Chapter 5
On s'assied a cote du sujet, devant une table; on le prie de s'abstraire dans une lecture interessante, ou dans un calcul mental complique, et surtout de distraire son attention, d'abandonner sa main, et de ne pas s'occuper de ce qu'on va faire avec cette main. La main tient un crayon; elle est cachee au sujet par un ecran. On s'empare donc de cette main, sans brusquerie, et par des mouvements doux, et on imprime a la main et au crayon un mouvement quelconque, par exemple on fait dessiner des barres, des boucles, marquer des petits points. Au premier essai, l'experimentateur avise s'apercoit a qui il a affaire; certains sujets raidissent la main, elle est comme en bois, elle resiste a tous les efforts; et quoique on recommande au sujet de se laisser aller, de ne pas penser a sa main, celle-ci n'obeit point aux mouvements qu'on lui imprime. D'ordinaire, ces sujets la sont peu educables. Un autre obstacle vient s'opposer frequemment a la continuation de l'experience; il y a des personnes qui, lorsqu'on prend leur main, ne peuvent pas continuer a lire; malgre elles, leur attention quitte le livre, se porte sur ce qu'elles ressentent dans la main. Les meilleurs sujets sont ceux dont la main docile execute avec intelligence tous les mouvements qu'on imprime. Il y a la une sensation particuliere qui apprend a l'operateur que l'experience aura du succes. De plus, pour empecher le sujet de trop s'occuper de sa main, j'use souvent d'un artifice tres simple, qui produit une distraction plus forte qu'une conversation avec un tiers, une lecture interessante ou un calcul complique. Cet artifice consiste a faire croire au sujet que sa main restera, pendant toute l'experience, continuellement inerte et passive, et que c'est l'experimentateur, qui, de temps en temps, pour les besoins d'une experience qu'on n'explique pas, imprime a la main un mouvement. Cela suffit pour tranquilliser le sujet qui, des lors, abandonne sa main sans resistance, et se trouve dans des conditions mentales excellentes pour que sa conscience se divise.
Au bout de quelque temps, la distraction devenant plus continue et plus profonde, voici les signes qu'on peut relever.
C'est d'abord l'anesthesie par distraction. La personne distraite n'est point devenue absolument insensible comme une hysterique distraite, dont on peut traverser la peau ou lever le bras sans qu'elle s'en apercoive; sa sensibilite n'est pas detruite, mais la finesse de certaines de ses perceptions est bien diminuee. Il est difficile, du reste, d'explorer cette sensibilite a un degre aussi faible de distraction.
Ce qui est le plus facile a provoquer, ce sont les mouvements passifs de repetition. Le crayon etant place entre les doigts du sujet, qui est prie de le tenir comme s'il voulait ecrire, on dirige la main et on lui fait executer un mouvement uniforme, choisissant celui qu'elle execute avec le plus de facilite, des hachures, des boucles ou des petits points. Apres avoir communique ce mouvement pendant quelques minutes, on abandonne doucement la main a elle-meme, ou on reste en contact avec elle, pour que la personne ne s'apercoive de rien; mais on cesse d'exercer une action directrice sur les mouvements. La main abandonnee a elle-meme fait quelques legers mouvements. On reprend l'experience d'entrainement, on la repete avec patience, pendant plusieurs minutes; le mouvement de repetition se perfectionne; au bout de 4 seances, j'ai vu chez une jeune fille la repetition si nette que la main ne traca pas moins de quatre-vingt boucles sans s'arreter; puis la personne eut un mouvement brusque et secoua ses epaules en disant: "Il me semble que j'allais m'endormir!"
La presence de ces mouvements subconscients de repetition nous apprend qu'il y a la un personnage inconscient, que l'experience vient de degager; mais il est clair que ce personnage est loin d'avoir le meme developpement que Bart Laton. La peine qu'on eprouve a lui faire repeter des mouvements en est la preuve. L'experimentateur ne peut pas imprimer des mouvements au hasard; il est oblige de choisir ceux qui reussissent le mieux. En general, ceux qu'on peut executer d'un seul trait, sans changement de direction et sans arret, se repetent assez bien.
Les mouvements graphiques, par suite de leur delicatesse, attirent moins l'attention du sujet que des mouvements de flexion et d'extension des membres; ceux-ci cependant peuvent etre repetes par l'inconscient, et a ce propos, il est curieux de remarquer que la flexion du poignet se repete mieux que la flexion isolee d'un doigt.
Le caractere tout a fait rudimentaire de cet inconscient est bien marque par la facilite avec laquelle on lui donne certaines habitudes. Lorsqu'on fait ecrire plusieurs fois des boucles, la main s'accoutume a ce mouvement, et le reproduit a tort et a travers; car si on veut ensuite lui faire tracer des hachures, les mouvements se deforment bien vite et se changent en boucles. La memoire de cet inconscient est si peu etendue qu'il n'est meme pas capable de conserver le souvenir de plusieurs especes de mouvements.
L'inconscient n'a pas seulement de la memoire, il peut encore recevoir et executer quelques suggestions qui sont, il est vrai, d'un ordre absolument elementaire. Ces suggestions peuvent etre donnees au moyen du toucher. Avec une simple pression, on agit sur la main, et on la fait mouvoir dans toutes les directions. Ce n'est point une impulsion mecanique, c'est bien une suggestion tactile. Si avec une pression, on fait mouvoir la main, une autre pression, tout aussi legere, l'arrete, l'immobilise: une autre pression, d'un genre un peu different, la fait ecrire. Il est difficile de dire la difference de ces pressions; mais l'experimentateur, en les faisant, a une certaine intention, et cette intention est souvent comprise avec beaucoup de finesse par la main en experience. Rien n'est plus curieux que cette sorte d'hypnotisation partielle; la personne croit etre et se trouve en effet completement eveillee et en possession d'elle-meme, tandis que sa main obeit doucement aux ordres tactiles de l'experimentateur.
Une autre manifestation de l'ecriture automatique, plus connue que les precedentes, car on en a fait un jeu de societe, consiste a prier la personne de penser a son nom, son age, son pays, un mot quelconque, puis on prend sa main, comme il a ete decrit ci-dessus, et cette main, a l'insu de la personne, ecrit le nom pense; en general, quand on fait cette experience dans un salon, on declare a la personne qu'on va deviner sa pensee, quoique en realite ce soit la personne elle-meme qui l'ecrive. A ce genre d'experience se rattachent les differents exercices de prestidigitateurs et d'hypnotiseurs qui devinent les secrets, se font conduire vers l'endroit ou un objet est cache, et ainsi de suite. Ce sont des experiences qui, pour reussir, ont besoin d'un operateur tres habile.
Voila a peu pres tous les phenomenes de division de conscience que j'ai reussi a provoquer, en etudiant l'ecriture automatique chez cinq personnes (femmes), jouissant d'une bonne sante; ces personnes ont ete etudiees chacune pendant deux seances d'une demi-heure au plus; une seule l'a ete pendant quatre seances; c'est tres peu pour la culture des phenomenes de double conscience, qui demandent beaucoup de temps et de patience; mais notre but etait precisement de savoir ce qu'on pouvait observer apres un minimum d'entrainement.
Depuis la publication de mes recherches, deux autres auteurs, Solomons et Stein[25], se sont engages exactement dans la meme voie pour rechercher ce qu'on obtiendrait sur des sujets sains en poussant l'entrainement aussi loin que possible.
[Note 25: _Normal Motor Automatism_. Psychol. Rev., sept. 1896, 492-512.]
Ils se sont pris comme sujets; ils se disent d'excellente sante. Leurs experiences se groupent sous quatre chefs: 1 deg. tendance generale au mouvement, sans impulsion motrice consciente; 2 deg. tendance d'une idee a se depenser en mouvement, involontairement et inconsciemment; 3 deg. tendance d'un courant sensoriel a se depenser en reaction motrice inconsciente; 4 deg. travail inconscient de la memoire et de l'invention.
1 deg. La main est mise sur une planchette, analogue a celle des spirites (c'est une planche glissant sur des billes de metal et armee d'un crayon; on met la planchette sur une table, sur du papier, et le crayon ecrit tous ses mouvements). L'esprit du sujet est occupe a lire une histoire interessante. Dans ces conditions, il se produit facilement, quand le sujet a pris l'habitude de ne pas surveiller sa main, des mouvements spontanes, qui derivent d'ordinaire de stimuli produits par une position fatigante; en outre, des excitations exterieures (par exemple si on remue la planchette), provoquent dans la main des mouvements de divers sens, dont on peut amener la repetition, et qui alors se continuent assez longtemps. La distraction de l'attention est une condition importante; mais il ne faut pas que l'histoire lue pour distraire soit trop emouvante, car cette emotion peut produire des mouvements reflexes ou une tension musculaire qui nuisent aux mouvements inconscients.
2 deg. Le sujet lit a haute voix en tenant un crayon a la main; parfois il ecrit un mot qu'il lit, surtout lorsque ce mot est court; les mots longs sont seulement commences; cette ecriture se fait souvent sans que le sujet le sache.
3 deg. Le sujet lit a haute voix, et ecrit subconsciemment les mots que pendant sa lecture une personne lui dicte a voix basse. A ces experiences on n'arrive qu'apres beaucoup d'entrainement. Au debut, c'est tres penible; on s'arrete de lire des qu'on entend un mot. Il faut apprendre a retenir son attention sur la lecture. On arrive bientot a continuer la lecture sans l'interrompre, meme quand il y a des dictees chaque 15 ou 20 secondes: l'ecriture devient inconsciente. La lecture inconsciente se fait plus facilement; le sujet lit un livre qui ne presente aucun interet, et pendant ce temps on lui raconte une histoire tres interessante; quand l'experience est bien en train, il peut lire meme une page entiere, sans en avoir conscience et sans rien se rappeler; la lecture ne manque pas entierement d'expression, mais elle est monotone; elle contient des erreurs, des substitutions de mots. La lecture est bonne surtout quand elle roule sur des sujets familiers.
4 deg. Ici les experiences sont plus difficiles et n'ont reussi que parce que les sujets etaient bien exerces par les experiences precedentes. D'abord, ils ont fait de l'ecriture automatique spontanee; par exemple en lisant, leur main ecrivait; puis, ils ont meme pu se dispenser de lire pour detourner l'attention; chez l'un des sujets, Miss Stein, la distraction etait suffisante quand elle lisait les mots que sa main venait d'ecrire quelque temps auparavant; l'ecriture spontanee de la main etait involontaire, inconsciente; les paroles ecrites etaient parfois denuees de sens; il y avait surtout des repetitions de mots et de phrases. Les auteurs ont pu egalement, par la meme methode, reproduire inconsciemment des passages qu'ils savaient par coeur, mais n'avaient jamais ecrits. La condition essentielle de toute cette activite automatique est une distraction de l'attention obtenue volontairement; il ne faut pas cependant que l'attention distraite soit sollicitee avec trop de force; si, par exemple, on relit un passage d'une histoire qu'on n'avait pas compris d'abord, et qui est necessaire pour l'intelligence du reste, alors, sous l'influence de ce surcroit d'attention, toute l'activite automatique est suspendue.
Ces experiences ne different nullement de celles que j'ai publiees moi-meme il y a plusieurs annees dans le _Mind_ et que je viens de resumer plus haut; elles sont seulement un peu plus complexes, ce qui tient a ce que les deux auteurs se sont longuement entraines; ainsi, ils ont pu avoir de l'ecriture automatique spontanee, ce que je n'ai pu faire sur mes sujets. Mais la nouveaute de leur etude ne doit pas etre cherchee la; elle consiste plutot en ce qu'etant psychologues, ils ont pu analyser de tres pres ce qui se passait dans leur conscience pendant les experiences; c'est cette auto-analyse qui donne un tres grand interet a leurs etudes. Nous allons rendre compte des observations qu'ils ont faites.
Tout d'abord, ils ont eu souvent le sentiment, quand ils ont eu l'occasion de percevoir leur activite automatique, que cette activite a un caractere _extra-personnel_, c'est-a-dire leur est etrangere. Ainsi, s'ils s'apercoivent que, pendant une lecture, leur main fait remuer la planchette, ce mouvement leur apparait comme produit par une cause exterieure; ils n'en ont conscience que par les sensations qui accompagnent le mouvement produit. Quand le sujet lit a haute voix, en ecoutant une autre personne, le bruit de sa propre voix, s'il l'entend, lui parait etranger.
C'est surtout dans l'experience de l'ecriture automatique sous dictee pendant une lecture consciente qu'on s'est bien rendu compte du mecanisme de cette inconscience. L'ecriture sous dictee comprend 4 elements: 1 deg. l'audition du mot dicte; 2 deg. la formation d'une impulsion motrice; 3 deg. une sensation d'effort; 4 deg. une sensation centripete, venant du bras, et avertissant que le mouvement graphique a ete execute. L'impulsion motrice est difficile a decrire; elle se compose de representations visuelles et motrices du mouvement a executer, et d'autre chose encore. Dans les experiences, on a vu se produire par degres l'inconscience de l'operation entiere. Ce qui devient d'abord inconscient, c'est le sentiment de l'effort. On entend le mot dicte, on a une idee d'ecrire, et cela se trouve ecrit; on n'a pas le sentiment de la difficulte, de "quelque chose d'accompli". L'acte parait encore volontaire. Ce sentiment de l'effort revient quand le bras se fatigue.
Le second degre est la disparition de l'impulsion motrice; l'ecriture cesse de paraitre volontaire. On entend le mot et on sait qu'on l'a ecrit; c'est tout. L'ecriture est consciente et devient cependant _extra-personnelle_. Le sentiment que l'ecriture est _notre_ ecriture semble disparaitre avec l'impulsion motrice. Parfois le sujet gardait un element de l'impulsion motrice, la representation visuelle du mouvement a executer, et cependant le mouvement lui paraissait etranger. Les auteurs pensent,--mais ils avancent cette hypothese avec beaucoup de reserve,--qu'il y a dans une impulsion motrice la conscience d'un courant moteur centrifuge, et que c'est cette conscience qui est le fait capital, qui permet d'attribuer un acte a notre personnalite, ou qui le fait considerer comme etranger.
L'inconscience peut faire encore des progres, et alors le sujet n'a plus conscience d'entendre le mot dicte, ni conscience de l'avoir ecrit; cette derniere conscience se perd la derniere; le sujet peut etre devenu inconscient d'avoir entendu le mot, et rester conscient de l'avoir ecrit. Mais ce n'est pas sur ce fondement que repose le sentiment de la personnalite, puisque le sujet peut entendre le mot, savoir qu'il l'a ecrit et cependant juger que le mouvement ne vient pas de lui.
Cette analyse curieuse, les auteurs l'ont poussee plus loin encore dans l'ecriture automatique spontanee; ils ont vu qu'ils peuvent non seulement surveiller leur main, mais prevoir ce qu'elle doit ecrire, et cependant, meme dans ces conditions, le mouvement d'ecriture reste etranger a la personne. Si reellement leur hypothese est juste, si le sentiment de la personnalite repose sur la conscience de la decharge motrice, ce serait une solution tout a fait nouvelle et curieuse a un probleme qui, jusqu'a present, a ete discute tres longuement[26].
[Note 26: Je renvoie sur ce point a mon etude sur _M. de Curel_, ou l'on trouvera cette idee que la separation des personnalites vient tres probablement d'un phenomene d'inconscience portant sur une partie des processus psychologiques. (_Annee psych._, I, p. 147).]
Les resultats obtenus semblent montrer que l'automatisme normal, en se developpant, peut devenir presque aussi complexe que la vie subconsciente des hysteriques. C'etait la le but propose aux recherches, et les auteurs pensent l'avoir atteint. Ils remarquent que ce qui distingue ici l'hysterique du sujet normal, c'est que l'hysterique est distraite parce qu'elle ne _peut_ pas faire autrement, tandis que le sujet normal realise l'etat de distraction parce qu'il le _veut_. L'hysterie est donc bien, au moins en partie, une maladie de l'attention. A propos du role de l'attention dans ces phenomenes d'inconscience, signalons dans l'article precedent trois observations curieuses, que les auteurs n'ont pas rapprochees, et dont ils n'ont peut-etre pas vu la portee. Ces trois faits sont les suivants: 1 deg. quand l'histoire qu'on lit pour se distraire devient tres emouvante, les mouvements subconscients cessent: 2 deg. ils cessent egalement, s'il faut faire un effort intellectuel considerable pour comprendre ce qu'on lit; 3 deg. dans le cas ou l'on ecrit automatiquement sous la dictee, si la dictee se fait a voix tres basse, exigeant un effort pour comprendre, la conscience reparait. Cela montre que l'etat de division mental ne se maintient que si l'attention fournie n'atteint pas son maximum. Il y a lieu de rapprocher ces faits d'une observation ingenieuse de Mercier (_Annee Psychologique_, II, p. 889-890).
Tout recemment, G. Stein a publie dans _Psychological Review_ (mai 1898) une etude sur la culture de l'automatisme moteur; cette etude a ete faite avec l'instrument imagine par Delabarre pour l'enregistrement des mouvements inconscients[27]; on distrayait le sujet, puis on donnait une certaine impulsion a son doigt, et on cherchait si le sujet continuait machinalement et sans s'en rendre compte le mouvement imprime. C'est en somme mon experience premiere; l'auteur a cherche sur combien de sujets elle reussissait, et il a constate que ce nombre est tres eleve, environ 35 sur 40 hommes et 45 sur 50 femmes. Par consequent l'epreuve peut servir de test pour la psychologie individuelle, du moment que les resultats qu'elle donne sont si Frequents.
[Note 27: Voir 1re _Annee psychologique_, p. 532.]
Les experiences de Solomons et Stein forment une transition entre les notres et celles de Patrick; elles montrent leur continuite. Dans nos etudes, nous n'avons eu que de l'ecriture automatique de repetition; Solomons et Stein ont obtenu, rien que par un entrainement plus prolonge, un peu d'ecriture automatique spontanee; et enfin Patrick a obtenu tres facilement, chez un sujet predispose, non seulement de l'ecriture automatique spontanee, mais un systeme d'etats de conscience se separant de la personnalite principale et constituant une personnalite assez bien definie. Il n'est pas douteux que tous ces phenomenes different seulement en degres.
Mon avis est que dans une etude complete sur la suggestibilite d'un individu, il faut faire une petite place a la recherche des premiers signes de la division de conscience. Pour ne pas perdre trop de temps, on pourrait proceder ainsi: apres avoir mis un crayon dans la main du sujet, derriere l'ecran, on recherchera s'il est possible d'obtenir, en cinq minutes d'essai, des mouvements passifs de repetition. Si ces mouvements sont nets, on recherchera s'il se produit, quand le sujet pense a son nom, de l'ecriture spontanee; si celle-ci se produit encore, on cherchera si l'ecriture repond a des questions posees a demi-voix. Ce sont les trois degres principaux de la division de conscience; mais chacun de ces degres est susceptible de tres nombreuses subdivisions. Je me contente pour le moment d'indiquer une methode a suivre, sans entrer dans les details; les experimentateurs qui s'occuperont de ces recherches s'apercevront vite qu'il y a un grand avantage a avoir un fil conducteur. On demandera ensuite au sujet s'il est spirite, medium, s'il a recu des communications, etc.
Il sera interessant de savoir s'il existe quelques rapports entre la disposition a l'ecriture automatique et la suggestibilite; nous supposons que ce rapport existe, car le personnage de l'ecriture automatique est tres suggestible, et ces divers phenomenes de subconscience et de division de conscience forment le fond de l'hypnotisme; mais en somme, tout ceci n'a pas encore ete etudie clairement sur des individus normaux, et on ne sait pas au juste quelle signification la psychologie individuelle doit attacher a l'ecriture automatique.
La division de conscience s'exprime parfois par des manifestations autres que l'automatisme des mouvements; elle peut se produire de telle sorte que le sujet en ait la perception assez claire; dans ce cas, il est inutile de faire des experiences sur le sujet, le plus simple est de l'interroger et de lui demander une description aussi complete que possible des impressions qu'il a ressenties. Il est bien entendu que l'experimentateur doit le mettre sur la voie, car les personnes qui ont eprouve les phenomenes de ce genre ne se rendent pour ainsi dire jamais compte de leur nature. Voici a peu pres dans quelles conditions une personne remarque de legers signes de division de conscience: elle a le sentiment que le monde exterieur est etrange; les objets qui l'entourent, quoique familiers, lui paraissent nouveaux, bizarres, indefinissables; elle les regarde d'un oeil curieux comme si elle ne les connaissait pas, mais en meme temps elle se rend bien compte que c'est une illusion. Parfois, les objets paraissent eloignes. Cette impression d'etrangete, on peut l'eprouver dans la perception de son propre corps; on se demande: "est-ce la ma jambe? je ne reconnais pas mes bras. Mon corps me parait drole. Est-ce moi qui suis assis en ce moment sur cette chaise?" etc., etc. Enfin, on eprouve aussi la meme impression pour sa propre voix, et pour le sens des paroles qu'on vient de prononcer; apres avoir parle, prononce a haute voix plusieurs phrases, par exemple dans un diner; on ecoute sa voix, le timbre en parait change, il semble que ce soit la voix d'un autre; de meme, on reconnait difficilement sa propre pensee dans les paroles qu'on a prononcees: on croirait que la phrase a ete construite par une autre pensee et dite par une autre bouche. Krishaber, que Taine a longuement cite dans son _Intelligence_[28], a rapporte sous le nom de nevropathie cerebro-cardiaque, beaucoup d'exemples de ces phenomenes de dissociation; et cette annee meme Bernard Leroy vient de publier une utile monographie de l'_illusion de fausse reconnaissance_[29], et il ressort des documents que cet auteur a reunis, que l'illusion de fausse reconnaissance est souvent liee a des phenomenes legers de dedoublement de conscience.
[Note 28: Voir le vol. 2, _in fine_ note sur les elements et la formation de l'idee de moi.]
[Note 29: _L'illusion de fausse reconnaissance_, Paris. Alcan, 1898.]
IV
INFLUENCE DE LA ROUTINE, DES PREJUGES, DES IDEES DIRECTRICES