La ténébreuse affaire de Green-Park

Part 7

Chapter 73,726 wordsPublic domain

Seul, le corps de la victime, préalablement injecté de substances antiseptiques, avait été transporté dans la salle de bains transformée en local réfrigérant, aux fins d’autopsie.

J’appris même que, des trois médecins désignés pour se prononcer sur les causes de la mort, l’un avait désiré me voir, et m’entretenir en particulier, mais que les deux autres s’y étaient opposés.

Pour moi, ma conviction était faite et toutes les démonstrations de la science n’auraient pas prévalu contre elle.

Ces formalités ne me regardaient d’ailleurs aucunement.

Je descendis au jardin.

Il est, je crois, à peine besoin de dire que la semelle de la bottine s’appliquait exactement sur l’empreinte. Je ne fus pas fâché toutefois de n’avoir pas trop tardé à faire cette constatation. La terre commençait à se craqueler... elle se serait à bref délai désagrégée et cette preuve matérielle que je tenais entre les mains aurait manqué à l’instruction. J’eusse alors été obligé d’employer le procédé de moulage inventé par le docteur Bertillon et que nombre de policiers ont plus d’une fois mis en pratique[6].

[6] Voici en quoi consiste cette opération. L’empreinte est-elle imprimée dans un terrain très sec, on la couvre d’abord d’une tôle chauffée à blanc, puis on y verse de l’acide stéarique. Il faut verser lentement et sans arrêt jusqu’à ce que l’empreinte soit recouverte. On aura eu le soin de huiler préalablement cette tôle avec un pinceau ou du coton. On attend ensuite la complète solidification et on enlève le moulage. Celui-ci peut alors être conservé indéfiniment et servir ainsi, pendant la période de l’instruction.

Je pris le personnel du cottage à témoin de la parfaite coïncidence des formes de la bottine avec son effigie et j’instituai solennellement, en présence des autres domestiques, le valet de chambre parfumé surveillant de cette partie du jardin.

J’avais bien pensé pour cette petite cérémonie à me ménager le témoignage de M. Crawford car, outre le plaisir que j’aurais eu à me rencontrer une fois de plus avec ce gentleman, cela prévenait tout accès de mauvaise humeur de sa part, lorsque je serais obligé de faire arrêter son chauffeur.

Malheureusement, M. Crawford était absent de chez lui quand j’avais quitté Broad-West.

J’allais maintenant requérir du chief-inspector de Melbourne l’arrestation immédiate de Slang, en le priant toutefois de tenir cette arrestation secrète afin de ne pas donner l’éveil aux complices du bandit.

X

UNE COMPLICATION QUE JE N’AVAIS PAS PRÉVUE

Après être retourné à Broad-West pour donner quelques instructions à Bloxham et lui avoir adjoint un jeune homme du nom de Frog que j’avais employé maintes fois à des filatures assez compliquées, je pris le rapide qui me déposa sur le quai de Melbourne à l’heure du déjeuner.

Mon but était de m’assurer que le chief-inspector, suivant la promesse qu’il m’avait faite, s’était occupé de faire surveiller les lieux de plaisir et les grands hôtels.

Je me rendis donc au _Criterion_ qui est un des plus beaux restaurants de la ville et où la clientèle est cependant fort mélangée.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en entrant dans la salle à manger du _Criterion_, d’y apercevoir M. Crawford.

J’allai au millionnaire, la main tendue, et il m’offrit de lui-même une place vacante à sa table.

--Je suis, en vérité, charmé de cette rencontre, dis-je en souriant.

--Moi de même, cher monsieur... fit M. Crawford. Et cette enquête? Votre assassin serait-il à Melbourne?

--Peut-être, fis-je évasivement... c’est-à-dire qu’il est ici et partout... mon assassin est légion...

--Vous croyez à une bande?

--L’enquête le dira, répondis-je, fidèle à ma consigne de ne jamais me livrer trop.

--Puissiez-vous réussir... mais déjeunons, hein?

--Avec plaisir.

M. Crawford était un galant homme, et, je m’en aperçus, fort beau mangeur.

Comme il en était à l’entrée, il se fit servir de nouveau toute la première partie du menu afin de me tenir compagnie.

Je résolus d’user d’atermoiements avant d’arriver à la révélation que je sentais d’avance devoir être mal accueillie.

--Je suis retourné au cottage... dis-je... Les médecins ont été appelés encore une fois à se prononcer sur les causes de la mort... l’autopsie va être pratiquée...

--Elle conclura à la congestion.

--Sans doute... mais il y a congestion et congestion... Celle qui a déterminé la mort de M. Chancer a été, vous le savez, provoquée mécaniquement par des coups violents appliqués sur le crâne...

--Je crois que vous êtes dans le vrai... une chose qui ne fait pas de doute, en tout cas, c’est que l’on s’est introduit furtivement, dans le bureau de M. Chancer.

--Je crois avoir établi ce point, en effet.

--Oui... fit M. Crawford, et j’estime qu’il faut en revenir à ce que je vous disais avant-hier: cherchez parmi les gens de maison. Il n’y a que quelqu’un parfaitement au courant des habitudes du défunt qui ait pu ainsi arriver jusqu’à lui.

--Pardon, cher monsieur... il y a du vrai et du faux dans ce que vous dites: les domestiques de M. Chancer ont pu servir d’indicateurs, peut-être à leur insu, mais ce n’est pas un familier de la maison qui aurait eu recours au petit «truc» que nous avons découvert sur la sortie secrète du cabinet... il serait entré par la porte, tout simplement.

--Que croyez-vous alors?

--Je crois qu’un étranger renseigné sur la disposition des lieux se sera glissé par surprise ou avec la complicité de quelqu’un jusqu’à l’escalier dérobé et aura pu ainsi préparer son ingénieux système de loquet à ficelle.

--Cela doit être, en effet...

J’étais charmé de voir le millionnaire abonder dans mon sens.

D’abord, c’était flatteur pour moi; ensuite cela me facilitait la pénible communication que j’avais à lui faire.

Je l’avais décidément converti à mes idées par la rigoureuse logique de mes déductions.

Je décidai cependant de laisser s’achever en paix cet excellent déjeuner, avant d’en venir aux explications délicates.

M. Crawford ne souffrit pas que je réglasse l’addition.

--Vous êtes mon hôte, mon cher Dickson, me dit-il... je vous garde avec moi... Votre société m’est d’ailleurs trop précieuse pour que je vous laisse ainsi aller... Voulez-vous que je vous accompagne dans vos recherches.

J’acquiesçai d’un salut à la proposition. J’avais déjà formé, on s’en souvient, le projet d’emmener avec moi le millionnaire, et son absence m’avait vivement contrarié.

Le hasard le plaçait inopinément sur ma route et il avait l’amabilité de m’offrir lui-même sa compagnie. J’étais donc servi à souhait.

Je n’avais garde de décliner une proposition aussi flatteuse de la part d’un homme que toute la _gentry_ de Melbourne, en quelque endroit qu’il parût, saluait chapeau bas.

Et puis?... faut-il l’avouer? Je n’étais pas fâché non plus d’éblouir un peu mon richissime voisin en le faisant assister, phase par phase, à la réalisation de mes hypothèses.

Je pressentais d’ailleurs que cette journée me réservait des surprises d’où résulterait fatalement quelque coup de théâtre.

--Nous ferons, si vous le voulez bien, un tour dans la ville, me proposa mon ami... le temps est splendide, et tout en déambulant, vous m’exposerez plus librement qu’ici vos projets et les résultats déjà acquis de votre tactique...

Et pour justifier ces paroles, il me désignait d’un signe de menton un monsieur de mine assez correcte, portant des favoris à l’autrichienne et qui nous décochait de temps à autre un petit coup d’œil furtif.

Le millionnaire eut un geste de mauvaise humeur.

--On coudoie partout des policiers aujourd’hui, dit-il.

Mais se reprenant aussitôt:

--Soit dit sans allusion blessante, mon cher Dickson.

Je m’inclinai en souriant.

--Je parle des mouchards... des professionnels... expliqua-t-il.

L’observation du millionnaire me remplissait de satisfaction.

La personne qui excitait son impatience était de la police à n’en pas douter.

J’admirai le flair de M. Crawford, mais j’admirai encore plus que le chief-inspector m’eût tenu parole.

Les grands restaurants étaient surveillés: je venais d’en acquérir la preuve.

M. Crawford jeta sa serviette sur la table et nous sortîmes.

Cependant, je poursuivais une pensée intime; je tenais à savoir si la surveillance était bien exercée sur tous les établissements où l’on dépense sans compter.

Là est le rendez-vous tout désigné de ceux à qui l’argent ne coûte guère.

J’avais constaté que les grands restaurants étaient bien gardés, mais il restait à m’assurer de ce qui avait été fait pour les maisons de jeu de Melbourne.

--Que diriez-vous d’un petit tour au cercle? proposai-je insidieusement.

--Au cercle?... Vous jouez donc, mon cher Dickson?

--Oui, cela m’arrive.

--Vous m’étonnez.

--Pourquoi?

--Parce qu’un homme dont le cerveau est continuellement occupé de problèmes aussi ardus que ceux que vous résolvez n’a guère le temps de songer aux bagatelles... du moins, je le croyais.

--Le jeu n’est pas une bagatelle, répondis-je... c’est un exercice et je lui dois beaucoup.

--En vérité?

--Oui... le système de déductions d’un bon joueur et les procédés d’un bon détective sont absolument identiques. Ce que le joueur appelle la veine est exactement ce que nous appelons la piste... Une même Ariane tient le bout de ces deux fils... et elle a nom Logique... cher monsieur.

--Voilà que vous devenez lyrique, interrompit M. Crawford... Décidément vous m’étonnez... Eh bien! allons au cercle...

--Oh! protestai-je... une demi-heure tout au plus... un simple petit exercice d’entraînement...

--Êtes-vous en fonds, au moins? me demanda le millionnaire en riant.

--Suffisamment... j’ai sur moi quelques bank-notes...

--Laissez-moi vous dire que cela n’est rien... un coup de râteau...

--Je sais me modérer...

--_All right!_ en tous cas, comptez sur moi, je vous prie, le cas échéant.

Je remerciai mon généreux voisin, et quelques instants après, nous entrions dans la maison de jeu la mieux fréquentée de Melbourne: j’ai nommé le _Pacific Club_.

Nous nous dirigeâmes d’un commun accord vers les salles de roulette et j’eus le plaisir de voir mon compagnon reconnu de la plupart des gros joueurs attablés là.

Il me semblait qu’il rejaillissait sur moi, humble détective, quelque chose de cette considération.

Nous prîmes place.

M. Crawford commença par mettre une bank-note sur le tapis.

Quant à moi, je pontai modérément avec ce que j’avais d’espèces métalliques dans la poche de mon gilet.

J’avais bluffé avec M. Crawford.

La vérité est que je ne joue jamais et me tiens farouchement à l’écart de cette terrible sirène qu’est la roulette.

Il m’arriva bien entendu ce qui arrive aux novices: je gagnai.

M. Crawford, lui, perdit coup sur coup plusieurs sommes assez considérables, car il ne misait qu’avec des billets.

Cependant je me raidissais de mon mieux contre l’entraînement.

--Au surplus, ce n’était pas pour jouer que j’avais tenu à pénétrer dans ce lieu... On sait quelle raison m’y avait attiré...

XI

L’ÉTOILE À SIX BRANCHES

Sans en rien laisser paraître, je dévisageais, tout en ayant l’air de suivre la partie, les joueurs réunis autour de moi, et mon attention fut tout à coup éveillée par un individu à l’allure assez gauche qui rôdait près des tables. Cette préoccupation me retint-elle trop? La fortune tourna-t-elle?

Toujours est-il que je me mis à perdre.

Dès lors, entraîné sur la pente, je perdis ce que je voulus.

Tout mon gain y passa et aussi ce qui me restait de monnaie disponible.

Je voulus me retirer de peur d’être tenté d’attaquer ma réserve de banknotes, mais je m’étais sottement engagé au delà de ce que j’avais devant moi, et je dus donc, bon gré mal gré, avoir recours à mon portefeuille.

Je mis la main dans la poche intérieure de mon veston et soudain j’eus peine à réprimer un cri:

Mon portefeuille avait disparu!

Je me tâtai, fouillai mes autres poches...

Rien!

J’étais volé!

Cette petite fantaisie me coûtait cinquante livres... mon revenu d’un mois...

Il fallait cependant que je fisse figure.

Je me souvins alors de l’offre obligeante de M. Crawford et m’approchant du millionnaire, je lui exposai mon cas à voix basse.

M. Crawford gagnait maintenant... ma mésaventure ne lui parut mériter qu’une médiocre attention.

--Qu’à cela ne tienne, dit-il sans lever les yeux... Combien vous faut-il?

--Cinq livres... ce sera suffisant.

Et le regard toujours fixé sur la roulette, le millionnaire prit à côté de lui, sur le tapis, cinq souverains qu’il me glissa discrètement dans la main.

Je remerciai mon obligeant ami, puis je revins à ma place et jetai les cinq livres sur la table.

A ce moment, je vis le louche individu que j’avais déjà remarqué se pencher sur mes pièces d’or, en prendre une entre ses doigts avec un sans-gêne qui m’exaspéra, puis la reposer en souriant d’un air stupide.

--C’est quelque fou, pensai-je... un fétichiste qui consulte le millésime de mes souverains.

--Laissez donc cela... lui dis-je.

Il me regarda effrontément et prit deux souverains après avoir fait un signe au croupier.

--C’est à vous, ces pièces d’or? demanda-t-il.

--Oui, répondis-je... ce n’est pas à vous, je suppose?

L’inconnu s’avança vers moi et me dit à voix basse:

--Veuillez me suivre.

Et comme je protestais, il tira de sa poche une carte orange que je connaissais bien.

Cet homme était un inspecteur de la police secrète!

Si le lecteur manifeste ici quelque étonnement, qu’il sache bien que ma stupéfaction ne le céda en rien à la sienne, quelle qu’elle soit.

Arrêté, moi Allan Dickson, détective! arrêté dans l’exercice de mes fonctions! arrêté par une sorte de confrère d’ordre inférieur, alors que j’étais venu en cet endroit précisément pour m’assurer de sa présence, et par comble d’ironie, au moment où je venais d’être volé par un habile pick-pocket!

Je ne sais ce qui l’emportait à ce moment, dans mon âme tumultueuse, de la surprise ou de l’indignation!

Ceci ou cela me laissa quelques minutes sans réplique, dans l’impossibilité absolue de formuler une protestation.

Je me suis rarement vu dans un état d’ahurissement aussi complet.

Heureusement, les impressions les plus violentes sont chez moi de courte durée.

Sous les regards étonnés des joueurs, j’avais suivi l’agent hors de la salle sans dire le moindre mot, mais une fois dehors, je recouvrai toute ma présence d’esprit.

Regardant alors dans le blanc des yeux le représentant de la force publique, je lui dis d’une voix sifflante:

--M’expliquerez-vous, monsieur, ce que signifie cette comédie?

--Je n’ai rien à vous dire, monsieur.

--Je suis Allan Dickson... insistai-je... veuillez voir vous-même...

--Je n’ai rien à voir... vous vous expliquerez au poste.

Tous les efforts que je fis pour arracher à cet obscur suppôt de police un semblant d’explication furent absolument inutiles.

L’agent appela un policeman et nous montâmes tous trois dans un cab qui partit à vive allure.

En dix minutes, nous fûmes rendus au commissariat où le chef de poste, montrant un empressement dont je fus intérieurement très flatté, se trouva aussitôt en disposition de procéder à mon interrogatoire.

C’est ici que ma surprise devint de l’ébahissement, mon ébahissement de la stupeur!

J’étais le jouet d’un enchaînement de faits dont l’ordre logique échappait absolument à ma méthode, et les premiers mots du chef de poste me laissèrent béant:

--C’est vous, Alsop, dit-il à l’agent en civil, qui étiez de service au _Pacific Club_?

--Oui, chef.

--C’est là que vous avez arrêté cet individu?

--Oui, chef.

--Dans quelles circonstances?

--J’ai suivi point par point la consigne qui m’avait été donnée... Monsieur jouait à la roulette... ses allures étranges ont attiré mon attention... il avait l’air de se méfier de quelque chose et regardait sans cesse autour de lui. Je l’ai surveillé et pris sur le fait...

--Que faisait-il?

--Il venait de jeter sur la table de jeu cinq souverains...

--La déclaration de l’agent est-elle exacte? demanda le fonctionnaire.

--Absolument exacte, répondis-je, ne comprenant pas encore de quel délit j’étais accusé.

--C’est bien... Continuez, Alsop.

--Monsieur avait donc jeté sur la table cinq souverains... J’en vérifiai l’effigie, suivant les instructions que j’avais reçues... Deux étaient tournés du côté face et portaient très nettement l’étoile à six branches à la section du cou de la Reine...

Je ne savais si je devais m’indigner ou éclater de rire... Le comique d’un homme arrêté d’après ses propres indications était vraiment irrésistible, encore que je fusse victime du quiproquo le plus fantastique.

J’essayai de mettre un peu de lumière dans ces ténèbres.

C’était vouloir tenter l’impossible!

Le chef ne m’écoutait pas; il fouillait dans ses dossiers.

De son côté, l’agent qui m’avait arrêté tirait deux souverains de sa poche et les faisait sonner sur le bureau.

--Voici, dit-il avec un fin sourire, les pièces que j’ai saisies...

Le chef examina attentivement les souverains, puis il me les soumit:

--Vous reconnaissez que vous avez été en possession de ces pièces? demanda-t-il.

--Je ne sais, répondis-je... mais du moment que votre agent l’affirme...

--Eh bien! ces pièces proviennent tout simplement d’un vol avec effraction accompagné d’assassinat sur la personne de M. Ugo Chancer, de Green-Park... Qu’avez-vous à répondre?

--Que je n’y comprends absolument rien... Cependant, on pourrait utilement invoquer le témoignage de M. Crawford, le millionnaire, de Broad-West de qui je tiens ces souverains... Lui seul en indiquerait certainement la provenance... mais je puis d’ores et déjà vous donner mon opinion...

--Nous n’avons que faire de votre opinion, répondit le chef d’un ton sec... Vous prétendez être le détective Allan Dickson?

--Cela, oui...

--Vous persistez à l’affirmer?

--Je persiste.

--C’est bien... Vous êtes un gaillard audacieux, mais vous ne vous tirerez pas de là facilement...

--C’est ce que nous verrons.

Le policier appuya sur un timbre et deux policemen parurent.

--Conduisez cet homme à Wellington-Gaol, leur dit-il...

Je suis fataliste et je crois que les événements s’enchaînent suivant un ordre rigoureusement mathématique. Ils ne nous apparaissent pas toujours logiques, mais ils ont évidemment une raison d’être. S’il nous est permis d’employer notre sagacité à en découvrir le premier chaînon, en revanche, il serait absurde de vouloir nous opposer à leur développement naturel.

C’est pourquoi je me résignai.

Je me prêtai de bonne grâce à la formalité de la fouille, me laissai docilement passer les _hand-cuffs_ et montai dans un affreux fourgon grillagé en cédant courtoisement le pas, en gentleman correct, aux deux policemen qui m’accompagnaient.

Un quart d’heure après, j’étais jeté dans une cellule de la prison de Wellington-Gaol, comme le dernier des vagabonds ramassé sur le port de Melbourne ou dans quelque boarding interlope de Footscray street.

XII

UN COUP D’AUDACE

Je comprends l’infortuné Pellisson élevant une araignée dans son cachot de la Bastille pour charmer les loisirs d’une horrible captivité.

Je n’étais pas depuis une demi-heure en prison que je m’étais moi-même découvert une araignée à apprivoiser.

Cette bestiole rétive d’abord, et absolument inaccessible, parut peu à peu vouloir s’apprivoiser. Elle souffrit ensuite que je la regardasse sous toutes ses faces, se prêta à ce que je demandai d’elle pour que je visse bien sans doute à quel genre d’araignée j’avais affaire, puis se laissa prendre enfin et si bien que je ne la lâchai plus.

Cette araignée, c’est dans un coin de mon cerveau que je l’avais découverte.

Je la sentis quelque temps confusément me trotter par la tête et je n’y prêtai pas plus d’attention qu’il convenait.

Cependant, comme elle devenait obsédante, force me fut bien d’en faire cas.

Je me livrai alors au jeu de la manipuler avec une curiosité d’instant en instant grandissante.

«Voyons, me disais-je, que signifie tout cela? Je suis trouvé dans l’espace de deux minutes en possession de l’argent dérobé à M. Ugo Chancer... cet argent est de l’argent criminel et le policier du _Pacific Club_ a bien fait de me mettre en état d’arrestation... Il a obéi à la consigne que j’avais donnée moi-même... Cependant, comment me suis-je trouvé avoir en main cet or coupable? Je n’avais plus un penny vaillant et je venais d’emprunter cinq livres à M. Crawford... c’est donc de M. Crawford que je tenais les souverains marqués du signe de Hugo Chancer... Comment se faisait-il qu’il eût lui-même ces souverains? Les avait-il gagnés au jeu? c’était plus que certain... Donc, un des assassins de Green-Park se trouvait dans la salle et écoulait, sans se douter qu’elles fussent marquées, les pièces de M. Chancer...»

La seule réponse satisfaisante, c’est M. Crawford lui-même qui pouvait me la donner.

J’avais timidement émis cette opinion devant le chef de poste mais il avait passé outre avec une indifférence qui m’avait surpris.

Je sentais, peut-être à tort, dans la façon désinvolte avec laquelle ce fonctionnaire avait agi à mon égard, une manifestation de cette jalousie sourde que vouent les officiels aux détectives amateurs.

J’aurais eu tort, évidemment, de compter sur la moindre bienveillance de la part d’un inspecteur de police.

M. Crawford n’ayant pas été appelé à s’expliquer, il me restait à découvrir avec mes propres moyens la clef de l’énigme.

Deux explications étaient également plausibles.

M. Crawford qui jouait au moment où je lui empruntai cinq livres, pouvait avoir à son insu, comme je le disais tout à l’heure, ramassé les pièces suspectes avec son gain.

Ou bien les souverains étaient auparavant la propriété de M. Crawford et alors il fallait de toute nécessité que ledit M. Crawford justifiât de leur provenance.

Je ne pouvais pas, de la prison où j’étais, établir, grâce à mon habituelle méthode inductive, par quels procédés, quelle succession d’intermédiaires, mon voisin de Broad-West se trouvait avoir dans sa poche l’argent provenant d’un vol qualifié.

Je pensai un moment à la possibilité d’un échange de monnaie consenti par le chauffeur Slang à son maître... Sans doute cela était admissible, mais je n’en aurais le cœur net qu’en me retrouvant face à face avec M. Crawford.

Le lendemain, sans nul doute, suivant la loi australienne, on me ferait subir un interrogatoire plus sérieux.

Il serait alors tout naturel que j’insistasse pour être confronté avec le millionnaire.

Cela allait de soi et faisait si peu de difficulté que j’en vins à penser qu’on me le proposerait spontanément.

Cette formalité me parut même tellement inévitable, nécessaire, inéluctable que je résolus d’éviter à tout prix une telle confrontation.

En effet, la réponse de M. Crawford serait certainement décisive.

L’affaire de Green-Park entrerait dès lors dans sa dernière phase, mais elle m’échapperait en même temps; elle deviendrait _la chose_ de la police.

J’en serais pour mes frais, mes calculs et mon dévouement--dévouement qui allait jusqu’à me faire dévaliser d’abord et emprisonner ensuite--D’autres recueilleraient les lauriers de cette gloire si chèrement acquise.

Et cela, je ne le voulais à aucun prix.

Il fallait que j’eusse une explication avec M. Crawford; mais il importait que cette explication eût lieu en dehors de toute ingérence policière.

Il n’y avait à ce problème qu’une solution: la fuite.

C’est alors que je commençai à prêter quelque complaisance à la petite bête qui me trottait dans le cerveau.

Cela avait une voix menue qui me murmurait sans relâche:

--S’évader? mais rien de plus simple... Est-il déshonorant de s’évader quand on a été emprisonné par erreur... Les barreaux? ils ne sont jamais bien solides à la prison préventive... de simples épouvantails, tout au plus... Ce premier pas franchi, se laisser glisser en bas? Rien... un jeu d’enfant pour un homme de sport... Ah! ça ne serait certes pas un tour de force héroïque à la Monte-Cristo.

Mais j’entends une grosse voix couvrir ici le petit cri tentateur qui m’obsédait de plus en plus.