La Suggestibilité

Chapter 25

Chapter 253,566 wordsPublic domain

Les eleves qui ont commis le moins d'erreurs et occupent les 6 premiers rangs de la liste sont des sujets qui ont ete peu suggestibles pour les lignes; ainsi Lac., qui arrivait premier dans les experiences de suggestion par les lignes, occupe ici aussi le premier rang; Delan. est second sur les deux listes; mais il y a, pour le reste, bien des differences; ainsi, Saga., qui s'etait montre peu suggestible pour les lignes, est ici parmi ceux qui ont commis le plus d'erreurs.

DIFFERENCE ENTRE LA MEMOIRE SPONTANEE ET LA MEMOIRE FORCEE

Nous venons de voir qu'en demandant aux sujets de repondre a des questions precises, nous avons force leur memoire, et que nous les avons amenes ainsi a commettre de nombreuses erreurs. Il nous a paru utile de rechercher si notre interpretation etait juste ou non. Nous avons fait, dans une autre ecole, des experiences d'un genre un peu different; nous avons montre aux eleves le meme carton et les memes objets pendant 12 secondes; puis, au lieu de les interroger nous-meme sur ce qu'ils avaient vu, nous les avons invites a ecrire de memoire tous leurs souvenirs, avec la seule recommandation de ne pas se contenter de nommer les objets, mais d'en decrire tous les details qu'ils avaient remarques.

Cette experience de controle a dure seulement une apres-midi; je l'ai faite sur 12 eleves appartenant au cours superieur d'une ecole primaire; ces eleves me connaissent deja, j'ai fait anterieurement quelques recherches avec eux. Je les ai pris par groupes de trois dans le cabinet du directeur, et je leur ai donne une explication collective, aussi abondante que celle que j'ai reproduite plus haut; ensuite, chaque eleve a ete isole; je lui ai mis entre les mains le carton d'objets pendant 12 secondes, et enfin je l'ai invite a ecrire de memoire tout ce qu'il se rappelait. Les eleves etaient assis a des tables differentes, et suffisamment eloignes les uns des autres pour qu'il leur fut impossible de copier. Je suis reste present, bien entendu, et je les ai surveilles etroitement. Je ne les ai pas prevenus d'avance du temps qui leur etait accorde pour ce travail; mais j'ai attendu 20 minutes, avant de ramasser les copies. Pendant ces 20 minutes, certains eleves n'ont point cesse d'ecrire: d'autres avaient fini bien avant, mais s'apercevant qu'on ne leur enlevait pas leurs copies, ils ecrivaient de temps en temps, ajoutaient quelques mots; ils ne sont pas demeures inactifs. J'ai demande a quelques-uns: "Avez-vous fini?" Mais ils etaient embarrasses, ne repondaient pas, et apres avoir jete un coup d'oeil sur leur voisin qui continuait a ecrire, ils preferaient ajouter quelques mots encore. Il est donc probable qu'en prolongeant un peu l'experience, on a pese sur eux, on a exerce une petite contrainte: mais cette contrainte n'est pas comparable a celle des questions directes.

Les copies ecrites par les eleves presentent une tres grande variete, tant au point de vue du nombre des details retenus que de la nature de ces details; l'avantage des experiences qui laissent au sujet une grande liberte est de permettre la manifestation des differences individuelles. Le nombre des lignes ecrites est indique dans le tableau XIV.

On voit que les differences dans le nombre de lignes ecrites sont tres considerables; elles ont d'autant plus de valeur qu'il s'agit d'enfants ayant sensiblement le meme age et appartenant au meme cours, possedant par consequent le meme degre de culture; de plus, toutes les conditions exterieures etaient faites pour egaliser les resultats; car les enfants etaient reunis, par trois, dans la meme piece, et ceux qui avaient une tendance a peu ecrire subissaient l'emulation de ceux qui ecrivaient davantage. Il y a donc eu une difference tres grande dans l'abondance des souvenirs et dans l'aptitude aux descriptions longues et minutieuses. Je pense qu'une epreuve de ce genre apprendrait beaucoup sur le contenu de l'intelligence des eleves.

_TABLEAU XIV.--Resultats donnes par l'exercice de memoire spontanee._ [Illustration: Tableau14.png]

................................................................................................ NOMS NOMBRE NOMBRE OBJET NOMBRE NATURE DES ERREURS. des de lignes d'objets OUBLIE. d'erreurs. eleves. ecrites. retenus. ................................................................................................

Math. A 6 Le timbre. 2 Le monsieur a un chapeau haute-forme. Le bouton est noir.

Pet. 8 5 Le sou. 1 Timbre de 15 centimes.

Lenor 20 6 -- 3 Timbre de 10 centimes. Un monsieur accoude sur une table. L'effigie du sou est couronnee.

Borc. 21 5 L'etiquette. 1 "Devant la porte de la grille, un espace pour laisser passer la personne que la foule attend."

Desva. 25 5 Le timbre. 0

Mousse 25 5 Le timbre. 0

Cloua. 38 5 Le bouton. 3 Timbre de 3 sous. L'homme a la tete appuyee sur la main. Dans la foule il y a des femmes.

Metz. 31 6 -- 3 Le bouton a 5 ou 6 trous. Sur la gravure, un homme croit avoir demoli la serrure.

Mulle. 31 5 L'etiquette 4 Timbre bleu de 15 centimes. Bouton tachete de noir. Piece de 10 centimes. Homme tenant un drapeau tricolore.

Spen. 51 4 Le timbre. 3 Sou de l'an 1854. Chaise rempaillee Le bouton. sur laquelle l'homme est assis. Foule devant une grotte ou caverne.

Geffr 52 5 Le timbre. 4 Etiquette un peu coupee en haut. L'homme a un chapeau incline en arriere, et les jambes croisees. Des gens levent leurs cannes. Fil passe dans les trous du bouton.

Marli. 57 5 Le timbre. 4 L'homme lit son journal. Il a un gilet noir. Un dessin en couleur peu distinct. Un individu se battant avec des agents. ................................................................................................

Le nombre des lignes ecrites n'indique pas, a lui seul, l'abondance des souvenirs; il y a plusieurs eleves, qui ne se sont pas contentes de decrire leurs souvenirs, mais ont fait de l'erudition, en ecrivant ce qu'ils savaient par exemple sur l'utilite des timbres, de la monnaie, des etiquettes, etc. Ce naif etalage d'erudition a pu provenir, dans certains cas, de ce que l'eleve avait mal compris le but de l'experience; mais le plus souvent, l'eleve n'a fait de l'erudition qu'a la fin de sa copie, a un moment ou il avait epuise toute sa provision de souvenirs, et il voulait probablement continuer a ecrire, pour imiter l'exemple de ses camarades.

J'ai aussi tenu compte, dans le tableau, du nombre des objets retenus; ce nombre varie tres peu d'un eleve a l'autre: il y en a 9 qui ont retenu 5 objets, 2 en ont retenu 6, et 4 seul en a retenu 4. Si on se contentait de ces chiffres sommaires, on pourrait conclure que tous ces eleves ont a peu pres la meme memoire, et ce serait commettre une erreur tres grave, dont on peut se convaincre facilement en lisant leurs copies; car parmi ces 9 eleves qui ont tous retenu 5 objets sur 6, il y en a qui ont tant donne de details que leurs souvenirs sont, pour parler approximativement, 4 ou 5 fois plus nombreux que ceux des autres. Je suis donc dispose, sur le vu de ces copies, a rejeter comme inexacte et surtout insuffisante toute experience consistant a apprecier la memoire d'une personne d'apres le nombre d'objets vus qu'elle peut nommer apres un temps donne. J'ai fait autrefois des essais dans ce sens, et ne les ai point publies; je pense que cette methode serait defectueuse pour estimer l'etendue d'un memoire. Un objet n'est pas une chose simple; il est forme par un faisceau d'attributs souvent compliques, et qui se decomposent dans la memoire, comme nous l'avons montre precedemment; telle personne qui peut de memoire se rappeler l'existence d'un objet qu'elle a vu sur le carton, le timbre par exemple, mais ne peut rien ajouter, a certainement une memoire moins etendue qu'une autre personne qui peut dire exactement la couleur du timbre, sa valeur, etc.

Pour apprecier l'etendue de la memoire, il ne faut donc pas se contenter de compter les lignes de description, et encore moins se contenter d'enumerer les objets retenus; on devrait en outre faire l'enumeration des souvenirs conserves.

Nous donnons la preuve de ceci en reproduisant les copies de deux eleves; ces copies sont a peu pres de meme longueur, le nombre d'objets retenus est le meme, il n'y a pas eu d'erreurs commises; cependant l'un des eleves, Mousse, a fait preuve d'une meilleure memoire que l'autre.

COPIE DE L'ELEVE MOUSSE

1re _figure_.--Un sou de l'annee 1857, a l'effigie de Napoleon III, entoure d'une bordure sur laquelle est ecrit: Napoleon trois Empereur. Le Napoleon n'est pas couronne.

2e _figure_.--Une etiquette du Bon-Marche de couleur verte, avec le prix 6 fr. 75, ayant en tete: _Grands magasins du Bon Marche_.

3e _figure_.--Un monsieur assis, ayant la bouche ouverte et riant, et ayant la langue un peu sortie; ses cheveux sont coupes en brosse.

4e _figure_.--Un bouton pointille marron clair et gris blanc, avec quatre trous au milieu.

5e _figure_.--Une photographie representant une grille ouverte: des hommes qui se precipitent pour rentrer, et sur le cote droit des facteurs avec leur boite a lettres.

Le sou (cinq centimes) est une monnaie en bronze; c'est la 20e partie du franc. Ce sou est un peu use.

L'etiquette est formee de deux cotes rabattus l'un sur l'autre.

Le bouton est en plus entoure d'une bordure qui forme une couronne.

L'interieur (l'envers) de l'etiquette est blanc. L'etiquette a ete mise apres une etoffe, car la place du fil ou de l'epingle qui l'a tenue est marquee par des trous. Le tout est fixe sur un carton de la couleur du papier dont se servent les bouchers, c'est un peu jaune. Le carton a la forme d'un rectangle.

0 erreur.

COPIE DE L'ELEVE DESVA.

1. Sur la feuille de carton il y a un sou dont l'Etat a seul le droit de fabrication.

2. Puis une etiquette des magasins du Bon-Marche. Cette etiquette sert a marquer sur les objets a vendre leur prix.

3. Puis un bouton; ce bouton est surtout employe en mercerie.

4. Puis deux photographies. La photographie est une reproduction de scenes diverses. Une represente un homme assis et l'autre une manifestation.

1. Les sous servent a faciliter les moyens d'acheter. S'il fallait qu'un sabotier aille echanger ses sabots chez le boulanger, puis chez le boucher, il perdrait son temps, et ainsi pour les autres marchands.

2. Les grands magasins de nouveautes comme le Bon-Marche, le Louvre, sont forces de mettre des etiquettes a leurs marchandises, car les vendeurs ne se reconnaitraient pas dans tous ces objets.

0 erreur.

Voici la copie de l'eleve qui a ecrit le plus petit nombre de lignes; elle contient 2 erreurs:

COPIE DE L'ELEVE MATH

Une etiquette du Bon-Marche pour marquer le prix des objets; l'entree de la mairie rue Bonaparte; un bouton; une piece de

Cinq centimes en bronze; une photographie; un homme qui etait assis, qui avait un chapeau de forme. Le bouton etait en nacre noire.

Comme contraste, nous donnons la copie de l'eleve qui a ecrit le plus longuement.

COPIE DE L'ELEVE MARL.

1. D'abord un sou a l'effigie de l'Empire francais. D'un cote il y a la tete de Napoleon III.

2. Un dessin, un homme qui baille en _lisant son journal_, il s'etire.

3. Un timbre de deux centimes. Republique francaise. Ensuite une autre gravure; une grille est ouverte, des hommes se poussent pour y rentrer, d'autres sont repousses par des agents. Il y en a un _qui est saisi par deux agents qui le tiennent par les deux epaules, il se secoue pour tacher de se sauver_. D'autres hommes crient et gesticulent en poussant les autres vers la grille.

5. _Une gravure en rond, je ne sais plus ce que c'est. Elle est en couleur_.

Particularites.

1. C'est un sou comme un autre, en cuivre et en bronze, a l'entour du sou, il y a ecrit: Empire francais en rond. A l'interieur, il y a le visage et la tete de Napoleon III empereur des Francais. De l'autre cote il y a ecrit 5 centimes (mais cela ne se voit pas).

2. L'homme qui baille est habille avec un veston et un _gilet noir_, une cravate noire, une chemise et un col blanc. Il baille en s'etirant, il ouvre une grande bouche ou l'on voit sa langue qui est collee sur sa glande salivaire qui est en dessous de la langue.

On voit aussi ses dents qui sont blanches et regulieres.

Son nez est releve et ses yeux regardent en l'air.

Il s'etire, c'est-a-dire qu'il ecarte ses deux bras a droite et a gauche en les poussant pour se detendre les nerfs qui sont fatigues d'etre restes longtemps dans la meme position.

_Il vient de lire son journal, il l'a pose sur ses genoux_.

3. Le timbre de deux centimes est neuf et a ete colle sur le carton; il est rectangulaire et avec des dentelures decoupees en rond, il y a deux hommes qui tiennent une pancarte sur laquelle est inscrit le chiffre 2; de l'autre cote, il y a de la gomme pour le coller.

4. Ce doit etre une usine ou il y a une grille entr'ouverte. Des hommes, qui doivent etre des manifestants, se poussent pour forcer la porte a s'ouvrir, dans l'interieur on les empeche d'entrer.

A la porte des hommes se battent et se disputent; un homme qui doit faire plus de bruit _est arrete par deux agents_. Il se debat et donne des coups de poing aux agents. (Celui-la n'y rechappera pas, j'en suis sur.)

Le 5e dessin est en couleurs et peu distinct.

4 erreurs.--36 minutes.

Ainsi que nous l'avons prevu, les erreurs d'imagination et de memoire commises par les eleves sont beaucoup moins nombreuses que celles des autres eleves qui etaient obliges de repondre a nos questions. Nous trouvons en effet:

2 eleves qui n'ont commis aucune erreur; 2 eleves qui ont commis 1 erreur; 1 eleve qui a commis 2 erreurs; 4 eleves qui ont commis 3 erreurs; 3 eleves qui ont commis 4 erreurs.

Or, dans les experiences de memoire forcee, le minimum d'erreur etait de 5 et le maximum etait de 44; la difference est donc considerable. Il faut conclure que l'experience de memoire forcee est sujette a erreur bien plus que l'experience de memoire spontanee. Le seul fait de poser oralement une question precise a l'enfant augmente ses erreurs de memoire; ce qui revient a donner ce conseil pratique: si vous voulez avoir le maximum de verite dans un temoignage d'enfant, ne lui posez pas de questions, evitez meme les questions qui sont pures de toute suggestion precise, mais dites-lui d'ecrire tout ce qu'il se rappelle, et laissez-le en tete a tete avec son papier.

Quelle est la raison psychologique pour laquelle un interrogatoire, qui cependant est exempt de suggestions, provoque chez un enfant plus d'erreurs de memoire qu'un recit qu'il fait spontanement par ecrit? La difference provient a mon avis de ce qu'un enfant, meme a l'age de 12 ans, est encore inhabile a saisir la distinction entre un fait vu, observe, et un raisonnement, ou une invention. Avoir vu le fil passant par les trous d'un bouton, ou supposer que le bouton etant fixe au carton doit y etre cousu avec du fil, c'est tout un pour l'enfant; ou du moins ce sont pour lui deux expressions equivalentes d'un meme fait; et la preuve qu'il est porte a confondre l'observation et le raisonnement, c'est qu'il lui arrive de decrire ce qu'il n'a materiellement pas pu voir, par exemple le cote pile du sou, l'envers du timbre, ou les couleurs des vetements, dans un portrait en noir. Cette distinction n'etant point, a ce que je suppose, tres nette pour l'esprit de l'enfant, il ne pourra en tenir compte que si on attire son attention sur ce point; mais si, au contraire, on dirige l'interrogatoire de telle maniere que l'attention de l'enfant soit attiree ailleurs, on le verra faire de bonne foi maints raisonnements et maintes interpretations, alors qu'il croira rendre un compte exact de ce qu'il a observe. C'est ce qui est arrive precisement dans notre experience de memoire forcee; nous invitons l'enfant a preciser un souvenir fuyant; alors, pour nous satisfaire, par desir de donner une reponse quelconque, il complete son souvenir avec les ressources de son raisonnement ou de son imagination, sans se rendre compte qu'il ne se borne pas a decrire ses observations, et la preuve de la bonne foi, c'est l'etonnement qu'il eprouve lorsqu'on lui montre de nouveau le carton, et qu'il touche du doigt ses erreurs.

Les erreurs commises spontanement par les enfants qui ont ecrit leurs souvenirs sans repondre a un interrogatoire direct ne presentent rien de bien particulier; elles sont de meme nature que celles que nos questions avaient provoquees, mais avec plus de variete; du reste on pourra s'en rendre compte en se reportant a notre tableau. Ce qui importe ici, c'est moins leur qualite que leur nombre.

SUGGESTION PAR QUESTIONNAIRE

D'apres tout ce que nous avons appris jusqu'ici, il est extremement vraisemblable que si on remplace le forcage de la memoire par la suggestion, on provoquera un plus grand nombre d'erreurs. J'ai fait cette etude surtout pour me rendre compte de l'influence des mots et des phrases employes pour suggestionner. Il y a la une question de grammaire et de syntaxe qu'il m'a paru utile d'elucider. J'ai indique plus haut que les moindres nuances d'inflexion de la voix ont une grande influence sur l'effet d'une suggestion; nous ne pouvons guere, quant a present, a moins d'employer des phonographes, tenir compte des inflexions de voix; mais il est beaucoup plus facile de peser la valeur de chaque mot, en remplacant un mot par un autre, en employant divers tours de phrase, et en ayant soin de toujours faire lire au sujet des questions ecrites, afin d'eviter les variations dans l'accentuation de la voix. Ce procede des questions ecrites permet d'eliminer une bonne partie de ce qui est indefini et immesurable dans l'action personnelle.

J'ai employe trois questionnaires differents qui ont ete distribues chacun a des eleves differents; il est bien entendu que chaque eleve a repondu a un seul des trois questionnaires; mon but n'etait point de faire l'etude de la suggestibilite individuelle, mais de rechercher si la forme grammaticale de la question, le tour des mots, le genre de la question exercait une influence sur la reponse.

Le premier questionnaire represente un exercice de _memoire forcee_. Nous connaissons maintenant la pleine valeur de ce terme, et nous savons quel est le resultat de ce forcage. Pour des personnes non prevenues, ce questionnaire parait tres simple et tres rationnel dans sa precision voulue, et on ne se douterait pas qu'il peut provoquer de si nombreuses erreurs de memoire et d'imagination chez les enfants. Les questions, on le remarquera, sont a peu pres les memes que celles que j'avais posees oralement, dans des experiences sur d'autres eleves; mais il y a une grande difference entre un interrogatoire oral et un interrogatoire par ecrit; dans le premier cas on est pres du sujet, on le regarde de temps en temps dans le blanc des yeux, on emploie, malgre soi, des intonations de voix qui sont insinuantes ou imperieuses; en un mot, on exerce une action personnelle dont l'efficacite vaut ce que vaut l'autorite morale de l'individu; au contraire, la question ecrite est plus impersonnelle, sans cependant l'etre entierement, car celui qui a ecrit les questions est present dans le cabinet du directeur et surveille.

Voici ce premier questionnaire: QUESTIONNAIRE I

(SANS SUGGESTION, MAIS AVEC FORCAGE DE LA MEMOIRE)

_Le Bouton_.--1 deg. Comment est-il fixe au carton? 2 deg. Est-il abime, le bouton, ou bien est-il intact? Dessinez-le.

_Le portrait_.--3 deg. De quelle couleur est-il? 4 deg. Voit-on les jambes du Monsieur, ou bien ne les voit-on pas? 5 deg. A-t-il la tete nue ou couverte? Dessinez. 6 deg. A-t-il un objet dans la main droite, ou bien n'a-t-il rien?

_Le sou_.-- 7 deg. Est-il intact ou deteriore?

_Le timbre_.-- 8 deg. Est-il neuf ou porte-t-il le cachet de la poste? Dessinez.

_L'etiquette_.--9 deg. Comment est-elle fixee au carton?

_Gravure representant une foule_.--10 deg. Que voit-on sur cette photographie? 11 deg. Combien d'objets y avait-il sur le carton? Enumerez-les tous.

Le second questionnaire est destine a produire une demi-suggestion, la forme des questions est persuasive; le bouton, demande-t-on, _n'est-il pas_ fixe au carton avec du fil etc.? L'expression "n'est-il pas" revient presque dans chaque question. Par cette forme de langage, on donne l'idee d'un certain detail; on ne l'affirme pas, mais on le fait paraitre vraisemblable, on lui donne l'apparence de la verite; mais d'autre part, en mettant en pleine lumiere l'objet sur lequel la suggestion s'exerce, on attire l'attention sur cet objet, et on peut eveiller par consequent le doute, la reflexion et meme l'esprit de contradiction.

Voici ce second questionnaire.

QUESTIONNAIRE 2

(SUGGESTION MODEREE)

1 deg. Le bouton n'est-il pas fixe au carton avec du fil? 2 deg. N'est-il pas abime? Dessinez-le. 3 deg. Le portrait n'a-t-il pas une certaine couleur foncee? 4 deg. La personne du portrait n'a-t-elle pas une jambe croisee sur l'autre? 5 deg. N'a-t-elle pas un chapeau sur la tete? Dessinez-le. 6 deg. N'a-t-elle pas un objet dans la main? 7 deg. Le sou ne presente-t-il pas un trou? A quel endroit? 8 deg. Le timbre ne porte-t-il pas le cachet de la poste? Dessinez. 9 deg. L'etiquette n'est-elle pas attachee au carton par un fil? Dessinez. 10 deg. Sur la gravure representant la greve des facteurs n'y a-t-il pas un petit chien? 11 deg. N'y a-t-il pas aussi un homme arrete par des agents? 12 deg. N'y a-t-il pas un septieme objet? Dessinez. 13 deg. N'y a-t-il pas un huitieme objet?