La Suggestibilité

Chapter 20

Chapter 203,598 wordsPublic domain

_Meme experience sur des jeunes gens d'ecole primaire superieure_.--Lorsqu'on ne fait pas subir un interrogatoire aux sujets, lorsqu'on ne recueille pas leurs impressions apres des experiences comme celle-ci, les resultats nous en sont comme fermes; nous n'avons en notre possession que des chiffres, ce qui est toujours peu de chose pour se rendre compte d'un etat de conscience. Je n'ai point voulu interroger ces eleves d'ecole primaire elementaire, parce que ce sont mes sujets habituels, et qu'en attirant trop souvent leur attention sur les illusions dont je les avais rendus victimes, je les aurais faits trop sceptiques pour des experiences ulterieures. J'ai donc prefere repeter mes suggestions dans un autre milieu, et j'ai passe une apres-midi dans une ecole primaire superieure, ou j'ai fait copier des lignes, exactement dans les memes conditions, a 10 eleves, ages environ de 17 ans, et appartenant a la deuxieme annee de l'ecole. Ces eleves sont ranges dans le tableau XII par ordre de merite intellectuel; les 2 premiers sont juges par leurs maitres comme tres intelligents, les 3 derniers sont faibles, les autres sont moyens. On voit que parmi ces eleves, tout comme parmi ceux d'ecole primaire elementaire, il y en a qui n'ont jamais resiste, et fait des ecarts enormes, comme Dru..., le dernier, tandis que d'autres ont resiste constamment, prenant le contre-pied de ce que je disais. La moyenne de la valeur des ecarts, inscrite au bas du tableau, est plus faible que celle de leurs camarades plus jeunes. La difference est meme assez nette: en mettant vis-a-vis la moyenne des ecarts pour les deux groupes d'eleves, on a:

ORDRE DES ELEVES DU PRIMAIRE ELEVES DU PRIMAIRE SUGGESTIONS ELEMENTAIRE SUPERIEUR DIFFERENCES 1 5 2,6 - 2,4 2 4,9 2,6 - 2,3 3 4,4 3,8 - 0,6 4 3 2,7 - 0,3 5 4,3 2,4 - 1,6 6 3,5 2 - 1,5 7 4 2,2 - 0,8 8 2,3 4,7 + 2,7 9 2,5 1,9 - 0,9 10 2,8 2,8 = 0,9

Dans la plupart des cas, ces chiffres montrent que l'avantage reste aux eleves d'ecole primaire superieure.

Ces derniers ne se sont pas corriges nettement au cours de l'experience, et le dixieme ecart qu'ils ont marque n'est pas plus faible que le premier; par la aussi ils different des enfants plus jeunes, et si on prenait ces chiffres a la lettre, et qu'on fut tente de generaliser a outrance, on arriverait a cette proposition paradoxale que l'adulte ne se corrige pas autant que l'enfant. Mais en y regardant de plus pres, on a une impression tout autre; on voit que l'enfant, en se corrigeant, s'est rapproche des resultats donnes par l'adulte, resultats qui supposent une demi-conscience de l'illusion, et c'est parce que l'adulte avait des le debut, et sans education necessaire, cette demi-conscience, qu'il n'a pas eu a se corriger comme l'a fait l'enfant; il offrait en quelque sorte moins de marge a la correction.

Je passe maintenant a l'interrogatoire des eleves. Je l'ai ecrit en meme temps que je le faisais. Il est tres difficile de poser les questions sans suggestionner l'eleve.

TABLEAU XII [Illustration: Tableau12.png]

INFLUENCE D'UNE ACTION MORALE DIRECTRICE

_Eleves d'une Ecole primaire superieure_.

................................................................................................

NATURE DE LA SUGGESTION ELEVES [1] [2] [3] .................................................................... + - + - + - + - + - + - + - + - + ................................................................................................

Buccin 50 +2 -2 +2 -2 +1 = +1 -1 +1 -1 +2 -1 +1 -1 +1 -1 1,2 1 Dupuis 52 0 -12 +4 -8 +4 -4 +4 -8 +4 -4 +8 -4 -4 -4 +4 -4 +8 5 0 Auclot 44 +3 -3 +4 -4 +2 = +6 -4 -4 -2 +2 = +1 -1 2 3 Colin 62 = +8 = -10 = = +4 -3 = = = = +3 0,3 12 Carriste 40 +3 -3 +6 -4 +1 +1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 +1 -1 1,7 0 Raoul 32 +4 -6 +4 -3 +4 -2 +6 -10 +6 -8 +4 +2 +6 -10 +6 4 1 Malgache 52 -4 +16 -4 = -4 +4 -8 +4 -4 -4 +4 = +4 -4 +4 -8 -1,2 10 Lachelier 42 +8 -6 +4 -4 +8 -3 +2 -8 +3 = +2 -4 +4 -2 +4 -10 4,5 1 Daumet 44 +4 -8 -4 -6 +4 -2 +2 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 +4 -4 4 0 Drumont 48 +6 -10 +14 -4 +4 -8 +4 -12 +10 -4 +2 -6 +6 -2 -8 -6 6,6 0 ................................................................................................ Somme des ecarts 26 26 38 27 24 20 22 47 19 28 29 18 34 29

Moyenne des ecarts 2,6 2,6 3,8 2,7 2,4 2,0 2,2 4,7 1,9 2,8 2,3 1,8 3,4 2,9

................................................................................................ (col. 1: Longueur donnee a la ligne de 6 mm.) (col. 2: Moyenne des ecarts.) (col. 3: Nombre des resistances.)

INTERROGATOIRE DE BUCCIN

Sujet tres suggestible. Il a eu l'illusion complete jusqu'a ma question 3, qui parut lui avoir ouvert les yeux.

1. _D_.--Eh bien, que pensez-vous de vos resultats? _R_.--(Hoche la tete.) Je crois que je me suis trompe. Je les ai faites (les lignes) presque toutes grandes.

2. _D_.--Les differences reelles entre les lignes sont-elles plus petites ou plus grandes que celles que vous avez faites? _R_.--Elles sont plus grandes.

3. _D_.--Avez-vous _vu_ les differences des lignes? _R_.--Je comptais que vous le saviez mieux que moi. Mais je ne les voyais pas beaucoup. En les faisant, je ne voyais pas bien les differences.

INTERROGATOIRE DE DUPUIS

Ce sujet a ete un des plus suggestibles.

1. _D_.--Les differences que vous avez marquees entre les lignes sont plus grandes au commencement qu'a la fin. Pourquoi? _R_.--Elles etaient les memes; une grande et une petite qui suivaient.

2. _D_.--A combien appreciez-vous les differences? _R_.--A cinq millimetres.

3. _D_.--N'avez-vous pas fait d'autres remarques sur les differences des lignes? _R_.--(Embarras.)

4. _D_.--Avez-vous exagere ou rapetisse les differences? _R_.--J'ai du exagerer. Les differences n'etaient pas sensibles.

_D_.--Avez-vous eu des doutes tout a l'heure sur la longueur des lignes? _R_.--Oui.

_D_.--Alors pourquoi, les ayant crues egales, les avez-vous faites inegales? _R_.--Je n'etais pas sur de moi.

On peut remarquer dans cet interrogatoire que la question 4 a eu un role decisif, et qu'a partir de ce moment le sujet a reconnu son erreur, soit que notre encouragement ait diminue sa timidite, soit que notre question ait oriente son attention dans le sens de la critique.

INTERROGATOIRE DE RAOUL

Ce sujet est un peu moins suggestible que le precedent. Cela se voit par les resultats numeriques de l'experience. Cela apparait tres nettement aussi dans l'interrogatoire.

_D_.--Eh bien, que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je les ai vues presque toutes a peu pres de la meme longueur.

_D_.--Quand vous est venue cette idee?

_R_.--Vers le milieu de l'experience.

_D_.--Comment cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--(Embarras)

_D_.--D'ou vient qu'ayant cette conviction vous avez fait des lignes inegales?

_R_.--Parce qu'il y avait des lignes un peu moins epaisses; c'est peut-etre ce qui les faisait paraitre moins longues.

_D_.--Ma parole influait-elle sur vous?

_R_.--Oui.

_D_.--Avez-vous cru reellement que les lignes etaient tantot plus grandes, tantot plus courtes?

_R_.--Des le debut, j'ai cru: mais vers le milieu, je me suis apercu que pour quelques-unes elles etaient plus courtes, quand vous disiez plus longues.

_D_.--Etait-ce par complaisance que vous les avez faites plus courtes?

_R_.--Oui, monsieur.

Ce cas me parait assez net; une illusion se produit au debut, illusion intellectuelle; elle se dissipe ensuite, le sujet s'apercevant que les lignes ne different pas comme je l'annonce; c'est vers le milieu de l'experience que l'illusion est reconnue; mais il reste un autre facteur de la suggestibilite, la timidite de l'eleve, qui continue a obeir a ma parole sans y croire. Nous voyons bien nettement ici une dissociation des deux facteurs.

INTERROGATOIRE D'AUCLOT

Un peu moins suggestible que le precedent; il a eu a la fois l'illusion intellectuelle et la docilite, mais a un moindre degre. Il est interessant de voir que ce sujet invente un motif inexact pour appuyer son illusion.

_D_.--Que pensez-vous de ces lignes?

_R_.--Je crois qu'elles sont a peu pres toutes egales, et a differentes positions.

_D_.--Cette idee, quand vous est-elle venue?

_R_.--Au milieu,, vers la 8e ligne.

_D_.--Comment avez-vous eu cette idee?

_R_.--Quand vous disiez, "un peu plus grand", elles etaient vers le centre du disque--et "un peu plus petit", elles etaient vers la peripherie. (C'est tout a fait faux. Exemple de motif surajoute.)

_D_.--Avez-vous pense qu'elles etaient rigoureusement egales ou de difference tres minime?

_R_.--_Maintenant_, je crois qu'elles sont egales; a ce moment-la j'ai pense a une difference tres petite, de 1 a 3 millimetres.

_D_.---Alors pourquoi avez-vous parfois exagere ces differences?

_R_.--Il me semblait bien qu'elles etaient egales, je suivais vos paroles; et j'avais un peu le sentiment que je me trompais.

INTERROGATOIRE DE MALGACHE

Ce sujet est le moins suggestible de tous.

_D_.--Que pensez-vous de cette experience?

_R_.--Les memes traits ont passe plusieurs fois. Je les ai reconnus individuellement.

_D_.--Avez-vous fait une autre reflexion?

_R_.--Elles n'ont pas grande difference, elles sont presque egales. Elles paraissent egales, on ne s'en apercoit pas parce qu'elles ne sont pas placees pareilles, mais elles doivent etre egales.

_D_.--Quand cette conviction vous est-elle venue?

_R_.--Vers le milieu, mais a la fin, j'etais presque certain qu'elles etaient egales.

_D_.--Pourquoi les faisiez-vous egales si vous n'en etiez pas sur?

_R_.--De peur de me tromper. Pour les 3 derniers points, je me suis recopie.

_D_.--J'annoncais que certaines lignes etaient longues, et d'autres courtes. Quel effet cela vous faisait-il?

_R_.--Je ne l'ai pas cru du tout. Des la seconde ligne, je me suis apercu que vous essayiez de me tromper: et alors, je ne faisais pas attention a ce que vous disiez. A partir du 5e point, c'est comme si vous n'aviez rien dit.

_D_.--Vous avez suivi ma suggestion vers le milieu. L'avez-vous remarque?

_R_.--Non, je n'ecoutais pas.

Je dois dire que ce dialogue a fini par prendre une tournure un peu embarrassante, quand le sujet me disait tranquillement: "Je ne vous ecoutais pas, c'est comme si vous ne m'aviez rien dit." Ces quelques paroles rendent singulierement eloquents les chiffres representant la moyenne des ecarts, et on comprend qu'une moyenne negative represente une lutte, une sorte de rebellion, qui n'a rien de sympathique. Cet eleve n'a eu ni illusion ni docilite.

COMPARAISON DES TROIS EXPERIENCES PRECEDENTES SUR LA SUGGESTION OPERANT COMME ACTION MORALE

Nous reproduisons ici les 3 classifications auxquelles nos experiences sur l'action personnelle ont abouti. La comparaison de ces classifications montre qu'elles different beaucoup: certains eleves, par exemple, comme Gouje et Uhl, qui sont derniers dans la premiere epreuve, sont premiers pour la seconde. Ces changements brusques de rang peuvent tenir a deux causes: ou que l'action personnelle a des effets extremement variables, ou que le sujet, d'une experience a l'autre, a appris a se mefier.

SUGGESTION SUGGESTION SUGGESTION SYNTHESE des 3 SYNTHESE des 3 CONTRA- CONTRA- DIRECTRICE classifications classifications DICTOIRE DICTOIRE sur les precedentes. d'apres sur les sur les lignes. l'experience couleurs. lignes. des idees directrices. ...................................................................... 3,5.Ahras. 3,5.Hub. 1.Mien 1.Lac. 15. 1.Lac. 7. 3,5.Feli. 3,5.Monne. 2.Vasse. 2.Mien. 15,5. 2.Delans. 8. 3,5.Lac. 3,5.Vasse. 3.Uhl. 3.Vasse. 17. 3.Saga. 14. 3,5.Bon. 3,5.Bout. 4.Couje. 4.Bout. 22. 4.Gesb. 15. 3,5.Bout. 3,5.Mien. 5.Monne. 5.Feli. 23. 5.Pet. 17. 3,5.Martin. 3,5.Lac. 6.Pet. 6.Monne. 26. 6.Bien. 21. 7. Gesb. 9,5.Gouje. 7.Blasch. 7.Pet. 27. 7.Feli. 22. 11,5.Blasch. 9,5.Die. 8.Lac. 8.Blaschek.33,5. 8.Vasse. 23. 11,5.Motte. 9,5.Pet. 9.Saga. 9.Abras. 35. 9.Martin.31. 11,3.Mien. 9,5.Gesb. 10.Feli. 10.Saga. 35,5. 10.Van. 36. 11,5.Delans. 9,5.Pou. 11.Demi. 11.Gouje. 36. 11.Poke. 38. 11,5.Pet. 9,3.Feli. 12.Pou. 12.Die. 37. 12.Die. 41. 11,5.Vasse. 15. And. 13.Abra. 13.Martin. 37,5. 13.Gouje. 42. 11,5.Saga. 15. Martin. 14.Bien. 14.Gesbe. 38,5. 14.Bout. 43. 11,5.Die. 15. Bien. 15.Bout. 15.Pou. 39. 15.Hube. 43. 17,5.Meri. 15. Blasch. 16.Die. 16.Hub. 44,5. 17,5.Poue. 15. Saga. 17.Hub. 17.Uhl. 47,5. 17,5.Monne. 18,5.Abras. 18.Poire. 18.Bien. 50. 17,5.Demi. 18,5.Dew. 19.Martin. 19.Delans. 53. 20,5.Van. 20,5.Meri. 20.Dew. 20.Motte. 59,5. 20,5.Bien. 20,5.Delans. 21.Delans. 21.Poire. 68. 22,5.Uhl. 22. Uhl. 22.Gesb. 22.Van. 68,5. 22,5.Gouje. 23. Van. 23.And. 24. Hub. 24. Motte. 24.Motte. 25. Poire. 25. Poire. 25.Van.

C'est cette seconde raison qui certainement explique les deplacements de Gouj.... C'est un enfant tout jeune, fort intelligent, qui appartient a la 4e classe, et qui a les allures d'un moineau franc. Il parait qu'en classe il prend constamment la parole, pour montrer qu'il sait, et son maitre est oblige de lui imposer silence. Dans le cabinet du Directeur, il se montra d'abord plus reserve et plus timide; il fut tres suggestible pour les experiences sur les idees directrices, ce que j'attribuai a son jeune age. Pour l'experience des couleurs il se laissa tromper completement; mais il se souvint qu'il avait ete trompe; quand il revint pour l'experience de suggestion contradictoire relative aux lignes, et aussi pour l'experience de suggestion directrice relative aux lignes, il me dit avec aplomb, en me regardant bien dans les yeux: "Vous voulez me tromper comme l'autre fois; moi, je ne veux pas; je ne veux pas qu'on dise que je suis aveugle, etc.," puis vint un bavardage intarissable; l'enfant avait perdu sa timidite avec moi.

Malgre ces causes d'erreurs, je pense qu'en faisant la synthese de nos 3 classifications, on doit aboutir a une classification unique qui reflete tout au moins les differences de suggestibilite des eleves relativement a une action personnelle. Comparons donc cette classification synthetique a celle que nous avaient donnee les experiences d'idee directrice, et voyons ou elles concordent.

Lac. est le 1er sur les 2 listes; nous avons deja parle de cet enfant, a la physionomie d'adulte, peu avance dans ses etudes, mais ayant deja pris des habitudes de liberte, comme un homme fait. Mien, qui est le 2e, est un enfant beaucoup plus jeune (3e classe, neuf ans et demi) a la figure fermee et serieuse; il ne figure pas dans la classification relative aux idees directrices parce qu'il n'a pas pris part a toutes les experiences; il a ete extremement peu suggestible pour les lignes, et beaucoup plus pour les poids. Vasse. (n deg. 3) est un jeune garcon a mine eveillee, bien developpe physiquement, ayant l'habitude de la rue; il etait d'une suggestibilite moyenne pour les idees directrices; il parut assez rebelle a l'action personnelle. Jusqu'ici les deux listes concordent. Pour Bout. (n deg. 4), nous avons une surprise; ce jeune enfant, qui est dans la 1re classe, mais ne compte pas parmi les premiers, s'est comporte en vrai automate pour tout ce qui concerne les idees directrices; il a, au contraire, bien resiste a l'action personnelle. D'ou vient cette exception? Il resulte des renseignements donnes par le directeur, que c'est un enfant doux, rougissant, discipline, ne faisant pas de bruit en classe, mais capable de se defendre avec beaucoup de force si on l'accuse injustement; alors, il proteste, il eleve la voix. Feli. (n deg. 5)est un garcon gai, vigoureux, un boute-en-train, aime de ses camarades; il a le meme rang dans nos deux listes (5 et 7). On peut en dire autant de Pet. (n deg. 7). Saga. (n deg. 9) parait avoir subi l'action personnelle plus que ne le faisait prevoir son rang (3) dans les autres experiences. Gouje. (n deg. 10) a bien plus lutte contre l'action personnelle que contre l'automatisme des experiences. Rien a dire des suivants. Notons Poire., qui reste aussi suggestible dans tous les cas, Van. aussi; mais finalement, nous rencontrons une derniere exception, Delans.; ce jeune garcon, qui a fait preuve anterieurement de tant d'esprit critique, a, au contraire, subi avec une grande docilite l'action personnelle. C'est le cas inverse de celui de Bout. et nous devons conclure de ces deux cas, qui nous paraissent typiques, que ces deux formes de suggestibilite peuvent etre absolument independantes, comme elles peuvent aussi se rencontrer jointes, ainsi que Poire nous en fournit un bel exemple.

CONCLUSION.--Les experiences sur l'action morale sont incontestablement celles qui se rapprochent le plus de l'hypnotisme et du magnetisme animal. La comparaison, des deux methodes est d'autant plus legitime que divers auteurs des plus competents, Bernheim, Delboeuf, admettent aujourd'hui "qu'il n'y a pas d'hypnotisme" mais seulement de la suggestion; et que la suggestion est "la clef du magnetisme animal"; en d'autres termes, tous les phenomenes physiologiques et nerveux qui caracterisent l'hypnose pourraient etre produits par simple affirmation, ils resultent de l'affirmation autoritaire d'un individu exercant son influence sur un autre individu. Or, comme nous ne faisons pas autre chose, dans les 3 experiences sus-decrites, que d'influencer un eleve par une affirmation, il resulterait de cette maniere de voir que notre experience n'est pas autre chose qu'une tentative de suggestion hypnotique.

Il y a du vrai dans ce rapprochement; l'hypnotisation ressemble a nos experiences autant que la suggestion anormale ressemble a la suggestion normale. Ce rapprochement ne doit pas nous faire oublier que les differences de degre ont en pratique une importance enorme, et qu'il y a veritablement un abime entre notre suggestion pedagogique qui influe seulement sur l'appreciation d'une longueur de ligne, ou d'une nuance de couleur, et la suggestion medicale ou hypnotique qui peut faire manger a un malade des pommes de terre crues qu'il prend pour des gateaux. Dans ce dernier cas nous avons une tentative d'asservissement d'une intelligence, et c'est la ce que Wundt considere comme une immoralite: le sujet devient la chose de l'experimentateur; on pese sur lui jusqu'a ce que sa resistance soit vaincue, et sa servilite complete; et le resultat de cette tentative est de le rendre pins suggestible, plus servile pour une autre occasion. Dans nos experiences scolaires, au contraire, l'effort que nous faisons pour influencer le sujet est cent fois plus discret; il a pour but non de l'asservir, mais d'eprouver son degre de resistance. N'est-ce point la tout autre chose? Est-ce briser une lame d'acier que de rechercher si elle est souple? On ne renverse pas l'individu, on le convie a essayer ses forces, et l'epreuve tourne pour lui en lecon, et devient un correctif de la suggestibilite, si on lui explique ce qu'on a voulu faire, surtout si on lui apprend a se defier dorenavant des affirmations sans preuves. Je n'ai pas besoin d'ajouter que sous sa forme benigne, notre experience est beaucoup plus precise qu'une suggestion hypnotique, puisqu'elle donne une mesure de la resistance du sujet, mesure qui peut s'exprimer en chiffres, alors que l'appreciation de la resistance a une suggestion hypnotique reste toujours tres vague.

Quoi qu'il en soit, j'admets qu'il y a tout au fond de notre experience une lutte sourde entre la personnalite du sujet et celle de l'experimentateur, lutte qui dans un milieu scolaire pourrait avoir des inconvenients pratiques; c'est pour cette raison que je prefere aux suggestions orales, seules decrites jusqu'ici, les suggestions dont il me reste maintenant a parler.

CHAPITRE VI

L'INTERROGATOIRE

Ainsi que je l'ai indique dans le precedent chapitre, je divise mon etude sur l'action personnelle en deux parties; dans la premiere partie, j'ai expose quelques tests qui permettent d'apprecier la docilite d'une personne quelconque a l'action personnelle, et qui montrent que ces phenomenes si delicats d'influence, que jusqu'ici l'on avait etudies seulement apres les avoir provoques a l'aide des manoeuvres de l'hypnotisme, peuvent prendre la forme inoffensive d'un exercice scolaire. J'aborde maintenant la seconde partie, je cherche a pousser l'analyse plus loin; je ne me contente pas d'etablir une classification de suggestibles, je m'efforce de penetrer dans le mecanisme de cette suggestion de nature speciale qu'on peut appeler l'action personnelle ou l'action morale.

Une tres simple analyse, qui est evidemment a priori, mais que j'adopte comme plan commode d'exposition, permet d'etablir dans l'action morale qu'un individu exerce sur un autre individu plusieurs subdivisions et distinctions. Tout individu represente, cela est certain, une puissance morale d'intensite particuliere; cette puissance morale depend en premiere ligne de tout ce que l'individu a suggestionner connait sur celui qui le suggestionne; position officielle, etat de fortune, existence passee, etc.; puis, il faut faire entrer en ligne de compte la personnalite physique, les caracteres de cette personnalite physique, le developpement du corps, l'habilete, la force musculaire, le timbre de la voix; enfin, il faut prendre en consideration l'energie morale, la volonte, l'esprit de conduite; ce sont des caracteres qui jouent le premier role dans la carriere de la plupart des hommes, ce sont aussi ceux, je crois, auxquels on attache officiellement la moindre importance, car il ne se fait pas d'examens sur l'energie morale, et cependant elle est au moins aussi necessaire a beaucoup d'individus, au militaire, par exemple, que les connaissances techniques, qui font l'objet unique des examens. Parmi ces caracteres auxquels on reconnait qu'un individu est un fort ou un faible, il y en a un que je dois signaler tout particulierement, c'est le regard; ou plus exactement, c'est la faculte de regarder un autre individu avec persistance dans les yeux. Ceux qui ont de l'autorite morale, d'apres mes observations journalieres, sont tous doues de cette faculte.