La ténébreuse affaire de Green-Park
Part 5
En tout cas, puisque je l’avais laissé échapper, il fallait que je continuasse mon enquête, que je visse M. Withworth et le chief-inspector de Melbourne. Et qui sait si je ne rencontrerais pas ce bandit de Slang dans quelque rue de la ville? C’était un alcoolique invétéré et il serait bien surprenant qu’il ne fît pas de nombreuses stations dans les bars de Collingswood ou de Northcote.
--Combien d’ici à Melbourne? demandai-je à Bloxham qui se lamentait toujours dans la poussière.
--Quatre milles, monsieur Dickson... bégaya le pauvre homme en agitant ses petits bras pareils à des ailerons.
--C’est bien... je vais les faire à pied. Excusez-moi, Bloxham, si je vous ai un peu malmené tout à l’heure, mais je ne vous en veux plus... Combien vous dois-je?
--Vous plaisantez, monsieur Dickson... D’ailleurs je n’accepterai jamais de vous quoi que ce soit... je vous dois trop pour cela... Ah! quelle fatalité, _by God!_ quelle fatalité! Pour une fois que je voulais vous être agréable!
--L’occasion se représentera, Bloxham, soyez-en sûr... Et tenez... puisque vous désirez m’obliger, il y a un moyen...
--Oh! dites, monsieur Dickson!
--C’est d’avoir toujours dans votre garage de Broad-West une voiture prête à partir... une voiture avec de l’essence... par exemple...
--Comptez sur moi, monsieur Dickson... et veuillez encore une fois agréer toutes mes excuses...
--Vous êtes tout excusé, mon ami, répondis-je en donnant au malheureux chauffeur une tape amicale dans le dos--ce qui eut pour effet de soulever un affreux nuage de poussière--et croyez que je regrette vivement les qualificatifs un peu désobligeants dont je me suis servi à votre endroit... Allons, _good bye!_... J’irai probablement vous rendre visite ce soir...
Et après m’être épousseté tant bien que mal avec mon mouchoir, je me dirigeai pédestrement vers Melbourne.
VI
L’HOMME D’AFFAIRES DE FITZROY-STREET
Je ne sais s’il est arrivé à quelqu’un de mes lecteurs de quitter tout à coup, pour cause de panne, une confortable automobile et de faire dans la poussière, sous un soleil de plomb, quatre milles anglais, ce qui représente exactement quatre fois seize cent neuf mètres, c’est-à-dire une bonne lieue et demie de France.
Cela manque de charme, surtout pour un détective qui a caressé un instant l’idée de «pincer» un criminel et qui voit soudain ce criminel prendre sur lui une avance considérable.
La nature m’a heureusement doué d’une certaine dose de philosophie, sans quoi, dans différentes circonstances, j’aurais, comme on dit, jeté bien souvent le manche après la cognée.
Mais j’ai du ressort: je ressemble un peu à ces stayers qui reprennent de la vigueur et de l’énergie en apercevant le poteau... et dont les superbes efforts déconcertent toutes les prévisions.
Mon overcoat sous le bras, j’avalai donc mes quatre milles et quand je pénétrai dans le faubourg de Richmond qui mène à Melbourne-Ville, il était exactement une heure trente-cinq.
Hélant alors un hansom qui maraudait en cherchant l’ombre, je me fis conduire à Wilson-Hall, dans une petite rue où je savais trouver un lavatory.
Une fois rasé, coiffé, brossé, ciré, je remontai en voiture en jetant cette adresse au cabman:
--18, Fitzroy-Street.
L’homme acquiesça d’un signe, éteignit sa pipe qu’il avait allumée pendant que je me faisais bichonner et enleva son cheval d’un vigoureux claquement de langue.
Le hansom partit comme un trait, traversa à toute allure Victoria-Parade, longea la cathédrale Saint-Paul, Albert-Park et Gressington, puis ralentit brusquement devant un immeuble de huit étages.
--Stop! dis-je au cabman.
--_Well!_ fit l’homme en rallumant sa pipe et en tirant de dessous son siège un numéro du _Melbourne Magazine_.
La maison devant laquelle je me trouvais semblait de haut en bas être habitée bourgeoisement.
A ma grande surprise, je ne voyais ni sur la porte d’entrée ni sur les balcons de la façade aucune de ces plaques de tôle vernie ou émaillée qui signalent ordinairement les maisons de banque et d’affaires ou les officiers ministériels. Je ne découvris rien autre que la lanterne rouge d’un médecin[5].
[5] En Angleterre et en Australie les médecins mettent à leur porte une lanterne rouge semblable à celle de nos commissariats.
N. de l’A.
Pourtant, je pénétrai sous le vestibule afin de consulter la liste des locataires, et j’y trouvai, à ma grande satisfaction, l’indication que je désirais.
_Third floor_.--C. A. WITHWORTH.
_Agent_.
Je grimpai quatre à quatre les escaliers et sonnai à une grande porte brune à deux battants.
Une accorte petite bonne vint m’ouvrir. Je lui remis ma carte qu’elle lut aussitôt avec un sans-gêne qui me surprit un peu, puis elle disparut dans un couloir très sombre, éclairé par une lanterne en fer forgé représentant un satyre jouant de la flûte.
Quelques instants après, elle reparaissait, me faisait signe de la suivre et m’introduisait dans un cabinet de travail où un amoncellement d’objets de toutes sortes que je distinguai mal en entrant, interceptait ou plutôt absorbait la lumière.
Un vieillard de petite taille se tenait debout dans la partie la plus éclairée, devant une table de vieux chêne: il était chenu et très barbu, à la façon de ces singes de l’Inde qu’on appelle gibbons.
C’est du moins l’impression que j’en eus tout d’abord.
--Monsieur Withworth? demandai-je.
--C’est moi, répondit le vieillard en me désignant un siège.
Je m’assis.
Le haut fauteuil sur lequel j’avais pris place me paraissait être un de ces meubles de musée disgracieux et incommodes auxquels l’ancienneté seule donne quelque valeur.
L’occupant du lieu me faisait aussi plutôt l’effet d’un collectionneur que d’un _businessman_, car je distinguai, derrière lui, entre deux bahuts en bois sculpté, la haute silhouette d’une armure érigée toute droite, une hallebarde au gantelet.
M. Withworth attendait que je l’instruisisse du motif de ma visite et il me faisait de petits signes interrogateurs tout en rajustant sa robe de chambre.
--Vous savez qui je suis? dis-je d’un ton confidentiel.
Mon interlocuteur inclina la tête.
--Et vous savez également que M. Ugo Chancer, de Green-Park, est mort?
--J’ai fait frapper d’opposition tous les titres que possédait le défunt.
--Vous allez au-devant de ma question, monsieur; ainsi vous étiez l’homme d’affaires de ce pauvre M. Chancer?
--Son homme de confiance, oui... je m’occupais de ses placements... M. Ugo Chancer était mon meilleur ami.
--Tout va bien alors et je me félicite du hasard qui m’a mis en possession de votre adresse... Vous voyiez souvent M. Chancer?
--Il y a vingt-cinq ans que je ne l’ai vu; mais il était, je vous le répète, mon meilleur ami;... nos relations s’entretenaient par correspondance.
--Alors vous êtes absolument au courant de la situation de fortune de M. Chancer?
--Oui... j’opérais en son nom toutes les ventes et tous les achats de valeurs.
--Vous devez avoir les numéros de ses titres?
--Tous, oui monsieur.
--Mais pas les titres?
--Non... M. Ugo Chancer les gardait chez lui.
--Ils ont donc été volés?
--Je l’ai pensé, c’est pourquoi je les ai fait frapper d’opposition.
--C’est une sage précaution qui pourra nous être fort utile pour la suite de l’affaire. Excusez-moi, monsieur, mais votre opinion n’est-elle pas que M. Ugo Chancer a été assassiné?
--Je n’ai pas d’opinion... c’est à la police de m’en faire une... j’ai agi comme je croyais devoir le faire... voilà tout.
--Et vous avez été très bien inspiré, monsieur... Mon avis à moi c’est que M. Chancer a été victime d’un cambrioleur-assassin... et je suis en ce moment sur une piste.
--Que vous croyez bonne?
--Oui...
--Allons, tant mieux!
--Je dois d’abord vous dire que je me suis livré à une perquisition chez le défunt et que je n’ai trouvé en tout et pour tout que cent quatre-vingt-trois livres en or.
--M. Chancer, je vous le répète, gardait par devers lui tous les certificats de ses actions et obligations. Mon honorable ami était fort imprudent... Il n’avait pas même de coffre-fort. Je sais qu’il serrait ses papiers dans un petit meuble de son cabinet de travail, meuble très rare que je lui vendis autrefois pour un prix dérisoire.
--Un secrétaire en bois de rose?
--Parfaitement... un secrétaire qui provenait de la succession de sir Walter Raleigh...
--C’est bien en effet dans l’un des tiroirs de ce meuble que j’ai découvert les piles d’or dont je vous ai parlé.
--Les titres devaient s’y trouver également... Vous êtes détective... concluez...
--J’ai toujours cru à un vol.
--Oui, l’argent monnayé que vous avez vu chez ce pauvre Chancer a été abandonné à dessein... pour donner le change.
--C’est aussi mon avis, monsieur.
Le petit vieux parut réfléchir un instant puis il reprit:
--Une chose me frappe en outre dans ce que vous m’avez dit... c’est le peu d’importance de la somme trouvée dans le secrétaire.
--Cent quatre-vingt-trois livres.
--Je sais... M. Chancer qui était un original conservait toujours chez lui dix ou quinze mille livres en or... et chose qui est à retenir, il marquait toutes ses pièces... c’était une manie... qu’il avait!... Ah! il était si bizarre, ce pauvre ami!
Je tendis à M. Withworth les quatre souverains que j’avais, la veille, glissés dans la poche de mon gilet.
Le vieillard s’approcha de la fenêtre et les considéra longuement au jour.
Ensuite, il prit une grosse loupe sur la table et examina minutieusement chaque pièce.
--Ces souverains n’ont jamais appartenu à M. Chancer, déclara-t-il.
--Comment cela?
--C’est la vérité... Je vous l’ai dit, mon honorable ami avait une manie: il marquait tout son or d’un signe à lui.
M. Withworth m’appela près de la fenêtre et me mettant en main la loupe et une des pièces d’or:
--Remarquez, dit-il, qu’il n’y a rien sur le cou de la Reine...
--??
--Oui... M. Chancer avait un poinçon très fin, une imperceptible étoile à six branches qu’il gravait sur toutes ses pièces du côté face, à la section du cou et de la figure.
J’admirai le stratagème du défunt et lui décernai mentalement des louanges posthumes pour m’avoir fourni ainsi des armes de premier ordre.
M. Withworth jeta violemment l’une après l’autre les quatre pièces sur un petit meuble d’ébène.
--D’ailleurs, dit-il, ces souverains sont faux...
Et il fit dans l’un d’eux une petite incision avec la pointe de son canif.
--Ils sont, poursuivit-il, composés d’un alliage sans valeur, mais assez bien imités... c’est du beau travail de faux-monnayeur...
Si mon opinion n’avait pas été faite, je n’aurais plus eu de doutes à cette heure; Slang n’était pas de taille à avoir combiné seul un vol aussi savant.
Slang n’était qu’un comparse, l’exécuteur d’une association de malfaiteurs adroits qui préparaient leurs coups dans l’ombre avec toutes les ressources de la science et d’une imagination cultivée.
Il paierait cet honneur de sa tête... soit... mais c’était insuffisant.
Je devais à l’honneur de mon nom de démasquer les véritables coupables, c’est-à-dire les bénéficiaires de cet attentat sans précédent.
J’eus tout de suite dressé mes batteries.
--Voulez-vous me permettre, dis-je à M. Withworth, de relever les numéros des titres qui étaient la propriété de M. Chancer?
--Mais certainement, monsieur, me répondit le vieillard en se dirigeant vers un cartonnier surmonté d’une potiche japonaise.
Et il me soumit un registre où se trouvaient méthodiquement consignées les particularités afférentes à chaque valeur: séries, numéros d’ordre, dates et prix d’achat, montant du revenu, nombre de coupons demeurés au titre lors de l’acquisition, etc...
Ces renseignements étaient précieux et je les consignai scrupuleusement sur mon calepin.
Tandis que j’écrivais, d’un rapide calcul de tête j’évaluais le chiffre de la fortune de M. Chancer.
Elle se montait à quatre cent mille livres sterling!...
Il était évident que ce Pactole ne s’était pas englouti dans la poche du seul Slang, chauffeur.
Après avoir remercié M. Withworth de l’amabilité avec laquelle il s’était mis à ma disposition, je m’apprêtais à prendre, congé, quand il me retint par la manche:
--Vous savez, dit-il, j’ai ici des objets merveilleux que vous ne trouverez nulle part, pas même à Londres... Voici un buste de Napoléon attribué à Hudson Lowe, une statuette de Nelson par Van den Brocke, un chiffonnier ayant appartenu à Marie-Antoinette... un manuscrit de Cromwell... le portrait du prince Albert, par Sweet... J’ai aussi de fort jolis meubles moyen âge, des faïences italiennes du seizième siècle et tenez... voici quelque chose qui ferait très bien sur la cheminée de votre bureau: la tête de James Blomfield Rush, pendu à Norfolk en avril 1849... Cette tête a été moulée par Higghins, une heure après l’exécution...
--Merci... fis-je... une autre fois... très curieux, en effet... Je reviendrai certainement vous rendre visite, quand je serai moins pressé...
--Dans l’attente de vos ordres, monsieur Dickson, répondit le petit vieux en me remettant sa carte... Ici tous les objets vendus sont garantis authentiques... et comme vous vous occupez de l’affaire de Green-Park je vous ferai exceptionnellement des prix d’ami...
Décidément, quoiqu’il s’en défendît, ce M. Withworth était un homme d’affaires et il savait profiter de toutes les circonstances.
Malheureusement il tombait mal, car j’avais d’autres préoccupations en tête.
--Ah! s’il eût offert de me vendre la piste de Slang, je la lui aurais payée à prix d’or!
Muni des précieux renseignements qu’il m’avait donnés en ce qui concernait les titres et les souverains de M. Chancer, je me rendis en hâte au Police-Office, certain que j’allais émerveiller le chief-inspector et l’édifier une fois de plus sur l’incapacité de ses agents.
VII
CHEZ MR COXCOMB, CHIEF-INSPECTOR
--Le chief-inspector? demandai-je à un policeman qui somnolait sur une chaise.
--Il est occupé, sir.
--C’est très urgent... faites-lui passer ma carte.
Le policeman eut un bâillement, se frotta les yeux de ses grosses mains rouges, prit ma carte et disparut derrière une porte capitonnée.
Quelques instants après, il revenait et me disait d’un ton maussade:
--M. le chief-inspector est avec quelqu’un...
--En a-t-il pour longtemps?
--Je n’en sais rien...
--C’est très urgent, insistai-je...
Cette fois le policeman ne répondit pas.
Je compris à son attitude que le chief-inspector avait dû, en recevant ma carte, se livrer sur mon compte à quelque réflexion désobligeante et le sous-ordre, persuadé que je n’étais qu’un personnage de médiocre importance, en prenait maintenant à son aise avec moi.
Au bout de trois quarts d’heure d’attente, je fus cependant admis dans le bureau de M. Coxcomb, le grand maître de la police de Melbourne.
C’était un homme d’un certain âge, à l’air intelligent, mais qui était affligé d’un tic plutôt bizarre: une sorte de moue dédaigneuse compliquée d’un plissement de la joue, de sorte qu’à certains moments la pointe de sa moustache allait caresser son oreille droite.
Je déclinai mes nom et qualité, mais dès les premiers mots il m’arrêta:
--Cela suffit, dit-il... quels renseignements venez-vous m’apporter?
--Je me suis occupé de l’affaire de Green-Park et...
Le chief-inspector eut un imperceptible haussement d’épaules:
--Nous sommes fixés sur cette affaire, monsieur... et j’ai quelques raisons de croire que l’instruction va en être close... Il n’y a eu ni assassinat ni vol...
--Pardon... fis-je avec énergie.
Le magistrat ne me laissa pas achever.
--Oui, je sais... vous appartenez à la police privée, monsieur Dickson, et si l’on écoutait tous les rapports de la police privée, nous arrêterions une bonne moitié de Melbourne.
J’insistai:
--Excusez-moi, monsieur, mais je ne partage pas votre avis en ce qui concerne l’affaire de Green-Park...
--J’en suis fâché, monsieur, mais notre opinion est faite...
--Et si pourtant il y avait eu crime?
--C’est vous qui le supposez...
--Je ne suppose pas, j’affirme.
Et ma main gantée s’abattit péremptoirement sur la table du chief-inspector.
--Les rapports des autorités sont là, dit-il en me regardant ironiquement; permettez que je leur fasse l’honneur de les prendre en considération.
Et le chief-inspector se leva pour me reconduire, mais je ne suis pas homme à me laisser congédier ainsi.
--Vous m’entendrez... insistai-je... oui, vous m’entendrez, monsieur, en vertu du droit qu’a tout citoyen de déposer devant un magistrat... Quand je vous dis: «M. Ugo Chancer a été assassiné» c’est que je suis en mesure de fournir la preuve de ce que j’avance.
--Et cette preuve, monsieur?
--Est là, dans ma poche.
Cette fois le magistrat se rassit et son tic s’accentua de telle façon que la pointe de sa moustache dépassa certainement le lobe de son oreille droite.
Je le sentais toujours hostile, mais mon ton avait fini par lui imposer quand même.
--Je vous écoute, fit-il.
Je repris lentement:
--Bailey, le chief-inspector de Broad-West qui a fait les premières constatations au domicile de M. Ugo Chancer n’a relevé aucune trace d’effraction et il a retrouvé dans le tiroir du secrétaire une somme de cent quatre-vingt-trois livres...
--Ce sont en effet les termes du rapport.
--Je n’y contredis pas, mais j’ai examiné les lieux, moi aussi... or j’ai découvert les traces d’une effraction et cela en présence d’un habitant de Broad-West, M. Gilbert Crawford qui pourra en témoigner, sous la foi du serment.
--Bien... après?
--Quant à la somme de cent quatre-vingt-trois livres, elle n’existe pas...
--Comment cela? on l’a pourtant vue, ce me semble?
--Oui... mais elle est sans valeur aucune...
--Je ne vous comprends plus...
--C’est bien simple.
Et tirant de ma poche les quatre pièces d’or que je venais de soumettre à M. Withworth je les posai sur la table en disant:
--Ces souverains sont faux, monsieur le chief-inspector...
Le magistrat prit les pièces, les palpa et les fit sonner sur le socle de marbre vert d’un presse-papier posé devant lui.
--Ces souverains son faux, en effet, monsieur Dickson, mais qu’en inférez-vous?
--Que la somme entière qui a été trouvée dans le secrétaire de M. Ugo Chancer est composée de pièces de mauvais aloi, car les quatre souverains que voici ont été pris par moi au hasard... Or, cela tend à prouver ou que M. Chancer faisait constamment usage de fausse monnaie, ce qui me paraît insoutenable--mais, même en ce cas, l’instruction ne doit pas être close--ou que le malfaiteur qui s’est approprié les valeurs du défunt les a adroitement remplacées par cette pacotille afin de détourner les soupçons. Vous voyez, monsieur, que Bailey, malgré tout son flair, a été parfaitement dupe de cette ruse grossière.
Le magistrat se carra dans son fauteuil.
--Poursuivez, dit-il... je ne me refuse jamais à accueillir la vérité... mon devoir est de tout entendre.
--Il y a plus, continuai-je... Je me suis procuré l’adresse de l’homme d’affaires de M. Ugo Chancer, grâce à une enveloppe de lettre que j’ai trouvée chez le défunt et qui avait également échappé aux investigations de la police. Cet homme de confiance est M. Withworth qui habite ici même, 18, Fitzroy street. Il m’a appris que M. Chancer était en possession d’actions et d’obligations diverses pour une valeur de quatre cent mille livres dont il gardait les titres par devers lui. Ce chiffre qui représente une fortune considérable écarte de lui-même la suspicion de fraude à l’endroit du défunt... Mais comme, en outre, les titres n’ont pas été retrouvés chez M. Chancer, il est de toute évidence qu’ils ont été dérobés et que c’est à ces papiers, précisément, qu’a été substituée la fausse monnaie dont vous avez là un spécimen, monsieur le chief-inspector.
--Ce M. Withworth a-t-il les numéros des certificats disparus?
--Il nous a prévenus tous les deux: lorsque je me suis présenté chez lui il avait déjà formé opposition sur tous les titres dans les comptoirs de banque.
--En ce cas, nous ne saurions tarder à mettre la main sur le voleur. S’il existe, en effet, il n’aura rien de plus pressé que de se défaire de ces titres pour les convertir en argent.
--J’y compte bien, monsieur.
Le magistrat me considéra un instant avec bienveillance.
--Votre façon de raisonner me plaît, monsieur Dickson, me dit-il... Vous pouvez être, c’est certain, un très utile auxiliaire de la police.
Je m’inclinai, non sans ironie.
Le chief-inspector prit un temps, puis il atteignit un livre à couverture grise qu’il se mit à feuilleter rapidement.
--Tenez, dit-il tout à coup, une plainte vient d’être déposée par l’_Australian Bank Exchange_...
J’étais tout oreilles.
--Oui... il s’agît d’un titre frappé d’opposition qu’un inconnu a tenté de négocier à Melbourne aux guichets de la succursale de cette société.
--A-t-on le signalement de l’individu?
--Oh! un signalement vague!...
Le chief-inspector réfléchit quelques instants et reprit:
--Je ne voyais d’abord aucun lien entre cette affaire banale et la mort de M. Chancer, mais maintenant que vous me signalez la disparition de valeurs ayant appartenu à ce gentleman, il serait peut-être bon de vérifier... Vous avez les numéros des titres volés?
--Oui, monsieur... Quelle est la valeur visée par la plainte?
--Voici les indications qui me sont transmises par l’_Australian Bank Exchange_: Obligation de la _Newcastle Mining Co_, émission 1895, troisième série, numéro 0,0882.
Je parcourus fébrilement la colonne de chiffres griffonnés au crayon sur les feuillets de mon agenda:
--_Newcastle Mining Co_! m’écriai-je tout à coup... voici: il y a plusieurs numéros de la troisième série... huit cent quatre-vingt... huit cent quatre-vingt-un... huit cent quatre-vingt-deux... zéro, virgule, zéro huit cent quatre-vingt-deux!... Le titre appartenait à M. Ugo Chancer!...
Et je tendis mon carnet au chief-inspector en posant l’index sur les chiffres.
--C’est bien cela, dit-il... il n’y a pas d’erreur possible... Il faut retrouver cet inconnu... oui... mais c’est maintenant un peu tard... La banque a manqué à son devoir: elle aurait dû faire arrêter le négociateur du titre... Au surplus, il s’est peut-être enfui sans qu’on ait eu le temps de prévenir un policeman... Enfin, espérons encore... notre homme ne s’en tiendra pas là... et tentera ailleurs d’écouler son papier... C’est à vous, monsieur Dickson, qu’il appartient de suivre cet individu et de le prendre sur le fait.
J’acquiesçai d’un signe de tête.
--Vous reconnaissez alors, dis-je en souriant, que je puis être de quelque utilité à la police?
--Oui... enfin nous verrons...
--Il serait peut-être nécessaire que vous eussiez les numéros des titres volés?
--J’allais vous demander ces numéros, monsieur Dickson.
Je reposai de nouveau mon carnet sur la table et tandis que le chief-inspector écrivait:
--Il y a encore un point, insinuai-je, qui peut avoir son intérêt...
--Parlez...
--Je fais personnellement opposition sur tous les souverains marqués au poinçon d’une étoile à six branches au-dessus de la section du cou de la Reine. Toutes les pièces de M. Ugo Chancer étaient ainsi estampillées... Je n’ai pas à apprécier le mobile auquel il obéissait en agissant de la sorte... Il faut reconnaître cependant que son inoffensive manie aura, par une sorte d’intuition, rendu un grand service à la cause de la vérité... Le stérile anonymat de la monnaie courante n’existe pas pour ce qui a passé dans les mains du prévoyant défunt... Vous remarquerez d’ailleurs, monsieur le chief-inspector, que les souverains faux que je vous ai montrés ne portent aucun signe de ce genre.
--Je prends bonne note de ce que vous me dites-là, monsieur Dickson... le fait est curieux, et peut, en effet, servir à guider nos recherches...
Le magistrat, qui avait fini d’inscrire les numéros des titres, me remit mon carnet, puis se leva: