Part 17
Quand ils n’avaient plus de flèches pour blesser les hommes ils les attaquaient à coup d’ongles et de dents. L’essentiel était de savoir extraire en incisant ou en suçant les chairs du malade les éclats de flèches, les ongles ou les dents que les diables invisibles avaient laissés dans son corps.
--Je vous chercherai un _machi_ qui vous guérira, fillette, et vous tirera du corps cette tristesse que vous ont donnée les _ayacuyas_. Mais que le patron n’en sache rien.
Les remèdes proposés par la mère de _Cachafaz_ faisaient sourire Celinda. Lorsqu’elle était lasse de vivre enfermée dans l’_estancia_ elle prenait son cheval et galopait sans but dans la plaine. Elle ne s’habillait plus en garçon; elle avait pris en horreur ce costume qui lui rappelait trop de souvenirs. Elle aimait mieux monter en amazone et elle oubliait le lasso qui était autrefois son amusement favori.
Elle avait déjà galopé pendant une heure ce matin-là à travers les terres de son père, quand elle aperçut sur une hauteur un cavalier immobile qui, rapetissé par la distance, semblait un soldat de plomb.
Elle s’arrêta en remarquant que ce cavalier minuscule, qui semblait l’avoir reconnue, descendait la pente au galop et se dirigeait vers elle. Un instant elle cessa de le voir, puis il reparut considérablement agrandi et longeant un bas-fond voisin. C’était certainement Watson. Son premier mouvement fut de fuir.
Mais elle se repentit bientôt de cette dérobade qui lui parut une lâcheté et elle s’arrêta dans une attitude pleine de dédain.
Arrivé près d’elle, Richard ôta son chapeau en baissant humblement les jeux. Il voulait parler, mais il ne trouvait pas ses mots. D’ailleurs elle ne lui laissa pas le temps de s’expliquer.
--Que cherchez-vous? dit-elle durement. Votre _gringa_ vous a donc congédié? Je n’ai que faire des déchets.
Elle fit faire demi-tour à son cheval pour s’éloigner.
Richard voulut l’attendrir et dit d’une voix suppliante:
--Celinda, je viens vous témoigner mon repentir... Je viens retrouver ma Fleur du Rio Negro.
Le ton d’humilité enfantine que prenait ce solide garçon parut l’émouvoir, mais bien vite elle redevint sévère.
--Que Dieu vous aide, mon frère, et passez votre chemin; aujourd’hui je ne fais pas l’aumône.
Elle se remit en marche, mais elle s’arrêta encore une fois pour ajouter, avec une cruauté d’enfant gâtée:
--Je n’aime pas les hommes qui demandent pardon. D’ailleurs j’ai juré de ne vous revoir que si vous me preniez au lasso... Et vous ne me prendrez jamais car vous n’êtes qu’un _gringo_, un maladroit et un ingrat.
Et piquant son cheval elle s’enfuit au grand galop non sans avoir adressé à Richard une grimace méprisante. La cruelle façon dont l’amazone l’avait quitté laissa tout honteux le jeune homme et lui enleva l’envie de la poursuivre. Mais son orgueil se révolta et il résolut de la rattraper pour lui montrer qu’il n’était pas si maladroit qu’elle le croyait.
Tous deux se mirent à évoluer dans les terres de _l’estancia_, à se poursuivre en escaladant les hauteurs et en plongeant dans les bas-fonds. De temps en temps Celinda, qui avait toujours une grande avance sur son poursuivant, retenait la course de son cheval comme pour se laisser atteindre par Watson; mais quand il était tout proche elle repartait au grand galop et l’insultait en lui lançant les mots que les _gauchos_ avaient autrefois inventés pour se moquer des Européens, ignorants des usages du pays et médiocres cavaliers.
--_Gringo chapeton_[26], cavalier de paille qui ne tient même pas à cheval!
Richard portait au pommeau de sa selle un lasso de corde que la Fleur du Rio Negro lui avait donné autrefois. Tout en galopant il le déroula et il le lançait vers elle à chaque fois qu’il pouvait l’approcher. Le lasso retombait dans le vide, bien loin de Celinda qui soulignait d’ironiques éclats de rire la maladresse de l’ingénieur; mais peu à peu son rire changea d’accent, se fit de plus en plus joyeux; le mépris qu’elle éprouvait pour son maladroit ami semblait avoir fait place à une franche gaîté. Watson riait lui aussi car il pressentait que cette joie commune les réunissait plus rapidement que l’inutile lasso.
Dans leur évolutions, ils se rapprochaient de _l’estancia_. Celinda fit franchir à son cheval une barrière de troncs et disparut. Watson ne put obliger le sien à sauter de même et dut faire un large détour pour entrer par la _tranquera_ ouverte.
Il s’avança alors avec une lenteur calculée jusqu’à la maison de _l’estanciero_, il espérait que quelqu’un viendrait l’interroger. Celinda demeurait invisible et il n’osait se présenter à la porte, craignant d’être fort mal reçu par la fille de Rojas.
Avec un à propos providentiel le petit _Cachafaz_ surgit à nouveau contre les pattes de son cheval.
--Demande à mademoiselle Celinda si je puis entrer pour la saluer.
Le petit lutin s’éloigna en grattant sous sa chemise lâche le gros bouton qui saillait sur sa panse couleur chocolat. Il revint peu de temps après et annonça à Watson de sa petite voix chantante et mielleuse d’Indien:
--Ma petite patronne vous fait dire de partir: elle ne veut plus vous voir parce que vous êtes... parce que vous êtes trop laid.
Et _Cachafaz_ se mit à rire de ses propres paroles tandis que Watson regardait tristement du côté de la maison. Enfin, le jeune homme fit faire demi-tour à son cheval et s’éloigna un peu rasséréné par la résolution qu’il venait de prendre.
--Je reviendrai demain, se dit-il, je reviendrai tous les jours jusqu’à ce qu’elle me pardonne.
Hélène passa la soirée seule dans la grande salle de sa maison. A plusieurs reprises elle prit un livre, mais ses yeux glissaient sur les pages sans qu’elle comprît le sens d’une seule ligne.
Elle demeura longtemps pensive sur le sopha à fumer des cigarettes. Puis elle vint se placer près d’une fenêtre et regarda à travers les vitres la rue centrale de manière à ne pas être vue de l’extérieur.
En réalité, elle risquait seulement d’être vue par les deux agents de police que don Roque avait placés près de la maison pour empêcher les rassemblements de se former comme la veille. Les gens semblaient avoir oublié pour le moment l’ancienne maison de Pirovani. Personne ne s’arrêtait plus devant elle et les précautions du commissaire étaient bien inutiles. D’ailleurs beaucoup d’ouvriers de la digue étaient allés à Fort Sarmiento pour assister aux obsèques de l’entrepreneur. Les autres se trouvaient au magasin du _Gallego_, ou formaient aux abords du village des groupes où l’on se demandait avec vivacité si vraiment les travaux allaient être suspendus, ce qui laisserait tout le monde sans ouvrage.
Certains, les plus optimistes, se figuraient que le premier train amènerait un nouvel ingénieur en chef, comme s’il eût été impossible au gouvernement de Buenos-Ayres de vivre un jour de plus si les travaux n’étaient immédiatement repris. Le _Gallego_ et d’autres Espagnols engageaient des paris et soutenaient que leur compatriote don Manuel Robledo, qu’ils honoraient comme une gloire nationale, serait le nouveau directeur désigné.
De vieux journaliers qui avaient prêté leurs bras à toutes les entreprises de l’Etat haussaient les épaules avec résignation.
--La charrette est embourbée, vous verrez le temps qu’il faudra pour la faire rouler à nouveau.
Cependant, Hélène, debout près de la fenêtre contemplait la rue déserte et repassait dans son esprit toutes les difficultés de la situation. Pirovani mort; l’autre en fuite; la maison qu’elle occupait sans propriétaire certain. Elle pensa aussi à ce que devait dire Robledo et au brusque éloignement de Watson, l’homme qui lui inspirait le seul sentiment qui donnât quelque intérêt à l’existence monotone qu’elle menait ici. Peut-être, à cette heure même, Richard était-il à la recherche de cette petite fille qui avait tenté de la frapper de sa cravache.
Jamais, au cours de son existence si diverse qu’elle était seule à connaître entièrement, elle ne s’était vue dans une situation aussi difficile. Jusqu’à cette multitude hétérogène, où plus d’un individu avait laissé en Europe un passé chargé de crimes, qui osait lui adresser des réprimandes et forçait les autorités de la Presa à la faire garder par ces deux hommes qu’elle voyait de sa fenêtre appuyés sur leurs sabres. C’est pour se trouver dans cette situation qu’elle avait passé l’Océan et qu’elle était venue s’installer dans ce pays presque sauvage!
Dans les moments les plus angoissants de son existence elle avait toujours trouvé un remède; mais comment continuer à vivre à la Presa? Pirovani mort, il lui faudrait abandonner cette maison, et personne ne viendrait plus l’admirer, ni s’efforcer de lui être agréable. Il ne restait que Robledo, un ennemi. Il restait bien aussi Watson, mais il avait tant changé!
Elle se rappela l’idée qu’elle avait caressée pendant ces derniers jours, alors que le jeune homme était le compagnon de ses promenades. Elle abandonnerait Torrebianca, ce naufragé incapable de regagner la rive, et s’en irait par le monde avec Watson. Mais ce fut pour se convaincre que cette solution était désormais impossible, et une fièvre de haine la saisit.
Richard s’était écarté d’elle pour toujours. Elle n’en pouvait plus douter depuis qu’elle lui avait parlé de sa fenêtre la veille. Peut-être pourrait-elle le reprendre facilement si seulement elle le voyait en tête à tête; mais l’autre semblait pressentir le danger, il lui avait dit d’un ton qui ne laissait aucun doute sur sa résolution, qu’il ne la reverrait que dans une autre maison et en présence de son mari. Hélène ignorant l’entrevue de Watson et de Canterac ne pouvait attribuer ce brusque revirement qu’à l’influence de Celinda.
«Elle me l’a repris, pensa-t-elle. Cette fille sauvage m’a barré la seule route qui me fût encore ouverte. Oh! comme je la hais!»
Tandis que se continuaient ses réflexions, elle se sentait agitée par deux ordres contraires de pensées, qui semblaient partager sa conscience en deux personnalités distinctes.
L’image de Watson la réconfortait encore pendant ces moments d’angoisse. C’était lui l’homme jeune, le maître irrésistible qui s’impose à l’heure du crépuscule aux femmes habituées à se jouer cruellement et froidement du désir des hommes. Les hommes, elle les avait recherchés autrefois par ambition ou par cupidité; mais maintenant elle ne pouvait se passer de Watson. Elle ne le désirait plus seulement parce qu’il était capable de la faire sortir de cette situation critique, elle le désirait pour lui-même; parce qu’il était la jeunesse et la force naïve, tout ce qui peut servir de soutien à une existence lassée. En outre, la jalousie la torturait, une jalousie de femme orgueilleuse et vieillie qui se voit arracher le dernier espoir d’être heureuse par une rivale qui pourrait presque être sa fille.
Et tout en subissant cette torture il lui fallait se préoccuper de la tragique situation où l’avait mise la rivalité d’amour de deux hommes qui l’avaient désirée, et se défendre aussi de la haine de tout un village.
«Que faire? pensa-t-elle. Ah! où me suis-je laissée prendre?»
De petits coups frappés à la porte de la salle la troublèrent dans ses pensées. Sébastienne entra d’un air timide et embarrassé, en tournant dans ses doigts un bout de son tablier. En même temps elle souriait en regardant sa maîtresse et semblait chercher des mots pour donner corps à la demande qu’elle était venue présenter.
Hélène l’encouragea à parler et la métisse dit alors résolument:
--J’étais au service du feu don Pirovani et comme il n’est plus là, pour le motif que nous savons tous, il faut que je parte.
Hélène s’étonna fort de cette décision. Elle pouvait rester; sa maîtresse était satisfaite de son service. La mort de l’Italien ne l’obligeait nullement à partir. Il fallait bien qu’elle servît quelque part et Hélène préférait que ce fût chez elle. Mais la métisse s’obstina et secoua la tête:
--Il faut que je parte. Si je reste, j’ai des amies capables de m’arracher les yeux. Merci bien! Je tiens à vivre en paix avec les miens... et, pourquoi ne pas le dire? Madame ne compte pas beaucoup de sympathies dans le pays.
Après ces mots, Hélène ne jugea pas prudent de continuer la conversation et elle se contenta d’approuver avec tristesse.
--Si vous avez peur de rester ici!
Cette tristesse émut Sébastienne.
--Je resterais bien volontiers; Madame me plaît beaucoup et ne m’a jamais fait de mal... Mais les gens sont comme ils sont et moi, pauvre femme, je ne vais pas me battre avec toutes celles de la Presa. Si je puis servir madame en quelque autre chose, qu’elle me le dise...
Elle se retira enfin après avoir insisté sur son désir d’être utile à Hélène et sur le chagrin qu’elle éprouvait de quitter son service. Elle était près de la porte quand, pour répondre à la marquise qui lui demandait où était son mari, elle se retourna.
--Je ne sais pas. Il est sorti ce matin et n’est pas encore rentré; peut-être est-il allé à Fort-Sarmiento avec don Moreno pour l’enterrement de mon pauvre patron.
Restée seule, Hélène commença à s’inquiéter de son mari, cette figure oubliée prit à ses yeux une importance nouvelle. Elle était habituée à le considérer comme un être sans volonté, toujours prêt à accepter toutes ses idées et à croire ce qu’elle voulait qu’il crût. Mais le dernier épisode de sa vie n’était pas sans relief!
Dans une grande capitale il aurait eu de moindres proportions, mais, ici, dans ce village, où les événements extraordinaires étaient rares, et face à cette foule d’aventuriers toujours prêts à insulter les gens d’une classe plus élevée!
Son inquiétude s’accrut lorsqu’elle pensa que Torrebianca découvrirait peut-être la vraie raison du combat à mort qu’il avait lui-même dirigé.
Elle repassa dans son esprit tout ce qu’elle avait pu remarquer chez son époux depuis la veille. Rentré chez lui, Frédéric lui avait raconté la triste fin du duel, mais avec certains ménagements, comme s’il eût redouté de lui causer une émotion en lui apprenant la nouvelle. Puis, le soir, il n’avait plus semblé le même homme.
Il avait évité de lui parler, ne lui avait répondu que par monosyllabes; par deux fois elle avait surpris son regard fixé sur elle avec une expression qu’elle ne lui avait jamais vue. Agacé par la curiosité de la foule, Torrebianca avait fermé la fenêtre puis s’était réfugié dans sa chambre pour n’en sortir que le lendemain matin de très bonne heure, avant qu’elle-même fût éveillée. Le jour touchait à sa fin et il n’était pas encore de retour. Que devait-elle penser de tout cela?
Mais son inquiétude ne tarda pas à s’évanouir. Elle était si habituée à dominer complètement son mari qu’elle finit par trouver absurdes ses soupçons et ses craintes. D’ailleurs, même si ces inquiétudes étaient pleinement justifiées, elle réussirait bien à le calmer et à le convaincre comme tant d’autres fois.
L’apparition d’un passant qui marchait lentement le long de la maison en regardant les fenêtres lui fit oublier son mari. C’était _Manos Duras_. Une heure auparavant, alors qu’elle était comme maintenant debout devant la fenêtre, elle avait cru par deux fois voir le _gaucho_ au coin d’une ruelle voisine. Le rude cavalier passait à pied, à travers le village, comme un travailleur un jour de repos. Il distingua la forme de la marquise derrière les rideaux et la salua en ôtant son chapeau, tandis qu’un sourire découvrait ses dents de loup.
C’était le premier salut souriant qu’eût reçu Hélène depuis la mort de Pirovani. Elle devina que cet homme était le seul admirateur qui lui restât, et cela lui parut si comique qu’elle en rit presque.
Dorénavant elle n’aurait plus d’autre amoureux qu’un _gaucho_ aux trois-quarts bandit.
Pensive, le front contre les vitres, elle regarda l’avenue déserte. _Manos Duras_ avait disparu dans la ruelle voisine et les deux policiers eux-mêmes, jugeant leur faction inutile, s’étaient éloignés dans la direction du bar.
De nouveau coups discrets de Sébastienne se firent entendre à la porte de la salle. Elle entra avec plus de résolution que tout à l’heure, mais elle parla à voix basse avec un sourire confidentiel.
--Monsieur est-il rentré? demanda Hélène.
--Non, c’est pour autre chose... J’étais dans la basse-cour il n’y a qu’un instant quand ce _gaucho_ qu’on appelle _Manos Duras_ s’est présenté à la porte de derrière et m’a dit:
Elle réfléchissait pour se rappeler exactement les paroles de _Manos Duras_.
--Va dire à ta patronne que je ne lui tourne pas le dos comme beaucoup d’autres et qu’elle sera toujours la même pour moi, parce que je suis de ceux qui se brisent mais ne plient pas.
Voilà ce que m’a dit _Manos Duras_ pour que je le répète à Madame.
Hélène sourit en entendant ces déclarations. Pauvre homme! Et on le traitait de bandit!... Pour elle il était en ce moment la figure la plus séduisante du pays, le seul homme d’honneur qui osât lui offrir son aide et faire front contre la populace.
Quand la métisse fut sortie, Hélène resta à la fenêtre pour voir défiler les passants dont le nombre augmentait avec la chute du jour. Elle s’éloigna des vitres quand survinrent quelques groupes d’ouvriers à cheval; d’autres suivirent dans des voitures louées à Fort Sarmiento. Ils revenaient certainement de l’enterrement de l’entrepreneur. Avant de disparaître, tous regardaient furtivement la maison.
Il faisait presque nuit quand elle vit passer, seul, un cavalier qui baissait obstinément la tête. C’était Richard Watson. Elle comprit à son costume couvert de poussière et à l’aspect de son cheval qu’il ne revenait pas comme les autres de l’enterrement. Il avait sans doute passé la journée dans les champs, à l’_estancia_ de Rojas peut-être, et il avait erré près du fleuve en compagnie de l’écuyère à la cravache.
«Et moi, je suis là, pensa-t-elle, enfermée comme une bête féroce pour échapper aux insultes d’une populace injuste!... Et l’on s’étonne que les femmes deviennent mauvaises!»
Elle demeura immobile, les yeux mi-clos, tandis que les ombres du crépuscule surgissant des coins de la pièce venaient peu à peu se rejoindre au centre et l’enténébrer toute. Seule une faible clarté extérieure donnait une légère fluorescence bleue aux vitres sur lesquelles se détachait la silhouette immobile d’Hélène.
Il faisait nuit noire quand elle se décida à appeler Sébastienne qui, devinant son désir, répondit:
--J’apporte la lampe!
Elle entra portant une grande lampe à pétrole qu’elle posa sur la table au milieu de la salle.
Elle allait se retirer, croyant n’avoir plus rien à faire, quand la maîtresse la retint.
--Savez-vous où peut se trouver en ce moment ce _Manos Duras_ dont vous m’avez parlé tout à l’heure?
La métisse, toujours prête au bavardage, entama, avant de répondre avec précision, un long préambule. _Manos Duras_ vagabondait partout en ce moment avec ses amis de la Cordillère qu’il avait logés dans son _rancho_, des gens peu recommandables qui ne craignaient même pas Dieu. Qui savait ce qu’ils pouvaient bien manigancer!... Il lui avait dit aussi, pendant leur entretien à la porte de la basse-cour, qu’il allait peut-être partir pour un long voyage; «c’est pourquoi il s’était permis de venir déranger Madame pour savoir si elle n’avait rien à lui ordonner».
--Je crois, termina-t-elle, que s’il n’est pas encore rentré à son _rancho_, je mettrai la main dessus chez le _Gallego_.
--Allez le chercher, dit Hélène, et prévenez-le de ma part de se trouver à dix heures précises devant la maison... C’est tout. Mais avertissez-le habilement, sans que personne s’en aperçoive.
Sébastienne, qui avait eu l’air de ne pas bien comprendre les premiers mots tant elle avait éprouvé de surprise, cessa de s’étonner quand sa maîtresse lui eut recommandé d’être discrète, et affirma avec énergie que la patronne pouvait dormir sur ses deux oreilles, qu’elle ferait la commission avec sa prudence habituelle.
Elle sortit de la maison et se hâta vers le cabaret. Si elle n’y trouvait pas le _gaucho_ c’est qu’il aurait quitté le village.
Devant la porte de l’établissement elle s’arrêta pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. C’était l’heure du dîner, la pratique était rare. La plupart des clients étaient chez eux, assis à leur table, et ce n’était que dans une heure qu’ils reviendraient se grouper autour du comptoir. Un vieux _gaucho_ raclait une guitare en regardant la panse d’un des caïmans suspendus au plafond.
Les trois hôtes de _Manos Duras_ écoutaient avec attention. Ce dernier, assis sur un crâne de cheval, le dos au mur, fumait d’un air pensif. Comme le patron du bar était absent, Fritérini imitait derrière le comptoir les allures du propriétaire, et lisait avec ravissement un vieux journal italien tout crasseux.
Averti par une toux discrète, _Manos Duras_ leva les yeux et vit à la porte la métisse lui faire signe de sortir. Derrière le cabaret, Sébastienne lui fit sa commission d’une voix mystérieuse, et, tout en parlant, elle porta à plusieurs reprises son doigt à ses lèvres. En outre elle cligna de l’œil pour que l’autre «ne la prît pas pour une bête» et pour lui laisser entendre qu’elle savait très bien pourquoi on l’avait envoyée l’avertir.
Quand la métisse fut partie, _Manos Duras_ ne rentra pas tout de suite dans le bar. Il préféra demeurer seul dans l’ombre pour mieux savourer sa satisfaction. Sa joie était mêlée d’un étonnement profond. Comment aurait-il pu s’imaginer, tandis qu’il rôdait autour de la demeure de la belle dame, que celle-ci allait le prier de venir la voir seule ce soir même?
En proposant ses services à Sébastienne dans la cour de la maison, il avait suivi l’élan d’une façon de générosité. Il voulait apparaître à la marquise comme différent des autres habitants de la Presa, et il avait offert sa protection sans espoir de la voir accepter... Et quelques heures après, elle l’envoyait chercher. Que voulait-elle lui demander?
Mais il chassa bientôt les incertitudes qui commençaient à troubler sa joie et il se raffermit dans son orgueil viril. Il n’était qu’un sauvage, mais il était un homme autant que les autres, mieux que les autres même puisque tous le redoutaient... et ces _gringas_ venues de l’autre monde ont parfois de telles fantaisies!... Il finit par sourire avec fatuité.
--C’est bien ce que je disais, pensa-t-il, l’une vaut l’autre!... Toutes les mêmes!
Et il revint s’asseoir au cabaret au milieu de ses amis, attendant l’heure.
Cependant Robledo et Watson achevaient leur repas; ils entendirent frapper à leur porte.
L’Espagnol s’étonna un peu de voir entrer Torrebianca en costume de ville noir et cravate de deuil, mais si couvert de poussière que ses vêtements semblaient gris et sa tête et ses moustaches complètement blanches.
--Je viens d’enterrer le pauvre Pirovani à Fort Sarmiento... Moreno m’a ramené dans sa voiture.
Robledo l’invita à s’asseoir à table.
--Tu peux dîner ici si tu ne veux pas rentrer tout de suite chez toi.
Torrebianca secoua la tête.
--Je ne rentrerai pas chez moi.
Il prononça ces mots avec une telle énergie que Robledo se mit à le regarder fixement. Il était en proie à une excitation qui faisait trembler ses mains et brouillait ses mots.
--J’ai mangé un peu avec Moreno avant de partir... Mais je dînerai de nouveau... Ah! la mort! Pauvre Pirovani! Je voudrais aussi boire un peu.
Bien qu’il prétendît avoir faim, il toucha à peine aux divers plats que lui présenta la servante. Par contre il but beaucoup de vin, machinalement, sans savoir au juste ce qu’il buvait.
L’Espagnol avait cru percevoir, depuis l’entrée de son ami, une odeur de genièvre. Moreno et lui avaient sans doute bu quelques verres de liqueur avant de prendre le chemin du retour. C’était pour cela peut-être que Torrebianca se montrait nerveux, car il n’avait pas l’habitude des boissons alcooliques.
Watson, qui avait fini de dîner, remarqua que le nouveau venu le regardait avec insistance comme pour lui faire entendre que sa présence le gênait.
--Moreno est resté chez lui? demanda-t-il.