La ténébreuse affaire de Green-Park

Part 4

Chapter 43,784 wordsPublic domain

--Oh! tu sais, ajouta le chauffeur, ce n’est pas la peine de le «récurer» nous ne sommes pas au Tread-Manor, passe la brosse vivement et donne ensuite un coup de chiffon... Tout ça, vois-tu, c’est pour épater Betzy... tu comprends, la première fois...

--Oui... oui... murmurai-je essoufflé en secouant brusquement la tête pour faire tomber les gouttes de sueur qui me perlaient au front.

Je ne pouvais, en effet, m’essuyer la figure avec mon mouchoir: c’eût été enlever mon maquillage qui commençait déjà à se ramollir.

En passant devant une glace appliquée le long de la cloison, je me regardai hâtivement.

J’étais horrible... mon enduit avait coulé et faisait sur mon visage d’affreuses taches gluantes qui me donnaient un aspect repoussant. Ah! comme je compris alors l’air dégoûté de Betzy!

«Si je cire un quart d’heure de plus, murmurai-je inquiet, tout en faisant décrire à ma jambe droite un incessant mouvement de va-et-vient, mon maquillage va fondre tout à fait et révéler mon incognito.»

Fort heureusement, Betzy finit par disparaître et j’entendis le frou-frou de ses jupes empesées s’éteindre peu à peu dans l’escalier.

--Elle ne remontera plus, me dit Slang... repose-toi, fellow... il est onze heures moins dix; à onze heures nous allons décamper et nous offrir un whisky... j’en ai d’excellent... tu verras... Attends-moi là, je vais jeter un coup d’œil dans la chambre du patron pour voir si tout est bien en ordre... et je reviens...

Je m’affalai sur une banquette, éreinté, fourbu littéralement abruti et n’ayant même plus la force de prononcer une parole. J’étais, à ce moment, semblable à un homme en proie au mal de mer... Je voyais tout tourner autour de moi et ne distinguais plus les objets qu’à travers une sorte de brouillard.

Le tintement joyeux d’une horloge placée dans la galerie me tira enfin de ma torpeur.

J’allais donc être libre! et j’attendais Slang avec une impatience que l’on conçoit, mais le gredin ne se pressait pas du tout de venir me rejoindre... Que faisait-il donc dans la chambre de M. Crawford?

Ma curiosité de détective reprenant le dessus, je m’apprêtais déjà à aller jeter un coup d’œil par la glace de «l’observatoire», quand mon compagnon reparut.

Il me sembla tout drôle, mais c’était sans doute une idée.

--Allons, viens, fellow, dit-il en me prenant par le bras... nous avons assez travaillé...

Et il me poussa vers un petit escalier en pitchpin qui donnait sur un vestibule orné d’une grande carte de Melbourne et de ses environs. On avait dû consulter souvent cette carte, à en juger par les traces de doigts qui maculaient ses marges.

Nous traversâmes en biais un coin du parc et nous atteignîmes un petit pavillon de deux étages construit en briques rouges et dont le toit d’ardoises se perdait d’un côté parmi les branches d’un cèdre gigantesque.

--Montons à ma niche, me dit Slang... Je te montrerai l’endroit que je te réserve comme chambre à coucher.

Le pavillon dont je viens de parler était situé à environ cent mètres de la villa Crawford.

Ceci fut pour moi une indication nouvelle: il était donc possible à quelqu’un de sortir avec l’automobile sans éveiller l’attention du millionnaire... Il suffisait de pousser la voiture jusqu’à la route--ce qui était très facile puisque la surface bitumée qui menait à la grille était en pente--et une fois là, de mettre la machine en marche. Il y a dans la soirée une grande animation sur cette route qui va de Melbourne à Whittlesea, car nombre d’habitants des environs rentrent généralement du théâtre en auto; le confiant M. Crawford ne pouvait donc s’étonner d’entendre, la nuit, le ronflement d’un moteur aux abords de son cottage.

«Coquin de Slang! pensais-je en moi-même... il est vraiment servi à souhait par les circonstances et l’on jurerait, ma parole, que tout a été ainsi aménagé pour lui fournir le moyen de se livrer à ses petites expéditions nocturnes... Pauvre M. Crawford avec son observatoire et ses cadrans enregistreurs!»

La chambre de Slang se trouvait au bout du pavillon; on y accédait par un escalier roide, à pente d’échelle.

--Tu vois, me dit le chauffeur, ce n’est pas aussi confortable ici que chez le patron... mais bah! on ne doit pas se montrer trop exigeant... Il y a derrière la cloison un cabinet de débarras où je te ferai un lit... Nous enlèverons deux planches pour pouvoir communiquer et tu verras que nous ne nous embêterons pas... En attendant, passe-moi cette bouteille de whisky que tu vois là, sur l’étagère... c’est du fameux, je t’en réponds... un vrai velours.

Et Slang, après avoir amoureusement caressé du regard la fiole que je lui tendais, prit deux verres dans une petite armoire en bois blanc et les remplit jusqu’aux bords.

--A la tienne, Ralph, fit-il avec un gros rire.

--_To your health_, Slang, répondis-je en levant mon verre.

--Appelle-moi donc John... Slang, c’est mon nom de famille.

--Va pour John... cela m’est égal.

Mon compagnon avait déjà vidé son verre... Ce Slang n’était pas un homme... c’était une éponge...

--Moi, vois-tu, je bois sec, déclara-t-il en faisant claquer sa langue... au fond, est-ce que j’ai tort? Quel plaisir aurions-nous sans cela?

--De fait, approuvai-je...

Mon compagnon me regardait maintenant d’un air embarrassé et je vis bien dans ses yeux qu’il avait quelque chose à me dire.

Enfin, après avoir fait deux ou trois tours dans l’étroit espace où nous nous trouvions, il revint se planter devant moi:

--Écoute, dit-il, tu es un bon garçon... je peux tout te dire, n’est-ce pas?

--Mais comment donc!

--Eh bien! je vais te faire une confidence.

Qu’allait-il m’apprendre? Est-ce que déjà, l’alcool aidant, il allait me faire l’aveu de son crime?

Non, ce n’était pas cela... Slang m’apprit tout simplement qu’il avait un rendez-vous à Melbourne avec une _girl_ de mœurs faciles et qu’il allait profiter de l’absence de M. Crawford pour aller retrouver cette demoiselle.

--Tu peux rester ici, si tu le veux... me dit-il, mais il vaut mieux que tu ailles déjeuner dans un restaurant... Tiens, voici cinq schellings... c’est ta semaine... Tu vois, moi, je suis bon prince, je paye d’avance... mais ne me fais pas la blague de ne plus revenir, hein? cela me serait très désagréable, non pas à cause des cinq schellings, mais parce que je t’ai déjà pris en amitié et que tu frottes comme pas un... Quel coup de jarret, _by God!_ Betzy en était émerveillée!

--Oh! Slang! fis-je d’un air offusqué, pour qui me prends-tu donc? Peux-tu me croire capable d’une chose pareille... Je ne suis pas un _joker_.

--C’est bon, c’est bon, Ralph... ne te fâche pas... tu sais, il ne faut point m’en vouloir... j’aime parfois à plaisanter... mais c’est toujours sans arrière-pensée. Allons, donne-moi la main...

Je serrai sans conviction la dextre de ce louche individu aux poignets duquel j’allais bientôt sans doute passer les _handcuffs_ à double chaîne.

--Maintenant, me dit Slang, je vais m’habiller. Si cela te choque, tu peux aller m’attendre dehors.

Je protestai, et pour une fois, très sincèrement.

Non seulement je n’étais nullement scandalisé que Slang s’habillât devant moi mais j’aurais fait pour assister à cette opération plus de bassesses qu’un courtisan pour être admis au petit lever du Roi.

Je m’assis donc sur une chaise de paille et pris l’attitude rassurante du bon jeune homme qui baye aux corneilles.

A ma droite, un rideau de lustrine verte était tiré sur ce que je devinais être la garde-robe du chauffeur. Ce rideau ne descendait pas tout à fait jusqu’au sol et j’étais malgré moi hypnotisé par la vue d’une demi-douzaine de talons miroitants qui apparaissaient entre le plancher et le bord inférieur de la lustrine.

Slang, devant un petit miroir à trois faces pendu à la fenêtre, se faisait consciencieusement la barbe, ce qui l’empêchait provisoirement de parler.

Il me tournait le dos et instinctivement ma main se tendait déjà vers la rangée de chaussures dont l’une, grâce à moi, fournirait demain la preuve éclatante de la vérité, mais je me retins...

Le miroir à barbe pouvait me trahir!

Oh! m’emparer d’une de ces bottines, d’une seule, et courir, courir au cottage de Green-Park!

Si grand était mon trouble que j’eus peur qu’il ne fût apparent et je me mis à fredonner:

The tear fell gently from her eye When last we parted on the shore: My bosom heaved with many a sigh To think I ne’er might see her more.

--Tiens! que chantes-tu là? me demanda Slang en se retournant.

--Une rengaine de matelot.

--Tu as donc servi dans la flotte?

--Oui...

--Longtemps?

--Quarante-deux mois.

--Es-tu allé au Brésil?

--Oui... pourquoi cela?

--Pour rien...

Et il se remit à se gratter le menton...

Je sentis bien qu’il n’avait pas osé me poser la question qui lui brûlait les lèvres... mais je crus saisir sa pensée... Évidemment, il avait entendu dire qu’au Brésil on n’extrade pas facilement les criminels et il tirait déjà des plans... Ainsi, sans le vouloir, le chauffeur se livrait peu à peu...

Ayant achevé de se raser, Slang s’approcha du rideau de lustrine; il en fit courir les anneaux sur une tringle et son modeste vestiaire m’apparut.

J’eus un violent battement de cœur.

La rangée de chaussures soigneusement cirées étincelait à mes yeux. Il y en avait quatre paires exactement; dont une de snow-boots caoutchoutés.

Slang décrocha un pantalon à carreaux, l’enfila avec méthode, puis il revint aux chaussures, se courba et parut se consulter.

Je ne perdais pas un seul de ses mouvements. Il prit d’abord une paire de brodequins lacés de forme américaine, les soupesa et les remit en place.

Des bottines à boutons se trouvaient à côté: ce furent celles-là qu’il choisit.

D’un rapide revers de manche, il les débarrassa d’une poussière d’ailleurs imaginaire et vint les poser au pied d’une chaise.

--Mâtin! m’extasiai-je... tu te mets bien, toi... tu es chaussé comme un lord!

--Voilà comment nous sommes, nous autres... répondit Slang avec un petit clignement d’œil... on ne se refuse rien...

Et il se mit dans la posture d’un homme qui chausse ses souliers.

Dans ce mouvement il tendit alternativement chacun de ses pieds vers moi, sans façon aucune, et me présenta successivement ses deux semelles.

Elles étaient très longues, étroites, effilées, carrées du bout... et en plein milieu on voyait parfaitement une solution de continuité.

Les bottines de Slang avaient été ressemelées!

Je ne sais quel scrupule, quel besoin d’asseoir plus fermement ma conviction m’empêchèrent de me ruer sur le chauffeur, de le terrasser, et, en faisant au besoin jouer un rôle persuasif à mon browning, de m’emparer de ces deux pièces à conviction qui prouvaient surabondamment la culpabilité de l’assassin.

«Mon ami» ne se douta certainement pas un seul instant du drame angoissant qui se jouait dans ma cervelle à la minute où il boutonnait ses chaussures.

Il avait un pied levé, posé sur le bord de la chaise, et dans l’état d’équilibre instable où il se trouvait, le jeter à terre n’eût été pour moi qu’un jeu d’enfant.

Mais quelques impairs commis à mes débuts m’ont mis en garde contre les gestes prématurés.

Il ne m’appartenait pas d’ailleurs de m’emparer de cet homme: cela regardait la police officielle.

De sorte que plus que tout, je crois le sentiment de ma dignité arrêta mon élan.

Slang achevait tranquillement sa toilette qu’il compléta par une cravate écossaise, un gilet de piqué blanc, un veston de cheviotte bleue; il coiffa un chapeau melon en feutre gris, prit une badine de bambou puis sortit d’un tiroir une paire de gants jaunes qui n’avaient jamais été ouverts et que, précautionneusement, il garda à demi ployés dans sa main.

Cependant, il se souvint qu’il avait oublié quelque chose dans ses vêtements de travail: c’était un portefeuille en cuir fauve, tout bourré de papiers qu’il glissa furtivement dans sa poche comme s’il eût craint que je pusse apercevoir ce qu’il contenait.

Puis il consulta sa montre:

--Hurrah! s’écria-t-il, j’ai encore le temps de prendre le train de onze heures quarante-six... Au revoir, fellow!... Va déjeuner dans le pays... tu trouveras à l’angle de Sussex-Street et de Wimbledon-Place un petit restaurant pas cher où le stout est excellent... Je te dirais bien de rester ici... mais tu comprends, ce n’est pas possible... Tant que je suis là, ça va bien, mais en mon absence, Betzy pourrait trouver cela drôle... Je rentrerai probablement vers cinq heures... six heures au plus tard... Allons! _good bye!_ tâche de ne pas t’enivrer...

Et Slang, après m’avoir donné une vigoureuse poignée de main, partit d’un pas rapide.

Du seuil de la grille, je le vis s’éloigner, s’engager dans l’avenue qui conduit à la gare, puis disparaître entre les arbres.

Mes yeux n’avaient pas quitté ses semelles. Il me semblait qu’avec elles cet homme emportait tout mon bien!

Ce que l’on va lire maintenant paraîtra peut-être invraisemblable à certains lecteurs. Je les supplie, ceux-là, de me faire crédit de quelque confiance; ils verront par la suite si j’ai dénaturé ou surfait quoi que ce soit dans une affaire qui fut certainement la plus compliquée de toutes celles que j’eus à instruire, durant ma carrière déjà longue de détective amateur.

V

MAUVAIS DÉPART

Sans perdre une minute, je pris, comme on dit, mes jambes à mon cou dans la direction du petit bois qui m’avait déjà servi d’asile et j’en sortis presque aussitôt transformé en parfait gentleman.

J’avais même eu la chance de retrouver mon chapeau.

Au lieu de rentrer chez moi, je me dirigeai précipitamment chez un marchand d’automobiles nommé Bloxham qui demeurait à l’entrée de la ville et je pénétrai dans son garage en hurlant:

--Bloxham!... Bloxham!...

Un petit homme aux yeux bigles sortit de derrière une auto dont il était en train de regonfler les pneus et me regarda d’un air ahuri:

--Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda-t-il en se découvrant.

--Voyons... avez-vous donc perdu la tête, Bloxham? Comment? vous ne me reconnaissez pas?

--Non monsieur... c’est-à-dire qu’il me semble bien vous avoir déjà vu quelque part... mais...

Je songeai aussitôt à mon maquillage que je n’avais pas eu le temps d’enlever:

--Je vous dirai mon nom tout à l’heure... pour le moment contentez-vous de savoir que j’exige de vous un service... il faut que j’arrive à Melbourne avant le train qui part de Broad-West à onze heures quarante-six.

Le petit homme tressauta comme s’il eût été surpris par un courant électrique, et ses deux pupilles vinrent affleurer la racine de son nez.

--Vous n’y pensez pas! s’écria-t-il en se retournant vers l’horloge placée dans le fond du garage... il est exactement onze heures quarante-deux; le train va partir dans quatre minutes.

--Il le faut, vous dis-je... Je paierai ce qu’il faudra... et d’avance encore... Avez-vous une voiture prête?

--Celle-ci... mais il faut que je regonfle un pneu...

--Faites vite alors!...

--Je vous assure, monsieur...

--M’avez-vous entendu, Bloxham?

--Vraiment c’est impossible... oui, c’est réellement impossible... grognait le petit homme en ajustant son raccord sur la valve... il faudrait faire du quatre-vingt-dix de moyenne...

--On fera du cent s’il le faut! m’écriai-je...

Et pendant que le pauvre Bloxham actionnait désespérément sa pompe, je pris un seau, allai le remplir à une fontaine et, me servant de mon mouchoir en guise de serviette, j’enlevai rapidement l’affreux enduit qui me barbouillait le visage.

--Eh bien! me reconnaissez-vous maintenant? demandai-je en m’approchant.

--Oh! Monsieur Dickson... Quelle surprise!... Ah! par exemple!... Si jamais j’aurais pu penser que c’était vous, ce vilain individu... pardon... je voulais dire...

--C’est bon... hâtez-vous...

--Du moment que c’est pour vous obliger, monsieur Dickson, je ferai l’impossible...

Et de fait, Bloxham se mit à pomper avec une énergie désespérée.

Cet homme me devait quelque reconnaissance, car je m’étais récemment occupé pour lui d’une affaire assez embrouillée, dans laquelle il se trouvait compromis, quoiqu’il fût tout à fait innocent, et j’avais fini par mettre la main sur les vrais coupables.

J’avais sauvé la réputation de Bloxham et j’étais sûr qu’il ferait tout pour sauvegarder la mienne.

--Vite!... vite!... activons, m’écriai-je après avoir regardé ma montre... nous n’avons plus qu’une minute...

--C’est prêt, monsieur Dickson, répondit Bloxham en dévissant son raccord... Montez, nous allons partir aussitôt.

Et il appela:

--Jarry! Jarry!

Une figure cramoisie s’encadra dans un guichet.

--Surveillez le garage... Jarry... je m’absente pour quelques heures... et surtout si M. Sharper veut encore essayer la vingt-quatre chevaux, dites qu’elle est en réparation.

--_All right!_ répondit l’individu qu’il avait interpellé... on aura l’œil...

Déjà, Bloxham avait donné un tour de manivelle et le moteur battait avec une trépidation sonore.

Il sauta au volant, actionna le levier de mise en marche et nous partîmes.

A ce moment même, un coup de sifflet strident nous annonçait l’arrivée en gare du rapide de onze heures quarante-six.

La distance qui sépare Melbourne de Broad-West n’est que de quarante-deux kilomètres par chemin de fer, mais on en compte cinquante-trois par la route qui décrit de nombreuses courbes et au milieu de laquelle se trouve une côte de douze cents mètres excessivement rapide.

De plus,--et là était la difficulté--le rapide qui ne s’arrête plus entre Broad-West et la capitale de l’État de Victoria met juste vingt-cinq minutes pour effectuer le parcours.

Il fallait donc que nous le gagnions de vitesse.

Avec une quarante chevaux comme celle que nous montions, la chose était facile, en admettant que nous ne rencontrions sur la route aucun encombrement et que nous traversions à toute allure Long-House et Merry-Town, deux petites localités assez désertes, situées sur notre passage.

Pendant sept kilomètres environ, nous longeâmes la voie du chemin de fer et je pus constater avec un vrai bonheur que nous «semions» le rapide, mais il nous fallut bientôt nous engager dans un chemin sinueux et aborder la fameuse côte de Devil, dont la pente, d’après les cartes, est de vingt pour cent!

L’auto de Bloxham enleva la rampe en troisième et dévala ensuite vers Long-House à une allure fantastique.

Le rapide devait être à cette minute très loin derrière nous et je jubilais intérieurement, en songeant à la tranquillité de Slang, qui était à cent lieues de se douter qu’un détective allait le prendre en filature au débarcadère de Melbourne pour ne plus le lâcher d’une semelle.

Mon plan était simple.

Je m’attacherais à ses pas, ou si besoin était, je le ferais suivre par des agents secrets, ma modeste personne, quelque active qu’elle fût, n’étant pas encore parvenue à se dédoubler.

Il fallait, en effet, avant de mettre les menottes à mon «pseudo-cousin», recueillir certains indices qui m’étaient indispensables. L’assassin de M. Ugo Chancer pouvait avoir des complices. Je me trouverais alors avoir affaire à une bande puissamment organisée pour le cambriolage et le vol.

Si cela était, la découverte d’une association de malfaiteurs, sur d’aussi faibles indices, me classerait définitivement parmi les plus fins limiers de police et une pensée d’orgueil intime, autant que de curiosité professionnelle, m’aiguillonnait de plus en plus à mesure que nous approchions de Melbourne.

Oui, plus je réfléchissais, plus j’arrivais à me persuader que j’allais me trouver en présence d’une sorte de _Robber’s Company_ semblable à celle de Brisbane.

Slang paraissait trop sot pour avoir conduit seul cette affaire... Cependant il était l’instrument du meurtre, tout en témoignait et il importait d’élucider promptement ce qui restait de ténébreux dans l’exécution d’un crime aussi habilement conçu.

Et d’abord, il n’était pas admissible que le voleur-assassin s’en fût allé sans tirer aucun profit de son crime.

Nous avions trouvé dans le secrétaire de M. Ugo Chancer une forte somme en or, mais il n’était pas croyable que la fortune du vieux de Green-Park se réduisît à cent quatre-vingt-trois livres en monnaie courante.

Il devait avoir des titres déposés chez un ou plusieurs hommes d’affaires, comme l’insinuait le chief-inspector Bailey.

Peut-être?

Mais cela n’expliquait pas le geste, véritablement par trop désintéressé, du cambrioleur assassin.

De toute façon, il était urgent que j’entrasse en relations avec l’homme d’affaires de la victime; or un hasard providentiel m’avait, on le sait, livré le nom de M. R. C. Withworth, 18, Fitzroy Street, à Melbourne.

Je devais donc m’adresser à ce M. Withworth qui envoyait au défunt des plis cachetés et semblait être, sinon le confident, du moins l’intermédiaire entre M. Ugo Chancer et les différentes banques d’Australie.

Nous venions de dépasser Merry-Town et nous apercevions déjà les premières maisons de Melbourne, quand notre automobile eut soudain des ratés.

Cela se traduisit d’abord par quelques explosions rapides et bruyantes qui peu à peu s’atténuèrent pour se changer en un pénible crachotement de valétudinaire.

C’était la panne! l’affreuse panne devenue pourtant si rare aujourd’hui grâce aux merveilleux perfectionnements de l’industrie automobile.

J’avais pâli et Bloxham avait proféré un mot énergique que la bienséance ne me permet pas de reproduire ici...

--Voyez vite ce que c’est! m’écriai-je en secouant mon malheureux conducteur par le bras.

Bloxham sauta sur la route, releva le capot de la voiture et se mit à examiner les quatre cylindres.

--Eh bien? demandai-je...

--C’est l’allumage qui ne se fait plus, répondit-il, le nez sur le moteur.

--Vérifiez vite... _by God!_

--Les bougies sont en bon état...

--Votre huile donne bien?

--Oui...

--Alors?

Tout à coup, il se frappa le front d’un geste désespéré, courut au réservoir de cuivre placé à l’arrière de la voiture, en dévissa rapidement le bouchon et s’écria, après avoir jeté un coup d’œil dans l’intérieur:

--Il n’y a plus d’essence, monsieur Dickson!...

J’eus envie de sauter sur cet homme, de le prendre à la gorge et de l’étrangler comme un poulet...

Fort heureusement, je me contins et ma rage s’exhala en injures et en imprécations.

--Je croyais que nous aurions assez d’essence, monsieur Dickson, balbutiait Bloxham en se frappant la poitrine à coups redoublés comme un gorille aux abois.

--Vous croyiez! vous croyiez!... Ah! idiot! crétin! triple brute!... Vous mériteriez... A cause de vous un assassin des plus dangereux va m’échapper... Je vais être perdu de réputation... Je...

Le sifflet narquois du rapide passant à quelques mètres de la route me coupa la phrase sur les lèvres et me jeta dans un état de fureur indescriptible...

Si encore j’avais pu télégraphier, téléphoner à la gare de Melbourne... Mais non, nous étions à trois milles au moins de Merry-Town et le train serait arrivé avant que j’eusse atteint le bureau de poste de cette localité.

J’étais hors de moi... Je trépignais comme un enfant à qui on a volé ses billes, et un facteur qui passait sur la route me prit sans doute pour un fou, car il s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes.

Quant à Bloxham il s’était accroupi dans la poussière et poussait des cris déchirants.

Je regrette qu’un photographe amateur ne nous ait pas pris à ce moment avec son kodak car cela aurait fait un cliché des plus amusants pour le _Great Humoristic_ou l’_Australian Jester_.

Enfin je me calmai et regardai ma montre.

Il était exactement midi dix et l’express allait entrer en gare de Melbourne...

--Tout n’est peut-être pas perdu... pensai-je. Il se peut fort bien que mon Slang revienne à la villa Crawford... Somme toute, il n’a aucune raison de se méfier... Pourquoi s’enfuirait-il? Ce serait avouer son crime...

Et j’en arrivai presque à me persuader que je le retrouverais le soir, dans le petit pavillon dont il m’avait fait les honneurs avec une cordialité si touchante.