La tentatrice

Part 18

Chapter 183,953 wordsPublic domain

Et il partit en prétextant qu’il avait besoin de parler à l’employé et d’apprendre ce qu’il avait l’intention d’écrire au Gouvernement pour lui exposer la nécessité de reprendre des travaux.

Quand Robledo et Torrebianca furent seuls, le marquis sembla devenu un autre homme. Son excitation tomba, il abaissa son regard et l’Espagnol crut le voir s’affaisser sur son siège comme une masse molle qui s’écroule faute de soutien. Toute l’énergie factice qu’il devait à l’alcool était brusquement tombée et le Torrebianca que Robledo avait devant lui n’était plus comparable qu’à une enveloppe de baudruche subitement dégonflée.

--Il faut que tu m’écoutes, dit-il en levant sur son ami des yeux humiliés et suppliants. Tu es le seul appui qui me reste au monde, le seul être qui m’aime... et c’est pour cela que tu me dois la vérité. Aujourd’hui, pendant l’enterrement du malheureux Pirovani, je n’ai pensé qu’à une chose: «Il faut que je voie Robledo; il me dira ce que je dois penser de tout cela». Mais je ne t’ai pas dit encore ce qu’est «tout cela»: c’est ce que je remarque autour de moi depuis hier, les regards des gens, les gestes hostiles, les injures que je crois deviner et que je ne peux croire ensuite avoir devinées... Ah! tout cela est si affreux!

Toujours plus découragé et plus lamentable, Torrebianca appuya son front dans ses mains; Robledo voulut lui dire quelques mots pour lui rendre un peu d’énergie, mais il l’interrompit.

--Tu parleras tout à l’heure. Je veux que tu écoutes d’abord des choses que tu ne sais pas ou que tu as oubliées, depuis que je te les ai dites. Mais avant tout, il faut que je te pose une question. Crois-tu que ma femme me trompe?

Ces mots prirent au dépourvu l’Espagnol qui demeura quelques secondes sans tenter de répondre. Son ami sembla soudain craindre qu’il ne répondît et pour l’en empêcher il se mit à raconter sa propre histoire depuis le jour de sa rencontre avec Hélène.

Robledo l’avait entendue en partie lors de son séjour à Paris; ils s’étaient connus à Londres, elle était d’une noble famille russe et son mari avait occupé une haute dignité à la cour des tsars. Mais le ton du narrateur était maintenant tout différent et Torrebianca semblait douter de ce passé qu’il avait toujours admis sincèrement jusque-là et qu’il étalait avec fierté.

En outre, ne se bornant plus aux traits généraux de cette histoire, il révélait à son ami de nouveaux épisodes. Les choses du passé semblaient avoir pris pour lui un relief nouveau et il remarquait des détails qu’il avait négligés autrefois. Il avait toujours reçu dans sa maison un ami intime, un ami favori de sa femme à qui elle montrait la plus grande confiance et qu’elle affirmait avoir connu au temps où elle vivait dans sa noble famille avant son premier mariage. Deux fois le marquis s’était battu en duel pour sa femme que des gens habitués jusque-là à fréquenter ses salons s’étaient mis brusquement à calomnier. Il ne pouvait se rappeler sans remords un de ses amis qu’il avait gravement blessé au cours d’un de ces combats.

--Je t’ai raconté, continua-t-il, toute notre histoire, tout ce que je sais de certain sur la vie de cette femme. Tout le reste, c’est elle qui me l’a dit et je ne sais plus si je dois la croire... J’ai même des doutes sur sa nationalité et son nom. Je lui ai confié avec franchise tout mon passé et peut-être en échange ne m’a-t-elle raconté que des mensonges.

De nouveau, il regarda Robledo avec angoisse, espérant encore que son ami lui conseillerait d’ajouter foi aux récits de sa femme. On eût dit un naufragé cherchant un objet solide pour s’y cramponner. Mais Robledo eut un geste ambigu et baissa la tête.

--Depuis quelques heures, ajouta Torrebianca, il me semble que je vois les choses avec d’autres yeux. Oh! les regards cruels de cette pauvre engeance, quand hier j’ai ouvert ma fenêtre!... Et aujourd’hui pendant l’enterrement, quel supplice! Moi qui n’ai jamais craint personne, je n’ai pu soutenir le regard hostile ou moqueur de tous ces ouvriers... Le pauvre Moreno m’a entraîné à l’écart plusieurs fois ou s’est mis à parler très fort pour m’empêcher d’entendre les commentaires qu’on faisait derrière moi. Il ignore que j’ai deviné les efforts qu’il faisait pour m’éviter des ennuis... Je me suis senti si abandonné qu’après avoir pensé à toi, j’ai pensé à ma mère, comme un enfant. Elle qui s’est privée de tout pour que son fils pût conserver intact l’honneur de ses ancêtres!... Et à la fin, son fils est devenu la risée d’un campement d’émigrants, dans un coin sauvage de la terre... Quelle honte!

Il porta ses mains à ses yeux comme pour les préserver de visions trop cruelles et il demeura dans cette position quelque temps. Puis il releva la tête et demanda anxieusement:

--Toi, qui es mon seul ami, toi qui as vu de près mon existence à Paris, dis-moi si tu crois que Fontenoy était l’amant de ma femme?

L’Espagnol eut un nouveau geste d’incertitude; comment répondre? Torrebianca, d’une voix que l’agonie serrait de plus en plus, demanda encore:

--Et ces deux hommes, crois-tu que c’est pour Hélène qu’ils se sont battus hier?

Robledo ne fit même pas le geste vague de tout à l’heure; il se contenta de baisser les yeux. Ce silence parut au marquis une réponse affirmative et désespéré, il dit en cachant à nouveau son visage entre ses mains:

--Et c’est moi, le mari, qui ai dirigé le combat où ils s’entre-tuaient!

Il y eut un long silence. Le marquis cachait toujours son visage entre ses mains, tandis que Robledo le regardait avec pitié. Soudain, il se dressa et dit lentement en se frottant les paupières:

--Je ne puis rester ici, je ne pourrais pas affronter sans honte le regard de tous ces gens... Je ne puis non plus partir avec elle, elle ne me prendrait plus à de nouveaux mensonges. Je la regarderai bien en face, je verrai la fausseté de ses yeux et de son sourire et je la tuerai... Je suis sûr que je la tuerai.

Son ami crut le moment venu de lui donner un conseil.

--Oublie cette femme et pour le moment essaye de trouver le repos. Demain nous chercherons le meilleur moyen de te délivrer d’elle. Tu vas commencer par passer la nuit ici. Je réfléchirai à ce que nous avons à faire. Elle s’en ira, je ne sais pas encore comment nous réussirons à l’éloigner; mais elle s’en ira et tu resteras avec moi.

Il passa son bras derrière le dos de Torrebianca et le caressa paternellement; le marquis cachait toujours son visage.

Il détestait maintenant sa femme, mais il éprouvait en même temps un inexplicable malaise à la pensée qu’il allait se séparer d’elle sans retour.

XVI

Tourmentée par sa curiosité de femme, la métisse attendit avec impatience l’heure du rendez-vous.

Elle se trouvait dans la cuisine de la maison, située dans un hangar ouvert sur la cour. Elle avait sur sa table un réveille-matin et plusieurs fois, elle en approcha la lampe pour savoir l’heure. Un peu avant dix heures elle quitta ses souliers, traversa la cour pieds nus et s’engagea finalement sur une des galeries extérieures.

Elle parvint ainsi en étouffant le bruit de ses pas à l’angle du bâtiment le plus voisin de la fenêtre de la chambre d’Hélène. Puis elle s’assit sur le plancher et se tapit pour écouter sans être vue.

Au bout d’un instant elle aperçut dans l’ombre _Manos Duras_ qui s’approchait de la maison. Elle le vit quitter ses éperons, les serrer dans sa ceinture et monter avec précaution les marches du perron. Presque aussitôt, la fenêtre de la chambre s’ouvrit; Hélène parut et fit signe au nouveau venu de parler à voix basse. Sébastienne tendit l’oreille, mais la fenêtre était si loin qu’elle ne put, en concentrant son attention, que saisir quelques mots isolés.

Encore étaient-ils prononcés d’une voix si faible qu’elle ne put être certaine de les avoir exactement perçus. Elle crut entendre «Celinda» et «Fleur du Rio Negro». Mais elle pensa bientôt qu’elle était le jouet d’une illusion de ses sens. Comment sa petite patronne d’autrefois serait-elle mêlée aux affaires de ces gens-là?

En avançant la tête au coin de la maison elle parvenait à voir _Manos Duras_ et la marquise. Le _gaucho_ l’écoutait avec des signes approbateurs ou bien, s’il parlait, c’était en phrases brèves, en appuyant sur les mots avec des gestes affirmatifs. A un certain moment, il essaya même de prendre la main d’Hélène, mais elle se rejeta en arrière avec une brusquerie qui laissait voir à la fois sa répugnance et son orgueil. Immédiatement elle sembla se repentir et dit à voix plus haute sur un ton de promesse:

--Nous reparlerons de cela demain ou un autre jour; quand vous aurez accompli la mission que je vous ai donnée. Vous connaissez nos conventions.

Et elle se sépara de lui avec des mines coquettes tout en prenant bien soin de se maintenir hors de la portée de ses mains.

Le _gaucho_ voyant la fenêtre se fermer descendit l’escalier et, arrivé dans la rue, s’arrêta:

Sébastienne qui s’était levée pour mieux le voir crut l’entendre murmurer avec un accent joyeux:

--Au lieu d’une, j’en aurai deux.

Mais cette fois encore, elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu. Elle finit par regagner à travers la cour le réduit où elle avait son grabat, quelque peu déçue par les maigres résultats de sa surveillance.

Une chose cependant s’était fixée dans sa mémoire et l’empêchait de trouver le sommeil. Les deux interlocuteurs avaient-ils vraiment prononcé le nom de mademoiselle Rojas?

A plusieurs reprises, elle se demanda encore: «Qu’est-ce que ces gens pouvaient bien dire de ma fillette?»

Robledo lui aussi passa une nuit agitée. Il avait installé Torrebianca dans la chambre qu’il avait déjà occupée avec sa femme lors de son arrivée à la Presa. Epuisé par les émotions de la journée, le marquis avait enfin consenti à rester chez son ami.

Deux fois, l’Espagnol s’éveilla au cours de la nuit et prêta l’oreille pour mieux entendre. De la chambre voisine, où se trouvait son ami, lui parvenaient des gémissements et des mots prononcés à demi.

--Frédéric, as-tu besoin de quelque chose?

Son ami lui répondait alors d’une voix faible et accablée puis s’efforçait de demeurer silencieux.

Quand Robledo s’éveilla pour la troisième fois, la lumière du jour marquait de lignes claires les fentes de sa fenêtre. Un bruit l’avait tiré de son sommeil et l’avait forcé à sauter du lit.

Il entra dans la salle commune qui servait aussi de salle à manger et y trouva Watson penché sur une chaise, en train de chausser ses éperons. La chaise était tombée et c’est ce bruit qui avait réveillé Robledo. Et apercevant son associé, l’Espagnol lui dit avec gaîté:

--Comme vous êtes matinal!... Je vous ai pourtant entendu rentrer bien tard hier.

Watson, qui semblait triste, se borna à répondre:

--Comme nous ne travaillons pas aujourd’hui, je vais galoper un peu dans la campagne.

Quand le jeune homme fut parti, Robledo acheva de s’habiller et se mit à marcher de long en large dans la salle à manger. A chaque fois qu’il passait devant la porte de la chambre occupée par Torrebianca, il était tenté d’entrer. Il voulait voir son ami. Un vague pressentiment le tourmentait.

«Allons voir comment il a passé la nuit», se dit-il.

Il ouvrit la porte, regarda à l’intérieur de la pièce et fit un geste d’étonnement. Il n’y avait personne; le lit, avec ses couvertures en désordre, était vide. L’Espagnol demeura tout pensif. Il s’imagina d’abord que Frédéric n’ayant pu dormir de la nuit était sorti à l’aube pour marcher un peu.

Instinctivement, il se mit à regarder autour de lui et à examiner la chambre. Sur la table étaient dispersés des papiers et sur chacun il reconnut une ou deux lignes de l’écriture de Torrebianca: des lettres commencées que le marquis avait jugé inutile de continuer.

Il prit un des papiers: «Je te suis reconnaissant des efforts que tu as faits, mais je ne peux plus...» Sur un autre il lut: «La seule femme qui m’ait véritablement aimée, ma mère, est morte. Ah! si j’étais sûr de la retrouver!»

Robledo continua l’examen des autres feuilles. Il n’y trouva que quelques lignes raturées ou des mots inintelligibles. Torrebianca avait essayé d’écrire mais il avait finalement renoncé à cet effort. Il crut voir son ami, au milieu de la nuit, jeter sa plume, qu’il venait de trouver sur le plancher, et dire avec l’indifférence de celui qui déjà croit s’être dégagé des soucis d’ici-bas: «A quoi bon!»

Il demeura pensif, les feuillets à la main. Puis une pensée optimiste lui rendit l’espoir. Son ami errait peut-être aux environs du village. Ces lettres inachevées étaient la preuve que sa volonté n’était pas bien ferme.

Il examina le sol devant la maison et eut un geste de satisfaction en distinguant parmi les empreintes fraîches laissées par les sabots du cheval de Watson le contour d’un pied humain, celui de son camarade sans doute.

Il avait été à l’école des chercheurs de pistes qui tirent profit des moindres traces perdues dans le désert. Les pas de Torrebianca le conduisirent dans une ruelle ouverte entre sa maison et la maison voisine et qui donnait sur la campagne. Mais à la sortie du village il perdit la piste au milieu des nombreuses empreintes laissées là par les gens qui étaient partis à l’aube.

Instinctivement il marcha vers le fleuve et se mit à le suivre vers l’amont. Les eaux glissaient d’un mouvement uniforme sans que le moindre objet flottant vînt altérer leur surface. Il finit par se lasser de ces recherches que seul un pressentiment guidait et justifiait.

«Frédéric, se dit-il, m’a troublé par le récit de ses malheurs. Pourquoi vais-je penser des choses absurdes?... Rentrons à la maison. Mon cœur me dit que je l’y trouverai en arrivant. Il doit être allé se promener de l’autre côté du village.»

Et il revint à la Presa: mais une angoisse vague l’obligeait à presser le pas.

A la même heure, près de l’_estancia_ de Rojas, _Manos Duras_, à l’abri de quelques buissons causait avec ses trois compères venus de la Cordillère.

Ils avaient mis pied à terre et ils tenaient leurs chevaux par la bride. L’un des trois hommes ne portait pas le même costume que ses compagnons et ressemblait plutôt à un ouvrier de la Presa qu’à un cavalier des champs. _Manos Duras_ lui donnait des explications qu’il écoutait en silence avec de légers clignements d’yeux approbateurs. Puis, cet homme se mit en selle; le bandit et ses deux compagnons le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu au milieu des bouquets de plantes sauvages.

--Le petit vieux va savoir ce qu’il en coûte de me menacer, dit le _gaucho_ avec un sourire haineux.

Un des hommes de la Cordillère qui portait le surnom de _Piola_[27] et qui, grâce à son âge et à ses façons autoritaires, semblait exercer une certaine influence sur ses deux compagnons, secoua la tête d’un air de doute. Le plan de _Manos Duras_ lui paraissait excellent, mais il ne comprenait pas qu’on restât dans le pays un jour ou deux après le coup. Il valait mieux battre en retraite tous ensemble et sans délai vers la Cordillère.

--Laisse-moi faire, compère; je m’y connais, répondit le _gaucho_. Il faut auparavant que j’aille recevoir quelque chose qu’on m’a promis. J’irai ce soir peut-être et demain je vous rejoindrai.

Il comptait sur son cheval dont il fit de grands éloges. Avec cette bête il se faisait fort de rattraper ses camarades en route. D’ailleurs, seul, il irait d’un meilleur train que ses amis dont les bagages retarderaient la marche.

Cependant, l’envoyé de _Manos Duras_ galopait vers l’_estancia_ de Rojas. Il arriva devant une barrière, l’ouvrit et continua sa course à travers les domaines de don Carlos.

Arrivé près du bâtiment principal, il vit venir à sa rencontre _Cachafaz_, averti par les aboiements de quelques chiens qui sautaient devant les pattes du cheval et tentaient de le mordre. Le petit cria pour les chasser, puis écouta avec la gravité d’une grande personne les paroles de l’envoyé.

Le message lui causa une joie telle qu’oubliant le cavalier, il courut vers _l’estancia_. Don Carlos buvait dans la salle à manger le dixième _maté_ de la matinée. Celinda, en costume féminin, était assise dans un fauteuil de jonc et semblait en proie à de mélancoliques pensées. Le métis entra en criant.

--Patron, le commissaire vous fait dire de vous rendre tout de suite au village. On a arrêté celui qui a volé votre vache.

L’_estanciero_, tout heureux de la nouvelle, suivit _Cachafaz_ sans lâcher toutefois la calebasse à _maté_ et sans cesser tout en marchant d’aspirer le breuvage avec son chalumeau d’argent.

Il voulait obtenir du courrier qui venait d’arriver au triple galop de son cheval de nouveaux détails sur l’événement. Arrivé devant la maison il demeura perplexe: le cavalier avait disparu. _Cachafaz_ parcourut le champ voisin et les enclos, appela, mais ne put découvrir l’homme. Finalement, Rojas haussa les épaules et, tout à la joie de la nouvelle, il trouva une explication à cette disparition. Don Roque, pour qu’il fût plus vite averti, lui avait envoyé un avis par un voyageur quelconque qui avait dû faire un large détour et qui n’avait pas voulu perdre plus de temps. Lui aussi était pressé, et comme il jugeait utile d’aller à la Presa pour parler au commissaire, il monta à cheval en promettant à Celinda d’être de retour avant le repas de midi.

Allongés sur le sol, _Manos Duras_ et ses trois amis le virent passer dans le lointain, en route vers le village. La face collée contre les racines des buissons, ils causaient et riaient avec un calme cynique.

--Il va chercher la vache que nous avons mangée hier, dit _Piola_.

Et _Manos Duras_ ajouta, en accompagnant ses paroles d’une grimace obscène:

--Nous verrons bien ce qu’il dira quand nous aurons pris sa génisse.

Richard Watson, qui galopait dans la campagne, avait bonne envie de s’approcher de l’_estancia_, mais il craignait que sa présence n’irritât Celinda; il vit lui aussi dans le lointain don Carlos Rojas passer dans la direction de la Presa. Cela parut lui donner de l’audace. Celinda était seule chez elle et il lui était facile de trouver un prétexte quelconque pour lui rendre visite. Mais bientôt il eut peur de nouveau. S’il se montrait près de l’_estancia_, le seul _Cachafaz_ ne viendrait-il pas le recevoir? Il valait mieux errer dans la campagne. Peut-être la fille de Rojas, lasse d’être seule, se déciderait-elle à monter à cheval.

Il était résolu à attendre jusqu’à la chute du soleil. Il avait eu la précaution d’emporter quelques vivres dans une des sacoches de sa selle et d’ailleurs, comme tous les amoureux, il ignorait que l’homme est, de naissance, affecté d’une maladie mortelle, la faim, et qu’il ne peut vivre qu’en l’apaisant deux fois par jour. Pour l’instant, des choses qu’il jugeait beaucoup plus importantes l’occupaient.

Cependant, son ami Robledo errait la tête basse dans la rue centrale de la Presa. Il revenait de chez lui et Torrebianca ne s’y trouvait pas. La servante qui avait préparé le déjeuner l’avait attendu en vain. Où le trouver?

Au milieu de la rue il entendit des voix amies et leva la tête. Rojas parlait avec animation au commissaire du village qui lui répondait d’un air étonné. Tous deux saluèrent Robledo qui s’approcha.

--Un courrier est arrivé à mon _estancia_, dit don Carlos, pour me prévenir que le commissaire avait retrouvé la vache qu’on m’a volée... Or don Roque n’a envoyé personne et ne sait de quoi il s’agit. C’est une plaisanterie que je trouve fort mauvaise. Quel est le maudit imbécile qui a voulu me jouer ce tour?

Robledo resta quelques minutes à l’écouter en feignant de s’intéresser à l’affaire, puis il se remit en marche. Il s’inquiétait uniquement de découvrir la cachette de Torrebianca et croyait le reconnaître dans tous les hommes qu’il apercevait au loin.

«Dommage que Richard soit sorti de si bonne heure, pensa-t-il. Il m’aurait aidé à le chercher.»

Watson, ballotté entre ses craintes et le désir de voir Celinda, s’était peu à peu rapproché de l’_estancia_; mais quand il arrivait auprès d’une des claires-voies qui servaient de portes à l’enceinte de fils barbelés il demeurait indécis. La Fleur du Rio Negro lui avait dans sa rancune ordonné de ne plus reparaître; comment expliquerait-il sa présence dans la propriété de Rojas?

A la vue d’une barrière ouverte, il reprit courage. «Elle dira ce qu’elle voudra, en avant! pensa-t-il. Il faut que je la voie quand elle devrait ne m’adresser que des injures!»

Et il avança lentement sur un des chemins qui menaient à l’_estancia_. Soudain son cheval parut inquiet, pressa le pas puis s’arrêta net, prêt à se cabrer.

Le jeune homme aperçut les corps de deux dogues, tués tout récemment sans doute, car leurs têtes brisées baignaient dans une flaque de sang. Il continua d’avancer et à quelques pas de la maison il trouva un homme étendu au milieu du chemin.

Il était mort lui aussi. C’était un _péon_ de Rojas, un métis qu’il crut reconnaître pour l’avoir vu plusieurs fois, bien qu’il fût maintenant défiguré par des coups de feu. Une de ses orbites était restée vide et quelques débris de la masse cérébrale s’échappaient du crâne par ce trou. Autour de lui la terre buvait avidement le sang et se couvrait de mouches.

Il sauta à bas de son cheval et, revolver au poing, il s’avança vers la maison. Arrivé devant la porte il s’aperçut qu’il n’y avait personne dans la vaste pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger et il se mit à lancer des appels de tous côtés.

Un fauteuil de jonc, le siège préféré de Celinda, était par terre, renversé. Il remarqua aussi que le tapis de la grande table semblait avoir été violemment tiré, car il était lui aussi tombé à terre. Il avait entraîné dans sa chute tous les objets qui se trouvaient d’ordinaire sur la table et qu’on voyait froissés ou brisés sur le sol.

Il poussa de tels cris et répéta tant de fois son nom pour rassurer tout le monde que des pas se firent entendre enfin à l’intérieur du bâtiment et que le visage cuivré et ridé de la mère de _Cachafaz_ parut dans l’entre-bâillement d’une petite porte. D’autres servantes et des _péons_ de l’estancia, tous métis, surgirent peu à peu de leurs cachettes; ils bredouillaient des explications inintelligibles et gardaient un silence plein d’horreur.

Watson sortit de la maison juste au moment où le petit _Cachafaz_ revenait de l’enclos en regardant avec inquiétude de côté et d’autre. Brusquement tous en même temps voulurent raconter l’événement à l’ingénieur, mais le petit métis les devança avec une espèce d’autorité. Il se trouvait près de la petite patronne et il avait tout vu. Trois hommes étaient arrivés au grand galop. _Cachafaz_ était sorti de la maison, attiré par les aboiements des chiens, et il avait entendu les coups de feu qui les avaient tués. Puis il avait vu un _péon_ courir vers les cavaliers pour leur demander sans doute pourquoi ils envahissaient l’_estancia_. Tous trois avaient tiré des coups de revolver sur lui et il avait roulé à terre.

--Je me suis réfugié en courant dans la maison, continua l’enfant. Ma petite patronne est sortie pour voir ce qui se passait; mais les trois méchants hommes sont arrivés et lui ont jeté un _poncho_ sur la tête. Je me suis caché sous une table; puis j’ai risqué un œil et je les ai vus monter à cheval en emportant la petite patronne, qui agitait ses bras... comme ça... sous le _poncho._ Voilà tout ce que je sais.

Les autres auraient bien voulu raconter aussi leurs impressions bien qu’ils n’eussent en vérité pas vu grand’chose puisqu’ils s’étaient cachés dès que le _péon_ était tombé et ne s’étaient montrés qu’à l’arrivée de Watson.

Celui-ci, tout en cherchant à se débarrasser de tous ces gens qui lui parlaient à la fois, pensait avec remords au temps qu’il avait perdu par son indécision en errant le long des clôtures barbelées de l’_estancia_. Pourquoi n’était-il pas entré une demi-heure plus tôt; il aurait été aux côtés de Celinda pour la défendre!