton.

Un moment après firent leur entrée sur l’esplanade de sable deux cavaliers armés de carabines et six chevaux en liberté qui formaient un groupe compact et portaient sur leur dos des sacs et des paquets assujettis avec des cordes. Les trois chiens de _Manos Duras_ bondirent d’abord autour des ruines en saluant de leurs aboiements joyeux leur maître invisible, puis ils parurent inquiets et se mirent à flairer autour d’eux. Soudain, ils éclatèrent en hurlements féroces. Bavant de rage, les crocs menaçants, ils essayaient de gravir la pente sablonneuse, puis revenaient en arrière pour avertir les _gauchos_ de la présence d’un ennemi caché.

Les deux cavaliers, qui n’avaient pas encore mis pied à terre, les sifflèrent d’abord inutilement, puis partagèrent leur inquiétude et regardèrent avec des yeux méfiants les buissons de la colline voisine.

--Ils nous ont découverts, murmura l’_estanciero_. Tant mieux! nous en finirons une fois pour toutes.

Watson se rendit compte qu’il était impossible d’attendre plus longtemps et le suivit vers la base du mamelon jusqu’à l’endroit où se trouvait le cheval. Don Carlos se mit en selle après s’être assuré que son revolver jouait facilement dans sa gaine. Richard marchait à pied, appuyé sur une des jambes de Rojas. Tous deux se dirigèrent franchement vers le _rancho_.

Quand ils y arrivèrent, précédés par les chiens qui reculaient sans cesser de montrer leurs crocs et d’aboyer avec fureur, ils aperçurent les deux hommes de la Cordillère, encore à cheval, et _Piola_ avec sa carabine appuyée contre la poitrine, prêt à faire feu. Don Carlos s’adressa à lui comme s’il eût été le chef.

--Où est ma fille? demanda-t-il violemment.

Le _gaucho_ andin l’écouta avec un visage impassible et feignit de ne pas comprendre.

--Pas de mots inutiles, continua l’_estanciero_. Si c’est de l’argent que vous voulez, causons; nous nous entendrons peut-être.

_Piola_ garda le silence. Pendant ce temps, obéissant peut-être à un signe de lui, les deux cavaliers s’éloignèrent pour examiner l’horizon. L’un d’entre eux revint seul et, mettant pied à terre, prononça quelques mots à voix basse. On ne voyait personne aux environs. Les chiens aboyaient toujours et rôdaient inquiets, mais c’était le résultat de la première alerte. Ces deux hommes étaient certainement venus seuls.

Rojas fit de nouvelles offres et, donnant à sa voix un ton de douceur exagérée, il s’efforça de contenir son indignation.

--Je ne sais pas de quoi vous parlez, monsieur, répondit enfin _Piola_. Vous vous trompez, je n’ai jamais vu cette demoiselle.

--Oseriez-vous prétendre que vous n’êtes pas des amis de _Manos Duras_?

Tandis que les deux hommes parlaient, Richard, s’écartant un peu, essaya de faire le tour du _rancho_ pour gagner la porte; mais l’autre _gaucho_, devinant son intention, lui barra la route et leva sa carabine, prêt à le viser. Finalement _Piola_ tourna le dos à Rojas sans lui avoir fait aucune réponse précise et marcha vers l’angle du bâtiment détruit derrière lequel il disparut.

Don Carlos voulut le suivre, mais il se heurta au même homme qui avait arrêté Watson. Cette fois il dirigeait franchement son _rifle_ vers eux pour les empêcher de passer et ils durent s’arrêter, partagés entre la crainte de cette menace et le désir qu’ils avaient de se jeter sur le bandit.