La Suggestibilité

Chapter 1

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LA

SUGGESTIBILITE

PAR

ALFRED BINET

Docteur es sciences, Laureat de l'Institut (Academie des Sciences et Academie des Sciences morales) Directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne (Hautes-Etudes)

Avec 32 figures et 2 planches hors texte.

1900

A

JACQUES PASSY _19 mars 1864.--22 novembre 1898_

LA SUGGESTIBILITE

INTRODUCTION

Apprecier la suggestibilite d'une personne sans avoir recours a l'hypnotisation ou a d'autres manoeuvres analogues, tel est, aussi brievement indique que possible, le sujet de ce livre.

Il suffit de reflechir un moment pour comprendre tous les avantages de cette separation entre l'etude de l'hypnotisme et celle de la suggestion. Quoi que l'on pense de l'hypnotisme,--et quant a moi j'estime que c'est une methode de premier ordre pour la pathologie mentale--il est incontestable que cette methode d'experimentation qui constitue une main-mise sur un individu, presente des inconvenients pratiques tres graves: elle ne reussit pas chez toutes les personnes, elle provoque chez quelques-unes des phenomenes nerveux importants et penibles, et en outre elle donne aux sujets des habitudes d'automatisme et de servilite qui expliquent que certains auteurs, Wundt en particulier, aient considere l'hypnotisme comme une immoralite. C'est pour cette raison que les pratiques en ont ete severement interdites dans les ecoles et dans l'armee, et je crois cette mesure excellente: l'hypnotisation doit rester, a mon avis, une methode clinique.

Jusque dans ces cinq dernieres annees, hypnotisme et suggestion etaient termes presque synonymes; on ne faisait de la suggestion que sur des sujets prealablement hypnotises, ou bien, si l'on essayait de faire de la suggestion a l'etat de veille, c'etait exactement par les memes procedes que ceux de l'hypnotisme, c'est-a-dire par des affirmations autoritaires amenant une obeissance automatique du sujet et suspendant sa volonte et son sens critique.

Les methodes nouvelles que je vais decrire n'ont, je crois, aucun rapport pratique avec l'hypnotisme; ce sont essentiellement des methodes pedagogiques: et j'ai pu les employer pendant plusieurs mois de suite dans les ecoles, sous l'oeil attentif des maitres, sans eveiller chez eux la moindre crainte que leurs eleves fussent l'objet de manoeuvres d'hypnotisation; c'est qu'en effet ces methodes ne provoquent pas plus d'emotion ou de trouble chez les sujets qu'un exercice de dictee ou de calcul. Je dirai plus: ces experiences peuvent rendre de grands services aux eleves, si on a le soin de leur expliquer, quand le resultat est atteint, quel est le but qu'on se proposait, si on leur met sous les yeux l'erreur qu'ils ont commise, si on leur indique pourquoi ils ont commis cette erreur, comment ils ont manque d'attention; c'est une lecon de choses, et en meme temps une lecon morale dont l'enfant profite souvent, j'en ai eu la preuve, car j'en ai vu plusieurs qui, a chaque epreuve, apprenaient a se corriger et devenaient moins suggestibles.

Certes, ce n'est pas seulement aux enfants que cette lecon serait salutaire, mais surtout aux adultes, qui trop souvent, comme on l'a vu dans ces derniers temps, perdent l'habitude d'exercer leur sens critique, de se faire une opinion personnelle et raisonnee, et se laissent servilement suggestionner par les polemiques de presse!

CHAPITRE PREMIER

HISTORIQUE

Toutes les fois qu'on cherche a classer les caracteres d'une maniere utile, d'apres des observations reelles et non d'apres des idees _a priori_, on est amene a faire une large part a la suggestibilite. Tissie utilisant les remarques qu'il a faites dans le monde des sports, sur les entraineurs et les entraines, divise les caracteres en trois categories, qui ne sont au fond que des categories de suggestibilite: 1 deg. les _automatiques_, ceux qui obeissent passivement et sans replique, les modeles de la discipline aveugle; ceux qui, suivant l'auteur, obeissent au "je veux"; 2 deg. les _sensitifs_, ceux dont on obtient l'obeissance en s'adressant a leurs sentiments, et particulierement a leur affection; 3 deg. les _actifs_, les volontaires, qui sont eux-memes, qui ont une personnalite tranchee, et sur lesquels on ne peut pas agir directement, mais seulement par esprit de contradiction; ils repondent au "tu ne peux pas"; 4 deg. les _retifs_, quatrieme categorie, que Tissie ne donne pas, mais que les instituteurs m'ont indiquee, car elle existe dans les ecoles, et elle n'est point aimee des maitres; ce sont des revoltes, des indisciplines; probablement cette categorie est formee pour une bonne part de nerveux et de degeneres.

Naturellement, je ne puis me porter garant de cette classification, qui ne repose pas, a ce qu'il me semble, sur des observations regulieres; et il faudrait sans doute rechercher s'il est exact que les individus sur lesquels on n'a prise que par l'esprit de contradiction sont toujours des volontaires; j'en doute un peu[1]. Mais l'essentiel est de montrer que ce projet de classification des caracteres repose sur des distinctions de suggestibilite; les automatiques sont les plus suggestibles de tous, les sensitifs le sont deja moins, et enfin les actifs et les retifs ne peuvent etre suggestionnes que dans une petite mesure, et au moyen de Detours.

[Note 1: J'ai observe bien souvent que l'esprit de contradiction est tres developpe chez des personnes nerveuses, auxquelles on donne l'obsession d'un acte, rien qu'en les mettant au defi de l'accomplir. Pitres signale avec raison les hysteriques comme des sujets qu'on peut souvent suggestionner a fond, en les prenant par l'esprit de contradiction. Je crois bien que la tendance a contredire n'est pas necessairement un indice de personnalite bien organisee et capable de resister a la suggestion.]

Un auteur americain, Bolton, a donne, en passant, il y a quelques annees, une classification de caracteres, dans laquelle on retrouve encore une preoccupation de la suggestibilite des individus[2]. Il faisait une experience sur le rythme, experience longue et minutieuse, dans laquelle il etait oblige de rester longtemps en relation avec ses sujets, et de les examiner de tres pres.

[Note 2: Voir _Annee psychol._, I, p. 360.]

Il faisait entendre aux personnes des sons rythmes de differentes facons, et devait ensuite, par des interrogations minutieuses, chercher a savoir comment chaque personne avait percu les sons, les avait groupes et rythmes. Il fut frappe de la maniere fort differente dont chacun se pretait a l'experience, et il les classa tous en trois categories: 1 deg. d'abord, ceux qui s'empressent d'accepter toutes les suggestions de l'operateur; ils n'ont aucune idee a eux, adoptent celle qu'on leur suggere avec une docilite surprenante; ce sont les automatiques ou passifs de la classification precedente; 2 deg. ceux qui cherchent a se faire une opinion personnelle; leur attitude est celle d'un scepticisme modere et raisonnable: ils donnent leurs impressions avec exactitude, ce sont les meilleurs sujets. L'opinion a laquelle ils arrivent sur la question n'est pas toujours juste, car elle repose le plus souvent sur des donnees incompletes; 3 deg. les contrariants; c'est l'espece detestable, le desespoir des experimentateurs. Ce sont des gens qui poussent l'esprit de contradiction jusqu'a la mauvaise foi; ils critiquent tout, le but de l'experience, les conditions ou l'on opere; ils sont subtils; ils refusent de donner leur opinion, tant qu'ils ne connaissent pas celle des autres sujets ou celle de l'experimentateur; des qu'ils la connaissent, ils s'empressent d'en prendre le contre-pied, avec un grand entrain d'ergotage, Si on ne livre a leur critique aucune opinion, ils refusent de dire la leur et se renferment dans un silence dedaigneux.

Cette seconde classification des caracteres--quoique l'auteur n'ait pas eu le moins du monde la pretention d'en faire une--ressemble beaucoup a la premiere, avec les differences obligees; et soit dit en passant, c'est de cette maniere-la seulement--en classant les reactions des sujets d'apres une serie de points de vue,--qu'on arrivera a etablir une theorie generale des caracteres, et non en faisant des classifications theoriques, veritables chateaux batis en l'air. Mais ce n'est point, pour le moment, le sujet que nous avons en vue. Nous avons voulu simplement montrer, en reproduisant les deux classifications precedentes, que la suggestibilite en forme le fond, et qu'on ne peut pas etudier le caractere sans tenir compte de cet element essentiel.

G. de Lapouge[3], traitant de l'inegalite parmi les hommes, a propose de rattacher chaque individu ou chaque groupe a quatre grands types intellectuels:

1 deg. Le premier type est celui des initiateurs, des inventeurs; tout ce qui change une civilisation leur est du.

2 deg. Le second est celui des hommes intelligents et ingenieux, qui reprennent et perfectionnent les inventions des premiers.

3 deg. Le troisieme type reunit les individus a esprit de troupeau, comme dit Galton, qui sont les ennemis de toutes les idees nouvelles, de tous les progres, et opposent soit une lutte opiniatre, s'ils sont intelligents, soit une inertie absolue s'ils sont inferieurs.

4 deg. Le quatrieme type est incapable de produire, de combiner, et meme de recevoir par education la plus modeste somme de culture.

[Note 3: G. de Lapouge, De l'inegalite parmi les hommes, _Revue d'anthrop._, 3e serie, III, 1888, p. 9.]

Cette classification des types intellectuels est curieuse; elle ne me parait fondee sur aucune recherche experimentale; je l'ai reproduite parce qu'elle repose, comme celle de Tissie, au moins en partie sur la notion de suggestibilite.

Nous pensons que le mot de suggestibilite repond a plusieurs phenomenes que l'on doit provisoirement distinguer; ces phenomenes sont les suivants:

1 deg. L'obeissance a une influence morale, venant d'une personne etrangere. C'est la le sens technique, en quelque sorte, du mot suggestibilite;

2 deg. La tendance a l'imitation, tendance qui dans certains cas peut se combiner avec une influence morale de suggestion, et dans d'autres cas, exister a l'etat isole;

3 deg. L'influence d'une idee preconcue qui paralyse le sens critique;

4 deg. L'attention expectante ou les erreurs inconscientes d'une imagination mal reglee;

5 deg. Les phenomenes subconscients qui se produisent pendant un etat de distraction ou par suite d'un evenement quelconque qui a cree une division de conscience. C'est a cette categorie qu'appartiennent les mouvements inconscients, le cumberlandisme, les tables tournantes et l'ecriture spirite.

Je crois utile d'ajouter que les distinctions que je viens de proposer sont entierement theoriques; elles resultent d'une simple analyse de la question et leur but est de preparer les voies a des recherches experimentales; l'experimentation seule peut eclairer ces differents points; je me suis servi de cette analyse comme point de depart pour instituer differentes experiences; il faudra rechercher ensuite si l'experience confirme les distinctions susdites.

Nous allons maintenant reprendre chacune de ces varietes de suggestibilite, la definir avec soin et rechercher comment les auteurs ont pu en faire l'etude, par des methodes absolument etrangeres a l'hypnotisme.

I

SUGGESTIBILITE PROPREMENT DITE OU OBEISSANCE

Etre suggestible ou etre autoritaire, voila un dilemme qui se pose a propos de chaque individu: le succes de toute une carriere en depend et on peut dire que les autoritaires--toutes choses egales d'ailleurs, c'est-a-dire si la mauvaise fortune, l'inconduite, etc., ne se mettent pas en travers--ont bien plus de chance d'arriver dans la vie que les suggestibles. On ne pourrait pas citer beaucoup d'individus ayant atteint de hautes situations qui manqueraient d'autorite. L'autorite peut remplacer toutes les autres qualites intellectuelles; dans un cercle, quel est celui qu'on ecoute? ce n'est pas le plus intelligent, celui qui pourrait dire les choses les plus curieuses; c'est celui qui a le plus d'autorite, dont le regard est volontaire, dont la parole, pleine, sonore, articule lentement des phrases interminables, dont tout le monde supporte respectueusement l'ennui. Il y a plaisir a analyser, temoin invisible, une conversation de cinq ou six personnes, a laquelle on ne prend aucune part; on voit de suite quel est celui qui fait de la suggestion; celui-la guide la conversation, en regle l'allure, impose son opinion, developpe ses idees; puis il y a parfois lutte; un autre, plus ferre sur un certain terrain, prend l'avantage et reussit a se faire ecouter. Un interlocuteur nouveau peut changer completement l'etat des forces, car, chose surprenante, l'autorite est une qualite toute relative; une personne A en exerce sur B, qui en exerce sur C, et C a son tour tient A sous son autorite.

La maniere d'affirmer, le ton de la voix, la forme grammaticale peuvent reveler celui qui a de l'autorite: il y a des phrases modestes comme: "je ne sais pas", ou "je vous demande pardon", qu'un homme d'autorite affirme avec eclat. Certaines qualites physiques augmentent l'autorite; la conscience de sa force en donne beaucoup. Un sportsman de mes connaissances, qui fait le courtier de commerce, disait que le secret de son aplomb reside dans sa conviction de ne jamais rencontrer des poings plus forts que les siens. Le costume ajoute aussi a l'autorite, le costume militaire surtout, ainsi du reste que tout ce ceremonial dont Pascal s'est moque, mais dont il a parfaitement compris le sens. Le nombre est aussi un facteur important: douze individus en groupe qui regardent un individu isole exercent sur lui une autorite enorme; malheur a celui qui est seul. On a parfaitement ce sentiment quand on croise, isole, dans une rue de village, une compagnie de militaires qui vous regardent: il faut beaucoup d'autorite pour soutenir tous ces regards, et l'homme timide se detourne. Cette influence de masse, nous l'avons vue et en quelque sorte mesuree, M. Vaschide et moi, dans des experiences que nous faisions recemment dans les ecoles sur la memoire des chiffres. Ces experiences avaient lieu collectivement; nous reunissions dans une classe dix eleves ou davantage, et apres une explication, nous dictions des chiffres que les eleves devaient ecrire de memoire, sans faire de bruit, sans plaisanter et sans tricher. Nous etions deux, et seuls pour maintenir la discipline; les jeunes gens avaient de seize a dix-huit ans, parisiens, et passablement bruyants; nous n'avions sur eux aucune autorite materielle, ne pouvant pas leur infliger de punition; enfin, l'epreuve etait monotone et assez fatigante. Il nous fut tres facile de constater que nous pouvions tenir en respect une dizaine de ces jeunes gens, mais des que ce nombre etait depasse, la discipline se relachait, les eleves etaient plus bruyants et quelques tricheries se declaraient.

Les considerations, precedentes ont surtout pour but de montrer que l'etude de la suggestion peut se faire ailleurs que dans des seances factices d'hypnotisme et sur des malades a qui on fait manger des pommes de terre transformees en oranges; dans les milieux de la vie reelle, les phenomenes d'influence, d'autorite morale prennent un caractere plus complique; et je renvoie le lecteur curieux d'exemples a un chapitre fort interessant,[4] du livre du regrette professeur Marion sur l'_Education dans l'Universite_.

[Note 4: Pages 310 et seq.]

Tout d'abord, comment devons-nous definir, a ce point de vue nouveau, la suggestion? Quand est-ce que la suggestion commence? A quel caractere la distingue-t-on des autres phenomenes normaux qui ne sont point de la suggestion? Cette definition est tout un probleme, et on a dit depuis longtemps que la plupart des gens qui emploient le mot de suggestion n'en ont pas une idee claire. Il faut evidemment reconnaitre comme erronee l'opinion de tout un groupe de savants pour lesquels la suggestion est une _idee qui se transforme en acte_[5]; a ce compte, la suggestion se confondrait avec l'association des idees et tous les phenomenes intellectuels, et le terme aurait une signification des plus banales, car la transformation d'une idee en acte est un fait psychologique regulier, qui se produit toutes les fois que l'idee atteint un degre suffisant de vivacite. Au sens etroit du mot, dans son acception pour ainsi dire technique, la suggestion est une pression morale qu'une personne exerce sur une autre; la pression est morale, ceci veut dire que ce n'est pas une operation purement physique, mais une influence qui agit par idees, qui agit par l'intermediaire des intelligences, des emotions et des volontes; la parole est le plus souvent l'expression de cette influence, et l'ordre donne a haute voix en est le meilleur exemple; mais il suffit que la pensee soit comprise ou seulement devinee pour que la suggestion ait lieu; le geste, l'altitude, moins encore, un silence, suffit souvent pour etablir des suggestions irresistibles. Le mot pression doit a son tour etre precise, et c'est un peu delicat. Pression veut dire violence: par suite de la pression morale l'individu suggestionne agit et pense autrement qu'il le ferait s'il etait livre a lui-meme. Ainsi, quand apres avoir recu un renseignement, nous changeons d'avis et de conduite, nous n'obeissons point a une suggestion, parce que ce changement se fait de plein gre, il est l'expression de notre volonte, il a ete decide par notre raisonnement, notre sens critique, il est le resultat d'une adhesion a la fois intellectuelle et volontaire. Quand une suggestion a reellement lieu, celui qui la subit n'y adhere pas de sa pleine volonte, et de sa libre raison; sa raison et sa volonte sont suspendues pour faire place a la raison et a la volonte d'un autre; on dit a cet individu: vous ne pouvez plus lever le bras, et effectivement tous ses efforts de volonte deviennent impuissants pour lever le bras; de meme, on lui affirme qu'un oiseau est perche sur son epaule, et il ne peut pas se debarrasser de cette hallucination, il voit l'oiseau, il l'entend, il est completement dupe de cette vision. C'est ce que Sidis[6] exprime dans un langage tres clair, mais un peu schematique, quand il dit qu'il existe en chacun de nous des centres d'ordre different: d'abord les centres inferieurs, ideo-moteurs, centres reflexes et instinctifs, et ensuite les centres superieurs, directeurs, sieges de la raison, de la critique, de la volonte. L'effet de la suggestion est d'imprimer le mouvement aux centres inferieurs, en paralysant l'action des centres superieurs; la suggestion cree par consequent, ou exploite un etat de desagregation mentale. Il y a beaucoup de vrai dans cette conception, quoique la distinction des centres inferieurs et superieurs soit un peu grossiere. Je ne pense pas qu'il soit necessaire de faire intervenir dans l'explication, meme sous forme d'image, une idee anatomique sur les centres nerveux; je prefererais, quant a moi, distinguer un mode d'activite simple, automatique et un mode d'activite plus complexe, plus reflechi, et admettre que par suite de la dissociation realisee par la suggestion, c'est le mode d'activite simple qui se manifeste, le mode complexe etant plus ou moins altere.

[Note 5: Voici une phrase cueillie dans un ouvrage tout recent: la suggestion n'est-elle pas l'art d'utiliser l'aptitude que presente un sujet a transformer l'idee recue en acte?]

[Note 6: _The Psychology of Suggestion_. New-York, 1898, p. 70.]

Un clinicien bien connu, M. Grasset, a du reste montre recemment l'inconvenient que peut presenter la schematisation a outrance des phenomenes de suggestion[7]. Cet auteur a suppose que le pouvoir de direction et de coordination residait dans un centre special de l'encephale, le centre O; et que les actes automatiques sont produits par des centres inferieurs reunis par des fibres associatives, et formant un polygone qui se suffit a lui-meme. Cette supposition lui permet de definir plusieurs cas d'automatisme et de dedoublement sous une forme qui est tres pittoresque, mais qui, prise a la lettre, conduirait a de graves erreurs.

[Note 7: _Lecons de clinique medicale. L'automatisme psychologique_. Montpellier, 1896.]

La distraction, par exemple, serait une dissociation entre le centre O et le polygone: "quand Archimede sort dans la rue en son costume de bain, criant _Eureka_, il marche avec son polygone et pense a son probleme avec son centre O." Erasme Darwin a raconte l'histoire d'une actrice qui, tout en jouant et chantant, ne pensait qu'a son canari mourant. "Elle chantait avec son polygone, et pleurait son canari avec O." Nous admettons qu'il y a peut-etre quelque avantage, pour la clarte d'une exposition purement medicale, destinee a des etudiants en medecine, a imaginer un centre psychique superieur et un polygone de centres inferieurs; mais on commettrait une erreur en prenant ces hypotheses simplistes au pied de la lettre.

Ce centre O, qui ressemble un peu trop a la glande pineale dans laquelle Descartes logeait l'ame, que devient-il dans les dedoublements de personnalite analogues a ceux de Felida qui vit, pendant des mois, tantot dans une condition mentale, tantot dans une autre? Peut-on dire que l'une de ces existences est une vie automatique, (polygonale, sous-association de O) et que l'autre de ces existences est une vie complete (avec le polygone et O synthetises)? Evidemment non; et l'embarras de Grasset a s'expliquer sur ce point (voir la page 98) montre le defaut de la cuirasse qui existe dans la theorie. Il n'y a point de separation nette entre la vie psychique superieure et la vie automatique, au moins a notre avis; la vie automatique, en se compliquant, en se raffinant, devient de la vie psychique superieure, et par consequent, nous pensons qu'il est inexact d'attribuer a ces formes d'activite des organes distincts.

Le premier caractere de la suggestion est donc de supposer une operation dissociatrice; le second caractere consiste dans un degre plus ou moins avance d'inconscience; cette activite, quand la suggestion l'a mise en branle, pense, combine des idees, raisonne, sent et agit sans que le moi conscient et directeur puisse clairement se rendre compte du mecanisme par lequel tout cela se produit. L'individu a qui on defend de lever le bras, rapporte Forel[8], est tout etonne et ne comprend pas comment il peut se faire que son bras soit paralyse; ce procede de paralysie, qui s'est realise en lui, et qui est de nature mentale, reste pour lui lettre close; de meme, l'hysterique a qui l'on fait apparaitre une photographie sur un carton blanc, tire d'une douzaine de cartons tous pareils, et qui retrouve ensuite ce carton[9], ne peut pas nous expliquer quels sont les reperes qui la guident; ce sont des reperes qui sont inconscients pour elle, et cette inconscience est un caractere de la dissociation.

[Note 8: _Quelques mots sur la nature et les indications de la Therapeutique suggestive_. Revue medicale de la Suisse romande, decembre 1898.]

[Note 9: Voir _Magnetisme animal_, par Binet et Fere, p. 166 et seq.]