La ténébreuse affaire de Green-Park
Part 9
--C’est juste, mais avec un _humbug_ de votre espèce, on ne peut jamais savoir... Tenez, vous me rappelez Harry Fowler; c’était un type dans votre genre.
La comparaison n’avait rien de flatteur, car ce Harry Fowler était le plus détestable gredin qu’eût jamais produit l’Australie...
Huit heures sonnèrent.
--Allons! dit le gardien.
Nous traversâmes la cour d’honneur, montâmes un perron orné de fleurs en haut duquel s’ouvrait une porte vitrée, puis, une fois dans le vestibule, nous attendîmes.
Derrière la cloison j’entendais la voix irritée du directeur.
Il gourmandait un de ses scribes, le traitait de paresseux et d’incapable, en frappant à coups de poings sur les meubles.
Enfin mon tour d’audience arriva.
En me voyant entrer, le directeur s’inclina fort cérémonieusement de quarante-cinq degrés, mais quand le gardien-chef lui eut appris qui j’étais, il changea aussitôt d’attitude.
--Ah! dit-il, c’est ce voyou qui nous a brûlé la politesse... Qui l’a repincé?
--Personne, répondit le gardien... Il est venu de lui-même se constituer prisonnier.
Le directeur qui était un gros homme apoplectique faillit suffoquer d’étonnement et me regarda d’un air ébahi.
--Vous n’êtes pas un prisonnier ordinaire, vous... finit-il par articuler.
--En effet, lui dis-je... et si vous voulez bien m’accorder seul à seul un moment d’entretien, je vais vous apprendre une chose qui va certainement vous surprendre.
Le directeur hésita quelques instants, puis après s’être assuré que son revolver était dans le tiroir de son bureau, il se campa devant la cheminée et dit au gardien:
--Sortez, Plumcake.
Le gardien obéit.
Quand il eut refermé la porte:
--Eh bien! je vous écoute, me dit froidement le directeur.
--Monsieur, commençai-je, je vous dois d’abord des excuses pour la façon assez cavalière dont j’ai dû me séparer de vous... Cela répondait aux procédés un peu brusques que la police avait employés pour me confier à vos soins... sans même se donner la peine de vérifier mon identité.
Et après avoir sorti les pièces justificatives dont je m’étais muni, lors de mon court passage chez moi, je repris d’un ton calme:
--Je vous répéterai donc ce que j’ai déjà voulu faire entendre au chef de poste: je suis Allan Dickson... Voici mes papiers!
Le directeur parcourut négligemment les certificats dûment revêtus d’estampilles que je lui soumettais et me dit brusquement:
--S’il est vrai, monsieur, que vous apparteniez par quelque côté à l’administration de la justice, vous auriez dû vous montrer, plus qu’un autre, respectueux de ses arrêts.
--C’eût été mon plus vif désir, mais cette soumission passive n’eût abouti qu’à la constatation stérile d’une erreur... D’autre part, je suis détective et, hier encore, j’étais sur la piste de l’assassin de M. Ugo Chancer... Ma présence à Broad-West était absolument indispensable... et à tel point que je tiens maintenant cet assassin, monsieur... et puis le livrer à la justice.
Le directeur me regarda d’un air méfiant:
--Qu’est-ce qui me prouve que vous dites la vérité?
--Ceci, monsieur (et je désignais mes papiers) ceci d’abord... et puis le témoignage du chief-inspector lui-même qui est au courant de certains détails et auprès duquel je vous prie de me faire conduire sans retard.
Le fonctionnaire parut choqué de ce dernier mot.
--Sans retard... répéta-t-il ironiquement.
--Sans retard, oui monsieur... parce qu’il y va de l’arrestation d’un malfaiteur des plus dangereux et que chaque minute d’atermoiement fait peut-être une victime de plus sur le territoire australien...
Le directeur parut ébranlé:
--Vous allez être confronté à l’instant avec le chef de police, dit-il... Je vous accompagnerai moi-même, mais prenez garde... Si vous avez voulu en imposer à la justice, votre situation sera particulièrement grave, cette fois...
Je regardai fixement mon interlocuteur:
--Serais-je ici, monsieur, si telle avait été mon intention?
Le directeur prit son chapeau, un vieux gibus de forme archaïque, aux bords minuscules, endossa un long pardessus mastic exagérément garni d’américaines, puis ouvrit la porte de son cabinet.
--Plumcake, dit-il au gardien, allez me chercher Big.
Quelques instants après, le geôlier revenait avec une sorte de géant qui portait l’uniforme bleu et rouge des gardes-chiourme de Wellington-Gaol.
Le directeur qui ne semblait avoir en moi qu’une confiance médiocre me remit entre les mains--et quelles mains!--du surveillant Big, puis nous montâmes tous les trois dans un coupé automobile qui stationnait au bas du perron.
Il était exactement huit heures quarante-cinq.
A neuf heures précises, nous arrivions au Police-Office où M. Coxcomb nous recevait immédiatement dans son cabinet.
Là, le directeur de la prison entreprit d’abord d’exposer mon odyssée: le chef de police parut prêter peu d’attention à ce discours.
--C’est une erreur regrettable, dit-il, qui est à la charge de mes agents... comme il y a, à votre charge, M. Allan Dickson, un acte de rébellion, d’effraction et de détérioration de matériel appartenant à l’État. Cette affaire suivra son cours à part. Vous avez tenu à me parler... je vous écoute...
--Monsieur le chief-inspector, dis-je d’une voix vibrante, l’assassin de Green-Park est démasqué.
--Par vous?
--Par moi.
--Seul?
--Seul... et je dirai même envers et contre les efforts qu’a faits la police pour m’en empêcher.
--Passons... L’assassin a-t-il des complices?
--Peut-être... du moins cela paraît probable...
--Son nom?
--Gilbert Crawford, de Broad-West.
Le chief-inspector et le directeur de la prison sursautèrent en même temps.
--M. Gilbert Crawford, le millionnaire?
--Il passe pour tel, en effet, monsieur le chief-inspector.
--Le richissime propriétaire de Broad-West?
--Propriétaire de quoi? monsieur... Nous vivons ainsi d’idées toutes faites... les apparences sont parfois trompeuses...
--Mais... un tel homme..., reprit le haut fonctionnaire de la police, interloqué... un tel homme... pour quelles raisons se serait-il fait assassin?
--Pour voler... tout simplement... le vol constitue ses seuls moyens d’existence.
Le chief-inspector parut consulter du regard le directeur de la prison et je lus dans ses yeux une nuance d’incrédulité.
--Au surplus, repris-je, je m’offre à faire, dès ce soir, la démonstration de ce que j’avance.
--A l’instant même, monsieur Allan Dickson, à l’instant même...
--Non, si vous le permettez, monsieur le chief-inspector... ce soir seulement... Je vous dirai pourquoi après... ou plutôt vous le comprendrez vous-même... Voulez-vous me laisser la conduite de cette affaire que j’ai menée jusqu’à ce jour?
--Faites...
--En ce cas, je vous demanderai deux inspecteurs expérimentés, déterminés et de taille à soutenir une lutte, s’il y a lieu... J’emmènerai ces messieurs à Broad-West... le reste me regarde.
--Vous aurez vos deux inspecteurs, monsieur Dickson, mais prenez garde... vous pouvez vous tromper... Songez aux terribles conséquences, que pourrait entraîner une arrestation arbitraire... surtout l’arrestation de M. Gilbert Crawford!...
--Est-il nécessaire, monsieur le chief-inspector, de vous rappeler mes précédents états de service et de vous remettre en mémoire les différentes affaires qui m’ont valu du lord-chief des félicitations et des témoignages de sympathie? N’est-ce pas moi qui ai élucidé l’affaire si embrouillée de la _Tortue rouge_, le meurtre mystérieux du banquier Pound, le drame de Wimblester-House, n’est-ce pas moi encore qui...
Le chief-inspector m’arrêta, d’un geste:
--Je sais... je sais... dit-il... que vous avez toujours fait preuve de tact et d’habileté... mais il faut y prendre garde, monsieur Allan Dickson... notre métier est dangereux... on réussit dix affaires et un beau jour on commet une «gaffe» impardonnable qui rejaillit sur la police tout entière...
--Si je parle avec tant d’assurance, monsieur, c’est que j’ai fait une enquête minutieuse et que je tiens en main le fil de l’affaire de Green-Park... J’ai des preuves... des preuves palpables... et quand je vous dis: M. Crawford est l’assassin de M. Ugo Chancer, c’est que j’en suis sûr... c’est que j’ai vu chez lui les titres volés et les pièces d’or poinçonnées d’une étoile...
--Cela suffit, monsieur Dickson, j’ai confiance en votre flair... cependant... j’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi vous vous êtes fait arrêter au _Pacific Club_...
--M. Gilbert Crawford vous l’apprendra avant peu, monsieur le chief-inspector.
--C’est bien... je vous donnerai deux inspecteurs ainsi que je vous l’ai promis, mais pour dégager ma responsabilité en cette affaire--dans le cas peu probable d’ailleurs où elle tournerait mal--je vous serais obligé, monsieur Dickson, de vouloir bien rédiger devant moi une dénonciation formelle.
Je pris une plume et traçai ces mots sur une feuille à en-tête du Police-Office:
«Je soussigné Allan Dickson, détective, demeurant à Broad-West, affirme sur l’honneur que M. Gilbert Crawford est l’assassin de M. Ugo Chancer et qu’il a pris à ce dernier les titres de la _Newcastle Mining Co_ frappés d’opposition par M. Withworth ainsi que les pièces d’or poinçonnées d’une étoile à six branches.
«J’affirme en outre que M. Gilbert Crawford m’a dérobé mon portefeuille.»
Et je signai.
Le chief-inspector lut le papier, le tendit au directeur de la prison, puis prononça d’une voix grave:
--Cette accusation est formelle... Si M. Crawford est innocent, M. Dickson supportera seul le poids de son erreur... C’est bien entendu, n’est-ce pas?... vous n’avez plus rien à ajouter?
--Non, monsieur, répondis-je.
--En ce cas, vous êtes libre... Voulez-vous que j’envoie immédiatement les agents à Broad-West?
--Non, c’est inutile, répondis-je... D’ailleurs, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je pourrais requérir sur place l’inspecteur Bailey et le constable Mac Pherson qui ont procédé aux premières constatations, à la maison du crime.
--Je vous y autorise.
Et le chief-inspector s’asseyant à son bureau me signa un mandat d’arrêt en bonne et due forme, en spécifiant toutefois en marge que c’était sur ma demande qu’il le délivrait.
Il évita aussi de faire allusion à l’affaire de Green-Park.
C’était un homme prudent qui craignait les complications et ne se compromettait jamais; il laissait ce soin à ses agents et aux pauvres détectives.
XV
LA SOURICIÈRE
--Ton maître est-il là?
Nous étions devant la villa Crawford, l’inspecteur Bailey, Mac Pherson et moi.
La nuit était obscure et le tonnerre grondait dans le lointain du côté de Merry-Town. Par instants, de rapides arabesques de feu glissaient entre les arbres et les chauves-souris surprises plongeaient dans les taillis.
A la fenêtre du premier étage filtrait la petite lueur pâle qui signalait la chambre paisible du millionnaire.
Slang, averti par son instinct de cheval de retour, flageolait sur ses jambes à la vue de ces trois hommes qui le regardaient à travers la grille.
Bailey lui tendit sa carte.
--Introduis-nous, ordonna-t-il... ordre du chief-inspector de Melbourne...
Le chauffeur ouvrit la grille et s’effaça respectueusement.
--Slang, fis-je à mon tour, en foudroyant du regard le malheureux garçon, allez voir si votre maître peut nous recevoir.
--Mais...
--Allez, vous dis-je.
Il disparut et nous nous concertâmes rapidement pendant son absence qui fut courte.
--Messieurs, balbutia-t-il quand il fut de retour, excusez-moi... mon maître est là... mais il dort... et je n’ai pas osé le réveiller.
--Montons, fis-je.
Je pris la tête du cortège et guidai mes aides, une petite lampe électrique à la main.
Dès que nous eûmes atteint le corridor du premier étage, la lumière de la veilleuse, projetée à travers la glace, nous éclaira suffisamment.
Je menai mes inspecteurs jusqu’à «l’observatoire» et là, étendant le bras:
--Voyez, messieurs, leur dis-je, M. Crawford est dans son lit ainsi que toutes les nuits, au témoignage de ses gens...
Bailey et Mac Pherson s’approchèrent de la glace et, retenant leur souffle, contemplèrent un instant le masque impassible du dormeur.
--Il ne nous a pas entendus venir, murmura Mac Pherson.
Je fis jouer la poignée de la porte et pénétrai dans la chambre.
--Entrez, dis-je à mes compagnons abasourdis de ce sans-gêne, puis me plantant au milieu de la pièce.
--Monsieur Crawford!... monsieur Crawford!... monsieur Crawford!... appelai-je par trois fois.
Les policiers se regardèrent.
Alors je m’approchai du lit, écartai violemment les draps et saisissant par les cheveux l’effigie de cire faite à l’image du millionnaire:
--L’alibi, prononçai-je.
Un «Oh!» de surprise, d’admiration, de stupéfaction plutôt, accueillit ce coup de théâtre effarant.
Je poursuivis très calme:
--Messieurs, veuillez maintenant vérifier dans le secrétaire la présence des valeurs, titres et pièces de monnaie qui ont été la propriété de M. Chancer.
--C’est une violation de domicile... hasarda timidement Bailey.
--Laissez donc... je prends tout à ma charge... D’ailleurs ne suis-je pas couvert par le chief-inspector de Melbourne?
Le secrétaire une fois ouvert, les certificats d’actions et d’obligations furent vérifiés un à un avec la liste des numéros dont j’avais un double dans ma poche.
Ce fut ensuite au tour des souverains si bizarrement poinçonnés par le vieil original de Green-Park de passer de main en main.
Les inspecteurs se saisirent de toutes ces pièces sous ma responsabilité.
Ensuite, nous replaçâmes la figure de cire dans le lit, rétablîmes un ordre apparent et sortîmes de la chambre.
Slang, qui venait de monter, nous regarda sortir et jeta un coup d’œil sur le lit de son maître où la figure de M. Crawford ne manifestait aucune émotion.
Lui, en revanche, paraissait ahuri et roulait des yeux hagards.
Je le pris par le bras.
--Slang, lui dis-je, vous allez conduire ces messieurs au petit salon du rez-de-chaussée où vous les prierez de s’asseoir... puis, vous viendrez ensuite me retrouver ici...
Le chauffeur se précipita pour exécuter mes ordres.
Les policiers descendirent: je les entendis remuer les chaises, s’installer, verrouiller les fenêtres.
Slang reparut.
--Ceci n’est point une comédie, dis-je d’un air sévère... D’où vient la paire de bottines à boutons récemment ressemelée que vous portiez avant-hier?
Le chauffeur me considéra, absolument hébété.
--Allons, répondez... d’où vous venait cette paire de bottines?
--C’est mon patron qui me l’a donnée... articula-t-il faiblement.
--Vous ne l’avez pas dérobée?
--Sur l’honneur, gémit le malheureux.
--Bien... Quand votre maître vous a-t-il fait ce cadeau?
--Je ne sais plus... je ne me rappelle plus... il y a peu de temps en tout cas...
--Rassemblez vos souvenirs, Slang... Vous avez reçu ici dernièrement un domestique sans place que vous avez fait passer pour un de vos parents?...
--Je ne connaissais pas cet homme... j’ai voulu lui rendre service... Je ne croyais pas mal faire...
--C’est bon... Y avait-il longtemps à cette date que vous aviez reçu la paire de bottines?
--C’est ce jour même, monsieur Dickson... oui... je me souviens à présent... M. Crawford m’a donné ces chaussures qui le gênaient, m’a-t-il dit, depuis qu’il les avait fait ressemeler... oui... il me les a données le matin, à son lever...
--Parfait... Maintenant, écoutez-moi bien Slang... vous êtes un voleur!...
--Moi?... je vous jure...
--Ne jurez pas... vous avez fait de 1922 à 1925 deux ans de prison à Adélaïde pour indélicatesses commises au préjudice de la _Cyclon Company_.
Ma victime s’effondra sur un banc du couloir.
Je poursuivis:
--Vous avez en outre tenté de vendre il y a deux jours aux guichets de l’_Australian Bank Exchange_ de Melbourne un titre qui ne vous appartenait pas...
Le chauffeur tomba sur les genoux:
--Grâce, monsieur Dickson!... grâce!... balbutiait-il.
--Vous l’aviez dérobé, ne niez pas... C’est votre tête que vous jouez en ce moment, Slang, car cette obligation faisait partie de la fortune de M. Chancer qui a été assassiné à Green-Park...
--Je ne suis pas un assassin! s’écria le chauffeur en se relevant... Je ne suis pas un assassin! J’ai pris le titre, c’est vrai... mais dans la chambre de mon patron...
--C’est bien, dis-je... il vous sera tenu compte de votre aveu... Vous ne serez pas inquiété, j’en fais mon affaire, mais à une condition: c’est que vous m’obéissiez aveuglément, Slang.
--A vos ordres, monsieur Dickson, murmura le pauvre diable.
--Voici: vous allez veiller à la porte extérieure du cottage, en vous dissimulant, bien entendu, et vous viendrez nous avertir dès que vous entendrez venir M. Crawford...
Le chauffeur jeta un regard étonné vers la chambre qu’éclairait faiblement la veilleuse.
--Votre maître n’est pas là, dis-je.
--??
--Non, il n’est pas là... Il ne rentrera sans doute qu’au petit jour... Faites, ce que je vous dis Slang et je réponds de vous... sans quoi, je vous livre incontinent à la justice.
--Ah! monsieur Dickson, quelle reconnaissance!
Je fis un geste de congé.
--Allez, Slang!...
Le chauffeur descendit l’escalier quatre à quatre et j’allai rejoindre Mac Pherson et Bailey dans le petit salon.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A la première heure du jour, ainsi que je l’avais prévu, le chauffeur vint nous avertir que M. Crawford ouvrait la grille du jardin.
Je ne fis qu’un saut jusqu’à la chambre du misérable en recommandant à mes compagnons de se tenir à proximité. J’entrai seul et me dissimulai derrière les rideaux du lit, puis j’attendis.
Je perçus le grincement d’une porte que l’on ouvre, puis les pas étouffés du maître montant légèrement l’escalier. C’est à peine si l’on entendait les marches gémir.
Par la grande glace donnant sur le couloir, je vis M. Crawford qui s’arrêtait un instant pour vérifier le tableau des rondes.
Il était en habit, avec un manteau de soirée sur les épaules.
Alors je sortis doucement de ma cachette.
Il ouvrit la porte, m’aperçut et s’arrêta, médusé. Mais je ne bronchai pas et, de mon air le plus naturel, désignant du doigt la figure de cire couchée sur l’oreiller:
--Pardon gentlemen, demandai-je... lequel de vous deux est M. Gilbert Crawford?
Le bandit devint aussi pâle que son effigie et je le vis faire un mouvement dont je devinai le but, mais je le prévins en braquant sur lui le canon de mon browning.
--A moi! criai-je en même temps.
Les policiers cachés dans la galerie bondirent aussitôt dans la chambre.
Slang les suivait, les yeux hors de la tête.
--Arrêtez cet homme, fis-je en désignant M. Crawford... c’est l’assassin de Green-Park!...
Et je remis tranquillement mon revolver dans ma poche en disant au pseudo-millionnaire:
--Eh bien! monsieur, vous qui teniez tant à me voir à l’œuvre, êtes-vous satisfait maintenant?
* * * * *
A deux mois de là, mon infortuné voisin de campagne se balançait au bout d’une corde dans la prison de Wellington-Gaol. Quant au vieillard à lunettes bleues qui avait tenté, comme on sait, d’écouler les obligations de la _Newcastle Mining_, et dont la parfaite innocence avait été démontrée en ce qui concernait le meurtre de M. Chancer, il fut simplement condamné à dix ans de «_hard labour_». Ce vieillard était d’ailleurs un jeune homme du nom de Tommy qui était passé maître dans l’art de se grimer. M. Crawford avait fait sa connaissance dans une prison de Sydney et se l’était spécialement attaché pour la négociation des titres volés.
En souvenir de cette affaire qui me valut, comme bien on pense, les félicitations du _Lord chief of justice_, j’ai conservé la figure de cire, l’ingénieux alibi, et je l’ai placée sur la cheminée de mon salon.
Peut-être un jour, si je vais à Londres, en ferai-je don au Musée Tussaud où elle a sa place tout indiquée à côté des têtes de Burke, d’Harry Benson, de Charles Peace et de William Palmer...
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages I.--Une Partie interrompue 7 II.--Le Mort parle 19 III.--La Trace du fauve 43 IV.--Comment je devins le cousin d’un individu suspect 69 V.--Mauvais départ 99 VI.--L’homme d’affaires de Fitzroy-Street 115 VII.--Chez M. Coxcomb, chief-inspector 131 VIII.--Où je retrouve ma piste 145 IX.--La fiche nº 76.948 163 X.--Une complication que je n’avais pas prévue 175 XI.--L’Étoile à six branches 175 XII.--Un Coup d’audace 199 XIII.--L’Alibi 217 XIV.--Où je stupéfie successivement mon geôlier, le directeur de la prison et le chief-inspector de Melbourne 233 XV.--La souricière 247
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