Chapter 3
J'ai repris dernierement, avec M. Vaschide, sur 86 eleves d'ecole primaire elementaire, la recherche de suggestion que j'avais commencee avec M. V. Henri; seulement nous avons employe une methode un peu plus rapide. L'experience avait ete confiee a M. Michel, directeur de l'ecole; c'etait lui seul qui parlait et expliquait, nous restions simples temoins. M. Michel se rendait donc avec nous dans les classes, il faisait distribuer aux eleves du papier et des plumes, il faisait ecrire sur chaque feuille les noms des eleves, la classe, le nom de l'ecole, la date du jour et l'heure; puis apres ces preliminaires obliges de toute experience collective, il annoncait qu'il allait faire une experience sur la memoire des lignes, des longueurs; une ligne tracee sur un carton blanc serait montree pendant trois secondes a chaque eleve, et chaque eleve devait, apres avoir vu ce modele, s'empresser de tracer sur sa feuille une ligne de longueur egale. M. Michel allait ensuite de banc en banc, et montrait a chaque eleve la ligne tracee; par suite de la discipline parfaite que notre distingue collaborateur sait faire regner dans son ecole, les eleves restaient absolument silencieux, et aucun ne voyait la ligne deux fois. Il fallait environ soixante-dix secondes pour montrer la ligne a tous les eleves de la classe. Ceci termine, M. Michel remontait en chaire et annoncait qu'il allait montrer une seconde ligne _un peu plus grande_ que la premiere; cette affirmation etait faite d'une voix forte et bien timbree, avec l'autorite naturelle d'un directeur d'ecole; mais l'affirmation n'avait lieu qu'une fois, et collectivement, M. Michel s'adressant a toute la classe. Or, la seconde ligne n'avait que 4 centimetres de longueur, alors que la premiere en avait 5. La seconde ligne etait montree a chaque eleve, exactement comme on avait fait pour la premiere fois. Entre ces deux experiences s'ecoulait pour chaque eleve un temps moyen de deux a trois minutes. Cette epreuve a ete faite sur 86 enfants, comprenant les trois premieres classes de l'ecole primaire, et ages de neuf a quatorze ans.
Quels ont ete les resultats? Notons tout d'abord que la reproduction de la premiere ligne--ce qui est une pure experience de memoire, sans suggestion d'aucune sorte--donne lieu a d'enormes differences individuelles, comprises, pour la premiere classe, entre deux extremes: 60 millimetres et 28 millimetres; la ligne avait en realite 50 millimetres; or, il y a eu seulement trois eleves sur vingt-cinq qui ont dessine une ligne egale ou superieure au modele; tous les autres ont dessine une ligne plus petite; par consequent, on peut affirmer qu'il y a bien (comme nous l'avons vu autrefois), une tendance des enfants a diminuer la longueur des lignes de 50 centimetres en les reproduisant dans la memoire. Dans la deuxieme classe, il y a eu 3 eleves reproduisant une ligne superieure a 50; tous les autres eleves ont reproduit des lignes plus courtes; enfin, semblablement, dans la troisieme classe, nous n'en trouvons que deux dessinant une ligne plus longue que le modele, tous les autres ont fait plus court.
En examinant quelle difference les eleves ont indiquee entre la premiere ligne (50 millimetres) et la seconde (40 millimetres) on trouve que bien peu d'eleves ont juge reellement la seconde ligne plus petite que la premiere; par consequent, la suggestion a ete efficace; 9 eleves seulement, sur les 86 des trois classes, ont dessine une seconde ligne plus courte; on peut donc dire que 9 eleves seulement ont resiste a la suggestion et ont cru au temoignage de leur memoire plus qu'a la parole de leur maitre; et encore, cette remarque comporte une reserve; il est probable que ces refractaires ont quand meme ete un peu influences par la suggestion, car un seul a rendu la seconde ligne plus petite de 10 millimetres, ce qui etait l'ecart reel; tous les autres ont amoindri cette difference; 2 l'ont faite de 7 millimetres, 2 l'ont faite de 5, etc. Ils ont compose entre le temoignage de leur memoire et la parole du maitre. Quant a ceux qui, obeissant a la suggestion, ont dessine la seconde ligne plus grande que la premiere, ils presentent des degres tres differents de suggestibilite. Les ecarts ont pu atteindre 10 millimetres assez frequemment, et une fois meme, l'ecart a depasse 20 millimetres, ce qui veut dire qu'au lieu de faire la seconde ligne plus courte de 10 millimetres, le sujet a ete tellement docile a la suggestion, qu'il a fait la seconde plus longue de 20 millimetres; en d'autres termes, la suggestion a produit dans ce cas extreme, une erreur de 30 millimetres, erreur enorme si on considere qu'elle a porte sur une longueur totale de 50 millimetres. En moyenne, on a fait la seconde ligne plus grande de 6 millimetres et comme elle etait en realite plus petite de 10 millimetres, l'erreur totale est de 1 cm. 5 environ.
Il est a remarquer que les enfants les plus jeunes se sont montres les plus suggestibles. Nous trouvons en effet, dans la premiere classe, que 7 eleves seulement ont fait la seconde ligne de 5 millimetres plus grande que la premiere; au contraire, dans la troisieme classe, le nombre d'eleves qui sont dans ce cas est de 16. Du reste, dans nos experiences anterieures avec M. Henri sur la suggestibilite scolaire, nous avions aussi constate que les plus jeunes enfants ont plus de suggestibilite que les enfants plus ages.
La description que nous avons donnee de notre experience de suggestion n'est pas complete; nous l'avons poussee plus loin. Lorsque tous les eleves eurent reproduit de memoire la ligne de 40 millimetres, le directeur de l'ecole leur presenta une troisieme ligne, longue de 50 millimetres, et il leur dit avant de la presenter: "Je vais vous presenter une troisieme ligne qui est _un peu plus courte que la seconde_." En faisant cette nouvelle tentative de suggestion, nous avions deux raisons; la premiere etait de chercher a verifier l'epreuve precedente, la seconde etait de savoir s'il est possible de donner successivement plusieurs suggestions du meme genre sans nuire au resultat.
Cette seconde suggestion a ete moins efficace que la premiere; les eleves semblent s'etre mieux rendu compte de la longueur vraie des lignes; tandis que la premiere fois 5 eleves seulement avaient fait un dessin en sens contraire de la suggestion, on en trouve 16 dans le meme cas a la seconde reprise.
Il nous a paru necessaire d'examiner nos resultats de plus pres, et de rechercher si chaque eleve avait presente pendant les deux epreuves la meme suggestibilite ou la meme resistance.
Nous allons diviser tous nos sujets en cinq groupes: 1 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne moindre que la premiere (ce sont les eleves les plus exacts); 2 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne egale a la premiere, ou superieure de 1, 2 a 4 millimetres; 3 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion une seconde ligne superieure de 4 a 8 millimetres; 4 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure de 8 a 12 millimetres; enfin, 5 deg. ceux qui ont fait a la premiere suggestion la seconde ligne superieure de 12 a 20 millimetres. On voit que ce groupement exprime l'ordre de suggestibilite, les eleves du cinquieme groupe se sont montres plus suggestibles que ceux du quatrieme groupe, et ainsi de suite jusqu'au premier groupe. Or voici les resultats donnes par ce calcul:
Ordre Nombre Suggestion Suggestion de des de d'allongement raccourcissement Groupes. Sujets. de la ligne. de la ligne.
1er 10 - 4,6 + 2 2e 28 + 3,07 - 2,35 3e 31 + 5,99 - 3,06 4e 15 + 12,9 - 8,66
Ces chiffres, pour etre clairs, exigent une courte explication. Dans la premiere epreuve, rappelons-le, la seconde ligne presentee etait plus courte que la premiere de 10 millimetres, mais la suggestion donnee etait que cette seconde ligne etait la plus longue. Par consequent, les eleves qui l'ont dessinee plus courte, comme ceux de notre premier groupe qui l'ont dessinee avec une longueur moindre de 4mm,6, ont ete plus exacts que ceux du deuxieme groupe, qui ont donne a cette ligne une longueur plus grande que la premiere, plus grande de 3mm,07; a leur tour, les sujets du second groupe ont ete plus exacts que ceux du troisieme et ceux du quatrieme groupes, puisque ceux-ci ont allonge encore davantage la seconde ligne, qui etait cependant plus courte. Il est donc bien clair que nous avons etabli nos quatre groupes dans l'ordre de la suggestibilite croissante. Or, qu'on comprenne bien ce point, ce sont les sujets formant chacun de ces quatre groupes dont on a cherche a apprecier les resultats dans la seconde epreuve; nous avons voulu savoir si les eleves A, B, C, etc., formant le premier groupe, le meilleur, le plus resistant a la suggestion de la premiere epreuve ont manifeste les memes qualites d'exactitude et de resistance a la suggestion dans la seconde epreuve; et pour cela, nous avons calcule les ecarts de lignes presentes par ces sujets dans cette seconde epreuve. Seulement, il faut se souvenir que dans la seconde epreuve la suggestion donnee etait une suggestion de raccourcissement; et que la ligne qu'on presentait a dessiner etait reellement plus grande que la precedente; par consequent, les eleves les plus exacts a cette seconde epreuve sont ceux qui ont dessine la ligne plus grande que la precedente; et parmi ceux qui l'ont dessinee plus courte, les plus exacts sont ceux qui ont le moins exagere cette difference en moins. Ces explications feront comprendre les oppositions de signe algebrique que l'on rencontre dans les resultats des epreuves pour un meme groupe de sujets. Il est clair maintenant qu'il existe une concordance bien remarquable entre les deux epreuves; on voit en effet, que les eleves du premier groupe qui avaient resiste a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve ont egalement resiste a la suggestion de raccourcissement de la seconde epreuve, puisqu'ils ont dessine la troisieme ligne avec 2 millimetres en plus tandis que la suggestion tendait a la faire dessiner plus petite; de meme, on voit dans les groupes suivants que plus un groupe a obei a la suggestion d'allongement de la premiere epreuve, plus il a obei a la suggestion de raccourcissement de la seconde. Le resultat est aussi net qu'on peut le souhaiter.
Qu'est-ce que ces experiences nous apprennent de plus sur la suggestibilite des enfants? C'est la une question utile qu'on devrait se poser a propos de chaque etude nouvelle. Nos experiences fournissent un nouveau moyen, d'une efficacite verifiee, pour mesurer la suggestibilite des enfants; et le procede nous parait recommandable puisqu'il fait apparaitre de tres grandes differences individuelles. Nous avons pu constater en outre que les enfants les plus suggestibles sont ceux de la troisieme classe, c'est-a-dire les plus jeunes. Cette epreuve nous a montre la possibilite de faire a la suite l'une de l'autre deux exercices de suggestibilite, dans lesquels les enfants se comportent a peu pres de la meme maniere, et gardent chacun leur degre propre de suggestibilite; cette confirmation est tres importante; elle nous montre que la suggestibilite presente un certain caractere de constance, au moins lorsque l'experience est bien conduite. Enfin, nous avons eu a noter qu'une suggestion repetee a moins d'efficacite la seconde fois que la premiere: cet affaiblissement est sans doute special a ces suggestions indirectes de l'etat de veille, qui ne constituent point a proprement parler des mains-mises sur l'intelligence des individus; dans les experiences d'hypnotisme, au contraire, la suggestibilite de l'individu hypnotise croit avec le nombre des hypnotisations.
M. Michel m'a communique le classement intellectuel que les professeurs ont fait des eleves qui ont servi a ces experiences; le classement est, comme c'est l'habitude, tripartite; les eleves sont divises en: 1 deg. intelligence vive; 2 deg. intelligence moyenne; et 3 deg. intelligence faible.
Je desirais savoir si l'intelligence des eleves--il s'agit ici bien entendu d'une intelligence toute speciale, qu'on pourrait appeler _l'intelligence scolaire_--presente quelque relation avec la suggestibilite. C'est, on se le rappelle, l'opinion de M. Berillon. Je ne suis point arrive a la confirmer. La suggestibilite moyenne est a peu pres la meme dans les 3 groupes.
De notre experience collective a une experience de cours il n'y a qu'un pas.
Dans une courte note publiee recemment par _Psychological Review_[19], E.E. Slosson relate une experience de suggestion qu'il a faite sur ses auditeurs dans un cours public; la suggestion a consiste a produire l'hallucination d'une odeur forte. L'auteur verse sur du coton l'eau d'une bouteille, en ecartant la tete, puis il annonce qu'il est certain que personne ne connait l'odeur du compose chimique qui vient d'etre verse, et il emet l'espoir que quoique l'odeur soit forte et d'une nature toute particuliere, personne n'en sera incommode. Pour savoir quelle serait la rapidite de diffusion de cette odeur, il demande que toutes les personnes qui la sentiront s'empressent de lever la main; 15 secondes apres, les personnes du premier rang donnaient ce signal, et avant la fin d'une minute les trois quarts de l'auditoire avaient succombe a la suggestion. L'experience ne fut pas poussee plus loin, car quelques spectateurs, desagreablement impressionnes par cette odeur imaginaire, se preparaient deja a quitter la place. On les rassure et on leur explique que le but reel de l'experience avait ete de provoquer une hallucination; cette explication ne choqua personne.
[Note 19: _A Lecture Experiment in Hallucinations_. Psychological Review, VI, 4, juillet 1899, p. 407-408.]
Voila a peu pres quelles sont les etudes qui ont ete faites jusqu'ici sur la suggestibilite ou suggestion a l'etat de veille et chez les sujets normaux.
Il semble que quand elle est reduite a sa forme la plus simple, l'epreuve de la suggestion a l'etat de veille constitue un test de docilite; et il est vraisemblable que des individus dresses a l'obeissance passive s'y conformeront mieux que les independants. Rappelons-nous ce fait si curieux, que d'apres les statistiques de Bernheim les personnes les plus sensibles a l'hypnotisme--c'est-a-dire a la suggestion autoritaire--ne sont pas, comme on pourrait le croire, les femmes nerveuses, mais les anciens militaires, les anciens employes d'administration, en un mot, tous ceux qui ont contracte l'habitude de la discipline et de l'obeissance passive.
II
ERREURS D'IMAGINATION
Il fut une epoque, dans l'histoire de l'hypnotisme, ou l'on a prononce souvent les mots _d'attention expectante_; c'etait l'epoque ou l'on cherchait a decouvrir sur les malades l'influence des metaux et des aimants. On avait pretendu qu'en appliquant certains metaux, de l'or, du fer, de l'etain par exemple, sur les teguments d'un malade hysterique, on pouvait soit provoquer de l'anesthesie dans la region de l'application, soit provoquer des contractures, soit faire passer (transfert) dans l'autre moitie du corps un symptome hysterique qui n'en occupait qu'une moitie. Beaucoup d'auteurs restaient sceptiques, et supposaient que ces effets qu'on observait sur les hysteriques dans les seances de metallotherapie n'etaient point dus a l'action directe des metaux, mais a l'imagination des malades, qui etaient mises en etat d'attention expectante, et qui se donnaient a elles-memes, par idee, par raisonnement, les symptomes divers que d'autres attribuaient au metal. Aujourd'hui la terminologie a un peu change, et au lieu d'attention expectante, on dirait auto-suggestion, mais les mots importent peu, quand on est d'accord sur le fond des choses. Il est certain que chez les suggestibles, l'imagination constructive est toujours en eveil, et fonctionne de maniere a duper tout le monde, le sujet tout le premier; car ce qu'il y a de special a ces malades, c'est qu'ils sont les premieres victimes du travail de leur imagination; ainsi que l'a dit si justement Fere, ceux qu'on appelle des malades imaginaires sont bien reellement malades, ce sont des malades par imagination.
Il m'a semble que l'etude de cette question rentre dans notre sujet, bien qu'elle soit un peu distincte, theoriquement, de la suggestibilite. Il s'agit ici d'une disposition a imaginer, a inventer, sans s'apercevoir qu'on imagine, et en attachant la plus grande importance et tous les caracteres de la realite aux produits de son invention. A ce trait chacun peut reconnaitre plus d'une de ses connaissances, et Alphonse Daudet a dans un de ses romans peint de pied en cap un de ces personnages, qui est sans cesse la victime d'une imagination a la fois trop riche et trop mal gouvernee.
Je me demande s'il ne serait pas possible de faire une etude reguliere de cette disposition mentale; je suis meme tres etonne qu'aucun auteur n'en ait encore eu l'idee. Ce serait cependant plus utile que beaucoup de chinoiseries auxquelles on a eu le tort d'attribuer tant d'importance. Quelle methode faudrait-il prendre? La plus simple vaudrait le mieux. Je me rappelle qu'il y a une quinzaine d'annees, M. Ochorowicz, auteur qui a ecrit un ouvrage plein de finesse sur la suggestion mentale, vint a la Salpetriere pour montrer a Charcot un gros aimant en forme de bague, qu'il appelait l'hypnoscope; il disait qu'il mettait cet aimant au doigt d'une personne, qu'il l'interrogeait ensuite sur ce qu'elle eprouvait, qu'il recherchait si l'aimant avait produit quelque petit changement dans la motilite ou la sensibilite du doigt ou de la main, et qu'il pouvait juger tres rapidement si une personne etait hypnotisable ou non[20]. Dans le cabinet de Charcot on fit venir, l'une apres l'autre, une vingtaine de malades, et M. Ochorowicz les examina et declara pour chacune d'elles s'il la croyait hypnotisable ou non; il etait convenu qu'on prendrait note de ses observations, et qu'on chercherait a les verifier; mais je doute fort que l'affaire ait eu une suite quelconque, l'attention du Maitre etait ailleurs. Je crois qu'on pourrait adopter, pour l'etude de l'attention expectante, un dispositif analogue a celui que je viens de signaler; par exemple un tube dans lequel le sujet devrait laisser son doigt enfonce pendant cinq minutes; on prendrait des mesures pour donner a l'experience un caractere serieux, et surtout on reglerait d'avance les paroles a adresser au sujet; apres quelques tatonnements inevitables, il me parait certain qu'on arriverait tres vite a un resultat.
De telles recherches montreraient surtout si l'etat mental de suggestibilite (c'est-a-dire d'obeissance passive) a quelque analogie avec l'etat mental d'attention expectante (c'est-a-dire la disposition aux erreurs d'imagination).
[Note 20: M. Ochorowicz a decrit son procede dans une communication a la Soc. de Biologie, _Sur un critere de la sensibilite hypnotique_. Soc. Biol., 17 mai 1884.]
III
INCONSCIENCE, DIVISION DE CONSCIENCE ET SPIRITISME
Nous arrivons maintenant a une grande famille de phenomenes, qui ont une physionomie bien a part, et dont l'analogie avec des phenomenes d'hypnotisme et de suggestion n'a ete demontree avec pleine evidence que dans ces dernieres annees, par Gurney et Myers en Angleterre, et par Pierre Janet en France; je veux parler des phenomenes auxquels on a donne les noms d'_automatisme, d'ecriture automatique_, et qui prennent un grand developpement dans les seances de spiritisme.
Dans un tout recent et tres curieux article qui vient d'etre publie par _Psychological Review_[21], G.T.W. Patrick decrit longuement un cas typique d'automatisme; et comme ce cas n'est ni trop ni trop peu developpe et qu'il correspond assez exactement a la moyenne de ce qu'on peut observer chaque jour, je vais l'exposer avec details, pour ceux qui ne sont pas au courant de ces questions.
[Note 21: _Some Peculiarities of the Secondary Personality_, Psych. Review, nov. 1898, vol. 5, n deg. 6, p. 555.]
La personne qui s'est pretee aux experiences est un jeune homme de vingt-deux ans, etudiant a l'Universite, paraissant jouir d'une excellente sante, ne s'etant jamais occupe de spiritisme, et n'ayant jamais ete hypnotise. Cependant, ces deux assertions ne sont pas tout a fait exactes; s'il n'a pas fait de spiritisme, il a cependant cause, quatre ans auparavant, avec une de ses tantes, qui est spirite, et il a lu probablement quelques livres de spiritisme; mais ces lectures n'ont fait aucune impression sur lui; et il a juge tous les phenomenes spirites comme une superstition curieuse. Pour l'hypnotisme, il a assiste a deux ou trois seances donnees par un hypnotiseur de passage, et il s'est offert a lui servir de sujet; on a constate qu'il etait un bon sujet.
Un jour, ayant lu quelques observations sur les suggestions post-hypnotiques, il en causa avec l'auteur, M. W. Patrick, qui, sur sa demande, l'hypnotisa et lui donna pendant le sommeil l'ordre d'executer au reveil certains actes insignifiants, comme de prendre un volume dans une bibliotheque; ces ordres furent executes de point en point, et, comme c'est l'habitude, ils ne laisserent apres eux aucun souvenir.
Quelque temps apres, le sujet,--nous l'appellerons Henry W.,--apprit a l'auteur que lorsqu'il tenait un crayon a la main et pensait a autre chose, sa main etait continuellement en mouvement et tracait avec le crayon des griffonnages denues de sens. C'etait un rudiment d'ecriture automatique. Patrick se decida a etudier cette ecriture automatique, et il le fit dans six seances, dont les trois dernieres furent separees des premieres par deux ans d'intervalle. L'etude se fit de la maniere suivante: on se reunissait dans une piece silencieuse, le sujet tenait un crayon dans sa main droite et appuyait le crayon sur une feuille de papier blanc; il ne regardait pas sa main, il avait la tete et le corps tournes de cote, et il tenait dans sa main gauche un ouvrage interessant, qu'il devait lire avec beaucoup d'attention. Naturellement, comme ces experiences etaient faites en partie sur sa demande et excitaient vivement sa curiosite, il se preoccupait beaucoup de ce que sa main pouvait ecrire, mais il ignorait absolument ce qu'elle ecrivait; on lui permit quelquefois, pas toujours, de relire ce que sa main avait ecrit; il avait autant de peine que n'importe quelle autre personne a dechiffrer sa propre ecriture. Dans quelques cas, on le pria de quitter la lecture de son livre et, de surveiller attentivement les mouvements de sa main, sans la regarder; il eut alors conscience des mouvements qu'elle executait; mais sauf ces cas exceptionnels, l'ecriture etait tracee automatiquement. Maintenant, comment l'operateur entrait-il en communication avec cette main? Je ne le vois pas clairement dans l'article. Il est tres probable que Patrick a employe la methode usuelle et la plus commode; il adressait a demi voix les questions a Henry W.; celui-ci ne repondait pas, et n'entendait pas, son attention etant distraite par la lecture du livre; mais sa main ecrivait la reponse. C'est de cette maniere qu'on a pu obtenir toute une serie de demandes et reponses qui sont publiees dans l'article. Il est important d'ajouter que le sujet est un jeune homme dont la sincerite et la loyaute sont au-dessus de tout soupcon, car il serait assez facile de simuler des phenomenes de ce genre, feindre de lire, ecouter et repondre par ecrit; mais nous avons comme garantie contre la fraude non seulement les references donnees par l'auteur (ce qui serait peu de chose) mais encore ce fait important que ces dedoublements de conscience sont aujourd'hui bien connus et ont ete observes dans des conditions d'une precision irreprochable par des auteurs dignes de foi[22].