La ténébreuse affaire de Green-Park
Part 8
Cette voix est la vôtre, lecteur... Elle proteste, elle se récrie avec véhémence:
--A d’autres!... on ne s’évade pas ainsi des prisons modernes... D’abord, pour se ménager une issue, il faut des outils... Or vous n’aviez pas d’outils, monsieur... on vous avait fouillé, vous nous l’avez dit vous-même.
--Oui, cher lecteur, on m’avait fouillé... et cependant j’avais sur moi un petit attirail d’évasion.
Je ne pensais certes pas avoir jamais à me servir d’une lime pour scier les barreaux d’une geôle ni d’une corde solide pour me soustraire à la justice de mon pays.
Non, cette éventualité-là, je ne l’avais pas envisagée...
Mais on ne sait jamais ce qui peut arriver dans le métier de détective.
Tout est possible; on vient d’en avoir la preuve.
Je pouvais un jour ou l’autre être séquestré, mis au secret par des malfaiteurs, des jaloux, que sais-je?
Et en prévision de cela j’avais toujours sur moi une de ces petites scies dont la description a été faite maintes fois: un ressort de montre finement dentelé dont les morsures sont funestes aux barreaux des fenêtres, un vrai joujou qui ne tient pas plus de place qu’un cure-dent et que je conservais toujours avec une petite pièce d’or, dans la doublure de mon gilet.
J’avais aussi mon grand pardessus beige dont je ne me sépare jamais, quelque temps qu’il fasse et l’on a vu les services que cet overcoat m’avait déjà rendus en me permettant, grâce à sa doublure, de me livrer aux plus rapides transformations.
Cette doublure avait aussi un autre avantage: elle recelait, outre quelques menus objets que je tenais à sauver des curiosités indiscrètes, une longue corde de soie aussi solide qu’un câble, grâce à la qualité de la soie employée et au procédé de tissage.
Cette corde, à peine grosse comme un chalumeau d’avoine, et que je pouvais grossir en la doublant ou en la triplant, faisait plusieurs fois le tour de mon pardessus dans la couture des bords inférieurs où l’épaisseur normale du vêtement rendait sa présence invisible.
Il faut être prévoyant quand on est détective et l’on voit que j’avais plus d’un tour dans mon sac... ou plutôt dans mon pardessus.
L’électricité brilla tout à coup au plafond de ma cellule qui était des mieux aménagées. Outre la lumière électrique, elle comportait un lavabo complet avec jet d’eau froide et d’eau chaude, une table à écrire pourvue d’un menu matériel de bureau, deux sièges dont un fauteuil en bambou et une crédence où voisinaient, avec des commentaires de la Bible, quelques livres de voyage et d’histoire.
Le lit, très simple, monté sur un sommier métallique avait cet aspect d’élégance sobre que donnent l’extrême propreté et le luisant du cuivre soigneusement entretenu.
C’était en réalité un «home» confortable où il faisait bon vivre et je compris fort bien que de pauvres diables préférassent cette hospitalité à l’abri précaire des garnis borgnes et des logis de rencontre.
Le repas qu’on me servit était fort mangeable et le gardien-chef de la prison me fit même l’honneur de venir me tenir compagnie pendant que j’étais à table.
C’était un gros homme, au crâne piriforme, aux yeux rieurs et au nez rouge et pointu comme un piment.
--Vous savez, me dit-il, la lourde prévention qui pèse sur vous?
--Je sais, monsieur... répondis-je en m’excusant de poursuivre la dégustation d’un haricot de mouton dont je lui fis compliment.
--Votre affaire est très grave... Je n’ai pas à vous interroger... mais si j’ai un conseil à vous donner, c’est de fournir sans réticences tous les détails possibles sur votre complicité dans le crime de Green-Park. Vous avez été écroué ici sous un faux nom, hein?
--Pourquoi aurais-je donné un faux nom, monsieur?
--Ah! ah! ah! mais pour égarer la justice, parbleu!
Je haussai les épaules.
Le gardien-chef me regarda curieusement:
--Vous paraissez avoir reçu une certaine éducation... c’est regrettable... oui, très regrettable... Allons, avouez-le, c’est la noce, n’est-ce pas, qui vous a conduit là? Ah! ah! ah! Enfin la nuit porte conseil... pensez à ce que je vous ai dit...
Je remerciai le brave gardien et très ostensiblement je fis mine de me coucher.
Le bonhomme me souhaita le bonsoir; je lui rendis ses souhaits et il me laissa seul.
Neuf heures sonnaient à ce moment à l’horloge de Wellington-Gaol qui possède, par parenthèse, un carillon des plus harmonieux.
Bien que très calme de nature et aussi par profession, j’étais, on le conçoit, d’une impatience fébrile.
Je n’osais pourtant mettre mon projet à exécution avant que les derniers bruits se fussent éteints dans la prison.
Il convenait d’agir avec prudence.
Je montai sur une chaise et jetai un coup d’œil par la fenêtre.
Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour à demi obscure; c’étaient probablement des gardiens qui allaient prendre leur service de nuit.
De temps à autre, j’entendais de longs appels, un grand bruit de verrous et par-dessus tout cela le ronflement sourd et régulier de la machine à vapeur qui distribue l’électricité dans la prison modèle de Wellington-Gaol.
Enfin, vers onze heures, les couloirs et les fenêtres des cellules parurent moins lumineux et un silence relatif remplaça le vacarme de tout à l’heure.
--Allons! à l’œuvre... me dis-je.
J’atteignis au toucher la petite scie roulée en spirale et dissimulée dans mon gilet, puis j’ouvris la fenêtre avec précaution.
C’était une sorte de baie cintrée de moyenne ouverture qui présentait deux barreaux verticaux espacés l’un de l’autre de vingt centimètres environ.
Comme je suis très mince, il me suffisait d’enlever un seul barreau.
Je me mis donc au travail.
Les dents imperceptibles de ma scie faisaient merveille. Je les sentais mordre âprement le fer et c’est à peine si l’on entendait un léger crissement.
Tout en activant ma besogne, je mesurais de l’œil la hauteur à laquelle je me trouvais. Rien d’une évasion romanesque du haut d’un donjon, en effet!... car ma cellule était au premier étage du bâtiment. N’eussent été le risque de faire une chute sur quelque obstacle invisible et la crainte du bruit que produirait inévitablement la rencontre de mes bottines avec le sol, j’aurais pu sauter simplement sans avoir recours à ma corde.
Le barreau céda enfin.
D’une violente poussée, je l’écartai au dehors pour y glisser ma modeste corpulence. Cela fait, je revins à mon lit, y pris mon overcoat, et d’un coup de dent, je pratiquai dans la doublure un tout petit trou par lequel je pinçai du bout des doigts la corde enroulée à l’intérieur.
Cette corde extraite de sa cachette, je la triplai, non pour lui donner plus de force, car elle était, comme je l’ai dit, d’une solidité à toute épreuve, mais de façon à pouvoir la serrer avec mes mains, puis j’en fixai une extrémité au barreau demeuré intact.
Tout était prêt...
J’écoutai encore pendant quelques minutes, puis j’endossai mon inséparable overcoat, enfonçai mon chapeau jusqu’aux oreilles et enjambai l’appui de la petite fenêtre.
En trois flexions de bras, j’avais atteint le sol où j’atterris sans faire plus de bruit qu’un oiseau se posant sur une branche.
J’éprouvai, je l’avoue, une réelle satisfaction à me sentir à l’air libre, quelque chose comme la joie du collégien partant en vacances ou du militaire qui vient d’être libéré.
--Aïe! je m’étais réjoui trop tôt!
J’étais dehors, sans doute, mais dans la cour... c’est-à-dire encore entre les murs de la prison.
Il me restait à franchir le pas le plus redoutable: la grande porte... et le cerbère qui la gardait ne manquerait certainement pas de s’étonner en me voyant surgir des ténèbres. Il fallait payer d’audace jusqu’au bout.
Je me dirigeai donc, d’un pas assuré et en faisant sonner le talon, vers la voûte sous laquelle s’ouvrait la loge du concierge.
Devant moi la lourde porte dressait ses vantaux ferrés et rébarbatifs.
Au delà c’était la liberté!
Ma foi, tant pis! je jouai mon va-tout et, me ruant sur le guichet, je l’ébranlai d’un coup de poing formidable.
--Holà! criai-je... holà _door-keeper!_ (portier) _awake!... awake!..._ (Réveillez-vous).
Il se fit un mouvement à l’intérieur de la loge... j’eus une seconde de véritable angoisse...
--M’entends-tu, brute, repris-je en haussant le ton... Lève-toi et vivement!
Une porte s’entre-bâilla et je vis apparaître à la lueur du falot qui éclairait la voûte, une figure d’homme mal éveillée enfouie dans une barbe à la Robinson.
Je ne laissai pas le temps au brave portier d’ouvrir la bouche:
--Cours vite chercher un cab, enjoignis-je, une voiture quelconque à deux places... Monsieur le directeur me suit...
L’homme me regarda en clignant des yeux, comme un hibou surpris par l’aurore:
--Ah! c’est vous, monsieur Nash? dit-il enfin.
--Bien sûr... tu ne me reconnais donc pas? Allons, dépêche-toi... nous venons de recevoir un coup de téléphone... il faut que nous allions immédiatement chez le chief-inspector...
Le portier balbutia, me sembla-t-il, quelques excuses, puis, ne prenant que le temps de s’envelopper d’une grande capote, il sortit, fit jouer les ferrures sonores de la grande porte, l’ouvrit mais se plaça devant moi pour me barrer le passage.
--Eh bien... et ce cab? répétai-je d’un ton furieux.
--J’irai le chercher quand Monsieur le Directeur sera là... Vous savez bien, monsieur Nash, qu’il ne veut pas que l’on sorte, passé dix heures...
--C’est vrai, dis-je en m’approchant sournoisement.
Et d’un _swing_ vigoureusement appliqué, j’envoyai le malheureux _door-keeper_ rouler sous la voûte.
Inutile de dire que lorsqu’il se releva j’étais déjà loin.
Cette fois j’avais été bien servi par le hasard, puisque je ressemblais, paraît-il, à un certain M. Nash qui devait être quelque fonctionnaire important de Wellington-Gaol.
Et, de fait, j’eus plus tard l’occasion de constater qu’entre M. Nash et moi on pouvait parfaitement se méprendre.
Ainsi, sans m’en douter, j’avais un sosie dans une prison... un bon sosie, un sosie providentiel à qui je dois aujourd’hui d’avoir pu m’illustrer dans l’affaire de Green-Park.
Un quart d’heure après, étendu sur la banquette d’un confortable wagon de première classe, je roulais vers Broad-West.
XIII
L’ALIBI
Mon intention formelle était d’aller sur l’heure trouver M. Crawford et d’éclaircir, sans plus tarder, le mystère des pièces d’or.
Je savais que je le rencontrerais sûrement chez lui, puisqu’il ne découchait jamais.
D’autre part, il était urgent que cette question fût tirée au clair... Mon évasion n’avait pas d’autre but et je devais me constituer prisonnier, dès le réveil, afin de ne pas aggraver mon cas.
Il y allait de la réussite de l’affaire, du moins en ce qui me concernait.
En revanche, réveiller un homme fort jaloux de son repos à une heure du matin, c’était une façon de procéder un peu sans gêne.
J’aurais hésité en toute autre circonstance à commettre une semblable incorrection, ou plutôt je n’eusse même pas envisagé l’éventualité d’une telle tentative.
Mais le moment était grave... et puis, somme toute, plus je me représentais la conduite de M. Crawford, plus je la trouvais de nature à excuser ma façon d’agir.
--Comment! cet homme m’avait vu appréhender à ses côtés et n’avait même pas eu un geste en ma faveur!
Il était peut-être le premier à ignorer qu’il fût la cause indirecte de ma mésaventure... soit; mais au moins on s’informe... on ne laisse pas comme cela «coffrer» ses amis.
Le jeu le passionnait-il par trop?
Ou bien lui, qui, deux minutes auparavant, m’ouvrait si généreusement sa bourse, avait-il été subitement désillusionné sur mon compte au point de ne vouloir plus paraître avoir quelque chose de commun avec moi?
Cette lâcheté eût été assez digne du parvenu que j’avais deviné déjà en mon richissime voisin.
--C’est moi l’offensé sans doute, me disais-je, moi à qui l’on a manqué d’égards... Ce M. Crawford s’est décidément conduit comme... et un mot que j’avais entendu en France me vint au bout des lèvres... comme un mufle, c’est cela... oui, comme un mufle!...
Nous entrions en gare de Broad-West.
Le train stoppa. Je sautai hors de mon compartiment et, me hâtai vers la villa Crawford tout en poursuivant mon monologue.
De toute façon, j’avais bien droit à une explication et, quelque intempestive qu’elle pût paraître, ma démarche le cédait encore en discourtoisie à l’inexplicable indifférence du millionnaire.
Arrivé devant le cottage, j’hésitai...
Un rai de lumière pâle filtrait au-dessus des rideaux à cette fenêtre du premier que je connaissais bien.
M. Crawford est là, me dis-je... c’est l’essentiel...
Quant à réveiller le personnel, bah! la belle affaire!... Plus souvent que je prendrai des gants! Slang d’abord, qu’il récrimine ou non, aura demain de mes nouvelles par l’intermédiaire de quelqu’un qu’il n’attend guère... et son maître à l’instant même... et sans intermédiaire encore...
A ce moment une ombre me frôla, et, à la lueur de la lune, je reconnus Frog.
--Eh bien? lui dis-je.
--Votre homme est toujours là... Faut-il passer la nuit en observation?
--Plus que jamais, répondis-je.
--C’est bien, fit le pauvre garçon d’un air contrit.
J’allais sonner à la grille de la villa et me faire annoncer à M. Crawford, mais je réfléchis que ce serait probablement Slang qui viendrait m’ouvrir et qu’en me reconnaissant--car, cette fois, je n’avais pas d’enduit sur la figure--il serait aussitôt pris de peur et s’enfuirait comme un lièvre... Slang me connaissait, en effet, et il savait fort bien que j’étais détective; d’ailleurs, ce n’était un mystère pour personne à Broad-West.
Il y avait bien Frog qui veillait à quelques pas de la grille, un revolver au poing, mais qui sait si malgré toute son habileté, il pourrait sinon arrêter, du moins suivre à la piste ce bandit de Slang?
D’autre part, mon coup de sonnette ne manquerait pas de réveiller les autres domestiques: la grincheuse Betzy, le vieux cuisinier... et tout le monde serait bientôt au courant de ma visite...
Décidément, il valait mieux agir avec mystère et pénétrer dans la villa comme un vulgaire cambrioleur.
De cette façon, Slang n’aurait pas lieu de s’alarmer et, le lendemain, l’agent chargé de le mettre en état d’arrestation le trouverait à son gîte.
Il eût été stupide, en effet, de compromettre par une imprudence l’issue d’une affaire déjà passablement embrouillée.
Slang avait beau être une brute, il comprendrait fort bien qu’une visite aussi tardive faite à son maître par un homme qui s’occupait de police devait avoir quelque rapport avec l’affaire de Green-Park, et il n’attendrait sans doute pas que mon entrevue avec M. Crawford eût pris fin pour se soustraire à un interrogatoire.
Puisque je tenais le gredin dans une souricière où il semblait d’ailleurs fort tranquille, je ne devais pas éveiller ses soupçons...
Mon parti fut vite pris.
J’entrerais dans la villa par escalade.
Revenant alors auprès de Frog, je lui dis à voix basse:
--Écoute-moi bien... J’ai affaire dans cette maison, mais il faut que j’y entre sans qu’on m’aperçoive... Je vais escalader ce mur qui n’est d’ailleurs pas très élevé... Dès que j’aurai mis le pied dans le parc, surveille bien les fenêtres de ce petit bâtiment que tu aperçois sur la droite... c’est là que logent les domestiques... Si tu voyais une lumière briller soudain dans ce pavillon, ou si tu entendais un bruit de pas, donne aussitôt deux coups de sifflet.
--Compris, monsieur Dickson... mais si vous étiez par malheur en danger, faudrait-il aller vous porter secours?
--Je n’ai rien à redouter... car je suis connu dans cette maison et dans le cas où je serais surpris, je trouverais toujours une raison pour expliquer ma présence... Ce que je désire avant tout, c’est que les domestiques qui font des rondes chaque nuit ne me surprennent pas dans les escaliers.
--J’aurai l’œil, soyez tranquille, répondit Frog.
--As-tu un couteau?
--Voici, monsieur Dickson.
--Bien, merci.
Je me dirigeai alors vers un endroit où le mur n’avait pas plus de deux mètres de haut, m’enlevai à la force des poignets, fis un rétablissement par principe et me laissai glisser doucement dans le parc.
Arrivé devant la petite porte par laquelle j’étais déjà passé avec Slang et qui donnait sur le vestibule, je m’apprêtais déjà à en forcer la serrure avec la pointe du couteau de Frog, quand je m’aperçus que cette porte n’était pas fermée.
Je tournai sans bruit le bouton et me trouvai au pied de l’escalier en pitchpin qui conduisait à la galerie du premier étage où j’avais été présenté à Betzy.
Je montai sans bruit.
Une sorte de réverbération mourante s’étendait en plein milieu du couloir; j’atteignis cette lueur et reconnus la grande glace sans tain (l’observatoire) devant laquelle je m’arrêtai.
La chambre m’apparut alors baignée de la lumière incertaine d’une veilleuse.
Je distinguai le lit, la blancheur des draps... et dans le lit, M. Crawford reposant le plus tranquillement du monde.
--Riche nature, pensai-je... Cet homme élevé le culte de son repos à la hauteur d’un sacerdoce.
Je frappai deux petits coups discrets sur le verre.
Le dormeur ne sourcilla pas.
--Je suis bien bon, dis-je, d’user de telles précautions... C’est une souche!
Et je réitérai un double appel... à coups de poing, cette fois...
Rien!
--Simulerait-il? me demandai-je... ou serait-ce une manière d’éviter une explication embarrassante?
J’avisai la porte placée à deux pas de la glace et fis la réflexion que le bois est plus sonore et moins fragile que le verre.
Je me mis donc à tambouriner contre le panneau sans aucun ménagement, puis je revins à «l’observatoire».
M. Crawford n’avait pas bougé.
Alors, j’ébranlai la porte et joignant ma voix au bruit des vantaux entre-choqués:
--Monsieur Crawford!... Monsieur Crawford!... mille pardons! m’écriai-je. J’ai deux mots à vous dire et je vous jure, _by God!_ que je ne sortirai pas d’ici sans vous les avoir dits...
Autant essayer d’émouvoir une borne!...
L’impassibilité de ce visage reposant toujours à la même place sur l’oreiller était telle qu’elle m’impressionna:
--Ah çà! me dis-je... serait-il mort? Tout ce qui m’arrive depuis quelques heures devient si étrange!... Ma foi, tant pis, c’est un cas de force majeure.
Et j’atteignis le lit.
Tout d’abord la pâleur anormale de la face du millionnaire m’étonna.
--Monsieur Crawford, réitérai-je... monsieur Crawford!
Alors je n’hésitai plus... d’un geste brusque j’écartai violemment draps et couvertures.
Stupéfaction!... dans le lit, à la place du corps, il n’y avait qu’un long traversin entouré d’une étoffe blanche!!!
Cette tête et ce buste ne tenaient à rien! Un lambeau de chemise flasque se prolongeait jusqu’à l’endroit où aurait dû se trouver le milieu du tronc... et sous cette loque... rien... rien que de la plume!
D’un mouvement machinal, je posai ma main sur le masque livide de M. Crawford.
Ce que j’éprouvai à ce contact, je ne l’avais jamais ressenti... c’était quelque chose de frigide, sans doute, mais encore de _non-vivant_, d’irréel... quelque chose qui n’aurait jamais vécu!
Où je comptais rencontrer la résistance de la chair, je trouvais la légèreté d’une balle remplie de son... Ce haut de corps tronçonné cédait à la poussée du doigt, oscillait, roulait sur le parquet où il tombait en rendant le son mat d’une tête de poupée...
Je me baissai sur la chose inerte qui venait de choir et je saisis le chiffon de toile qui y était attaché.
C’était bien une tête de poupée que j’avais en main: une figure de cire à la ressemblance parfaite de M. Crawford!
Et, subitement, ce fut dans mon esprit comme si un voile se déchirait.
La conduite incompréhensible du soi-disant millionnaire, ses allures étranges, ses réticences... la présence dans ses poches de l’argent volé, les allées et venues de son automobile sur la route de Green-Park, tout s’expliquait maintenant!
Qu’était cet individu en somme? et d’où tirait-il les ressources considérables qu’on lui attribuait?
D’un bond instinctif, je me ruai sur le secrétaire dont je crochetai la serrure, avec la pointe du couteau de Frog.
Au premier plan, lié à la hâte, je trouvai un paquet de titres.
Ils étaient tous de la _Newcastle Mining Co_!
Je ne m’attardai pas à en vérifier les numéros ni à constater l’origine des autres valeurs que j’apercevais éparses; j’ouvris fébrilement les tiroirs et puisai à même dans la monnaie d’or qui s’y trouvait répandue.
Au hasard, je ramassai quelques souverains et allai les regarder à la lueur de la veilleuse.
Chacun d’eux portait l’étoile à six branches poinçonnée à la section du cou de la Reine!
Je refermai le secrétaire, replaçai la figure de cire dans le lit et donnai un dernier coup d’œil autour de moi pour m’assurer que tout était en ordre dans la chambre.
Au moment de sortir, je remarquai, très ostensiblement installés sur une chaise basse, les vêtements de M. Crawford.
Une idée me traversa l’esprit: je retournai ces vêtements et j’en fouillai les poches.
J’y trouvai un trousseau de clefs, quelque menue monnaie, une boîte de _wax vestas_, des cartouches de petit calibre et, dans la poche intérieure du paletot, un portefeuille.
Ce portefeuille était le mien et j’y découvris intacte la somme qui m’avait été subtilisée pendant le trajet du _Criterion_ au _Pacific Club_.
Je ne pris que la précaution de noter sur un carnet les numéros de mes banknotes, puis je les replaçai consciencieusement dans le portefeuille et glissai celui-ci dans la poche où je l’avais pris.
--Cette fois, exultai-je, je tiens la clef de l’énigme et je la tiens bien!
Voilà donc la raison de ces rondes bizarres, de cette glace par laquelle le maître exigeait que l’on constatât sa présence, chaque nuit, alors que ses occupations multiples le retenaient ailleurs!... Ah! tout cela était bien imaginé et je doute que Sherlock Holmes ait jamais eu à instruire une affaire aussi captivante.
Là-dessus je sortis de la chambre et descendis l’escalier.
Il était temps, car un coup de sifflet de Frog m’avertissait qu’il avait aperçu quelque chose.
J’attendis quelques instants, blotti dans une touffe de fusains et je vis bientôt une lanterne qui projetait sur le sol un petit cône lumineux.
C’était Betzy qui allait faire sa ronde.
Elle prit l’escalier par lequel je venais de descendre et atteignit le fameux couloir aux cadrans enregistreurs.
J’étais déjà dans la rue.
--Et alors? interrogea Frog.
--Tout s’est bien passé... Maintenant, mon ami, continue à faire bonne garde... Quand Bloxham vient-il te remplacer?
--A cinq heures du matin.
--C’est bon... Tâche de ne pas t’endormir d’ici là...
--Oh! Monsieur Dickson...
--Allons, à demain.
--_Good night!_ sir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne m’accordai que le temps de prendre chez moi quatre heures de repos bien gagné, et, à six heures cinquante, je reprenais le train pour Melbourne.
XIV
OÙ JE STUPÉFIE SUCCESSIVEMENT MON GEOLIER, LE DIRECTEUR DE LA PRISON ET LE CHIEF-INSPECTOR DE MELBOURNE
Lorsque, fidèle comme Régulus à la parole donnée, je me fis ouvrir la porte de Wellington-Gaol, la première personne que je rencontrai sous la voûte fut le gardien-chef au crâne piriforme et au nez écarlate.
--Comment!... vous voilà, vous, s’écria-t-il... Votre affaire est bonne... ah! vous pouvez vous vanter de donner du tracas aux gens! Que désirez-vous à présent? Que voulez-vous?
Je laissai passer ce premier flot de mauvaise humeur, puis soulevant très poliment mon chapeau:
--Voudriez-vous, dis-je, avoir l’obligeance de m’annoncer au directeur?
--Je crois bien que je vais vous annoncer! Vous n’aviez pas besoin de le demander! il va vous recevoir le Directeur...
Et comme le gardien ne semblait guère pressé de me conduire auprès de son chef, je hasardai:
--Qu’attendons-nous?
--Que huit heures aient sonné. M. le directeur est en train de prendre son bain. Mais venez avec moi... vous pourriez vous échapper encore et maintenant que je vous tiens...
--Serais-je revenu si mon intention était de fuir?