La ténébreuse affaire de Green-Park
Part 3
Le naïf millionnaire paraissait trop sûr de la moralité de son entourage, il était trop féru de sa supériorité de maître modèle pour que je pusse sans inconvénient saper ainsi sa conviction.
Il aurait certainement voulu me tenir en échec et m’égarer peut-être pour me prouver que j’avais tort.
Je résolus de le «travailler» adroitement, afin de savoir sur lequel de ses gens devait peser tout le poids de ma présomption.
J’allai donc avertir Bailey et Mac Pherson que mon enquête était terminée et nous revînmes vers la voiture.
M. Crawford, comme à l’aller, sauta sur le siège et prit le volant.
Nous partîmes, et chemin faisant je profitai d’une confidence qu’il m’avait faite, pour ramener le millionnaire à la question qui me préoccupait.
--Vous conduisez toujours seul, lui dis-je, vous avez raison... c’est plus prudent, car je ne suppose pas que, dans votre situation, ce soit pour faire l’économie d’un chauffeur.
--J’ai simplement un chauffeur pour les réparations et le nettoyage, mais il reste toujours à la maison... il me déplaît d’avoir un conducteur avec moi.
--Et je vous approuve d’autant que les chauffeurs prennent aux côtés de leurs maîtres une place que n’avaient pas les cochers d’autrefois.
--Place tout à fait usurpée, croyez-le...
--J’y suis tout disposé, cher monsieur... le vôtre au moins est-il entendu?
--Il est assez bon mécanicien... mais je l’emploie chez moi à d’autres besognes encore. L’insolence des chauffeurs vient précisément de ce qu’ils se cantonnent dans leur métier et se drapent dans leur vanité professionnelle avec des airs d’ingénieurs diplômés.
--Rien de semblable chez vous, alors?
--Non... mon chauffeur est un domestique, puisque je le paie.
Mon millionnaire se rengorgeait.
Avec quelques flatteries vous tirerez tout ce que vous voudrez d’un homme. Je connaissais maintenant le faible de mon voisin; ce gentleman immensément riche n’avait qu’une prétention: celle de passer pour le premier majordome d’Australie. Cela s’alliait d’ailleurs assez bien avec l’amour du _home_ de ce quadragénaire libre de toute attache, qui se targuait de ne jamais découcher.
J’avais capté sa confiance et le moment était venu de l’amener à me faire quelques révélations décisives.
Je lui dis à brûle-pourpoint:
--Vous êtes sûr de cet homme?
--Quel homme?
--Votre chauffeur, parbleu!
M. Crawford me regarda.
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il. Oui, je réponds absolument de lui.
Je sentis que j’étais allé trop loin.
Il m’était désormais difficile de renouer l’entretien sur le sujet qui m’intéressait.
Le chief-inspector Bailey profita de notre mutisme pour me décocher sa pointe:
--J’espère, dit-il, que le surintendant de police ne refusera plus le permis d’inhumer.
Mac Pherson approuva en dodelinant de la tête.
Bailey poursuivit:
--Ce n’est pas une raison parce qu’un homme a été frappé de congestion pour livrer son cadavre à la curiosité publique.
Le trait fit long feu et je ne le relevai pas, comme bien on pense.
De son côté, M. Crawford paraissait poursuivre une pensée bien subtile, car ses yeux se faisaient extraordinairement aigus comme pour en saisir le fil le long de l’arête de son nez.
A ma grande surprise ce fut lui qui nous ramena sur le terrain brûlant dont il avait paru vouloir s’évader.
--Je ne suis pas comme vous, messieurs, dit-il, je n’ai point l’âme policière... Moi, je préjuge toujours l’honnêteté chez les gens... je tiens mes serviteurs pour des hommes probes... autrement je ne les admettrais pas dans mon intimité.
--Évidemment, approuvai-je.
--C’est même enfantin d’évidence, poursuivit-il... Je considère mon cuisinier comme un garçon incapable d’une mauvaise pensée, sans quoi je ne lui mettrais pas en main des armes pour m’empoisonner.
J’eus un sourire d’acquiescement.
--Il en est de même de mon chauffeur qui me sert aussi de valet de chambre, car je vis simplement. Je l’estime un brave garçon, et je le crois très dévoué.
Je n’insistai plus et me pris à réfléchir.
Il y avait dans l’entourage de M. Crawford un homme tout particulièrement désigné pour conduire une automobile... Cet homme était mécanicien de son état et ses fonctions de valet de chambre le mettaient, plus que tout autre, à même de connaître les moments de liberté que l’absence ou l’inattention de son maître lui permettaient d’utiliser.
Or, j’avais en main, ou presque, une arme terrible. Je pouvais identifier cet homme avec l’assassin de M. Chancer.
Cette arme, si je puis m’exprimer ainsi, c’était l’empreinte laissée par la bottine du scélérat, le long du mur du cottage.
Ce qu’il me restait à faire maintenant, c’était de comparer avec cette empreinte la bottine elle-même de l’assassin présumé. Si l’une s’appliquait exactement sur l’autre, mon rôle était terminé: je n’avais plus qu’à faire prendre au collet le possesseur de la chaussure.
La difficulté était seulement de se procurer cette pièce essentielle.
Et d’abord, il me fallait approcher ce chauffeur Maître-Jacques et entrer assez avant dans son intimité.
Là était le point délicat: comment pouvais-je espérer m’introduire incognito dans une maison aussi surveillée que semblait l’être celle de M. Crawford?
M’y présenter sous mon identité réelle, il n’y fallait pas songer.
Je serais reçu, comme bien des fois déjà, au salon ou au fumoir, dans le hall ou sous la véranda, jamais dans les communs, ni à proximité des chambres de domestiques.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous arrivions à Broad-West.
M. Crawford passa sans s’arrêter devant son cottage, qui est une sorte de grand chalet norvégien de belle apparence, bâti à l’entrée de la ville.
Il tenait à me déposer devant ma maison située à peu de distance de la sienne.
Seuls de vastes jardins et de beaux ombrages nous séparent l’un de l’autre.
A mi-chemin les deux policiers descendirent pour prendre la voie pavée qui mène au cœur de Broad-West.
En désespoir de cause, j’allais tout bonnement faire part à M. Crawford de mes soupçons sur la personne de son chauffeur et, quoi qu’il dût en penser, lui exposer la nécessité où je me trouvais de poursuivre chez lui mon enquête, lorsqu’il me dit tout à coup:
--Vous voici rendu, monsieur Dickson... j’ai passé, grâce à vous, un après-midi fort agréable avec un homme dont l’esprit me charme... Vous poursuivrez demain vos investigations, sans doute?...
--Et avec ardeur, je vous en réponds.
--Je regrette de ne pouvoir vous accompagner, car il faut que je m’absente toute la journée.
J’exultais intérieurement, mais ne laissai néanmoins rien paraître de ma joie.
--Vous me voyez, répondis-je, plus au regret que vous-même de ce fâcheux contre-temps, mais vous comprendrez que je ne puisse attendre votre retour pour continuer mes recherches.
--Cela est assez naturel... les exigences de la profession avant tout... Je vous engagerai même à vous hâter, afin de ne pas priver plus longtemps ce pauvre M. Chancer de la sépulture qui lui est due.
Je remerciai M. Crawford de cette bonne parole et nous nous séparâmes après nous être serré la main.
IV
COMMENT JE DEVINS LE COUSIN D’UN INDIVIDU SUSPECT
Le lendemain, vers neuf heures du matin, un homme qu’à son gilet de flanelle à carreaux rouges et noirs on reconnaissait facilement pour un cocher ou quelque valet d’écurie, s’arrêtait devant la grille latérale du cottage de M. Gilbert Crawford.
Cet homme n’était autre que moi-même.
Sorti de chez moi, à la demie de huit heures, revêtu du grand overcoat beige que l’on connaît déjà, j’avais rapidement gagné les bosquets qui forment autour de Broad-West une couronne de verdure.
Aussitôt que je fus hors de vue, je me jetai dans un fourré, et là, retirant à la hâte mon pardessus qui est doublé de cette flanelle à carreaux dont on confectionne les gilets des lads, je le retournai et j’en rentrai les pans dans ma ceinture, de sorte qu’en un clin d’œil j’eus l’air d’un parfait domestique. Cachant ensuite mon chapeau dans un buisson, je tirai de ma poche une petite casquette écossaise, puis m’étant frotté le visage avec un enduit de mon invention qui a la propriété de rendre un homme méconnaissable tant il ride la peau et lui donne une couleur terreuse, je me dirigeai résolument vers le chalet, certain que c’était là que je trouverais la clef du mystère de Green-Park.
Quand je fus parvenu à la grille, je remarquai sur le côté, dans une petite cour bitumée et légèrement déclive, une automobile fort poussiéreuse que je reconnus aussitôt.
Un chauffeur en tenue de travail était en train de laver nonchalamment la voiture, tout en chantant d’une voix fausse:
--_Spring... spring... beautiful spring!_
--C’est lui, pensai-je.
Je m’arrêtai et le regardai fixement à travers les barreaux de la grille, en prenant mon air le plus niais.
--Qu’a donc ce _drunkard_ à me dévisager ainsi? dit-il en m’apercevant... il est probable que ce gentleman d’écurie n’a jamais vu une quarante chevaux...
--Pardon, camarade, répondis-je en prenant l’accent des paysans de Black-Well... je connais aussi les voitures à pétrole et je puis même, si vous le désirez, réparer votre pneu de droite qui est bien malade.
L’homme me regarda surpris:
--Ah! par exemple, je voudrais bien savoir comment de l’endroit où tu es, tu peux voir que mon pneu de droite a besoin d’une réparation...
--Je l’ai vu tout de même, à ce qu’il paraît...
--Eh bien! tu es moins bête que tu en as l’air...
J’avais gagné la confiance du chauffeur. C’était une sorte d’hercule roux, aux gros yeux bleus à fleur de tête et aux tempes très renflées, ce qui est généralement un mauvais signe.
Il vint à moi d’un air jovial:
--Ainsi, dit-il, tu me proposes de réparer mon pneu... ce n’est pas de refus, mais il faut d’abord nous entendre... combien me demanderas-tu?
--Deux shillings.
--Deux shillings... alors... ça va... je te paierai même un verre de whisky par-dessus le marché, fit-il en m’ouvrant la grille.
J’étais dans la place.
Il s’agissait maintenant de jouer serré et je me mis aussitôt à la besogne.
Tandis que mon chauffeur, assis sur un seau renversé, fumait avec béatitude une pipe de _Bird’s eye_, je m’évertuais de mon mieux à réparer le pneu crevé.
J’ai possédé autrefois une auto et faute de pouvoir me payer un chauffeur, force m’avait été, comme on dit, de mettre souvent «la main dans l’huile».
En une demi-heure le pneu fut réparé, replacé et regonflé. J’avais même eu la chance de ne pas pincer la chambre à air.
Pendant tout le temps que dura l’opération, j’avais jeté de temps à autre un regard sur mon homme. Il ne me quittait pas des yeux et ma dextérité semblait l’étonner au plus haut point.
--Sais-tu, fellow, me dit-il lorsque j’eus terminé, que tu ne t’y prends pas mal du tout... Tu as sans doute été chauffeur?
--Oui, répondis-je tristement, mais mon patron m’a congédié.
--Parce que tu buvais trop de gin, hein?
--Non... parce qu’il ne pouvait plus me payer...
--C’est une raison, cela.
--Tu ne crains pas que la même chose t’arrive? dis-je au gros homme.
Sa bouche se fendit jusqu’aux oreilles.
--Oh! moi! fit-il d’un air de pitié protectrice...
Et la façon dont il levait les épaules disait clairement: la question ne se pose même pas.
--Alors tu as un bon patron? repris-je.
--Tu n’as donc jamais entendu parler de M. Gilbert Crawford?
--Non... je ne suis pas de ce pays, moi... j’arrive de Sandhurst.
--Je souhaite à tous les domestiques un maître comme celui-là.
--Exact?
--Comme une horloge... et puis cela sonne ici!...
--Quoi donc?
--Mais l’or, _By God!_
--Il en a beaucoup?
Mon interlocuteur eut un geste qui enveloppait l’espace.
--Tu en as de la chance, murmurai-je... Moi, je suis sans emploi.
Le chauffeur réfléchit quelques instants puis me prit familièrement par le bras.
--Écoute, dit-il, la place est bonne ici mais le patron est regardant... Chacun a sa tâche dans cette maison et nous ne sommes pas nombreux.
--Il a pourtant un chauffeur?
--Bien sûr, puisque c’est moi...
--Et une femme de chambre?
--A quoi vois-tu cela?
--Dame! ces tabliers et ces bonnets blancs qui sèchent là-bas au soleil...
--Tu es un finaud, toi... tu vois tout du premier coup-d’œil... Nous avons aussi un cuisinier, un nommé Picklock, qui fabrique le pudding comme pas un.
Et mon compagnon éclata de rire en me donnant une grande claque dans le dos.
Ce chauffeur m’horripilait, il me faisait surtout l’effet d’une brute sournoise et je pensais en moi-même: ce doit être quelque repris de justice... quelque ancien convict échappé des galères.
Instinctivement, je regardai ses pieds: il était chaussé d’espadrilles qui me parurent énormes, mais la bottine dont j’avais relevé la trace était grande, elle aussi.
Oh! coûte que coûte il fallait que je me la procurasse... je serais allé la chercher au fond d’un puits...
Cependant, je la devinais là, toute proche, séparée de moi seulement par une pelouse de gazon... et je mesurais la distance du regard, en inspectant d’un œil avide la façade irrégulière et joliment ajourée du pavillon situé en face de la remise.
Le chauffeur se méprit sur les tendances de ma pensée intime:
--Tu te trouverais bien ici... hein?... bel oiseau... me dit-il. Tu admires la cage, je comprends cela... mais il n’y a vraiment pas de place pour toi... Pourtant, je suis bon camarade et tu me plais... car tu es adroit et déluré... Tiens, veux-tu que je te propose une affaire?
--Je suis sans situation, j’accepterai n’importe quoi.
--Eh bien! écoute... Je te prends provisoirement à mon service... pas au service du patron... au mien... tu saisis la nuance? La besogne ici est très pénible, mais comme elle est bien rémunérée je puis me payer le luxe d’un domestique...
--Ah! ah! approuvai-je niaisement.
--Vois-tu, fellow, il faut que je te dise: je suis un peu flémard, moi... J’ai les côtes en long et ça m’est très pénible de me baisser.
--Ah! ah! fis-je, en riant.
--Oui... ainsi, tiens, aujourd’hui, je n’ai pas le cœur à l’ouvrage... j’étais de sortie hier et tu comprends...
--On vous accorde souvent des sorties?
Le chauffeur me regarda d’un air finaud:
--Jamais... répondit-il... mais nous en prenons... Dans la soirée, je suis allé à Melbourne où j’ai passé la nuit à boire et je suis rentré par le premier train, fourbu, éreinté, vanné comme un boisseau d’orge.
J’étais tout oreilles.
«Ah! confiant M. Crawford!» pensais-je à part moi.
L’autre continuait:
--Et pour me remettre il faut maintenant que je lave cette voiture et ensuite que je frotte les appartements, car c’est aujourd’hui le grand nettoyage...
--Oui, tu voudrais que je te donne un coup de main ou que je te remplace à l’occasion?
--C’est cela même... voyons, tâchons de nous arranger... Je te donnerai cinq shillings par semaine et tu partageras mes repas... d’ailleurs je ne mange pas beaucoup, moi... j’ai plutôt soif... cela tient sans doute à ce que j’ai longtemps vécu dans les pays chauds... Pour le logement, on s’arrangera toujours... tu coucheras dans la soupente... Cela te va-t-il?
--Tu parles!... Mais ton patron, que dira-t-il s’il me rencontre?
--Ne te tourmente pas de cela, fellow, il a d’ailleurs en moi une confiance aveugle... s’il me demandait par hasard qui tu es, je lui raconterais que tu t’appelles Slang comme moi, que tu es mon cousin et que tu arrives d’Angleterre.
--Je te remercie, dis-je simplement.
Puis, après une pause, je repris:
--M. Colsford est absent?
--Crawford, rectifia mon pseudo-cousin.--oui, à quoi vois-tu cela?
--A rien... je te le demande.
--Oui... il est parti je ne sais où... mais il rentrera sûrement vers huit heures au plus tard... car jamais il ne passe la nuit dehors... C’est un homme rangé, trop rangé même! Dès qu’il a dîné, il se couche et c’est bien là le mauvais côté de la place... Mais je t’expliquerai cela plus tard... Pour l’instant, nettoyons d’abord l’auto, puis nous irons nous mettre à la disposition de Betzy, la femme de chambre... C’est une bonne fille à laquelle je ne crois pas être indifférent...--et Slang eut un petit coup d’œil lascif--il suffira que je lui dise que tu es mon cousin pour qu’elle te reçoive en ami... D’ailleurs Betzy a besoin de moi... je lui rends quelques services et elle m’en est reconnaissante... Allons, à l’ouvrage, fellow, nettoyons la guimbarde... oh!... quelle poussière! bon Dieu! quelle poussière!
* * * * *
--Ai-je besoin de dire que Slang ne m’aida pas une minute?
Cet homme était réellement un _slothful_ à qui le travail répugnait et dont l’unique préoccupation était de vivre sans rien faire... Or la paresse mène à tout... même au crime!
Je tenais décidément ma piste; il ne me manquait plus que la bottine.
Quand l’auto fut nettoyée, nous la roulâmes sous la remise, puis Slang me conduisit à la villa dont il me fit les honneurs avec une affectation qui décelait en lui le goût du confort et du luxe: deuxième circonstance aggravante.
Il m’ouvrit toutes les portes pour me montrer une série de pièces meublées avec un grand souci d’élégance et dont je connaissais déjà certaines pour y avoir été reçu par M. Crawford: le petit salon notamment, et le jardin d’hiver ainsi que le fumoir entièrement plaqué de bois des îles comme l’intérieur d’une immense boîte à cigares.
Ce Slang me connaissait à peine et il m’initiait sans scrupules aux aîtres de la maison.
Comme on sentait bien l’homme qui a déjà des projets en tête et qui ne tient plus guère à sa place! Sûrement il avait dû trouver un magot chez M. Chancer et, un beau matin, il allait filer à l’anglaise, si je lui en laissais le temps...
Au premier étage, nous suivîmes une longue galerie dont les murs disparaissaient sous des panoplies d’armes malaises, hawaïennes et canaques.
Tout à coup, Slang s’arrêta devant une glace sans tain placée à hauteur d’homme.
Cette glace reposait de l’autre côté de la cloison sur une cheminée de grand style encombrée de bibelots et la vue plongeait dans une pièce meublée à l’imitation de celles du palais de Windsor.
--La chambre à coucher du patron, me dit mystérieusement mon guide...
--Et à quoi sert cette glace?
--Nous l’appelons «l’observatoire».
--Ah! et pourquoi cela?
--C’est toute une histoire, fellow... Figure-toi que chaque nuit nous sommes obligés, Betzy, le cuisinier et moi, de faire des rondes pour nous assurer que le patron repose tranquillement... Il paraît qu’il est atteint d’une maladie bizarre... et il faut le surveiller continuellement... Nous avons l’ordre, si nous nous apercevions qu’il dort du côté gauche, de le réveiller aussitôt et de lui faire respirer de l’éther...
--Mais comment le voyez-vous la nuit?
Slang haussa les épaules.
--Parbleu! il y a une veilleuse dans sa chambre... Ah! ces rondes, voilà bien le revers de la médaille... ça vous coupe le sommeil, et moi, une fois que je suis réveillé, c’est le diable pour me rendormir... Mais que veux-tu? c’est à prendre ou à laisser... Le patron nous a posé ses conditions, à Betzy, au cuisinier et à moi, quand nous sommes entrés à son service... La nuit dernière c’est cette pauvre Betzy qui m’a remplacé avec le maître cook et ils doivent être vannés tous les deux, car ils ont été obligés de faire trois pointages au lieu de deux... Tu vois ce tableau? nous devons, à chaque ronde, appuyer sur le bouton du cadran, après nous être assurés que M. Crawford ne dort pas du côté gauche.
«Ah! ah! plaisantai-je à part moi... naïf M. Crawford! Voilà donc votre procédé infaillible pour vous assurer que vos gens ne sortent pas la nuit... Très bien imaginé, ma foi! votre petit appareil de pointage horaire, ce qui n’empêche, qu’avec la complicité de votre maid de confiance et de votre cuisinier, le valet fidèle qui doit veiller sur votre sommeil passe ses nuits à se saouler à Melbourne, quand il ne prend pas votre automobile pour aller cambrioler les rentiers des environs...
Slang crut sans doute voir une critique de sa conduite dans le pli ironique de mes lèvres, car il me dit aussitôt:
--Tu sais, fellow, c’est à charge de revanche... Quand Betzy ou le cuisinier sont de sortie, c’est moi qui fais les trois rondes. Mais il ne s’agit pas de cela... il est plus de dix heures, faudrait voir à se mettre à l’ouvrage... Je t’avouerai franchement que j’aimerais mieux fumer une pipe à l’ombre ou déguster un gin-cocktail... mais le service avant tout... Allons! viens... moi, je nettoierai les carreaux, toi tu cireras.
Et Slang m’entraîna dans un petit cabinet où je trouvai tout ce qui était nécessaire pour exercer mon métier de frotteur.
--Commence par la chambre du patron, me dit-il.
A ce moment, une porte qui donnait sur le couloir s’ouvrit avec fracas et une grande fille maigre, à la peau jaune et aux yeux froids, s’avança vers nous d’un air digne.
A n’en pas douter c’était Betzy.
J’avais d’ailleurs eu l’occasion de la voir quand j’étais allé chez M. Crawford, ce qui m’était arrivé deux ou trois fois.
En m’apercevant, sa figure en lame de rasoir eut une expression de véritable surprise et deux dents énormes, pareilles à des défenses, saillirent de ses lèvres entr’ouvertes.
Me reconnaissait-elle malgré mon maquillage? Mais non, cela était impossible... car elle eût été, dans ce cas, plus habile que les meilleurs limiers de Melbourne eux-mêmes...
--Slang, quel est cet homme? demanda-t-elle d’un ton scandalisé.
--Ne vous tourmentez pas, Betzy, répondit mon compagnon en prenant une petite voix flûtée, c’est mon cousin Ralph... vous savez, celui dont je vous ai souvent parlé...
--Ah! ce mauvais sujet qui était dans les _Scot-Guards_ à Londres?
--Oui, Betzy... mais il s’est bien amendé depuis quelque temps... Il a fini son service et, comme il cherche une situation, il est venu me trouver pour que je m’occupe de lui.
--C’est venir de bien loin pour trouver un emploi, fit dédaigneusement la vilaine maid.
--Dame! ce pauvre garçon n’a plus que moi: alors, vous comprenez... je me suis permis de le prendre comme «extra», à mes frais, naturellement. Il partagera mes repas et couchera dans la chambre de débarras en attendant qu’il ait trouvé quelque chose... Il faut bien obliger ses semblables et à plus forte raison ses parents... nous ne sommes pas des sauvages, que diable!
--C’est bien, Slang, mais tâchez que M. Crawford ne l’aperçoive pas... sans cela...
--On fera son possible, Betzy... mais vous voyez, j’ai tenu à vous le présenter.
La femme de chambre ne répondit point et je compris au regard qu’elle me décocha que j’étais loin de lui être sympathique... Cela ne m’étonnait pas d’ailleurs, car l’enduit que je m’étais passé sur la figure me donnait un peu l’apparence d’un _leper_[4] et me bridait horriblement les yeux que j’ai pourtant assez beaux, si j’en crois Miss Edith dont la franchise est la principale qualité.
[4] Lépreux.
--Allons, fellow, occupe-toi, me dit Slang. Fais voir à Betzy que le travail ne te fait pas peur.
Aussitôt, j’adaptai une grosse brosse à mon pied droit, saisis énergiquement un balai pour me faire un point d’appui et me mis à frotter le parquet avec une énergie farouche...
On eût dit à me voir que je n’avais jamais fait que cela de ma vie.
Slang était émerveillé et Betzy approuvait complaisamment de la tête, comme pour féliciter le chauffeur de l’excellente recrue qu’il venait de faire.
De temps en temps mon compagnon, qui voyait sans doute que les parquets de la villa Crawford étaient en bonnes mains, trouvait un prétexte pour s’absenter et je restais alors sous la surveillance de Betzy qui ne me quittait pas du regard.
Se méfiait-elle de moi?
Les femmes ont parfois de ces intuitions qui déconcertent les plus avertis.
Déjà, je me demandais avec inquiétude quand finirait mon supplice--et c’en était un, je vous en réponds, que de frotter ainsi sans s’arrêter une minute par une chaleur de quatre-vingt-dix degrés Fahrenheit--lorsque Slang me frappa amicalement sur l’épaule...
--En voilà assez pour cette pièce-ci, me dit-il d’un ton engageant... cire la galerie maintenant.
Je ne pus retenir un geste de découragement.