Chapter 9
Il serait facile d'etablir sur cette base une mesure de la suggestibilite individuelle; nous avons fait ce calcul de la maniere suivante: rendant egale a 100 la longueur de la ligne 5 (60 millimetres) reproduite isolement, nous rapportons a cette mesure la longueur que l'eleve a donnee a cette ligne, quand il la reproduisait apres les lignes 1 a 5. Les resultats de ce calcul sont au tableau I. Ils sont indiques sous le titre de _coefficient de suggestibilite pour les longueurs de lignes_. Nous verrons qu'on peut calculer d'autres coefficients.
Parlons maintenant des _lignes-pieges_. En moyenne, ces lignes (qui etaient reellement egales aux lignes precedentes) ont ete faites plus grandes: ainsi la premiere _ligne-piege_, qui ne devrait pas differer de la precedente, presente une difference egale a 7mm,5; et il en est de meme pour les trois autres _lignes-pieges_. Cette difference de 7mm,5 en plus represente exactement l'effet de la suggestion. Mais, pour mieux connaitre cet effet, il faut abandonner les moyennes et regarder les cas individuels.
Parmi ces 45 sujets, aucun n'a su eviter les quatre pieges tendus, ce qui cependant n'est pas impossible, puisque j'ai rencontre des adultes qui y sont arrives. Il y a seulement 3 de nos eleves qui ont reussi a eviter deux des pieges, et 7 eleves qui ont reussi a en eviter un. Ces dix eleves qui se sont montres les plus habiles, les plus perspicaces de tous, sont en general parmi les plus ages; voici leurs ages: il y en a 1 de neuf ans, 3 de dix ans, 1 de onze ans, 1 de douze ans, 3 de treize ans, 1 de quatorze ans. On voit qu'aucun des eleves de sept et de huit ans n'est compris dans ce nombre. Ce petit fait se trouve conforme a cette idee generale que la suggestibilite diminue avec l'age, dans certaines limites au moins, et qu'un enfant de sept a huit ans est d'ordinaire plus suggestible qu'un enfant de douze ans.
Le piege le plus souvent evite n'est point le quatrieme et dernier, et c'est bien etonnant, car on pouvait supposer que la sujet deviendrait plus perspicace a mesure que l'experience se prolongerait. Le premier piege a ete evite 3 fois le second 6 fois, le troisieme 4 fois, le quatrieme jamais.
Il y a deux manieres d'eviter le piege: la premiere, la seule exacte, consiste a faire la ligne-piege egale a la ligne precedente, a faire la ligne 6, par exemple, egale a la ligne 3. Ce cas est rare; il ne s'est presente que chez 6 eleves; l'un seul d'entre eux a fait deux fois la ligne-piege egale a la ligne precedente; il a donc ete le plus perspicace de tous; il merite une mention.
C'est Lac..., age de treize ans, appartenant a la deuxieme classe; c'est un garcon a figure d'adulte, de caractere retif, ayant ses opinions personnelles, et jouissant d'une grande liberte. Ses parents le laissent aller seul a bicyclette de Paris a Versailles. Il s'est montre, pour toute la serie d'experiences de suggestion, tres avise et tres peu suggestible. Son portrait est dans la planche II; si la physionomie peut refleter un caractere refractaire a la suggestion: celle-ci doit etre parlante.
Voici la serie d'ecarts qu'il a marques entre les differentes lignes; je les reproduis en placant a gauche les ecarts reels.
Numeros des lignes. Ecarts reels. Ecarts marques par l'eleve Lac.
Difference de l a 2 12 16 -- 2 a 3 12 8 -- 3 a 4 12 8 -- 4 a 5 12 8 Piege -- 5 a 6 0 8 -- 6 a 7 12 4 Piege -- 7 a 8 0 0 -- 8 a 9 12 8 Piege -- 9 a 10 0 0 -- 10 a 11 12 4 Piege -- 11 a 12 0 4
Quatre autres eleves qui ont echappe a un ou deux des pieges, ont fait la _ligne-piege_ plus petite que la ligne precedente, qui etait egale: ils l'ont diminuee de 4, de 8 et meme de 12 millimetres. A quoi tient cette meprise singuliere? Je pense pouvoir l'expliquer ainsi; le sujet, conduit par la suggestion d'allongement des lignes, s'attend, chaque fois qu'on decouvre une ligne nouvelle, a la trouver plus grande que la precedente; quand on lui en montre une qui reellement est moins grande que celle qu'il attend, il peut soit la croire reellement plus grande (il est alors victime de la suggestion) soit s'etonner que son attente soit trompee; s'apercevant que la ligne est plus petite que celle qu'il attend, il subit un effet de contraste d'autant plus fort que son attente est plus vive, et ce contraste lui fait paraitre la ligne plus petite qu'elle n'est en realite. Je donne cette explication en des termes qui feraient croire que l'operation mentale est entierement consciente, et qu'elle se compose d'une attente, d'un dementi a cette attente, et d'un etonnement qui modifie le jugement du sujet. J'ignore si le sujet a toujours conscience de cette serie de phenomenes; mais il est certain que dans quelques cas, que j'ai pu analyser avec soin, le sujet opere machinalement, sans se douter de la complexite de l'etat de conscience qui dirige sa main. J'en citerai un exemple. M. F... publiciste distingue, age environ de 35 ans, se soumit un jour a cette experience pendant une visite qu'il faisait a mon laboratoire (le 25 mars 1899); il a raccourci tres regulierement chaque _ligne-piege_ de 4 millimetres; voici ses chiffres:
Numeros des lignes. Ecarts reels. Ecarts indiques par M. F. Ligne 1 12 16 Difference de 1 a 2 12 12 -- 2 a 3 12 12 -- 3 a 4 12 12 -- 4 a 5 12 12 Piege -- 5 a 6 0 -- 4 -- 6 a 7 12 12 Piege -- 7 a 8 0 -- 4 -- 8 a 9 12 20 Piege -- 9 a 10 0 -- 4 -- 10 a 11 12 16 Piege -- 11 a 12 0 -- 4
Des l'experience terminee, j'interroge M. F... pour savoir ce qui l'a conduit a raccourcir les _lignes-pieges;_ il me repond simplement que s'il a fait les lignes 6, 8, 10 et 12 plus courtes que les precedentes, c'est qu'il a cru qu'elles etaient plus courtes dans le modele. Certes, la reponse parait naturelle, suffisante et peremptoire pour ceux qui ne se doutent pas des dessous de l'experience. Mais j'insiste, je decouvre a M. F... que ces lignes 6, 8, 10 et 12 etaient egales aux precedentes, je lui demande s'il a eu conscience d'une attente, puis d'une deception, qui a eu pour effet de deprecier en quelque sorte la longueur de ces lignes. M. F... ecoute mon explication, il admet que les choses se sont probablement passees ainsi, que les _lignes-pieges_ lui ont paru plus courtes parce qu'il s'attendait a les trouver plus grandes, mais il me declare en meme temps qu'il n'a eu absolument conscience de rien. J'ai cite cette experience tout au long, parce qu'elle m'a paru curieuse. Nous rencontrerons plusieurs autres exemples d'operations qui, sous l'influence de la suggestion, se font sans conscience ou avec une demi-conscience.
En mettant a part les 10 eleves qui ont su eviter au moins un des pieges, il en reste 35 qui ne les ont pas evites. Examinons le cas de ces 35 eleves. Il n'est pas juste de dire que tous ont subi completement la suggestion; le plus souvent, comme cela resulte de nos chiffres de moyenne, ils ont donne aux _lignes-pieges_ un accroissement de longueur moins grand qu'aux autres lignes. Ils ont compose, en quelque sorte, entre une perception exacte et l'entrainement de la suggestion. C'est le cas du plus grand nombre; mais les differences individuelles sont nombreuses, presque indefinies. Comment en tenir compte? Nous pensons que puisqu'il s'agit de lignes, qui se mesurent au millimetre pres, et puisque la suggestion opere en amenant des allongements mesurables de ces lignes, il est possible de donner, par un chiffre precis, la mesure de la suggestibilite de chacun.
Voici quel procede de calcul nous proposons pour la mesure de cette suggestibilite particuliere.
Il faut faire la moyenne des _ecarts suggeres_ et la comparer a la moyenne des _ecarts percus_. J'entends par _ecarts suggeres_ les ecarts marques par le sujet pour des lignes, comme 5-6, qui ne presentent en realite aucun ecart, puisqu'elles sont egales; et j'appelle _ecarts percus_, les ecarts que le sujet a indiques pour des lignes qui sont reellement inegales. Les ecarts percus dans ce dernier cas par le sujet, et notes par lui sur la feuille d'observation, ne sont pas necessairement egaux aux ecarts reels; les moyennes de nos tableaux montrent meme qu'ils sont constamment inferieurs; mais il faut tenir grand compte de ces ecarts percus, car ce sont eux qui operent la suggestion. Un exemple nous fera comprendre. Voici un sujet qui donne aux ecarts percus la valeur de 6 millimetres, alors que les ecarts reels entre les lignes du tableau sont, comme on le sait, de 12 millimetres; si ce sujet donne aux ecarts suggeres la valeur de 6 millimetres, il sera evident que la suggestion aura produit sur lui son plein effet, puisqu'elle aura produit un effet egal a celui de la realite meme; la suggestion aura reussi a produire la meme consequence que produit cette difference reelle des lignes que la suggestion avait pour but d'imiter. On ne pourra donc pas dire, dans ce cas, que le sujet, en donnant a l'ecart suggere la valeur de 6 millimetres, a lutte contre la suggestion, sous pretexte qu'il aurait du porter l'ecart jusqu'a 12 millimetres, valeur de l'ecart reel; on ne pourra pas dire cela, parce que l'ecart reel n'a donne lieu qu'a une perception d'ecart de 6 millimetres.
Appliquons a un cas particulier cette notation toute conventionnelle, et voyons ce qu'elle nous donne. Pour faire le calcul des ecarts percus, je pense qu'il ne faut pas faire entrer dans la moyenne les ecarts existant entre les premieres lignes, anterieures a 4, car la longueur absolue de ces lignes est tres inferieure a celle des _lignes-pieges_ et par consequent ce serait rapprocher des choses qui ne sont pas comparables; je me bornerai donc a prendre les ecarts percus entre les lignes 4-5, 6-7, 8-9, 10-11, parce que ces lignes sont comparables, comme longueur absolue, aux _lignes-pieges_.
Voici donc le tableau des ecarts pour un des eleves, Desva ...
ECARTS PERCUS ECARTS SUGGERES
Numeros des Valeurs des Numeros des Valeurs des lignes. ecarts. lignes. ecarts.
4-5........... 12 millim. 5-6........... 4 millim. 6-7........... 8 -- 7-8........... 4 -- 8-9........... 12 -- 9-10.......... 4 -- 10-11.......... 16 -- 11-12.......... 4 -- ---- ---- Moyenne 12 -- Moyenne 4 --
Ainsi, pour les _lignes-pieges_, le sujet a marque un ecart de 4 millimetres; cet ecart de 4 millimetres a ete le produit de la suggestion; mais il est moins considerable que les ecarts que le meme eleve a marques, lorsque les lignes differaient reellement; il a donc lutte partiellement contre la suggestion, qui aurait du lui faire accepter des ecarts de 12 millimetres; sa suggestibilite peut donc etre consideree comme partielle, fractionnaire; il aurait fait un ecart de 12 millimetres, si la suggestion avait ete complete, si elle avait pleinement reussi; il n'a fait en realite qu'un ecart egal au tiers de la suggestion totale. On peut calculer sa suggestibilite comme on calcule un indice en cephalometrie; on rapporte la moyenne des ecarts suggeres a la moyenne des ecarts percus, ceux-ci etant rendus egaux a 100. Pour ce calcul, on applique l'equation suivante, dans laquelle _e.s._ exprime l'ecart suggere, _e.p._ l'ecart percu, et _x_ la valeur de l'ecart suggere rapporte a l'ecart percu quand celui-ci est egal a 100.
_e.s._ _x_ ------ = ---- _e.p._ 100
Ainsi, si l'ecart suggere est egal a 4 et l'ecart percu est egal a 12, on a:
4 _x_ ---- = ---- 12 100
d'ou:
4 x 100 _x_ = --------- = 33,33... 12
On pourrait comparer chaque ecart suggere a l'ecart percu qui le precede immediatement; mais nous avons trouve plus expeditif de faire la moyenne de quatre ecarts suggeres et de les comparer aux quatre ecarts percus qui les precedent immediatement.
Le nombre 33,33 exprime, pour cette experience particuliere, la suggestibilite du sujet; il donne la mesure de sa suggestibilite.
Ici s'eleve une question theorique, que nous rencontrerons souvent en psychologie individuelle, et dont nous devons dire un mot. Est-il possible de _mesurer_, dans le sens physique du mot, une qualite mentale, la suggestibilite par exemple? On serait tente de le croire, lorsqu'on voit le plus ou moins de suggestibilite d'une personne se traduire par une longueur plus ou moins grande de ligne tracee, et il est tout naturel de supposer qu'en mesurant cette ligne on mesure la suggestibilite. Sans doute, cette mensuration est permise, mais a la condition qu'on s'entende d'abord sur la signification du mot mensuration. Lorsqu'on mesure un objet physique, une longueur de route par exemple, et qu'on trouve que cette route a une longueur de 300 metres, on exprime par un nombre non seulement que cette route est plus longue qu'une route de 30 metres par exemple, mais encore qu'elle est 10 fois plus longue. Toute mensuration physique, quand elle est precise, donne non seulement un classement des objets mesures, mais encore l'indication du nombre de fois qu'un objet est plus grand, plus lourd, etc. qu'un autre, c'est-a-dire l'indication du nombre de fois que telle quantite contient l'unite. Il n'en est pas de meme dans une mensuration psychologique; aussi, je pense que ce n'est pas une mensuration veritable: c'est tout simplement un classement. Donner a une personne A un coefficient de suggestibilite egal a 60 veut dire que cette personne A a ete plus suggestible qu'une personne B, dont le coefficient dans la meme experience a ete seulement de 30; on classe donc ces personnes l'une par rapport a l'autre; mais on ne peut pas savoir si A est deux fois plus suggestible que B parce qu'on ne sait pas si la difference entre les coefficients 30 et 31 est egale a la difference entre les coefficients 60 et 61; on sait que certains coefficients sont plus forts que d'autres et voila tout. Il est donc bien entendu que tous les chiffres dont nous nous servons sont des chiffres de classement et non des chiffres de mensurations.
Revenons maintenant sur la maniere dont nous etablissons notre coefficient dans l'experience particuliere qui nous occupe; nous avons pour l'eleve Desva... accepte le coefficient 33,33; mais en realite, ce chiffre n'est pas absolument exact, il doit etre un peu trop faible; voici pourquoi: pour evaluer les ecarts suggeres, nous les avons rapportes aux ecarts percus, et nous avons suppose que ces derniers sont percus sans aucune espece de suggestion; mais il est certain, nous l'avons montre, que ces derniers ont ete un peu agrandis par la suggestion, car le sujet a eu l'idee que les lignes presentent un accroissement regulier, et cette idee a du influer meme sur la valeur des ecarts reels, et a du augmenter cette valeur au dela de ce qu'elle aurait ete sans cette idee directrice. Par consequent, il est certain que si toute suggestion avait ete supprimee, les ecarts percus eussent ete plus petits, et par consequent, les ecarts suggeres eussent ete relativement plus grands.
La mesure que nous venons de donner est la seconde de celles qui peuvent rendre compte de la suggestibilite de l'eleve dans notre experience, mais comme c'est la plus importante de toutes, c'est a elle que nous donnerons le nom de coefficient _de suggestibilite_, tout en declarant qu'un chiffre brutal est loin de resumer fidelement toutes les nuances d'une experience de psychologie. Dans notre tableau I, nous avons calcule cette valeur pour chaque eleve.
Les differences individuelles de coefficients sont extremement grandes; ils varient entre 7,6 et 120.
On peut trouver etrange que certains coefficients, etant donne le calcul qui les etablit, soient superieurs a 100; il y en a 6 dans ce cas. Quand un coefficient est superieur a 100, cela veut dire que les ecarts suggeres ont ete marques plus grands que les ecarts reellement percus. J'attribue cette superiorite a ces causes d'erreur insignifiantes qu'on peut appeler hasard. Representons-nous bien comment l'experience se fait. Un enfant peut hesiter ou se tromper entre deux carres de papier quadrille, et marquer son point 4 millimetres plus pres ou plus loin qu'il n'aurait fallu; c'est un defaut d'attention qui s'il se produit pour les ecarts suggeres change completement la valeur de l'indice. Ainsi, Theven..., qui a 116 comme coefficient de suggestibilite a marque tous les ecarts suggeres de meme longueur que les ecarts percus, sauf dans un cas ou il a marque l'ecart reel egal a 4 millimetres et l'ecart suggere egal a 8 millimetres, et cette petite difference, qui probablement est un defaut d'attention, a eleve son coefficient au dessus de 100.
Parmi les eleves qui ont de grands coefficients de suggestibilite, on en rencontre un certain nombre qui sont tres jeunes, qui appartiennent a la derniere classe de l'ecole, et qui probablement doivent a leur jeune age d'avoir succombe a la suggestion. Je signalerai, comme etant dans ce cas les n deg. 35, 37, 38, 41 et 42. Le n deg. 38 est un jeune enfant tres intelligent, tres bavard surtout, qui en classe prend sans cesse la parole, se met en avant, veut tout savoir et tout decider. Je pense que c'est son age qui l'a rendu suggestible. Il en est d'autres, au contraire, plus ages que les precedents, plus avances dans leurs etudes, et qui ont des indices tres eleves aussi; je crois que ces derniers sont reellement suggestibles. Il serait imprudent de juger leur suggestibilite par une epreuve unique et tres courte, comme la notre; mais la suite montrera que dans les autres epreuves ils ont egalement succombe par exces de suggestibilite. Parmi eux, je signalerai d'abord Poire (n deg. 27), dont je donne le portrait (planche I). Ce garcon est un type acheve de suggestibilite, il l'est pour toutes les experiences sans exception. Le directeur de l'ecole n'a pu me donner beaucoup de renseignements sur lui. C'est un eleve docile qui n'attire pas l'attention: il est travailleur, ce qui lui a permis, malgre une intelligence modeste, de parvenir jusqu'a la premiere classe; il a douze ans et demi. Tout aussi suggestible est And. (n deg. 33) qui n'a que onze ans, et qui n'est encore que dans la troisieme classe; il est donc en retard dans ses etudes. C'est aussi un eleve docile, silencieux, qui ne fait pas parler de lui, et qui n'a pas d'histoire. Je le considere comme un enfant d'une extreme suggestibilite. Un troisieme exemple est fourni par Bout. (n deg. 40), un enfant doux et timide, qui rougit facilement, mais qui est peut-etre plus eveille que Poire et And. Ses aptitudes intellectuelles sont modestes, et a peine superieures a celles de ses deux camarades. C'est un enfant bien eleve, affectueux; il a douze ans, il est en premiere classe. Ces trois eleves, etant donne leur age, se sont montres dans la suite des experiences, les plus suggestibles de tous. Leur portrait a tous trois se trouve a la planche I.
Quand les coefficients de suggestibilite sont superieurs a 80 et s'elevent meme a 110, on peut se demander si les eleves n'ont point succombe entierement a la suggestion, et s'ils ont eu seulement l'idee de se rendre compte de la longueur reelle des lignes. En regardant la maniere dont ils se sont comportes pendant l'experience, on comprend quelle orientation ils ont donne a leur attention. J'ai note qu'un grand nombre d'eleves marquaient leurs points sur le papier quadrille en regardant seulement le point marque precedemment, et sans reporter leur regard vers la marge pour apprecier la longueur de la ligne dont ils indiquaient l'extremite. Cette conduite indique clairement que ces eleves tenaient surtout compte des differences de longueur des lignes. Chez quelques-uns, mais beaucoup plus rarement, il s'est produit un defaut d'attention tout a fait significatif; l'eleve a marque le point avant que je lui eusse montre la ligne modele. Entraine sans doute par cette routine qui lui faisait marquer les points toujours plus a droite, il etait persuade d'avance que chaque nouvelle ligne etait plus grande que la precedente; par suite de cette persuasion, il ne jetait plus qu'un regard vague et distrait sur le modele; puis, a un certain moment, il a fait comme si ce regard etait inutile, il a marque le point sans meme regarder le modele.
Ceci nous amene a parler d'un second caractere de suggestibilite, qui n'est point indique par notre coefficient. Il y a des eleves qui se comportent comme de vrais automates.
Le sujet automate ne tient pas compte que les lignes du modele ne croissent pas, relativement, de la meme quantite; il ne tient pas compte que parmi les lignes qu'on lui montre quelques-unes sont egales aux precedentes; il obeit a une suggestion, et il y obeit avec la plus grande regularite. En d'autres termes, nous appelons automate, dans nos experiences, le sujet qui presente les caracteres suivants: 1 deg. les ecarts qui lui sont suggeres ont exactement la meme valeur que les ecarts reels percus par lui, par consequent sa suggestibilite est complete, elle va aussi loin qu'elle peut aller, elle est egale a 100; 2 deg. les ecarts qu'il marque sont tous egaux entre eux; il n'a point ete distrait, trouble, irregulier; il n'a pas eu de doutes, son sens critique ne s'est pas eveille ou en tout cas n'a pas influence sa main; s'il a adopte 8 millimetres par exemple comme ecart, il a marque toutes les fois ce meme ecart, pour n'importe quelle ligne; sa variation moyenne est donc egale a 0; 3 deg., enfin, depuis le debut de l'experience, il ne s'est pas apercu que la croissance relative des longueurs diminuait, et depuis le premier point marque jusqu'au dernier, il a toujours conserve le meme ecart.
Nous citerons un seul exemple de cet automatisme parfait, c'est celui d'And..., que nous avons deja signale. Des la premiere ligne, il a fait un ecart de 8 millimetres et il l'a conserve jusqu'au bout. On voit que la suggestibilite d'And... est egale a 100, puisque les ecarts suggeres sont egaux aux ecarts percus, sa variation moyenne est egale a 0 puisque tous les ecarts marques ont ete egaux, et enfin la direction des ecarts est restee invariable; il est donc impossible d'y decouvrir le moindre indice de sens critique. Fait a noter: entraine par la suggestion, cet eleve a une fois marque son point avant de regarder la ligne modele qu'on lui presentait.
L'automatisme peut se realiser dans d'autres cas sans atteindre cette perfection toute schematique; il est altere par exemple par une legere irregularite dans les ecarts. Le sujet ne marque pas toutes les fois un meme ecart, mais de temps en temps il marque un ecart un peu plus grand ou un peu plus petit; ces ecarts ne sont point en relation avec les ecarts reels des lignes, et par consequent ils ne trahissent pas une perception exacte des lignes; la suggestibilite est donc aussi grande que dans l'automatisme parfait, mais elle joue avec un peu moins de regularite.
Nous en citerons un exemple, celui de Die... (n deg. 42), enfant de huit ans, appartenant a la quatrieme classe. Les points qu'il a marques ne se suivent pas avec des ecarts egaux. La serie d'ecarts depuis la ligne 1 est la suivante: