Chapter 17
1. _D_.--Quelles observations as-tu faites sur les poids? 2. _R_.--Il y en a 4 ou 5 qui vont graduellement en augmentant; vers le milieu, ils sont la meme chose (ils ont le meme poids); vers la fin il y en a 1 ou 2 plus legers et le dernier est plus lourd que l'avant-dernier. De plus, entre le 4e et le 5e, il y a une grande difference de poids. 3. _D_.--Quand as-tu eu cette idee sur la serie des poids? 4. _R.--Au commencement, la premiere fois, je croyais que tout allait en augmentant;_ c'est vers la fin que je me suis rendu compte. 5. _D_.--Pourquoi as-tu cru la premiere fois que les poids allaient en augmentant? 6. _R_.--Je ne sais pas du tout. Il me semblait qu'ils etaient un peu plus gros. C'est une idee, mais je crois..., Je ne sais pas trop. 7. _D_.--Quand penses-tu avoir donne les meilleurs resultats? 8. _R_.--C'est peut-etre la derniere fois ou la 9e fois. 9. _D_.--Comment te rendais-tu compte qu'une boite etait plus lourde que la precedente? 10. _R_.--(Embarras). 11. _D_.--Est-ce que tu te rappelais pour un poids ce que tu avais dit la fois precedente? 12. _R_.--Oui, toutes les fois je me le suis rappele pour 4 ou 5 petites boites: mais cela ne me guidait pas. 13. _D_.--Quel genre d'erreur penses-tu avoir commis? As-tu dit trop souvent _plus lourd_ ou trop souvent _egal_? 14. _R_.--(Vivement). Il me semble que j'ai dit trop souvent plus lourd. Quand on souleve des petits poids comme ca, on est toujours tente de les trouver plus lourds les uns que les autres. 15. _D_.--Pourquoi donc es-tu tentee de trouver les poids croissant graduellement? 16. _R_.--C'est idiot. Je ne comprends pas pourquoi. Ca commence leger, et il me semble que cela doit finir lourd. C'est idiot, je le sais bien, ce n'est pas une raison du tout. 17. _D_.--Avais-tu plus de peine a dire egal ou a dire plus? 18. _R_.--(Vivement) _A dire egal! Il me semble_...(se reprenant). _Tantot j'avais plus de peine a dire egal, une autre fois a dire plus. Mais toujours j'avais plus de peine a dire moins; il me semblait que je me trompais quand je disais cela_. 19. _D_.--Pourquoi? 20. _R_.--Parce qu'il y en avait beaucoup de plus lourds. 21. _D_.--Craignais-tu que je te desapprouve, si tu disais moins? 22. _R_.--_Non, je n'avais pas peur du tout de ca, parce que dans les experiences tu laisses dire, et tu ne fais pas connaitre le resultat_. 23. _D_.--Alors, tu ne m'as pas bien explique pourquoi tu avais de la peine a dire moins. 24. _R_.--C'est que je ne sais. J'etais habituee a aller toujours de plus lourd en plus lourd. Je ne sais pas du tout. 25. _D_.--Si tu avais fait moins attention, si tu avais pense a autre chose, qu'aurais-tu dit de preference? 26. _R_.--Il me semble que j'aurais dit tout le temps +. C'est une supposition. 27. _D_.--Pourquoi la fais-tu? 28. _R_.--C'est idiot. 11 me semble que lorsqu'on commence par quelque chose de leger, on doit continuer a aller de plus en plus lourd. C'est stupide, mais je le crois tout de meme, malgre moi. 29. _D_.--As-tu prete la meme attention toutes les fois, ou bien certaines fois as-tu fait moins attention? 30. _R_.--Quand j'ai dit que tout etait la meme chose, peut-etre ai-je fait moins attention. Peut-etre. 31. _D_.--Sans toucher aux poids, peux-tu me dire en deux mots comment ils sont distribues. 32. _R_.--Ils vont plus lourds jusqu'au 5. Ils sont egaux, du 6 au 11.--Apres le 11, c'est un peu trouble. Il y en a de plus legers, et les 2 derniers sont plus lourds due les precedents.
Certains caracteres sont communs a cet interrogatoire et au precedent. Marguerite a eu l'idee directrice de l'augmentation progressive des poids, elle a eu pleine conscience de cette idee, elle l'expose en termes tres clairs, quoique elle en ignore l'origine; de plus, elle s'est rendu compte peu a peu que c'etait une idee fausse. J'ajouterai que Marguerite a eprouve une certaine difficulte a omettre des jugements d'egalite, toujours comme sa soeur; mais elle ne peut donner aucune raison de cette difficulte, ou plutot les raisons qu'elle donne sont absolument imaginaires; ce qu'elle affirme, en tout cas, c'est qu'elle n'a eprouve aucune emotion de crainte, c'est qu'elle n'a pas senti le besoin d'avoir une permission de l'experimentateur. Il est donc probable que la part de l'emotion dans l'operation a ete moins grande pour elle que pour sa soeur.
Je profite de l'occasion pour chercher a decrire, autant que je puis le faire, la psychologie de ces experiences tres complexes de suggestion produite par idee directrice. Nous trouvons dans ces experiences un conflit entre deux tendances differentes: 1 deg. la tendance a percevoir l'egalite des poids et des lignes: 2 deg. la tendance a les juger comme formant une serie croissante. Cette seconde tendance, qui constitue l'idee directrice et l'illusion de l'experience, est produite par la perception des 5 premiers poids et lignes, qui sont reellement en ordre croissant; le sujet attentif ne peut manquer de remarquer cet ordre, probablement il le commente dans son langage interieur, en tout cas il le voit se realiser materiellement sous ses yeux par la position des points qu'il marque sur son papier. Cette idee directrice l'ayant fortement impressionne, il se laisse aller a admettre que l'ordre croissant doit exister pour toute la serie de lignes et de poids: cette supposition paraitrait ridicule si on lui donnait la forme d'un jugement en regle; elle deviendrait ridicule comme une foule d'autres suppositions qui menent notre vie, et qui sont fondees sur des arguments dont la valeur n'est pas plus grande. Cette idee directrice, quelques eleves arrivent a s'en rendre compte; d'autres la subissent sans en comprendre l'origine. Son effet est de mettre obstacle a la perception exacte des poids et des lignes; l'eleve avoue souvent qu'il n'a pas prete une attention suffisante a ces poids et a ces lignes; et ce defaut d'attention peut aller, dans un cas extreme, jusqu'a apprecier un poids avant de l'avoir souleve ou a marquer la longueur de la ligne avant d'avoir regarde la ligne modele. C'est bien l'exemple le plus net qu'on puisse citer de l'aveuglement produit par le parti pris. Pourquoi cette idee directrice de l'accroissement des lignes et des poids, idee purement intellectuelle au debut, prend-elle cette force obsedante? Par inertie; si l'eleve s'engage dans la voie de l'idee directrice, c'est parce que c'est la ligne du moindre effort; il est plus facile d'accroitre regulierement l'appreciation d'un poids ou d'une ligne que de faire une appreciation serieuse de chaque poids et de chaque ligne.
Tout en cedant a l'idee directrice, le sujet en comprend souvent, a demi, la faussete et il cherche a lutter contre elle; mais il ne parvient pas toujours a s'en debarrasser completement, et lorsqu'on lui demande la raison pour laquelle il a persiste dans l'erreur, bien qu'il l'ait reconnue, il est fort embarrasse pour repondre. Ou bien il met en avant des motifs dont l'inanite saute aux yeux, ou bien il fait l'aveu qu'il a obei a un sentiment de crainte, dont l'apparition parait bien singuliere dans une experience aussi seche et aussi froide que celle qui consiste a reproduire des lignes et a soupeser des poids. L'explication de cet etat emotionnel ne me parait pas du tout claire; on peut supposer que le sujet s'emeut et n'ose pas revenir en arriere parce qu'il comprend qu'il a eu tort de manquer d'attention, et il sent qu'il est en faute. Je ne sais pas ce que vaut cette explication, je ne la crois pas d'une application generale.
Sans entrer dans les details, il me parait vraisemblable d'admettre que cette suggestion que subit le sujet ne s'execute que par l'intermediaire de phenomenes d'inconscience ou plutot de desagregation mentale; le sujet ignore l'origine de l'idee qui le dirige, il ignore pourquoi il la subit quoiqu'il la trouve fausse, et il invente des motifs pour s'expliquer a lui-meme sa conduite; ce sont la, sous une forme attenuee, je le veux bien, mais absolument reconnaissable, les caracteres de la suggestion hypnotique. Ordonnons a une hysterique hypnotisee d'aller a son reveil frapper un individu present; elle executera cette suggestion sans savoir qui lui a donne cet ordre, elle s'imaginera avoir agi librement, et inventera des raisons pour justifier son acte, elle declarera par exemple que sa victime l'a narguee ou insultee; inconscience de l'origine de la suggestion, obeissance a cette suggestion, et invention de motifs explicatifs, tels sont les caracteres communs de toutes ces experiences. Mais il est evident que dans l'experience pedagogique ces phenomenes d'inconscience ne sont qu'en germe, et le rapprochement que nous faisons des deux experiences aurait quelque chose de force et de faux si l'on oubliait toutes les differences si importantes qui les separent.
INFLUENCE DE L'AGE SUR L'EXPERIENCE DE SUGGESTIBILITE RELATIVE AUX POIDS
Chacune des experiences de suggestion que nous faisons pourrait etre variee de diverses manieres, pour mettre en lumiere certains aspects ou certains facteurs de la suggestibilite. Nous n'avons nullement l'intention d'epuiser cette etude, et de passer en revue toutes les variations possibles. Nous nous bornons a reprendre en sous-oeuvre certains points qui nous interessent plus que les autres. Une premiere question est celle de l'influence de l'age sur la suggestibilite. Nous avons etudie la suggestion des poids sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ceux-la meme qui nous avaient servi a l'etude de la suggestion des lignes. Les eleves ont ete examines isolement; mis en presence de la serie de 15 poids alignes sur une table, ils ont recu la meme explication que les eleves d'ecole primaire. On leur a fait faire seulement la premiere epreuve, celle qui consiste a soupeser les poids successivement d'une seule main, en decidant chaque fois si le poids souleve est plus lourd, moins lourd que le poids precedent, ou egal; de plus, cette premiere epreuve a ete repetee cinq fois de suite, pour nous permettre de savoir si au bout de ce temps l'eleve arriverait a se corriger de son erreur.
On se rappelle qu'a la premiere epreuve nos eleves d'ecole primaire ont donne en moyenne 6,75 jugements de +, c'est-a-dire jugements influences par la suggestion. Les eleves de l'ecole Colbert ont ete un peu moins suggestibles; la moyenne des jugements de + a la premiere epreuve a ete seulement de 5,1, mais cette difference est peu considerable. Le tableau donne la serie de valeurs individuelles qui oscillent autour de cette moyenne de 5,1; on peut remarquer que les oscillations ont fort peu d'amplitude, car le nombre maximum de jugements de + a ete de 6, et le nombre minimum de 3.
Si on examine ensuite le nombre de jugements de + dans les 4 epreuves qui ont suivi la precedente, on constate que ce nombre est en moyenne reste a peu pres le meme; aucune tendance ne se dessine nettement; l'illusion ne parait ni croitre ni decroitre. Les valeurs individuelles ne sont pas plus explicites; a part 1 eleve (parmi les derniers) qui s'est nettement corrige, et 2 autres (aussi parmi les derniers) qui semblent avoir subi une suggestion croissante, les autres n'ont presente aucune difference bien nette.
_Tableau X.--Experiences sur les poids. Eleves d'Ecole primaire superieure_. [Illustration: Tableau10.png]
Nombre de jugements +
Premiere Deuxieme Troisieme Quatrieme Cinquieme epreuve epreuve epreuve epreuve epreuve Eleve dans les premiers 6 3 5 7 3 Id. 3 2 3 3 4 Id. 6 4 7 5 7 Id. 3 3 5 3 4 Id. 5 6 5 6 6 Id. 4 5 4 3 3 Id. 5 4 5 6 4
Eleve dans les derniers 6 6 0 1 1 Id. 4 7 8 5 8 Id. 6 7 7 7 8 Id. 6 7 10 8 10 Id. 6 8 6 9 6 Total............... 62 59 65 60 66 Moyenne............. 5,1 4,9 5,4 5 5,5
Si ce resultat se confirme dans des experiences plus nombreuses, il faudra en conclure que la suggestion des poids ne se corrige point comme la suggestion des lignes; elle fait naitre une illusion dont le sujet ne se debarrasse pas aussi aisement. Cette difference me parait du reste bien naturelle. Quand on trace des lignes de longueur croissante, il est toujours temps de se corriger en comparant la ligne qu'on vient de tracer avec le modele de la ligne suivante. Au contraire, lorsqu'on soupese une serie de poids, il est beaucoup plus difficile de se rendre compte si on fait des appreciations erronees.
Il faudra aussi conclure que l'influence de l'age se marque moins nettement dans l'experience de suggestion par les poids que dans celle des lignes.
CONCLUSION RELATIVE AUX EXPERIENCES DE SUGGESTION SUR LES IDEES DIRECTRICES
Ces experiences ont ete au nombre de 3, il y en a eu 2 sur les lignes et 1 sur les poids. Nous rangeons ici les eleves d'apres leur rang dans les 3 experiences; nous ne prenons que 17 eleves, ceux-la seulement qui ont pris part aux 3 experiences. Dans notre tableau XI, nous faisons une 4e classification, qui est la synthese des trois precedentes; dans la colonne de cette classification-synthese, nous donnons 3 chiffres, qui indiquent l'ordre de chaque eleve dans les 3 classifications precedentes; on peut voir ainsi, d'un coup d'oeil, si les resultats ont ete analogues dans chaque epreuve; ainsi, si un eleve a par hypothese les chiffres 1--1--15, ces chiffres signifient qu'il a ete le premier, le moins suggestible, dans les 2 premieres epreuves, celles des lignes, et un des plus suggestibles, le 15e, c'est-a-dire l'antepenultieme dans l'epreuve des poids. Nous ferons remarquer que la 1re note se refere a l'epreuve dite des 4 pieges; or, cette epreuve est tres courte, le sujet n'est pas pousse a fond; je crois bien que cette epreuve est la moins significative de toutes.
Notre classification permet de diviser nos sujets en 3 groupes principaux; le premier se compose seulement de 2 sujets, Lac. et Delans., qui sont reellement peu suggestibles; puis viennent des sujets de suggestibilite moyenne. Puis, apres avoir passe Martin, qui fait la transition, on arrive a Vaud. et a tous les suivants, qui sont d'une suggestibilite extreme. Cette suggestibilite est due, pour quelques-uns, a leur jeune age, et pour d'autres, comme Bout., Poire, et And., a une condition mentale particuliere.
Un examen plus detaille montre que le plus souvent les rangs dans les 3 epreuves sont equivalents; cependant, certains sujets ont ete d'une suggestibilite toute speciale pour les poids, comme Delans., Pet., et surtout Geshe.; d'autres, au contraire, comme Ohre. et Feli., ont ete moins suggestibles pour les poids que pour les lignes; mais la plupart, et surtout les derniers, ont ete suggestionnes d'une valeur equivalente dans les deux experiences sur les lignes et les poids. La conclusion a tirer n'est donc pas simple; il est probable d'une part que la nature des sensations en jeu peut jouer un role dans la suggestibilite; certains sujets sont plus suggestibles pour telles sensations que pour telles autres; mais, d'autre part, les sujets les plus profondement suggestibles comme Bout., And. et Poire, gardent leur suggestibilite dans toutes les experiences.
_Tableau XI._--_Synthese des experiences sur l'idee directrice_. [Illustration: Tableau11.png]
Classifi- Classifi- Classifi- Classifi- RANG TOTAL cation cation cation cation de chaque eleve des rangs d'apres d'apres d'apres synthe- l'epreuve l'epreuve l'epreuve tique 1re 2e 3e des des lignes des poids epr. epr. epr. 4 pages croissantes
1.Delan. 1.Delan. 1.Lac 1.Lac 4 2 1 7 2.Gesb. 2.Lac. 2.Obre. 2.Delan. 1 1 6 8 3.Pet. 3.Gesb. 3.Feli. 3.Saga. 5 4 5 14 4.Laca. 4.Saga. 4.Mart. 4.Gesb. 2 3 10 15 5.Saga. 5.Pet. 5.Saga. 5.Pet. 3 5 9 17 6.Bien. 6.Feli. 6.Delan. 6.Bien. 6 8 7 21 7.Feli. 7.Vasse. 7.Bien. 7.Obre. 10 9 2 21 8.Vasse. 8.Bien. 8.Vasse. 8.Feli. 7 6 3 22 9.Poire. 9.Obre. 9.Pet. 9.Vasse. 8 7 8 23 10.Obre. 10.Mart. 10.Gesb. 10.Mart. 17 10 4 31 11.And. 11.Van. 11.Gouj. 11.Van. 12 11 13 36 12.Van. 12.Bout. 12.Die. 12.Poire. 9 14 15 38 13.Hub. 13.Die. 13.Van. 13.Die. 16 13 12 41 14.Gouj. 14.Poire. 14.Hub. 14.Gouj. 14 17 11 42 15.Bout. 15.Hub. 15.Poire. 15.Bout. 15 12 16 43 16.Die. 16.And. 16.Bout. 16.Hub. 13 15 14 43 17.Mart. 17.Gouj. 17.And. 17.And. 11 16 17 44
CONCLUSION.--Nos 3 experiences de suggestion fondee sur une idee directrice nous paraissent etre utiles a conserver; ce sont des tests pratiques, rapides, faciles a executer. Comme l'erreur provient du sujet lui-meme, et qu'elle est le resultat d'une auto-suggestion, la responsabilite en incombe a lui seul; elle n'atteint nullement l'experimentateur; et c'est la une circonstance qui presente un interet bien reel, qu'on appreciera bientot lorsqu'on aura vu les resultats des etudes sur l'action morale.
Nous avons constate que chacune de ces epreuves donne des renseignements nombreux sur l'etat mental du sujet, si nombreux memes qu'ils sont une difficulte pour la classification des sujets; mais si la classification en devient plus delicate, la diagnose du sujet, en revanche, ne fait qu'y gagner, car un individu est d'autant mieux connu qu'on peut l'observer sous plus de points de vue differents.
Nous donnerons deux exemples de ces notations individuelles, en prenant deux cas extremes et bien tranches. Voici ce que nos 3 epreuves nous permettent de conclure sur les sujets Lac. et Poire.; le parallele que nous allons faire entre ces deux enfants est d'autant plus interessant que nous donnons leurs portraits, planches I et II.
LAC.--A la premiere experience sur les lignes, il a vu deux fois le piege, et il a fait les _lignes pieges_ egales aux precedentes, donnant ainsi une preuve de coup d'oeil. Il a un peu moins surveille la longueur absolue des lignes, et il s'est laisse entrainer a augmenter un peu cette longueur. Dans la seconde experience sur les lignes, il a montre la meme habilete, il ne s'est guere laisse entrainer par la suggestion, il s'est repris aussitot et s'est debarrasse de l'idee directrice; les ecarts qu'il a marques sont tres petits. Pour l'experience des poids, il s'est montre aussi refractaire a la suggestion; le nombre de ses jugements + est tres faible, et la valeur qu'il a donnee au dernier poids est seulement de 42 grammes. Trois epreuves qui nous montrent par consequent que ce garcon est mefiant et fort difficile a tromper. Ajoutons qu'au point de vue moral, d'apres les renseignements fournis par son ecole, c'est un independant, sinon un indiscipline.
POIRE.--Il est plus age d'un an que Lac. (il a 14 ans) et il est plus avance dans ses etudes; il est en 1re classe, tandis que Lac. est en 2e classe; mais combien il est plus suggestible! A la premiere experience, c'est un vrai automate; il ne se mefie d'aucun piege, et marque tous les ecarts egaux a 8 millimetres, ce qui prouve qu'il n'a rien vu, rien compris; on ne peut pas etre moins critique que lui. Son coefficient de suggestibilite est de 88, tandis que celui de Lac. etait de 50, mais il semble bien que la difference reelle est superieure a celle que donnent ces chiffres. La 2e experience sur les lignes confirme, en l'aggravant, son caractere d'automate; il subit la suggestion jusqu'au dernier moment, ne se reprend jamais, et son dernier point marque une ligne de 212 millimetres (pour en reproduire une de 60); de plus, il fait toutes les fois des ecarts egaux, de 8 millimetres; ici encore, pas la moindre reflexion, c'est la machine. L'experience sur les poids nous le fait encore apparaitre sous le meme jour; il donne le nombre maximum de jugements +, attribue au dernier poids la valeur enorme de 190 grammes, (Lac. disait seulement 42 grammes) et fidele a ses habitudes d'automatisme, il augmente chaque fois, regulierement, la boite de 10 grammes.
Voila donc deux enfants qui sont a peu pres du meme age, et le plus age, le plus instruit des deux, presente une absence complete de jugement personnel, tandis que le premier, le plus jeune, est deja maitre de son intelligence. Ce sont des differences bien caracteristiques; elles nous sont revelees par des epreuves qui n'ont rien de commun avec l'hypnotisation, cela va sans dire, et qui ne presentent aucune espece d'inconvenient pratique. C'est la meilleure preuve de l'utilite que presentent les methodes nouvelles que nous exposons.
CHAPITRE V
L'ACTION MORALE
Dans les circonstances de la vie reelle ou nous subissons l'influence d'une suggestion, cette influence est produite par le concours de plusieurs facteurs, et, c'est pour les besoins de l'etude que nous cherchons a isoler ces facteurs et a etudier separement l'action de chacun. Nous venons de suivre l'influence d'une idee directrice, qui est personnelle au sujet, qu'il a formee lui-meme, et qui est par consequent ce qu'on appelle le produit d'une auto-suggestion. Nous avons cherche dans cette etude a eliminer la part qui pourrait revenir a une action morale d'un autre individu; dans la vie reelle, l'idee directrice a laquelle nous obeissons nous vient souvent d'un autre; l'eleve, par exemple, la tient de son maitre, il y obeit d'autant plus aveuglement, qu'il subit davantage l'autorite de son maitre, si bien que les travaux d'un maitre vivant et influent sont presque toujours verifies par ses eleves, surtout lorsque ceux-ci travaillent sous sa direction dans son laboratoire. Nous avons donc cherche a eliminer cette etude de l'action morale, pour ne pas compliquer la question, et nous avons fait porter notre recherche sur une idee directrice produite par auto-suggestion.
Nous allons, dans ce chapitre, chercher a etudier l'action personnelle ou action morale.