Chapter 2
Enfin, pour achever cette rapide definition de la suggestion, il faut tenir compte d'un element particulier, assez mysterieux, dont nous ne pouvons donner l'explication, mais dont nous connaissons de science certaine l'existence, c'est l'action morale de l'individu. Le sujet suggestionne n'est pas seulement une personne qui est reduite temporairement a l'etat d'automate, c'est en outre une personne qui subit une action speciale emanee d'un autre individu; on peut appeler cette action speciale de differents noms, qui seront vrais ou faux suivant les circonstances: on peut l'appeler peur, ou amour, ou fascination, ou charme, ou intimidation, ou respect, admiration, etc., peu importe: il y a la un fait particulier, qu'il serait oiseux de mettre en doute, mais qu'on a beaucoup de peine a analyser. Dans les experiences d'hypnotisme proprement dit, ce fait se produit surtout par ce que l'on appelle _l'electivite_ ou le _rapport_; c'est une disposition particuliere du sujet qui concentre toute son attention sur son hypnotiseur, au point de ne voir et de n'entendre que ce dernier, et de ne souffrir que son contact. On a du reste decrit longuement les effets de l'electivite non seulement pendant les scenes d'hypnotisme, mais encore en dehors des seances[10].
[Note 10: Voir Pierre Janet. _L'influence somnambulique et le besoin de direction_, Revue philosophique, fevrier 1897.]
Les premieres experiences methodiques, de moi connues, qui ont ete faites sur des sujets normaux pour etablir les effets de la suggestion en dehors de tout simulacre d'hypnotisme, sont celles du zoologiste Yung, de Geneve[11]. Cet auteur les a decrites un peu brievement dans son petit livre sur le sommeil hypnotique. Il raconte que dans son laboratoire, ayant a exercer des etudiants a l'usage du microscope, il mettait sur le porte-objet une preparation quelconque, il decrivait d'avance des details purement imaginaires, puis il priait les debutants de regarder, de decrire a leur tour ce qu'ils voyaient; tres souvent, dit-il, les etudiants ont atteste qu'il voyaient les details annonces par leur professeur; quelques-uns meme les ont dessines. Le fait est interessant, sans doute; mais on voudrait plus de details; peut-etre n'ont-ils fait le dessin que par pure complaisance, parce qu'ils voulaient faire plaisir a leur futur examinateur, et il n'est pas certain qu'ils aient cru voir ce qu'ils ont dessine.
[Note 11: E. Yung. _Le sommeil normal et le sommeil pathologique_. Paris, Doin.]
Sidis[12] a fait dans le laboratoire de Muensterberg, a Harvard, des recherches analogues. Il faisait asseoir son sujet devant une table, et le priait de regarder fixement un point d'un ecran; cette fixation avait lieu durant vingt secondes; pendant ce temps-la, le sujet devait chasser toute idee et s'efforcer de ne penser a rien; puis brusquement, on enlevait l'ecran, decouvrant une table sur laquelle divers objets etaient poses, et il etait convenu que lorsque l'ecran serait enleve, le sujet devait executer, aussi rapidement que possible, un acte quelconque laisse a son choix. L'experience se deroulait en effet dans l'ordre indique; seulement, quand l'ecran etait enleve, l'operateur donnait a haute voix une suggestion, comme de prendre un objet place sur la table, ou de frapper 3 coups sur la table. Cette suggestion de mouvements et d'actes n'a pas ete infaillible, puisqu'elle s'adressait a des personnes eveillees; cependant Sidis rapporte qu'elle reussissait dans la moitie des cas. Ceux meme qui n'obeissaient pas paraissaient parfois impressionnes, car il en est quelques-uns qui restaient immobiles, comme frappes d'inhibition, incapables d'executer le plus petit mouvement. Parmi ceux qui obeissaient, il s'en est trouve un, jeune homme tres intelligent, qui executait a la maniere d'un mouvement reflexe l'acte commande. Quant aux autres, on les voyait bien executer l'acte, mais il etait difficile de se rendre compte de la facon dont ils avaient ete impressionnes: si on les interrogeait, si on leur demandait pourquoi ils avaient obei, ils repondaient en general que c'etait par simple politesse. L'auteur a raison de douter qu'une telle explication soit valable pour un si grand nombre de cas. Analysant son experience, il a cherche a se rendre compte des raisons pour lesquelles elle restait obscure. Pour qu'une suggestion reussisse a l'etat de veille, il faut reunir un certain nombre de conditions qui ont pour but de procurer au sujet un etat de calme physique et moral et de diminuer son pouvoir de resistance. Or, lorsqu'on adresse a haute voix une injonction a une personne, on emploie la suggestion directe, qui a toujours le tort d'eveiller la resistance; de la les insucces frequents. L'auteur pense que ce sont surtout les suggestions indirectes qui reussissent pendant l'etat de veille, et les suggestions directes pendant l'etat d'hypnotisme.
[Note 12: _Op. cit._, p. 35]
Cette formule presente une nettete tres curieuse, mais nous doutons qu'elle soit absolument juste, et puisse convenir a tous les cas. Ce qui me parait entierement vrai, c'est que la resistance du sujet peut faire echouer les suggestions directes. Cette cause d'echec est moins a craindre pendant l'etat d'hypnotisme, mais elle n'y subsiste pas moins, et je me rappelle plus d'un sujet rebelle qui a mis dans un grand embarras son operateur: un jour que Charcot montrait quelques-unes de ses hypnotisees a des etrangers, il voulut faire ecrire a l'une d'elles une reconnaissance de dette egale a un million; l'enormite du chiffre provoqua de la part de l'hypnotisee une resistance invincible, et pour la decider a donner sa signature il fallut se borner a lui faire souscrire une dette de cent francs. D'autre part, j'ai bien constate que pendant l'etat d'hypnotisme, les suggestions donnees sous une forme indirecte sont tres effectives; au lieu de dire a une malade rebelle: "Vous allez vous lever!" on obtient un effet qui quelquefois est plus sur, en se contentant de dire a demi-voix a un assistant: "Je crois qu'elle va se lever." Suivant les circonstances, tel mode de suggestion reussit et tel autre mode echoue.
Mais revenons a l'etude de l'etat normal. Il faut distinguer les suggestions de sensations et d'idees et les suggestions d'actes; ces dernieres sont toujours difficiles a realiser, car elles impliquent d'une part commandement et d'autre part obeissance, et il est bien vrai qu'un ordre donne sur un ton autoritaire a quelque chose d'offensant qui excite un sujet a la resistance. Il y aurait donc lieu d'imaginer une forme d'experience un peu differente de celle de Sidis.
Un petit detail, assez insignifiant en apparence, est a relever dans les descriptions de cet auteur. Avant de donner sa suggestion, dit-il, il avait soin d'engager la personne a regarder un point fixe pendant vingt secondes. Il ne dit pas pourquoi il a employe cette fixation du regard, ni si les sujets qui n'avaient pas eu soin de regarder fixement un point etaient plus suggestibles que les autres. Je pense que cette pratique, qui rappelle beaucoup le procede de Braid pour hypnotiser, devrait etre etudiee avec soin dans ses consequences psycho-physiologiques.
La recherche de Sidis ne comporte point une etude de detail, de psychologie individuelle sur la suggestibilite; elle nous apprend seulement qu'on peut faire des suggestions d'actes sur des eleves de laboratoire et reussir ces suggestions. C'est le fait meme de la suggestibilite qui est mis ici en lumiere, et pas autre chose. L'etude de Sidis a donc ce meme caractere preliminaire que les etudes bien anterieures de Yung.
Un autre auteur, Berillon, qui s'est beaucoup occupe de l'hypnotisation des enfants comme methode pedagogique, vient de publier un opuscule[13] ou il rapporte plusieurs exemples de suggestion donnee a l'etat de veille.
[Note 13: _L'hypnotisme et l'orthopedie mentale_, par E. Berillon, Paris, Rueff. 1898.]
Ces observations ne rentrent pas absolument dans le cadre de notre travail, car, ainsi que nous l'avons annonce, nous ne nous occuperons point des suggestions dites de l'etat de veille, lorsqu'elles sont donnees d'apres les memes methodes que la suggestion de l'hypnotisme; cependant nous croyons devoir dire un mot des recherches de Berillon, a cause de la curieuse assertion dont il les accompagne.
D'apres son experience, des enfants imbeciles, idiots, hysteriques, sont beaucoup moins facilement hypnotisables et suggestibles que "les enfants robustes, bien portants, dont les antecedents hereditaires n'ont rien de defavorable". Ces derniers seraient "tres sensibles a l'influence de l'imitation. Ils s'endorment souvent, lorsqu'on a endormi prealablement d'autres personnes devant eux, d'une facon presque spontanee. Il suffit de leur affirmer qu'ils vont dormir pour vaincre leur derniere resistance. Leur sommeil a toutes les apparences du sommeil normal, ils reposent tranquillement les yeux fermes[14]".
[Note 14: _Op. cit._, p. 10.]
Voici maintenant ce que l'auteur pense de ceux qui resistent aux suggestions: "Au point de vue purement psychologique, la resistance aux suggestions est aussi interessante a constater qu'une extreme suggestibilite. Elle denote un etat mental particulier et souvent meme un esprit systematique de contradiction dont il faut neutraliser les effets. Parfois cette resistance est inspiree par des motifs dont il y a lieu de ne pas tenir compte. Le plus frequent de ces motifs est la peur de l'hypnotisme, que nous arrivons assez facilement a dissiper.
"Le degre de suggestibilite n'est nullement en rapport avec un etat nevropathique quelconque. La _suggestibilite, au contraire, est en rapport direct avec le developpement intellectuel et la puissance d'imagination du sujet. Suggestibilite, a notre avis, est synonyme d'educabilite_.
"_Le diagnostic de la suggestibilite_.--Ce diagnostic peut etre fait a l'aide d'une experience des plus simples. Cette experience a pour objet d'obtenir chez le sujet la realisation d'un acte tres simple, suggere a l'etat de veille. Voici comment je procede:
"Apres avoir fait le diagnostic clinique et interroge l'enfant avec douceur, je l'invite a regarder avec une grande attention un siege place a une certaine distance, au fond de la salle, et je lui fais la suggestion suivante: "Regardez attentivement cette chaise; vous allez eprouver malgre vous le besoin irresistible d'aller vous y asseoir. Vous serez oblige d'obeir a ma suggestion, quel que soit l'obstacle qui vienne s'opposer a sa realisation."
"J'attends alors le resultat de l'experience. Au bout de peu de temps (une ou deux minutes) on voit ordinairement l'enfant se diriger vers la chaise indiquee, comme pousse par une force irresistible, quels que soient les efforts qu'on fasse pour le retenir. Des lors je puis poser mon pronostic, et declarer que cet enfant est intelligent, docile, facile a instruire et a eduquer et qu'il a de bonnes places dans sa classe. Je puis ajouter qu'il sera tres facile a hypnotiser.
"Si l'enfant reste immobile, et declare qu'il n'eprouve aucune attraction vers le siege qui lui est designe, je puis conclure de ce resultat negatif qu'il est mal doue au point de vue intellectuel et mental, et qu'il sera facile de retrouver chez lui des stigmates accentues de degenerescence. L'opinion des maitres et des parents vient toujours confirmer ce diagnostic."
On sera sans doute etonne, de prime abord, qu'un auteur voie dans la suggestibilite des signes d'educabilite; les hypnotiseurs nous ont du reste habitues aux affirmations tranchantes et inattendues. Delboeuf n'a-t-il pas soutenu que l'hypnotisme exalte la volonte humaine? Nous pensons inutile de decrire a nouveau ce que nous entendons par etat de suggestibilite, etat dans lequel il y a une suspension de l'esprit critique, et une manifestation de la vie automatique, et par consequent nous n'insisterons pas pour prouver qu'un developpement anormal de l'automatisme ne saurait en aucune facon etre une preuve d'intelligence. En somme, ce sont la des discussions theoriques, qui n'engendrent pas toujours la conviction, et il vaut bien mieux traiter la question sous une forme experimentale.
Sur ce dernier point, je crois interessant de remarquer que Berillon se contente d'affirmer sans rien prouver. On aurait ete curieux d'avoir sous les yeux une statistique de bons eleves et de mauvais eleves, et d'etudier le pourcentage des hypnotisables dans ces deux categories. C'est ainsi que nous procedons en psychologie experimentale, nous donnons nos chiffres, et nous les laissons parler. L'habitude maintenant est si bien prise que lorsque nous rencontrons une affirmation sans preuves, nous la considerons comme une impression subjective, sujette a des erreurs de toutes sortes. Voila ce qu'aurait du se rappeler un auteur americain, M. Luckens[15], qui dit avoir ete tres frappe, dans une visite faite a Berillon, de cette assimilation de la suggestibilite a l'educabilite; il aurait du demander des preuves, et jusqu'a ce qu'elles lui eussent ete fournies, suspendre son jugement[16].
[Note 15: Luckens. _Notes abroad_, Pedagogical Seminary, 10, 1898.]
[Note 16: Je crois devoir ajouter quelques remarques sur les rapports pouvant exister entre la suggestibilite d'une personne et son intelligence. Il me parait incontestable qu'un certain degre d'intelligence est necessaire pour comprendre la suggestion donnee, et une personne qui ne comprendra pas une suggestion trop complexe pour son intelligence se trouvera, par ce fait meme, incapable de l'executer; l'echec ne viendra pas de son defaut de suggestibilite, mais de son defaut d'intelligence. Je prends tout de suite un exemple: un enfant d'ecole primaire ne pourra pas, par suggestion, resoudre une equation a deux inconnues, ou faire un probleme de calcul integral. Dans ce sens, on peut dire que l'intelligence du sujet n'est pas sans relation avec sa suggestibilite. Nous rencontrons du reste cette relation lorsque nous nous adressons pour nos recherches aux enfants tres jeunes; a cinq ans, et a six ans, un enfant me parait etre en general beaucoup plus suggestible qu'a neuf ans; mais son extreme suggestibilite se trouve neutralisee dans bien des cas par son incapacite a comprendre la suggestion.]
J'ai fait il y a cinq ans environ, en collaboration avec V. Henri, des experiences de suggestion qui rentrent dans cette categorie, c'est-a-dire qui sont la mise en oeuvre de l'autorite morale; ce n'etaient point des suggestions d'actes ou de sensations; la suggestion etait dirigee de maniere a troubler seulement un acte de memoire. Une ligne modele de 40 millimetres de longueur etant presentee a l'enfant, il devait la retrouver, par memoire ou par comparaison directe, dans un tableau compose de plusieurs lignes, parmi lesquelles se trouvait reellement la ligne modele. Au moment ou il venait de faire sa designation, on lui adressait regulierement, et toujours sur le meme ton, la phrase suivante: "En etes-vous bien sur? N'est-ce pas la ligne d'a cote?" Il est a noter que sous l'influence de cette suggestion discrete, faite d'un ton tres doux, veritable suggestion scolaire, la majorite des enfants abandonne la ligne d'abord designee et en choisit une autre. La repartition des resultats montre que les enfants les plus jeunes sont plus sensibles a la suggestion que leurs aines: en outre, la suggestion est plus efficace quand l'operation qu'on cherche a modifier est faite de memoire que quand elle est faite par comparaison directe (c'est-a-dire le modele et le tableau de lignes se trouvant simultanement sous les yeux de l'enfant); voici quelques chiffres:
NOMBRE DES CAS OU LES ENFANTS ONT CHANGE LEUR REPONSE
Dans la Dans la comparaison Moyenne. memoire. directe.
Cours elementaire. 89% 74% 81,5%
-- moyen. 80% 73% 76,5%
-- superieur. 54% 48% 51%
Dans ces chiffres sont confondus les enfants qui, avant la suggestion, ont fait une designation exacte de la ligne egale au modele, et les enfants qui ont fait une designation fausse. Il faut maintenant distinguer ces deux groupes d'enfants, dont chacun presente un interet particulier. Les enfants qui se sont trompes une premiere fois font en general une designation plus exacte, grace a la suggestion; ainsi, si l'on compte ceux dont la seconde designation se rapproche plus du modele que la premiere, on en trouve 81 p. 100, tandis que ceux qui s'en eloignent davantage forment une petite minorite de 19 p. 100. Quant aux enfants qui ont vu juste la premiere fois, ils sont remarquables par la fermete avec laquelle ils resistent a la suggestion, qui, dans leur cas, est perturbatrice; 56 p. 100 seulement abandonnent leur premiere opinion, tandis que dans le cas d'une reponse inexacte, il y en a 72 p. 100 qui changent de designation.
Je ferai remarquer que cette etude de V. Henri et de moi a ete concue dans un esprit un peu different de celui qu'on trouve dans d'autres travaux du meme genre. Nous ne nous sommes pas simplement proposes de montrer que les enfants, ou que tels et tels enfants sont suggestibles, mais nous avons cherche a preciser le mecanisme de cette suggestibilite, en etudiant les conditions mentales ou la suggestion reussit le mieux; on a vu que la suggestion reussit le mieux dans les cas ou la certitude de l'enfant, sa confiance est le plus faible, par exemple lorsqu'il fait sa comparaison de memoire au lieu de faire une comparaison directe, ou lorsqu'il a fait une premiere comparaison erronee; d'ou l'on pourrait deduire cette regle provisoire que: la suggestibilite d'une personne sur un point est en raison inverse de son degre de certitude relativement a ce point.
Il y a donc un progres, me semble-t-il, entre cette recherche de V. Henri et de moi, et quelques-unes des recherches anterieures. Nous ne nous sommes pas contentes d'observer l'existence de la suggestibilite a l'etat de veille, nous avons en outre pu apprecier les degres de cette suggestibilite, ce qui nous a permis d'etablir que ce degre varie avec l'age de l'enfant, et varie aussi suivant la justesse de son coup d'oeil ou suivant qu'il fait la comparaison avec la memoire ou avec sa perception. Mais hatons-nous d'ajouter que l'appreciation que nous avons pu faire des degres de suggestibilite est encore bien rudimentaire; pour savoir que les enfants sont plus suggestibles a tel age qu'a tel autre, et dans telle condition que dans telle autre, qu'avons-nous fait? Nous avons employe la methode statistique; a tel age, avons-nous calcule, il y a 81 enfants sur 100 qui obeissent a la suggestion, tandis qu'a un age plus avance, on n'en trouve plus que 51 pour 100 de suggestibles. Ce procede d'evaluation n'est possible qu'a la condition d'operer sur un grand nombre de sujets; evidemment, ce n'est pas un procede directement applicable a la psychologie individuelle; il ne pourrait pas servir a determiner dans quelle mesure un enfant particulier est suggestible.
Dernierement, un anthropologiste italien, Vitale Vitali[17], a reproduit nos experiences dans les ecoles de la Romagne, et il est arrive a des resultats encore plus frappants que les notres. Il a constate comme nous que les changements d'opinion se font bien plus facilement dans l'operation de memoire que dans la comparaison directe; le nombre de ceux qui changent d'opinion est a peu pres le double dans le premier cas; il a vu aussi que cette suggestibilite diminue beaucoup avec l'age, et enfin qu'elle est moins forte chez ceux qui ont vu juste la premiere fois que chez ceux qui s'etaient trompes. Nos chiffres etaient les suivants: pour ceux ayant vu juste la premiere fois, les suggestibles etaient de 56 p. 100, tandis que pour ceux qui s'etaient trompes, les suggestibles etaient de 72 p. 100. Les resultats de Vitale Vitali sont encore plus nets; pour le premier groupe, il trouve 32 p. 100, et pour le second 80 p. 100. C'est donc une confirmation sur tous les points.
[Note 17: _Studi antropologici_, Forli, 1896, p. 97.]
Le meme auteur a imagine une variante curieuse de l'experience susdite, en appliquant deux pointes de compas sur la peau d'un eleve, et en lui demandant, lorsque l'eleve avait accuse une pointe ou deux: "En etes-vous bien sur?" Les eleves de moins de quinze ans ont change d'avis sous l'influence de cette suggestion, dans le rapport de 65 p. 100, et les eleves de plus de quinze ont change dans le rapport de 44 p. 100; c'est une nouvelle demonstration de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Comme l'auteur le fait remarquer, cette methode renferme une plus grande cause d'erreur que les exercices sur la memoire visuelle des lignes, parce que le sens du toucher se perfectionne rapidement au cours des experiences et cela change les conditions.
Ainsi que nous l'avons fait nous-memes, Vitali insiste sur l'importance de la personnalite de l'experimentateur, personnalite qui fait beaucoup varier les resultats. Il declare meme qu'ayant repete apres quelque temps les memes tests sur les memes sujets, il a trouve des variations enormes. Nous croyons qu'il eut ete utile d'etudier ces variations et d'en rechercher les causes.
M. Victor Henri a fait avec M. Tawney[18] quelques experiences sur la sensibilite tactile, pour etudier l'influence de l'attente et de la suggestion sur la perception de deux pointes lorsqu'on ne touche qu'un seul point de la peau; avant chaque experience on montrait au sujet le compas avec les deux pointes presentant un ecart bien determine; puis le sujet fermait les yeux, et on touchait sa peau avec une seule pointe; sous l'influence de cette suggestion, les appreciations du sujet sont profondement troublees; le plus souvent, il percoit deux pointes au lieu d'une, et de plus, il juge l'ecart d'autant plus grand que l'ecart reel qu'on lui a montre est plus grand. Cela est tres curieux, et on pourrait bien, de cette maniere, mesurer la suggestibilite du sujet par le nombre de fois qu'il percoit une pointe au lieu de deux; mais il aurait ete tres interessant de savoir s'il y a quelque relation entre la suggestibilite de la personne et la finesse de sa sensibilite tactile; c'est une question qui malheureusement n'a pas ete examinee.
[Note 18: Voir _Annee Psychologique_, II, p. 295 et seq.]
Les experiences de MM. Henri et Tawney sont des experiences de suggestion; voici pourquoi: il n'y a pas, a proprement parler, d'ordre donne sur un ton imperatif; mais l'idee preconcue de deux pointes est acceptee par le sujet pendant toute la seance parce qu'il a confiance dans la parole de l'operateur et qu'il croit que l'operateur est incapable de le tromper; en effet, comme dans les laboratoires de psychologie on ne fait guere d'experiences de suggestion, les eleves ne sont point habitues a des experiences de mensonge, et ils ne songent pas a se mefier de ce qu'on leur dit. C'est donc de la suggestion dans le sens de confiance plutot que dans le sens d'obeissance. Ce sont de petites nuances qui se preciseront sans doute dans les etudes ulterieures.