Chapter 13
En resume, notre interrogation nous permet de savoir jusqu'a quel point le sujet s'est rendu compte de l'illusion, quand on l'interroge apres coup. C'est la une donnee utile qu'il faut ajouter aux autres. Beaucoup de sujets ont conscience d'avoir fait les lignes trop longues, beaucoup moins de sujets peuvent expliquer pourquoi ils les faisaient trop longues et enfin nous n'en avons pas rencontre un seul qui nous ait explique clairement pourquoi il a continue a allonger les lignes apres s'etre apercu de son erreur. Cette inconscience plus ou moins accentuee ne saurait nous etonner, puisqu'elle est le propre de la suggestion hypnotique[41], mais il est bien curieux de la rencontrer dans une experience scolaire.
[Note 41: Voir a ce propos _Magnetisme animal_, par Binet et Fere, p, 154; quand un sujet suggestionne pendant une hypnotisation conserve sa suggestion a l'etat de veille, il la croit spontanee et cherche a se l'expliquer.]
Je reproduis quelques interrogatoires d'eleves.
INTERROGATOIRE DE DIEM ...
_D_.--Es-tu content? _R_.--Oui, monsieur. _D_.--C'est exact, ce que tu viens de tracer? _R_.--Non. _D_.--Pourquoi? _R_.--Je les ai prises trop grandes. _D_.--Corrige-les. (Il les corrige et fait les lignes plus petites). _D_.--Tu penses que les lignes ne vont que jusque-la? _R_.--Oui. _D_.--Comment t'en es-tu apercu? _R_.--J'ai regarde. _D_.--Tu t'en es apercu en faisant les lignes, ou apres les avoir faites? _R_.--Je m'en suis apercu en les faisant; je me suis dit: Je les ai faites trop grandes. _D_.--Pourquoi as-tu continue a les faire trop grandes? _R_.--Parce que j'avais peur que vous ne me les fassiez recommencer.
INTERROGATOIRE DE JEAN GOUJE.
_D_.--Es-tu content de ce que tu as fait? _R_.--Oui, monsieur. _D_.--Tu crois que tu ne t'es pas trompe? _R_.--Si, monsieur, je me suis trompe. _D_.--En quoi t'es-tu trompe? _R_.--Mes lignes n'ont pas la meme longueur que celles que vous m'avez montrees. _D_.--Quelle faute as-tu commise? _R_.--Les mesures sont plus grandes. _D_.--De combien? _R_.--Je ne sais pas. _D_.--Si on te disait: tu peux te corriger, quelle correction ferais-tu? _R_.--Je ne sais pas. En les voyant, je me disais: elles sont un peu plus grandes que celles que le monsieur me montre. _D_.--Marque jusqu'ou tu serais alle en te corrigeant. _R_.--A peu pres la. (Il raccourcit les lignes.) _D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes, si tu t'en es apercu? _R_.--Je ne sais pas, monsieur.
INTERROGATOIRE D'AND.
_D_.--Ca a bien marche? _R_.--Oui. _D_.--Tu penses n'avoir pas fait d'erreurs? _R_.--Si. _D_.--Quelle erreur? _R_.--Je me suis trompe en marquant les points, parce que j'ai saute deux lignes au lieu d'une. _D_.--Comme longueur, penses-tu que tes lignes sont exactes? _R_.--Oui. _D_.--Ou est le commencement de cette ligne-ci? _R_.--Ici (la marge). _D_.--Est-ce pareil a la ligne que je t'ai montree? _R_.--Non, la ligne que vous m'avez montree etait plus petite. _D_.--Alors, corrige-toi. _R_.--(Il se corrige). Je crois que je les ai faites toutes trop grandes. (Il rougit, parait mefiant, parle tres peu, il est tres lent dans ses mouvements; d'apres ses corrections, les lignes gardent un ordre croissant). _D_.--Quand tu travaillais, tu ne t'apercevais pas que c'etait trop grand? _R_.--Non. _D_.--Quand t'en es-tu apercu? _R_.--Quand j'ai eu fini.
INTERROGATOIRE DE VAN.
_D_.--Es-tu content? _R_.--Oui. _D_.--Penses-tu avoir bien fait? _R_.--Non. _D_.--Pourquoi dis-tu cela? _R_.--Je ne sais pas. _D_.--Si on te permettait de te corriger, le ferais-tu? _R_.--Oui (embarras). _D_.--Dans quel sens t'es-tu trompe? Tu les as faites trop grandes ou trop petites? _R_.--Trop grandes. _D_.--Marque leur vraie grandeur. (Il rapetisse les lignes, mais leur conserve un ordre croissant.) _D_.--Quand donc t'es-tu apercu que tu les faisais trop grandes? _R_.--(Nettement.) A la fin. _D_.--Pourquoi les as-tu faites trop grandes? Y a-t-il quelque chose qui t'a oblige a les faire trop grandes? _R_.--Parce que je voulais toujours passer un carre. _D_.--Pourquoi voulais-tu toujours passer un carre? _R_.--Pour que cela fasse plus beau. _D_.--Comment t'es-tu apercu tout a coup a la fin que tu faisais trop grand? _R_.--Parce que les autres fois je ne regardais pas bien le modele.
INTERROGATOIRE DE MULLE.
_D_.--Es-tu content de ton travail? _R_.--Pas beaucoup. _D_.--Quel genre d'erreur as-tu fait? _R_.--J'ai fait les lignes trop longues. _D_.--Pourquoi es-tu revenu deux fois a la marge? _R_.--Parce que je m'etais trompe. _D_.--Comment as-tu vu que tu t'etais trompe, que tu avais fait la ligne trop longue? _R_.--Par celle qui suivait. _D_.--Ou t'es-tu apercu que tu faisais trop long? _R_.--La. (Il montre un endroit de la feuille.) _D_.--Tu le savais? _R_.--Oui. _D_.--Pourquoi alors as-tu continue a les faire trop longues? (Long silence.)
INTERROGATOIRE DE THEVE.
_D_.--Es-tu content? _R_.--Oui. _D_.--Es-tu content de ton travail? _R_.--Non. _D_.--Tu penses avoir commis des erreurs? _R_.--Oui. _D_.--Quelles erreurs? _R_.--(Silence.) _D_.--Penses-tu avoir fait les lignes plus longues ou plus courtes que le modele? _R_.--Plus grandes. _D_.--Corrige-les, indique leur longueur exacte. _D_.--Ou as-tu fait les lignes trop longues? _R_.--Ici. _D_.--Comment t'es-tu apercu que c'etait trop long? _R_.--Parce que c'etait plus long que le trait (que le modele). _D_.--Pourquoi as-tu continue a les faire trop longues, puisque tu le savais? _R_.--(Silence.) Parce que je n'ai pas ose revenir (vers la marge). _D_.--Tu pensais donc que c'etait defendu? _R_.--Non, monsieur.
INTERROGATOIRE DE MOUSSE.
_D_.--Es-tu content? _R_.--Oui, monsieur. _D_.--Tu n'as pas fait d'erreurs dans ton travail? _R_.--Je crois bien que dans ces lignes la j'ai trop eloigne (de la marge). _D_.--Veux-tu essayer de te corriger? _R_.--(Il se corrige et fait des differences tres nettes, il raccourcit ses lignes). _D_.--Quand t'es-tu apercu que les lignes que tu faisais etaient trop grandes? _R_.--Quand je vous l'ai demande (ce sujet a demande brusquement pendant l'experience: _peut-on reculer_?) _D_.--A quoi t'es-tu apercu que tu faisais trop long? _R_.--Je voyais bien que les traits sur les pages que vous me montrez n'etaient pas aussi longs que ca. _D_.--Pourquoi n'as-tu pas fait plus court, alors? _R_.--Je ne m'en etais pas encore apercu. _D_.--Pourquoi donc m'as-tu demande la permission de les faire plus courtes? _R_.--Sur le moment je croyais que les lignes allaient en augmentant, et alors je vous ai demande la permission. _D_.--Mais tu avais le droit de les faire plus courtes. _R_.--Je n'en etais pas sur si j'en avais le droit.
_Comparaison des deux experiences faites sur l'influence d'une idee directrice_.--Nous faisons cette comparaison pour savoir si deux experiences, qui ont eu le meme caractere et le meme but donnent en general le meme classement des eleves, ou si au contraire il peut se produire des differences telles qu'un sujet quelconque, juge tres suggestible d'apres la premiere experience, sera juge tres peu suggestible d'apres la seconde. Ce point est important. En psychologie individuelle, il importe que les epreuves donnent pour chaque personne un resultat aussi constant que possible; si le resultat etait extremement variable, et pouvait varier dans une proportion considerable sous l'influence de causes d'erreur tres faibles, et tres difficiles a eviter, il faudrait evidemment rejeter cette epreuve comme peu satisfaisante. On ne s'est pas beaucoup preoccupe jusqu'ici en psychologie individuelle, de la constance des resultats; il suffit cependant d'y reflechir un moment pour comprendre que c'est un probleme de premier ordre. A quoi bon mesurer la memoire, la force musculaire ou la sensibilite tactile d'un individu, si ces mesures, quoique faites avec le plus grand soin, varient d'un jour a l'autre dans des proportions telles qu'elles cessent de caracteriser l'individu? Il y a probablement un degre de constance qui doit varier avec la nature de la fonction mesuree, et aussi avec le dispositif employe pour operer la mesure; mais ce sont des points qui sont encore bien peu connus, et qu'on devra etudier methodiquement.
Examinons pour un certain nombre de nos sujets s'ils se sont comportes differemment dans nos deux epreuves de suggestion. Nous rapprocherons les deux listes de noms, classes d'apres l'ordre de suggestibilite croissante.
RANG DE L'ELEVE, COMME SUGGESTIBILITE
PREMIERE EXPERIENCE DEUXIEME EXPERIENCE CELLE DES 4 PIEGES DE SUGGESTIBILITE
Noms des eleves. Noms des eleves.
Nil.................. 1 Delans............... 1 Mor.................. 2 Nil.................. 2 Gesb................. 3 Abras................ 3 Desva................ 4 Laca................. 4 Pet. (H.)............ 5 Gesbe................ 5 Delans............... 6 March................ 6 Bon.................. 7 Desva................ 7 Duss................. 8 Spen................. 8 Lac.................. 9 Bore................. 9 Uhl.................. 10 Saga................. 10
Saga................. 11 Pet. (H.)............ 11 Pet. (E.)............ 12 Duss................. 12 Metz................. 13 Feli................. 13 Mas.................. 14 Geffr................ 14 Geff................. 15 Man.................. 15 Bien................. 16 Bon.................. 16 Feli................. 17 Theve................ 17 Vasse................ 18 Demi................. 18 March................ 19 Mor.................. 19 Spen................. 20 Pet. (E.)............ 20
Lenor................ 21 Vasse................ 21 Poire................ 22 Bien................. 22 Mang................. 23 Uhl.................. 23 Demi................. 24 Lenor................ 24 Clou................. 25 Metz................. 25 Obre................. 26 Ros.................. 26 Bor.................. 27 Obre................. 27 And.................. 28 Clou................. 28 Van.................. 29 Mous................. 29 Hub.................. 30 Martin............... 30
Gouj................. 31 Van.................. 31 Mous................. 32 Bout................. 32 Bout................. 33 Diem................. 33 Tixi................. 34 Poire................ 34 Martin............... 35 Mas.................. 35 Demi................. 36 Hub.................. 36 Theve................ 37 Tix.................. 37 Ros.................. 38 And.................. 38 Abra................. 39 Gouje................ 39
Avant de faire cette comparaison, il faut remarquer que la 1re experience n'a pas ete poussee tres loin, et que par consequent elle ne permet pas de juger aussi exactement que notre 2e experience la suggestibilite des individus.
Divisons tous nos sujets en 4 groupes, de 10 eleves chacun; nous aurons ainsi les 10 premiers, les 10 premiers moyens, les 10 seconds moyens et enfin les 10 derniers. Cherchons maintenant comment les eleves de chaque groupe, constitues d'apres la 2e experience, se repartissent dans les groupes constitues d'apres la 1re experience. Nous trouvons ainsi qu'aucun eleve du 1re groupe d'apres la 2e epreuve n'a ete relegue dans le dernier groupe a l'autre epreuve; nous observons de meme qu'aucun eleve du 4e groupe de la 2e epreuve n'a ete avance dans le 1er groupe de l'autre epreuve; il n'y a donc pas eu de changement enorme, de bouleversement de la liste, et ceux que la 2e epreuve range parmi les moins suggestibles ne sont guere ranges par l'autre epreuve parmi les plus suggestibles. Voici du reste le detail des calculs qu'on peut faire sur le plan que nous venons d'indiquer.
_Comparaison du rang des eleves dans les deux epreuves differentes de suggestibilite_.
RANG DANS LA PREMIERE EPREUVE ------------------------------------- Groupes. Nombre des eleves. ------------------------------------- 10 eleves du premier Groupe 1 5 groupe dans la deuxieme 2 3 epreuve. 3 1 4 1 ------------------------------------------------------------------ 10 eleves du deuxieme Groupe 1 4 groupe dans la deuxieme 2 3 epreuve. 3 2 4 1 ------------------------------------------------------------------ 10 eleves du troisieme Groupe 1 1 groupe dans la deuxieme 2 3 epreuve. 3 3 4 3 ------------------------------------------------------------------ 9 eleves du quatrieme Groupe 1 0 groupe dans la deuxieme 2 1 epreuve. 3 4 4 4 ------------------------------------------------------------------
Il existe plusieurs methodes pour comparer deux series de classements; nous avons indique quelques-unes de ces methodes dans une publication anterieure[42]; l'une d'entre elles, la plus commode, est la methode du rang; on fait la moyenne des rangs que les eleves d'un premier classement occupent dans un second classement. Si on a 40 eleves, divises en 4 groupes, la moyenne des rangs du premier groupe est de 5,5; celle du second est de 15,5; celle du troisieme est de 25,5; et celle du quatrieme est de 35,5; or, en faisant la moyenne des rangs occupes par ces memes eleves dans le classement des 2 epreuves de suggestibilite nous arrivons aux chiffres suivants:
MOYENNE DES RANGS DES ELEVES DANS 2 CLASSEMENTS
CLASSEMENT DE LA 2e EPREUVE CLASSEMENT DE LA PRIS COMME POINT DE DEPART 1re EPREUVE DIFFERENCES
1er groupe 5,5 13,9 8,4 2e groupe 15,5 15,0 0,5 3e groupe 25,5 23,4 1,1 4e groupe 35,5 27,4 8,1 ------- TOTAL 18,1
[Note 42: _La fatigue intellectuelle_, Paris, Schleicher, p. 252.]
Cette methode a l'avantage de traduire par un seul chiffre la difference tres compliquee qui existe entre deux classifications; nous donnons a ce chiffre le nom de coefficient de difference. On vient de voir comment ce coefficient se calcule; nous ajoutons maintenant, comme guide, que ce coefficient peut varier de 0 a 80, pour la comparaison de deux series formees chacune de 40 sujets. Lorsque les deux series sont identiques, le coefficient est de 0; lorsque les deux series sont en ordre inverse, le coefficient est de 80; enfin, lorsqu'il y a absence de relation entre les deux series le coefficient est de 40.
On voit donc que nos 2 experiences sur la suggestibilite ont donne des resultats equivalents.
_Meme experience sur des eleves d'ecole primaire superieure_.--J'ai repete sur 12 eleves de l'ecole Colbert, ages en moyenne de 16 ans, l'experience de l'idee directrice (2e forme) pour rechercher si des eleves un peu plus ages que ceux des ecoles primaires elementaires donneraient des resultats differents. Les conditions d'experience ont ete absolument les memes; les eleves etaient isoles, ils marquaient des points pour indiquer la longueur des lignes, etc. Le tableau qui suit donne, en millimetres, la serie de lignes marquees par les eleves, et sur la derniere colonne de droite sont inscrits leurs coefficients de suggestibilite. Le plus faible des coefficients est de 103, et le plus fort est de 147; on voit par consequent que la suggestibilite de ces eleves s'est montree assez faible; le coefficient maximum, qui a ete de 147, exprime que l'eleve le plus suggestible n'a pas augmente de moitie la ligne 5; il a donne a cette ligne 5 la longueur de 42; et la longueur maxima qu'il a tracee par suggestion est de 62. Nous ne rencontrons chez aucun de ces eleves des types a suggestibilite enorme, comme Poire, Bout, ou And., dont le coefficient monte au dela de 300. Il me parait donc incontestable que l'age, la culture intellectuelle exercent une action sur cette suggestibilite particuliere.
TABLEAU III [Illustration: Tableau03x.png]
_Experience sur l'influence d'une idee directrice.--Eleves de l'Ecole Colbert_. ........................................................................................ Nom des 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 Coefficient de eleves. suggestibilite ........................................................................................
Marq.......... 12 20 32 40 48 52 48 48 44 44 48 48 44 44 " " " " " 108 Haus.......... 12 20 25 30 40 41 40 43 44 44 44 48 48 48 54 48 44 48 48 135 Lebo.......... 12 20 24 28 36 36 32 36 32 36 40 36 32 32 32 " " " " 111 Regna......... 12 24 32 44 54 58 58 58 58 58 46 52 46 52 46 46 54 58 50 107 Web........... 10 22 26 42 50 60 62 54 62 47 54 50 46 54 42 50 46 55 50 103 Jacqua........ 8 24 32 44 52 56 56 56 56 56 56 56 56 60 62 64 64 60 56 123 Laga.......... 12 20 28 36 42 50 54 58 58 58 58 58 62 54 54 54 50 46 46 147 Magna......... 12 20 36 48 56 64 60 60 64 64 70 54 46 46 54 46 38 " " 125 Letim......... 12 24 32 40 48 56 56 48 44 44 40 40 40 40 44 44 44 52 48 116 Pie........... 10 23 36 52 56 56 56 56 64 56 56 64 64 56 56 64 56 56 64 114 Bourg......... 12 24 32 36 44 52 51 56 56 60 55 55 52 48 44 48 44 44 " 136 Gunsbur....... 12 28 36 40 52 53 54 47 49 52 47 49 48 49 50 51 52 48 54 103 ........................................................................................
J'avais, pour cette experience, fait une petite modification a une dos lignes modeles; toutes les lignes etaient tracees en noir, sauf la 10e, qui etait tracee a l'encre rouge; je pensais que par cette couleur inusitee, l'attention de l'eleve serait attiree avec force sur la ligne, qu'il la regarderait en cherchant a mieux se rendre compte de la longueur, et que cela affaiblirait la suggestion d'accroissement. Les resultats n'ont point du tout repondu a cette attente; car, si on compare la longueur donnee a la 10e ligne, par rapport a la 9e, on trouve que:
7 eleves ont fait les lignes 9 et 10 egales; 3 ont fait la ligne 10 plus grande; 2 ont fait la ligne 10 plus petite.
On voit donc qu'aucune influence bien nette n'a ete produite par la couleur: elle n'a ni augmente ni diminue la suggestion.
J'ai demande a quelques-uns de ces eleves s'ils avaient conscience d'avoir fait des lignes trop grandes, et pourquoi, quand ils s'etaient apercus de leur erreur, ils y avaient persiste. Chacun a du donner son motif par ecrit; en general, le motif invoque est que l'eleve a voulu conserver une relation entre les differentes lignes; ayant fait trop grandes les premieres lignes, il a voulu faire trop grandes les autres. Voici quelques reponses ecrites:
Regna:--"Jusqu'a la 10e ligne inclusivement, j'avais l'idee d'une augmentation continue, et quoique les dernieres lignes m'eussent paru plus courtes, _je n'avais pas ose_ retrograder; mais la vue de la ligne rouge m'ayant fixe, je me suis autant que possible corrige dans les suivantes".
Notons l'expression: _je n'ai pas ose_, qui exprime un etat emotionnel vague et bien difficile a justifier.
Jac.:--"Lorsque je me suis apercu que je faisais les lignes trop longues, j'ai continue a les faire aussi longues pour pouvoir etablir un meme rapport entre toutes ces lignes et pouvoir les comparer a la suite."
"Ayant fait les premieres lignes trop grandes, me basant sur ces premieres lignes, j'ai fait toutes les autres trop grandes."
Pi...:--"Je les ai fait trop longues parce que j'ai marque de simples points au lieu de tracer la ligne."
"Je me suis apercu que je les faisais trop longues au cours de l'experience, mais ne me suis pas corrige, les comparant les unes aux autres."
Ces quelques reponses montrent la difficulte que meme des jeunes gens eprouvent a se rendre un compte exact de l'experience; comme les enfants plus jeunes, ils donnent des motifs artificiels pour expliquer comment ils ont pu persister dans une erreur, apres s'en etre apercus.
Je reviendrai sur l'interpretation generale de cette experience de suggestion sur les lignes, quand j'aurai expose les resultats d'une recherche un peu differente, que je decris au chapitre suivant.
CHAPITRE IV
L'IDEE DIRECTRICE (_fin_)
Un mois environ apres les experiences sur les lignes, j'ai, a l'instigation de V. Henri, fait sur les memes eleves d'ecole primaire elementaire une autre experience du meme genre, avec celle seule difference que les lignes etaient remplacees par des poids. Mon but etait de rechercher si les resultats obtenus avec des lignes tenaient a un processus general de l'esprit, ou bien au plus ou moins d'exactitude avec laquelle les sujets mesuraient avec l'oeil la longueur des lignes; il fallait, en d'autres termes, chercher a faire l'elimination de l'element sensoriel, et pour cela il fallait modifier cet element et voir les consequences de cette modification.
Je me suis servi de 15 boites en carton, de forme cubique, ayant 2cm,5 de largeur et de longueur et 3 centimetres de hauteur; ces cubes sont completement fermes, ils sont recouverts d'un papier jaune, couleur bois; ils sont charges avec du plomb de chasse et de la ouate, qui empeche le ballottage des grains de plomb lorsqu'on secoue les boites. Les boites presentent les poids suivants, qui sont exacts a un demi-gramme pres:
20 grammes, 40 grammes, 60 grammes, 80 grammes, 100 grammes, 100 grammes, etc. Il y a 11 boites de 100 grammes. Ces boites sont placees en ligne sur une table, chacune a 2 centimetres environ de sa voisine; la serie est rangee dans l'ordre croissant, les plus petites boites sont a gauche. Le sujet se place, debout, devant la table, dont la hauteur lui vient a la taille. On lui dit: "Voici une serie de boites; il y en a quinze; vous allez les soupeser chacune a son tour, comme ceci (on fait le mouvement devant lui) et en soupesant chaque boite vous aurez a dire si elle est plus lourde, ou plus legere que la precedente, ou bien egale; vous n'avez donc qu'un mot a dire. Remarquez bien que vous comparez chaque boite a la precedente seulement, a celle qui est immediatement avant; ainsi, quand vous arrivez a la 8e boite, par exemple, vous avez a la comparer a la 7e et dire si elle est plus lourde, plus legere que la 7e, ou egale a la 7e. Enfin, pour soupeser les boites, vous devez vous servir seulement de la main droite: votre bras gauche doit pendre le long de votre corps." Cette derniere prescription m'a paru necessaire parce que dans les quelques essais preliminaires[43] que j'ai faits sur des eleves n'appartenant pas au groupe habituel, j'ai remarque que quelques-uns se servaient seulement d'une main, tandis que d'autres prenaient dans une main un poids, dans l'autre main l'autre poids, et faisaient la comparaison simultanement; de la de grandes variations dans les conditions de l'experience, variations que j'ai voulu eviter en obligeant les eleves a se servir seulement de leur main droite pour soupeser les poids.
[Note 43: Ces essais preliminaires sont tres utiles; ils permettent de fixer les conditions de l'experience en se guidant d'apres des resultats pratiques, que le plus souvent on ne peut pas prevoir.]