La Suggestibilité

Chapter 27

Chapter 273,654 wordsPublic domain

2. Deterioration du bouton 0 5 6 5 6 5

3. Couleur du portrait 1 4 5 6 11 0

4. Jambes du portrait 2,5 2,5 9 2 10 1

5. Le chapeau du portrait 0 5 1 10 9 2

6. Ce que l'homme du portrait tient dans la main 2 3 4 7 3 8

7. Sou troue 3 2 4 7 11 0

8. Cachet postale du timbre 2 3 4 7 6 5

9. Fil de 1 4 5 6 7 4 l'etiquette

10. Gravure, " " 2 9 6 5 le chien

11. Gravure, l'individu " " 8 3 5 6

12. Septieme objet 0 5 2 9 2 9

13. Huitieme objet 0 5 0 11 1 10 ........................................................................... Total des erreurs et des resistances a l'erreur 14,5 40,5 54 89 87 56 ........................................................................... Moyenne des erreurs et des resistances 2,9 8,1 4,9 8,09 7,9 5,09 ................................................................................................

Sur la premiere colonne a gauche du tableau, et sous la rubrique: "nature des erreurs sont inscrits les genres d'erreur que les sujets ont commis, ou plutot sont indiques les points sur lesquels les erreurs ont ete commises. Pour avoir le texte exact des questions qui ont ete la source ou l'occasion des erreurs, il faut se reporter a nos 3 questionnaires, que nous avons donnes plus haut. Le nombre de questions posees a ete de 13; mais pour les sujets qui ont repondu au 1er questionnaire, ce nombre a ete seulement de 11. Sur les colonnes 2, 3 et 4 du tableau XV sont inscrits les resultats; j'ai donne les nombres des eleves qui ont cede a l'erreur sous la pression du 1er questionnaire, et qui ont subi la suggestion du 2e et du 3e questionnaire; et a cote de ce nombre, j'ai place le nombre des eleves qui ont echappe a la suggestion, sans tenir compte de la maniere dont ils y ont echappe; c'est un point sur lequel je reviendrai dans un instant. Au bas du tableau, on trouvera le total des erreurs et le total des resistances a l'erreur pour chaque questionnaire; ces totaux representent la somme des erreurs commises, pour 11 questions, par 5 eleves, en ce qui concerne le 1er questionnaire; ils representent la somme des erreurs commises pour 13 questions, et par 11 eleves, pour le 2e et le 3e questionnaire. Enfin, la derniere ligne du tableau contient les erreurs et les resistances moyennes; elles ont ete obtenues en divisant les nombres precedents par les nombres respectifs d'eleves ayant servi de sujets; ce sont ces produits de division, qui sont les chiffres caracteristiques a retenir. Ainsi, pour le 1er questionnaire, les nombres 2,9 et 8,1 veulent dire qu'en moyenne, les eleves soumis aux 11 questions du questionnaire 1 ont commis a peu pres 3 erreurs sur ces 11 questions, et ont echappe a l'erreur 8 fois; ils ont donc ete induits en erreur dans environ 1/4 des cas; pour le 2e questionnaire, les proportions sont autres, comme on pouvait s'y attendre, puisque la suggestion a ete plus forte; sur 13 questions, chaque eleve s'est, en moyenne, laisse suggestionner 5 fois, soit environ 1/3 des cas; enfin, pour le 3e questionnaire, qui a degage une suggestion encore plus forte, le nombre d'erreurs par eleve est plus eleve, il est de 8 sur 13, superieur par consequent a la moitie des cas.

Ce sont des nombres moyens qui ne doivent pas nous faire oublier que les differences individuelles sont considerables; il est, en effet, des eleves qui, dans le second groupe, par exemple, ont subi seulement 1 ou 2 suggestions sur 13, d'autres qui en ont subi 11. Voici un tableau detaille qui indique pour chaque eleve le nombre de suggestions qu'il a subies. Aucun n'a subi toutes les 13 suggestions; mais il y en a 3 qui ont subi 11 suggestions, 1 en a subi 9, et plusieurs 8; il y en a aussi qui en ont subi 1, ou 2, ou 3.

_Tableau XVI.--Nombres d'erreurs commis par les sujets_. [Illustration: Tableau16.png]

|---------------------------------------------------------------------| | 1er QUESTIONNAIRE | 2e QUESTIONNAIRE | 3e QUESTIONNAIRE | |---------------------------------------------------------------------| | Erreurs| Erreurs| Erreurs| | 1 sujet a commis 0 | 1 sujet a commis 1| 2 sujets ont commis 5| | 1 -- 2,5| 1 -- 2| 1 sujet a commis 6| | 1 -- 3 | 1 -- 3| 2 sujets ont commis 7| | 1 -- 4 | 2 sujets ont commis 4| 3 -- 8| | 1 -- 5 | 1 sujet a commis 5| 3 -- 11| | | 3 sujets ont commis 6| | | | 1 sujet a commis 8| | | | 1 -- 9| | |---------------------------------------------------------------------|

Nos resultats montrent d'une facon incontestable que la forme meme de la question peut influencer la reponse, et provoquer des erreurs de fait. C'est un point qu'il me semble important de bien mettre en lumiere. Souvent, nous entendons dire dans une affaire judiciaire qu'un temoin se porte garant d'un certain fait, qu'il l'a vu, qu'il peut le certifier. Je crois qu'il est utile avant d'apprecier la valeur du temoignage, de se demander ceci: ce temoin a-t-il fait une declaration spontanee, ou bien n'a-t-il fait de declaration que pour repondre a une question? Si cette derniere alternative est exacte, il importe de connaitre la nature de la question; elle forme avec la reponse un tout indivisible, puisqu'elle exerce une si grande influence sur la reponse. Une reponse, si elle est isolee de la question qui la provoque, presente une valeur douteuse. J'ajouterai que les meilleurs temoignages sont ceux qui se donnent spontanement, sans question precise, sans pression d'aucune sorte; nous avons vu que dans le temoignage spontane les erreurs sont encore possibles, mais leur nombre est moindre que dans l'interrogatoire. Si je voulais savoir, par un enfant, la verite sur un evenement auquel cet enfant aurait assiste, je ne lui poserais aucune question, mais je lui dirais d'ecrire tout ce dont il se souvient, je prendrais meme note de la parole dont je me servirais pour l'inviter a ecrire, et ensuite je le laisserais seul avec son papier et sa plume, pour ne pas l'influencer. Il est probable que les conditions de l'instruction judiciaire ne permettraient pas toujours l'emploi de cette methode; mais si on ne l'emploie pas, si on a recours a l'interrogatoire, il est de prime importance que le greffier, ou plutot qu'un stenographe habile ecrive le texte meme des questions, avec toutes les repetitions du langage parle: il faudrait meme noter les gestes et les accentuations de l'interrogateur.

Notre tableau XV, qui ne contient que des chiffres, ne peut donner qu'une idee bien grossiere des resultats d'une experience qui porte sur les phenomenes de conscience les plus delicats. Pour serrer les faits de plus pres, il faut tenir compte non seulement des erreurs commises, mais du texte des reponses ecrites; ce texte peut reveler de petits details sur l'etat mental des eleves.

Laissant de cote le 1er questionnaire, dans lequel il n'y a pas une veritable suggestion, nous tiendrons compte seulement des reponses provoquees par les questionnaires 2 et 3.

REPONSES ECRITES AU QUESTIONNAIRE 2.--On peut les repartir de la maniere suivante: il y a d'abord les affirmations, provoquees par la suggestion; il y a ensuite les expressions de doute; et il y a en troisieme lieu les negations ou oppositions a la suggestion. Entre ces 3 formes de reponse, se rencontrent plusieurs intermediaires; et chacune de ces 3 formes est susceptible de plusieurs varietes.

AFFIRMATIONS.--Voici les genres d'affirmations que nous avons rencontres dans les copies:

_Adverbe_.--L'eleve ecrit simplement: _oui_ ou _non_. Ce cas est assez rare, il ne s'est presente qu'une fois. Un eleve a ecrit seulement 3 lignes pour repondre au questionnaire; c'est un grand garcon, assez age, et d'intelligence faible; certainement, cette secheresse de reponse indique une certaine pauvrete d'idees, peut-etre aussi quelque embarras pour composer une phase ecrite.

_Affirmation precise_.--Le sujet reprend la question et y repond en faisant une phrase qui se suffit a elle-meme, qui est intelligible; exemples:

Le bouton est abime sur le cote gauche.

Le sou a un petit trou sur le cote droit.

Le fil _etait_ gris.

Notons l'emploi assez frequent de l'imparfait de l'indicatif pour exprimer l'etat d'un objet.

_Affirmation avec developpement par imagination_.--Le sujet abonde dans le sens de la question; il ajoute des details. Exemple: on lui demande simplement: N'avez-vous pas vu un petit chien sur telle gravure?--Il repond: Sur la gravure representant la foule, on voit un homme avec son petit chien sous le bras.

EXPRESSIONS DE DOUTE.--Elles sont assez rares; l'enfant pouvait ecrire: _Je ne sais pas_; en realite, il l'a fait tres peu souvent, soit qu'il soit difficile pour l'enfant de se tenir dans l'etat de doute, qui est comme un equilibre tres instable sur une pointe, soit que nos sujets eussent l'idee erronee qu'il leur etait defendu de repondre "je ne sais pas", car cette reponse equivalait a une absence de reponse. Nous placons parmi les expressions de doute, les reponses suivantes:

_Affirmation vague_. Exemple: Il y avait un septieme objet sur le carton, on aurait dit comme une etiquette ronde.

_Affirmation avec point d'interrogation_. Exemple: Il n'y a pas de septieme objet? Ce point d'interrogation indique que le sujet met en doute son affirmation apres l'avoir ecrite.

_Negation detournee_. Un eleve, a la question de savoir si le bouton n'est pas fixe au carton avec un fil, repond: "Les fils n'etaient pas dessus." Il ne les nie donc pas, il ne fait pas une negation categorique. Un autre dit: "Quant a l'homme arrete et aux agents, on ne les voit pas; on ne voit que la foule qui se presse pour mieux voir."

_Reticence_. "Je ne sais si le bouton est un peu abime; --il est _un peu_ abime,--je ne sais si le monsieur tient un objet,--je ne me rappelle pas,--pas de chien apercu..., etc.

Dans ces dernieres reponses, le sujet accuse sa perception ou sa memoire, et plus souvent sa memoire. Mais ces reponses de doute sont tres rares.

NEGATIONS.--Elles sont presque aussi frequentes que les affirmations. Nous en trouvons de deux especes, la negation simple et la negation energique.

_Negation simple_. C'est une affirmation renversee; ainsi, les sujets ecrivent: "Le monsieur n'a pas de chapeau, le sou ne presente pas de trous, le timbre n'a pas de cachet, le bouton _n'etait_ pas abime, il n'y a pas de septieme objet sur le carton, etc." Parfois la forme negative n'est pas employee, mais le sens est le meme: "le bouton est colle." Ces reponses indiquent une resistance nette a la suggestion.

_Negation energique_. C'est la negation simple, avec une petite accentuation en plus. Le sujet ecrit: "Non, le bouton n'est pas abime; non, le sou ne presente aucun trou; non, le bouton n'est pas fixe au carton avec un fil, mais il est colle."

En resume, les reponses au 2e questionnaire, qui contient des suggestions par insinuation, sont de 3 categories: affirmation, doute et negation. La constatation de ces 3 categories serait banale si on n'ajoutait de suite que la 2e categorie, les doutes, est de beaucoup la moins nombreuse; c'est ce que montre notre tableau XVII, qui indique le nombre de cas ou chaque reponse a ete faite.

REPONSES ECRITES AU QUESTIONNAIRE 3.--Theoriquement, nous pouvons distinguer les memes categories de reponses que pour le questionnaire 2; mais la proportion des differentes reponses est bien changee; les affirmations restent nombreuses, les expressions de doute augmentent beaucoup de nombre, et enfin les negations disparaissent presque completement. Tel est l'effet d'une suggestion tres forte; on n'a pour ainsi dire pas pu resister en face, et ecrire une proposition negative.

AFFIRMATIONS.--Nous relevons les varietes suivantes:

_L'affirmation breve_. Pour le portrait: "brun fonce", ou pour le fil: "oui, jaune";

_L'affirmation simple_. On a ecrit: "Le fil est marron, la couleur de ce fil est noire, le monsieur tient une canne dans sa main droite, le nom de ville qu'on peut distinguer (sur le cachet du timbre) est Orleans, le chien est a cote de la grille, etc."

_Dessins sans autre reponse_. Si le sujet se contente de dessiner, c'est que plusieurs des demandes du questionnaire se bornent a dire: dessiner tel ou tel detail.

EXPRESSION DE DOUTE.--Les formes sont variees.

_Question passee_.--Il est tres rare que l'eleve, devant le 2e questionnaire, passe une question; pour le 3e questionnaire, c'est au contraire assez frequent. Et ce n'est pas par oubli, car quelquefois l'eleve ajoute expressement a sa copie: "Je n'ai pas repondu aux questions telle et telle." C'est donc de propos delibere qu'il ne repond pas.

_Aveu d'ignorance ou d'oubli_.--C'est une reponse tres frequente. On lit: "Je ne sais pas, je ne trouve pas les deux dernieres questions, je n'ai pas remarque, je ne me rappelle pas, je n'ai pas vu le chapeau, je n'ai pas distingue le nom de la ville (sur le cachet de la poste), etc." Remarquons la reserve de ces reponses. L'eleve accuse son defaut de memoire ou son defaut de perception, mais il se garde bien de nier la realite du detail qui est implicitement affirme par notre question. Plusieurs de ces aveux sont partiels. Ainsi, lorsque l'eleve dit: "Je n'ai pas distingue le nom de ville sur le cachet de la poste", il reconnait implicitement l'existence du cachet postal.

_Doute sur un detail_.--L'eleve ne met pas en doute l'objet de la suggestion, mais un detail. Ainsi: "Je ne sais pas _ou_ le bouton est abime"; ce qui n'est pas une negation de l'existence d'une deterioration; ou encore: "Je ne sais pas ce que le monsieur tient dans la main"; ce n'est pas nier que le monsieur tient un objet.

NEGATIONS.--Elles sont tres rares. Nous n'en avons que 2 exemples. Dans un de ces cas, un eleve avait d'abord ecrit, pour le fil servant a fixer le bouton, que ce fil etait de couleur marron; puis, brusquement, quand il repondait a la 5e question, il revint sur sa premiere reponse, d'un trait de plume il effaca "le fil est marron" et ecrivit au-dessous: "Il n'y en a pas." Il rougit beaucoup en faisant cette correction. C'est l'un des deux seuls exemples que nous trouvons de reponse negative chez les enfants soumis au questionnaire 3. Cette difference avec les reponses du questionnaire 2 resulte certainement de la nature des questions. La suggestion organisee par le questionnaire 3 etant beaucoup plus forte que celle du questionnaire 2, les eleves, au lieu d'y resister par une negation ferme, ne resistent plus que par une declaration d'ignorance, d'oubli. Voici un tableau dans lequel j'ai fait la statistique de ces differentes especes de reponses:

_Tableau XVII.--Nature des reponses aux questionnaires_. [Illustration: Tableau17.png]

NOMBRE DES DIVERSES REPONSES NATURE DES REPONSES QUESTIONNAIRE 2 QUESTIONNAIRE 3 Suggestion douce. Suggestion forte.

Affirmations dans le sens de la suggestion................... 53 ) 54 58 ) 87 Dessins conformes.............. 1 ) 29 ) Aveux d'ignorance.............. 5 ) 36 ) Questions passees.............. 6 ) 9 18 ) 54 Negations, ou resistances a la suggestion................... 70 2

Ce tableau montre avec la plus grande nettete que le questionnaire 3 a arrache aux eleves bien plus de reponses affirmatives que le questionnaire 2; les reponses affirmatives, c'est-a-dire suggerees, ont ete dans le rapport de 8 a 5. Les reponses negatives presentent la proportion inverse; elles sont au nombre de 70 pour le 2e questionnaire, et au nombre infinitesimal de 2 pour le questionnaire 3; enfin, les aveux d'ignorance et de doute sont tres nombreux pour le 3e questionnaire, et tres peu nombreux pour le 2e. Comme il s'agit dans tout cela de reponses au sujet des memes objets, on ne peut attribuer la difference des reponses qu'a la difference des questions. Il est vraisemblable que l'expression de doute represente une resistance timide a une suggestion, puisqu'elle se presente surtout quand la suggestion est forte. Je ne pense pas que cette phrase: "je ne sais pas", soit l'expression d'un doute veritable. Du reste, la psychologie du doute me parait bien complexe et encore peu connue, et je ne veux pas pour le moment en faire une theorie quelconque.

On peut remarquer que meme en prenant et comparant une a une toutes les questions correspondantes des questionnaires 2 et 3, on trouve un plus grand nombre de reponses affirmatives pour le questionnaire 3 que pour le 2. En se bornant au questionnaire 3, on peut remarquer encore que toutes les questions, quoique ecrites sur un meme ton d'affirmation tranchante, n'ont pas eu la meme efficacite; leur efficacite nous parait dependre du degre de spontaneite qu'elles laissent a l'eleve. On doit a ce point de vue diviser les questions en 3 categories: 1 deg. il y a des questions, dont la reponse est extremement facile a trouver, ce sont les dilemmes; on dit a l'eleve: "ce portrait est-il bleu fonce ou brun fonce?" Il n'a pas a inventer une reponse, il n'a qu'a choisir entre deux reponses qu'on lui propose; il en est de meme pour la question relative a la position des jambes dans le portrait; 2 deg. le sujet doit faire une petite invention, du reste peu difficile; par exemple, la couleur du fil, la place ou le sou est troue, la place du chien sur la photographie, etc.; 3 deg. dans les questions 11 et 12, on demande la description du 7e et du 8e objet, lesquels n'existent pas, la reponse a ces questions exige un travail d'invention beaucoup plus considerable, car il faut un grand effort pour inventer de toutes pieces un objet qu'on n'a pas vu.

Or, il est facile de constater que l'efficacite de ces suggestions est en etroite relation avec la classification que nous venons d'en presenter; en effet:

La 1re categorie de suggestions (questions 3 et 4), ou une alternative est posee, a reussi en moyenne 10 fois et demie sur 11;

La 2e categorie de suggestions (questions 1, 2, 7, 8, 9, 10), ou une petite invention est necessaire de la part du sujet, a reussi 7 fois et demie sur 11.

Enfin la 3e categorie de suggestions, ou un objet devait etre invente de toutes pieces (questions 6, 11, 12, 13), a reussi 2 fois et demie sur 11.

Je pense qu'en variant la nature des questions, on pourrait faire une etude tres interessante sur beaucoup de particularites encore inconnues des suggestions.

Dans plusieurs des experiences de suggestion que nous avons decrites anterieurement, nous avons constate que le sujet peut, vers la fin de l'experience, exercer son sens critique et echapper en partie a la suggestion. La suggestion d'agrandissement des lignes nous en a donne un exemple; il a suffi de demander au sujet quel genre d'erreur il pensait avoir commis pour lui donner l'idee qu'il avait surtout commis des erreurs en +; les suggestions portant sur la nature ou sur de petits details d'objets representes dans la memoire nous semblent rester plus profondement inconscientes. Quand l'epreuve est terminee et que toutes les reponses sont ecrites, nous avons beau demander au sujet de se corriger, et meme l'avertir qu'il a commis des erreurs graves; nos avertissements n'eveillent pas en lui de sens critique; parmi les enfants, il ne s'en est pas rencontre un seul qui ait compris que le questionnaire etait responsable des erreurs, et qui ait declare qu'il aurait ecrit d'autres reponses si on lui avait adresse d'autres questions.

Voici quelques echantillons de dialogues echanges avec des eleves apres l'experience:

_D_.--(A un eleve qui a repondu au questionnaire 3.) Avez-vous commis des erreurs? _R_.--Oui. Je crois que l'etiquette est vert fonce. (Il avait ecrit: vert clair.) _D_.--Il y a une autre erreur. _R_.--Pour le sou. _D_.--Quelle erreur avez-vous commise pour le sou? _R_.--Je crois que le trou etait plus haut que je ne l'ai marque. _D_.--Il y a encore une erreur. Ou est-elle? _R_.--Est-ce pour le chapeau? _D_.--Oui. En quoi vous etes-vous trompe? _R_.--Je ne sais pas. _D_.--Eh bien, le portrait n'a pas de chapeau. (L'eleve rit.) Pourquoi lui en avez-vous donne un? _R_.--Je ne sais pas.

Meme impossibilite de se corriger chez cet autre eleve, avec qui j'echange les reflexions suivantes:

_D_.--Pensez-vous avoir commis des erreurs? _R_.--Oui, au bouton. _D_.--Quelle erreur avez-vous commise a propos du bouton? _R_.--La cassure est un peu plus par ici. (Il la redessine.) _D_.--Il y a encore deux autres erreurs dans votre copie. _R_.--C'est au sou. Le trou est plus a droite. _D_.--Il y a encore une autre erreur. _R_.--Au chapeau. Je n'ai pas fait le bord assez grand.

Ainsi, ce sujet, comme le precedent, se corrige sur de petits details sans importance; mais malgre nos questions, qui cependant devraient lui inspirer quelques doutes, il ne se ressaisit pas.

J'ai invite plusieurs eleves a diviser leurs reponses en deux categories, celles dont ils sont surs, et celles dont ils ne sont pas surs; or, ils ont toujours mis parmi les reponses sures un certain nombre de reponses completement fausses, bien que dans ce cas mon invitation aurait du les mettre sur la voie de leur erreur.

Je pense que ce petit fait psychologique peut avoir une certaine importance pratique; du moment qu'une personne suggestionnee par une question, perd le souvenir de cette question et reproduit sa reponse comme si c'etait un temoignage spontane, ceci cree une possibilite d'erreur extremement grave, car ne connaissant point la valeur de la question posee, on ne pourra pas s'imaginer que c'est cette question qui a impose l'erreur.

_Meme experience sur des jeunes gens_.--Afin de determiner si l'extreme suggestibilite de nos sujets aux demandes du questionnaire 3 depend en partie de leur age, j'ai fait des experiences de comparaison sur 12 eleves maitres de l'Ecole normale d'instituteurs de Versailles. Ces jeunes gens ont de seize a dix-neuf ans; ils appartiennent a la premiere annee, et ils sont les premiers d'une promotion qui se compose de 27 eleves; ils me voyaient pour la premiere fois. Je les ai fait venir par groupes de 3 dans le cabinet d'un professeur de l'ecole, et l'experience a eu lieu en presence de ce professeur; chaque eleve etait assis a une table separee, et ne pouvait communiquer avec ses camarades. Les questionnaires qui leur ont ete remis sont les memes qui m'ont servi pour les eleves d'ecole primaire elementaire; les explications donnees ont aussi ete les memes. La redaction des reponses a dure environ vingt minutes pour chaque eleve.