Chapter 4
[Note 22: Il y a deja plusieurs annees que j'ai traite longuement cette question de la simulation, a propos du dedoublement de conscience chez les hysteriques, et que j'ai montre que l'anesthesie de ces malades peut devenir une demonstration experimentale de ces phenomenes. Voir _Alterations de la personnalite_. Bibliotheque scientifique internationale, Paris, Alcan.]
La premiere seance commenca ainsi:
_Question_.--Qui etes-vous? _Reponse_.--Laton.
Cette premiere reponse etait illisible et Henry W. fut autorise a lire son ecriture: il dechiffra le mot Satan et rit; mais d'autres questions montrerent que la vraie reponse etait Laton.
_Q_.--Quel est votre premier nom? _R_.--Bart. _Q_.--Quelle est votre profession? _R_.--Professeur. _Q_.--Etes-vous homme ou femme? _R_.--Femme.
Cette reponse est inexplicable, car dans la suite Laton a toujours manifeste le caractere d'un homme.
_D_.--Etes-vous vivant ou mort? _R_.--Mort. _D_.--Ou avez-vous vecu? _R_.--Illinois. _D_.--Dans quelle ville? _R_.--Chicago. _D_.--Quand etes-vous mort? _R_.--1883.
Les questions suivantes furent faites pour connaitre un peu de la biographie de ce Bart Laton. Il se trouva que certaines de ses reponses etaient justes, et d'autres fausses, et que ses connaissances etaient a peu pres celles de Henry W. Voici encore un echantillon de ces dialogues.
_Q_.--Avez-vous des connaissances surnaturelles, ou bien cherchez-vous a deviner? _R_.--Quelquefois je devine, mais souvent les esprits connaissent; quelquefois ils mentent.
Deux jours apres:
_Q_.--Qui ecrit? _R_.--Bart Laton. _Q_.--Qui etait major a Chicago quand vous etes mort? _R_.--Harrisson(_exact_). _Q_.--Combien avez-vous vecu a Chicago? _R_.--Vingt ans. _Q_.--Vous devez bien connaitre la ville? _R_.--Oui. _Q_.--Commencez par Michigan-Avenue, et nommez les rues dans l'ouest. _R_.--Michigan, Wabash, State, Clark (_hesitation_) j'ai oublie.
Henry W. interroge connaissait seulement trois de ces noms.
_Q_.--Voyons! Votre nom n'est pas Bart Laton du tout. Votre nom est Frank Sabine, et vous avez vecu a Saint-Louis, et vous etes mort le 16 novembre 1843. Repondez, qui etes-vous? _R_.--Frank Sabine. _Q_.--Ou etes-vous mort? _R_.--A Saint-Louis. _Q_.--Quand etes-vous mort? _R_.--14 septembre 1847. _Q_.--Quelle etait votre profession a Saint-Louis? _R_.--Banquier. _Q_.--Combien de mille dollars valiez-vous? _R_.--750.000
Une semaine apres:
_Q_.--Qui ecrit? _R_.--Bart Laton. _Q_.--Ou avez-vous vecu? _R_.--Chicago. _Q_.--Quand etes-vous ne? _R_.--1845. _Q_.--Quel age avez-vous? _R_.--Cinquante ans. _Q_.--Ou etes-vous maintenant? _R_.--Ici. _Q_.--Mais je ne vous vois pas. _R_.--Esprit. _Q_.--Bien, mais ou etes-vous comme esprit? _R_.--Dans moi, dans l'ecrivain. _Q_.--Multipliez 23 par 22. _R_.--3546_. _Q_.--C'est faux. Comment expliquez-vous votre reponse? _R_.--Devine. _Q_.--Maintenant, l'autre jour, vous avez repondu que vous etiez quelqu'un d'autre. Qui etes-vous? _R_.--Stephen Langdon. _Q_.--De quel pays? _R_.--Saint-Louis. _Q_.--Quand etes-vous mort? _R_.--1846.
La question de l'operateur a pour but de donner une suggestion que le sujet a tres naivement acceptee. On a vu du reste qu'il avait accepte aussi un autre nom, celui de Frank Sabine. Ce personnage qui guide l'ecriture de la main est donc tres suggestible.
_Q_.--Quelle est votre profession? _R_.--Banquier. _Q_.--Mais qui s'appelait Frank Sabine? _R_.--Je me suis trompe. Son nom etait Frank Sabine. _Q_.--Je voudrais savoir comment vous avez pris le nom de Laton. _R_.--C'est le nom de mon pere. _Q_.--Mais d'ou est venu ce nom de Laton? Comment Henry W. l'a-t-il appris? _R_.--Pas Henry W., mais mon pere. _Q_.--Mais expliquez-nous comment vous en etes venu a ecrire le nom de Laton? _R_.--Je suis un esprit! (_Cette reponse est ecrite en appuyant fortement sur le crayon_.) _Q_.--Quelle est votre relation avec Henry W.? _R_.--Je suis un esprit, et je controle Henry W. _Q_.--Parmi tous les esprits, pourquoi est-ce-vous qui controlez Henri W.? _R_.--J'etais pres quand il commenca a se developper.
Deux ans apres:
_Q_.--Qui etes-vous? _R_.--Bart Lagton. (_L'orthographe a change_). _Q_.--Qu'avez-vous a nous dire? _R_.--Heureux de vous voir! _Q_.--Quand avez-vous deja ecrit pour nous? Donnez l'annee, le mois et le jour. _R_.--Je ne sais. _Q_.--Quel mois? _R_.--Je ne sais. En avril, je me souviens. (_C'etait en juin_). _Q_.--Parlez-nous davantage de vous? _R_.--J'ai vecu a Chicago. _Q_.--Y vivez-vous encore? _R_.--Maintenant je suis ici. _Q_.--Combien de temps avez-vous vecu a Chicago? _R_.--Vingt ans. _Q_.--Pourquoi etes-vous parti? _R_.--Ce n'est pas votre affaire. _Q_.--Qui etait Stephen Langdon? _R_.--Un ami de Chicago. _Q_.--Avez-vous ecrit: un ami de Chicago? _R_.--Oui. Ne pouvez-vous pas le lire?
Une autre fois, on a cherche a mettre Laton en colere.
_Q_.--Qui ecrit? _R_.--Bart Lagton. _Q_.--Bonjour, M. Laton. Heureux de vous voir. Je vaudrais mieux faire votre connaissance. _R_.--Je n'y tiens pas. _Q_.--Maintenant, M. Laton, voulez-vous nous donner une communication? _R_.--De qui? _Q_.--Mais, de vous-meme. _R_.--Je veux bien. _Q_.--De qui pourriez-vous nous donner une communication? _R_.--Qui connaissez-vous? _Q_.--J'ai beaucoup d'amis. Etes-vous en communication avec mes amis? _R_.--George White.
De toutes les reponses de Laton celle-ci est la seule qui denote ce que l'auteur appelle une faculte d'intuition. M. Patrick a eu un oncle de ce nom, mort dans la guerre civile et dont il porte le nom mele au sien de la maniere suivante: George-Thomas-White Patrick. Henry W. ignorait ce fait, quoiqu'il ait eu l'occasion de voir le nom de M. Patrick ecrit en detail; interroge sur George White, Laton fit une foule d'erreurs sur son genre de mort, la date de sa mort, etc.
_Q_.--Quelle etait l'occupation de M. Laton a Chicago? _R_.--Charpentier. _Q_.--Il y a deux ans, vous ayez dit qu'il etait un professeur. _R_.--Eh bien, il--moi j'avais l'habitude d'enseigner. _Q_.--Dansez-vous? _R_.--Nous ne dansons plus quand nous avons quitte la terre. _Q_.--Pourquoi? _R_.--Vous ne pouvez pas comprendre; nous ne sommes plus que partiellement materiels. _Q_.--Quand vous etes a ecrire, comme en ce moment, que fait la partie de vous-meme qui n'est pas materielle? _R_.--Elle est quelque part ou nulle part. _Q_.--Montez-vous a bicyclette? _R_.--Seulement par l'intermediaire de Henry W. _Q_.--Il y a deux ans, vous ecriviez votre nom: Laton. Comment rendez-vous compte de ce changement d'orthographe? _R_.--Trop de Latons: c'est mieux comme le dernier. _Q_.--Vous etes un effronte simulateur. Qu'avez-vous a repondre a cela! _R_.--Taisez-vous, pauvre vieil idiot. Croyez-vous que je suis oblige de repondre exactement a toutes vos damnees questions? Je puis mentir toutes les fois que cela peut me plaire.
Divers autres essais furent faits pour savoir si ce Laton avait quelque pouvoir telepathique; mais on ne put rien obtenir.
Resumons d'apres les conversations precedentes la psychologie de ce personnage qui s'est donne le nom de Laton. Ce personnage s'est developpe, defini et caracterise sous l'influence des questions adressees par Patrick, et il s'est developpe, remarquons-le bien, a l'insu de Henry W. qui ne sait de lui que ce qu'il a pu apprendre quand on lui a permis de relire quelques echantillons d'ecriture automatique. Si surprenant que ce fait puisse paraitre, il faut cependant l'admettre comme absolument reel, car il est surabondamment prouve. Ce personnage secondaire, subconscient, existe donc, et chose curieuse, il presente un certain nombre de caracteres qu'on reconnait a presque toutes les incarnations du meme genre. D'abord, il est tres suggestible; on a vu avec quelle facilite Patrick l'a debaptise, et lui a impose le nom de Frank Sabine; ensuite ce personnage est au courant de tout ce qui s'est dit et fait pendant que Henry W. etait hypnotise. Nous avons rapporte plus haut que Henry W. a ete hypnotise par Patrick et ne se rappelait pas au reveil les divers incidents de son sommeil; cet oubli au reveil n'existe point pour Laton. Ce fait important, qui a ete decouvert, croyons-nous, par Gurney, jette quelque jour sur la nature de ces personnages qui s'expriment par l'ecriture automatique; il y a un lien entre ces manifestations spirites de la veille, et les seances d'hypnotisme, plus qu'un lien, une continuite, et c'est la memoire qui prouve cette continuite. Patrick insiste aussi, avec raison, sur le caractere vulgaire des reponses, sur la pauvrete d'imagination et de raisonnement qu'elles nous montrent, sur le manque d'attention et d'effort, Laton etant incapable meme de faire une operation correcte d'arithmetique; autres faits curieux a relever, les pretentions de Laton, son ton emphatique, ses efforts ridicules pour donner des reponses profondes, et la grossierete de ses expressions quand on le taquine ou qu'on le met en colere. Tout cela indique un pauvre esprit. Mais ce pauvre esprit parait avoir de temps en temps un rudiment de belles et brillantes facultes intuitives; il semble connaitre des choses que Henry W. ignore et n'a pu apprendre. Patrick a etudie de pres ce cote de la question, il a fait des enquetes pour verifier avec le plus grand soin les affirmations de Laton. Le plus souvent, ces affirmations se sont trouvees erronees; mais parfois il y a eu quelque chose qui semble depasser les moyens ordinaires de connaissance. Patrick ne cherche point a expliquer cette faculte d'intuition, mais il pense qu'on ne peut la nier completement, car on la retrouve dans beaucoup d'observations analogues et elle est comme un trait de caractere du personnage qui se manifeste par l'ecriture automatique. L'opinion de Patrick parait etre que cette faculte d'intuition est une faculte naturelle, perdue par l'homme civilise, comme cette acuite des sens qu'on observe encore, parait-il, chez les sauvages. Enfin, cette obsession qu'a eu le personnage subconscient de se considerer comme un esprit, comme l'esprit d'un individu ayant vecu autrefois, comment faut-il la comprendre? Il est a supposer que la maniere dont les questions ont ete posees explique un peu ce resultat. On a demande: "Qui etes-vous?" ce qui suggere un dedoublement de la personnalite car il est facile de comprendre que cette demande appelait comme reponse un nom autre que celui de Henry W. La question suivante: "Etes-vous vivant ou mort?" suggere aussi, probablement, l'idee d'une personne morte, mais vivant encore sous forme d'esprit. Il eut ete curieux d'employer d'autres interrogations; au lieu de dire: "Qui etes-vous?" on aurait pu dire: "Ecrivez votre nom". Si le nom ecrit avait ete, meme dans ce cas, Bart Laton, on aurait pu exprimer de la surprise que ce nom ne fut pas celui de Henry W. et on aurait ainsi evite toute allusion meme eloignee a l'hypothese de l'esprit. Ces reflexions sont de Patrick, et elles nous paraissent tres judicieuses. Nous pensons que comme Henry W. avait lu des livres sur le spiritisme, il devait probablement connaitre la theorie des esprits s'incarnant, et il est probable que ce sont ces notions anterieurement acquises qui pour une bonne part ont opere la suggestion de l'existence de Laton.
Ce qu'il y a d'essentiel dans les observations et experiences de ce genre, c'est le fait meme de la division de conscience; le reste est une affaire d'orientation des idees, et varie avec les croyances des individus, avec les recits qu'ils entendent faire, avec les opinions courantes; dans nos societes modernes, la division de conscience conduira a la desincarnation ou a la reincarnation de l'esprit des morts; dans les couvents du moyen age, ce seront les demons qui viendront agiter les corps des malheureuses religieuses; ailleurs encore--et c'est la un des faits les plus surprenants qu'on puisse imaginer--cette division de conscience devient un instrument de travail pour une oeuvre litteraire: c'est un phenomene naturel que l'auteur cultive et dirige.
Le cas de Patrick est un peu passif; son sujet ne se livre a l'ecriture automatique que dans les seances dont nous venons de transcrire le recit; en dehors de ces seances le personnage secondaire ne parait pas, il n'agit pas, il fait le mort. Aussi ne peut-on pas, avec ce seul exemple, se faire une idee juste du role que le personnage secondaire peut remplir. Je crois utile de reproduire ici une observation que Flournoy vient de publier tout recemment; elle complete la precedente[23].
[Note 23: _Revue philosophique_, fevrier 1899.]
"M. Michel Til, quarante-huit ans. Professeur de comptabilite dans divers etablissements d'instruction. Temperament sanguin, excellente sante. Caractere expansif et plein de bonhomie. Il y a quelques mois, sous l'influence d'amis spirites, il s'essaye a l'ecriture automatique, un vendredi et obtient des spirales, des majuscules, enfin des phrases de lettres batardes, tres differentes de son ecriture ordinaire, et agrementees d'ornements tout a fait etrangers a ses habitudes. Il continue avec succes le samedi et le dimanche matin. Ayant encore recommence le dimanche soir, sur la sollicitation de sa famille, l'esprit ecrivant par sa main donne beaucoup de reponses imprevues et fort droles aux questions posees, mais le resultat en fut une nuit troublee par un developpement inattendu de l'automatisme verbal, sous forme auditive et graphomotrice, comme en temoigne son recit:
"Les impressions si fortes pour moi de cette soiree prirent bientot le caractere d'une obsession inquietante. Lorsque je me couchai, je fis les plus grands efforts pour m'endormir, mais en vain; j'entendais une voix interieure qui me parlait, me faisant les plus belles protestations d'amitie, me flattant et me faisant entrevoir des destinees magnifiques, etc. Dans l'etat de surexcitation ou j'etais, je me laissais bercer de ces douces illusions.... Puis l'idee me vint qu'il me suffirait de placer mon doigt sur le mur pour qu'il remplit l'office d'un crayon; effectivement, mon doigt place contre le mur commenca a tracer dans l'ombre des phrases, des reponses, des exhortations que je lisais en suivant les contours que mon doigt executait contre le mur. _Michel_, me faisait ecrire l'esprit, _tes destinees sont benies, je serai ton guide et ton soutien_, etc. Toujours cette ecriture batarde avec enroulements qui affectaient les formes les plus bizarres. Vingt fois je voulus m'endormir, inutile... ce n'est que vers le matin que je reussis a prendre quelques instants de repos."
"Cette obsession le poursuit pendant la matinee du lundi en allant a ses diverses lecons: "Sur tout le parcours du tramway, l'esprit continuant a m'obseder me faisait ecrire sur ma serviette, sur la banquette du tramway, dans la poche meme de mon pardessus, des phrases, des conseils, des maximes, etc. Je faisais de vrais efforts pour que les personnes qui m'entouraient ne pussent s'apercevoir du trouble dans lequel j'etais, car je ne vivais plus pour ainsi dire pour le monde reel, et j'etais completement absorbe dans l'intimite de la Force qui s'etait emparee de moi."
"Une personne spirite de sa connaissance, qu'il rencontra et mit au courant de son etat, l'engagea a lutter contre l'esprit leger et mauvais dont il etait le jouet. Mais il n'eut pas la sagesse de suivre ce conseil; aussitot termine son repas de midi, il reprit son crayon, et apres diverses insinuations vagues contre son fils Edouard, employe dans un bureau d'affaires, finit par categoriser l'accusation suivante: _Edouard a pris des cigarettes dans la boite de son patron M. X..., celui-ci s'en est apercu, et dans son ressentiment lui a adresse une lettre de remerciement, en l'avertissant qu'il serait remplace tres prochainement; mais deja Edouard et son ami B... l'ont arrange de la belle facon dans une vermineuse_ (sic) _epitre orale_.
"On concoit dans quelle angoisse M. Til alla donner ses lecons de l'apres-midi, pendant lesquelles il fut de nouveau en butte a divers automatismes graphomoteurs qui, entre autres, lui ordonnaient d'aller voir au plus vite le patron de son fils. Il y courut des qu'il fut libre. Le chef de bureau, auquel il s'adressa tout d'abord en l'absence du patron, ne lui donna que de bons renseignements sur le jeune homme, mais l'obsession accusatrice ne se tint pas pour battue, car tandis qu'il ecoutait avec attention ces temoignages favorables, "mon doigt, dit-il, appuye sur la table se mit a tracer avec tous les enroulements habituels et qui me paraissaient en ce moment ne devoir jamais finir: _Je suis navre de la duplicite de cet homme_. Enfin cette terrible phrase est achevee; j'avoue que je ne savais plus que croire; me trompait-on? Ce chef de bureau avait un air bien franc, et quel interet aurait-il eu a me cacher la verite? Il y avait la un mystere qu'il me fallait absolument eclaircir...".
"Le patron M. X... rentra heureusement sur ces entrefaites, et il ne fallut pas moins que sa parole decisive pour rassurer le pauvre pere et amener le malin esprit a resipiscence: "M. X... me recut tres cordialement et me confirma en tous points les renseignements donnes par le chef de bureau; il y ajouta meme quelques paroles des plus aimables a l'egard de mon fils.... Pendant qu'il parlait, ma main sollicitee ecrivait sur le bureau, toujours avec cette meme lenteur exigee par les enroulements qui accompagnaient les lettres: _Je t'ai trompe, Michel, pardonne-moi_. Enfin! quel soulagement! mais aussi, le dirai-je, quelle deception! Comment, cet esprit qui m'avait paru si bienveillant, que dans ma candeur j'avais pris pour mon guide, pour ma conscience meme, me trompait pareillement! C'etait indigne!"
"M. Til resolut alors de bannir ce mechant esprit en ne s'inquietant plus de lui. Il eut toutefois a subir plus d'un retour offensif de cet automatisme (mais ne portant plus sur des faits verifiables) avant d'en etre delivre. Il s'est mis depuis lors a ecrire des communications d'un ordre plus releve, des reflexions religieuses et morales. Ce changement de contenu s'est accompagne, comme c'est souvent le cas, d'un changement dans la forme psychologique des messages: ils lui viennent actuellement en images auditives et d'articulation, et sa main ne fait qu'ecrire ce qui lui est dicte par cette parole interieure. Mais cette mediumnite lui parait moins probante, et il se mefie que tout cela ne jaillisse de son propre fond. Au contraire, le caractere absolument mecanique de ces automatismes graphomoteurs du debut, dont il ne comprenait la signification qu'en suivant les mouvements de ses doigts (par la vue ou la sensibilite kinesthetique) au fur et a mesure de leur execution involontaire, lui semblait une parfaite garantie de leur origine etrangere. Aussi reste-t-il persuade qu'il a ete la victime momentanee d'un mauvais genie independant de lui; il trouve d'ailleurs a cet episode penible de sa vie l'excellent cote qu'il a raffermi ses convictions religieuses, en lui faisant comme toucher au doigt la realite du monde des esprits et l'independance de l'ame."
M. Flournoy, commentant cette observation, remarque:
"Toute l'aventure s'explique de la facon la plus simple, au point de vue psychologique, si on la rapproche des deux incidents suivants qui renferment a mes yeux la clef de l'affaire.
"1 deg. A ce que M. Til m'a raconte lui-meme, sans paraitre d'ailleurs en comprendre l'importance, il avait remarque, deux ou trois semaines avant son acces de spiritisme, que son fils fumait beaucoup de cigarettes, et il lui en avait fait l'observation. Le jeune garcon s'excusa en disant que ses camarades de bureau en faisaient autant, a l'exemple du patron lui-meme, qui etait un enrage fumeur et laissait meme trainer ses cigarettes partout, en sorte que rien ne serait plus facile que de s'en servir si l'on voulait. Cette explication ne laissa pas que d'inquieter un peu M. Til, qui est la probite en personne, et qui se rappelle avoir pense tout bas: Pourvu que mon fils n'aille pas commettre cette indelicatesse!
"2 deg. Un second point, que m'a par hasard revele Mme Til au cours d'une conversation, et que son mari m'a confirme ensuite, c'est que le lundi en question, en allant de bonne heure a ses lecons, M. Til rencontra un de ses amis qui lui dit: "A propos, est-ce que ton fils quitte le bureau de M. X...? Je viens en effet d'apprendre qu'il cherche un employe." (Il cherchait en realite un surnumeraire.)
M. Til, qui n'en savait rien, en demeura perplexe et se demanda si M. X... serait mecontent de son fils et songerait a le remplacer. En rentrant a midi chez lui, il raconta la chose a sa femme, mais sans en parler a son fils. C'est une heure plus tard qu'arriva le message calomniateur.
"Au total, la serie de ses messages ne fait qu'exprimer--avec la mise en scene et l'exageration dramatique que prennent les choses dans les cas ou l'imagination peut se donner libre carriere (reves, idees fixes, delires, etats hypnoides de tout genre)--la succession parfaitement naturelle et normale des sentiments et tendances qui devaient agiter M. Til en cette occasion. Les vagues insinuations, puis l'accusation categorique de vol, et l'ordre d'aller voir le patron, correspondent aux soupcons d'abord indecis, puis prenant corps sur un souvenir concret, et aboutissant a la necessite de tirer la chose au clair. L'entetement avec lequel l'automatisme graphique repondait, par une accusation de duplicite, aux bons temoignages du chef du bureau, trahit clairement cette arriere-pensee de defiance et d'incredulite qui nous empeche de nous abandonner sans reserve aux nouvelles les plus rassurantes, tant qu'elles ne sont point absolument confirmees. Enfin, quand le patron en personne a calme M. Til, le regret subconscient d'avoir cede a ses inquietudes sans fondement serieux, trouve son expression dans les excuses de l'esprit farceur; le _je t'ai trompe, pardonne-moi_, de ce dernier, est bien l'equivalent, dans le dedoublement mediumnique, de ce que nous penserions tous en pareille circonstance: "Je me suis trompe et je ne me pardonne pas d'avoir ete aussi soupconneux."
On se demandera peut-etre comment il est possible de trouver chez un individu normal des signes de cette divisibilite de conscience. Cette recherche interesse peu les spirites et la generalite des hypnotiseurs, qui se contentent d'etudier les cas brillants et complets. Je crois bien etre le premier qui ait fait une etude suivie de cette question[24], et j'ai ete fort aise de voir que mes premieres etudes, qui datent d'une dizaine d'annees, ont ete reprises, controlees dans des laboratoires americains par Solomons et Stein, qui du reste ont neglige de me citer. Il est bien certain que si on se contente de mettre un crayon dans la main d'une personne, et de lui faire lire attentivement un livre, puis de lui adresser une question, comme le faisait Patrick, de deux choses l'une: ou bien la personne n'entendra pas et son crayon restera immobile, ou bien la personne entendra la question et repondra elle-meme de vive voix. Voila ce qui se produit le plus souvent. Il faut que le phenomene de l'ecriture automatique soit deja un peu developpe pour apparaitre des la premiere heure, au premier appel, comme chez Henry W. Quand on a affaire a des individus normaux, il est necessaire de prendre plus de detours; on ne peut songer a des procedes directs qui, lorsqu'ils ne reussissent pas, ont l'inconvenient de couvrir l'operateur de confusion.
[Note 24: Mes etudes ont d'abord paru dans le _Mind_, et je les ai ensuite resumees dans mon livre sur les _Alterations de la personnalite_.]
Voici la methode que je preconise: elle est lente, et exige un peu de patience; c'est son principal inconvenient.