La Save, le Danube et le Balkan
Part 3
Il convient de citer à côté de lui les deux secrétaires de l’académie, MM. Sulek et Matkovich. M. Sulek est d’origine slovaque et appartient à une famille qui a donné des martyrs à la cause du slavisme; l’un de ses frères fut pendu par les Hongrois en 1848. Établi à Agram en 1839, il est depuis de longues années naturalisé Croate. Botaniste, linguiste, écrivain politique, c’est un polygraphe des plus érudits. M. Matkovich, géographe et statisticien, s’est surtout occupé de l’étude de l’Orient slave au moyen âge. Il semble vouloir continuer les traditions de son illustre compatriote Katancsich, dont le nom est encore aujourd’hui bien connu des hommes du métier. M. Matkovich n’est pas seulement un savant de cabinet, c’est l’érudit militant et voyageur tel que le réclame notre siècle de congrès et d’expositions. On l’a vu tour à tour aux réunions scientifiques de Paris, de Moscou, de Venise. Il a publié, en français, un livre fort bien fait sur son pays[10]. MM. Raczki et Matkovich sont des prêtres catholiques; ils justifient par leur vie simple et laborieuse la respectueuse considération que leurs compatriotes professent pour le clergé national. M. Sulek est protestant. Leur collègue M. Danicich, qui fut longtemps secrétaire de l’académie, était orthodoxe. La savante compagnie donne ainsi à la nation l’exemple du labeur et de la tolérance.
[10] _La Croatie et la Slavonie, au point de vue de leur culture physique et intellectuelle_. Agram, 1873. Un vol. in-8º de 188 pages. Cet ouvrage, publié sous les auspices du gouvernement croate, a pour auteur M. MATKOVICH.
On n’attend pas de moi une énumération minutieuse de tous les savants qui font l’honneur de la petite et vaillante académie. Il en est deux cependant qui se sont fait à l’étranger une importante situation et dont le nom mérite d’être rappelé ici. M. Bogisich, professeur à l’université d’Odessa, est parmi les Slaves le plus profond connaisseur du droit coutumier, qui joue encore chez eux un rôle si considérable. Appelé par le gouvernement russe à créer un enseignement nouveau, il a reçu le titre de conseiller d’État, et il a été chargé par le gouvernement monténégrin de rédiger un code nouveau pour la principauté. L’éminent légiste est Ragusain d’origine; mais pour Raguse comme pour toute la Dalmatie, c’est Agram qui est le grand foyer littéraire et scientifique. Un ancien professeur au gymnase d’Agram, M. Jagich, a été successivement professeur de philologie slave aux universités d’Odessa, de Berlin, de Saint-Pétersbourg. Il a fondé à Leipzig l’_Archiv für slawische Philologie_, l’un des organes les plus sérieux de l’Allemagne. Il est devenu, avec M. Miklosich, le représentant le plus important de cette science si neuve, si importante, qui n’a pas encore dit son dernier mot. Certes l’académie a le droit d’être fière de tels hommes; c’est elle qui, la première, a eu l’honneur de les mettre en lumière. Je parlerai plus loin du patriote éminent qui a sacrifié sa vie et sa fortune au progrès intellectuel et moral de ses compatriotes, l’évêque Strossmayer.
L’académie n’est pas le seul institut scientifique d’Agram. Elle possède depuis quelques années une société archéologique qui compte aujourd’hui plus de trois cents membres et qui publie une revue spéciale (_Archeologicki Viestnik_) fort estimée. Le sol de la Mésie et de la Pannonie est fort riche en monuments romains, surtout en inscriptions et en médailles. Ils trouvent à Agram, à Sisek et dans d’autres villes de province des collectionneurs consciencieux et des interprètes expérimentés.
Jusqu’en 1874, la capitale de la Croatie n’avait eu qu’une école supérieure de législation. Elle a ouvert à cette époque une université aujourd’hui florissante. Cet établissement ne compte encore que trois facultés: théologie, droit et philosophie; cette dernière comprenant, comme en Allemagne, l’histoire, la philologie et les sciences. La faculté de médecine est plus difficile à constituer; elle réclame un matériel considérable, une littérature technique dont il n’existe encore aujourd’hui que de rares spécimens.
On n’improvise pas du jour au lendemain des manuels pour un enseignement aussi délicat. Les trois autres facultés sont bien organisées et fonctionnent avec succès. Quelques cours de théologie ont lieu en latin; tous les autres se font en croate. Sauf trois ou quatre Tchèques et un docent slovène, tous les professeurs sont des indigènes. Lors de l’inauguration solennelle de l’_alma mater Zagrabiensis_, l’illustre Gneist, qui représentait à cette fête l’université de Berlin, crut devoir donner aux Croates des conseils bienveillants. Tout en les félicitant des progrès de leur nationalité, il les engageait à fonder quelques chaires où l’on enseignerait en allemand, ne fût-ce que pour maintenir la solidarité du pays croate avec la _Kultursprache_ et le _Kulturvolk_. Mais les Croates ont eu fort à souffrir du germanisme sous le régime des Bach et des Schmerling. Ils en craignent le retour, et ils n’ont point écouté les conseils du savant jurisconsulte.
Certes ce n’est pas moi qui oserai leur en faire un reproche. Au point de vue scientifique, on peut rêver d’une ère idéale où il n’y aura qu’un troupeau et qu’un pasteur; au point de vue politique, on comprend que les plus petits peuples tiennent à maintenir une langue qui est le symbole et le signe vivant de leur nationalité.
L’université possède une bibliothèque de plus de soixante mille volumes; son musée d’histoire naturelle, dirigé par MM. Brusina et Pilar, est l’un des mieux organisés que j’aie eu l’occasion de visiter. La collection conchyliologique, recueillie sur les plages voisines de l’Istrie et de la Dalmatie, est l’une des plus riches de l’Europe. Le personnel enseignant se compose actuellement de quarante-cinq professeurs; toutes les spécialités sont convenablement représentées, quelques-unes par des professeurs de grand talent. J’ai noté cependant une lacune importante. L’enseignement des littératures étrangères fait complétement défaut. Il y a bien des lecteurs pour l’allemand, le russe et le magyar. Mais l’anglais, l’italien, le français sont complétement oubliés. L’étudiant croate n’entendra jamais parler de Shakespeare, de Dante ou de Corneille[11]. L’italien est, il est vrai, familier aux jeunes gens nés dans les villes du littoral. Il faudrait choisir l’un d’eux et l’envoyer étudier à Vienne ou à Paris, et en faire un docent de philologie romane. Malheureusement le budget restreint de l’université ne lui permet guère de créer des bourses de voyage.
[11] Cette lacune vient, dit-on, d’être comblée pour le français.
Depuis un demi-siècle, Agram est à la tête du mouvement littéraire des Slaves méridionaux. La génération actuelle ne s’est pas contentée d’exhumer pieusement et d’éditer avec soin les œuvres poétiques du passé. Elle a repris leurs traditions, et les poëtes de l’heure présente continuent l’œuvre de leurs glorieux prédécesseurs. Quelques-uns d’entre eux, Stanko Vraz, Preradovich, Senoa, F. Markovich, mériteraient une réputation européenne.
Le roman produit des œuvres distinguées; le théâtre national s’enrichit chaque jour de drames et de comédies. La presse périodique a pris un développement considérable. Les journaux politiques et littéraires se multiplient dans la capitale et dans les provinces. En somme, ce ne sont pas les débouchés qui manquent à la production intellectuelle.
Le public lisant est bien plus considérable ici que dans les pays slovènes. Il n’est pas besoin de recourir uniquement à la force de l’association pour éditer des livres et créer des lecteurs. Agram et d’autres villes de langue croate-serbe possèdent des éditeurs entreprenants et qui font des affaires très-honorables. Deux grandes sociétés fournissent leurs adhérents de livres habilement choisis. L’une, la société de Saint-Jérôme[12], publie surtout des ouvrages de piété ou de vulgarisation; l’autre, la _Matiça_, des travaux littéraires et scientifiques. Ainsi elle a donné l’an dernier un traité de chimie, la traduction de l’histoire des Grecs de M. Duruy, un recueil de nouvelles originales, un drame, un volume de poésies, des traductions d’Homère et de Salluste. Les adhérents reçoivent cet ensemble de publications moyennant une contribution annuelle de trois florins (six francs environ). Cette faible cotisation permet--dans un pays où la main-d’œuvre est à bon marché--de rétribuer convenablement les collaborateurs de la Matiça, qui compte d’ailleurs un certain nombre de membres bienfaiteurs. Le tirage de certains ouvrages atteint cinq mille exemplaires.
[12] Saint Jérôme était né à Stridon, en Pannonie, dans les contrées occupées aujourd’hui par les Croates. Aussi est-il considéré par eux comme un saint national. Il y a à Rome une église de Saint-Jérôme des Illyriens (San Girolamo degl’ Illirici). Elle est desservie par un chapitre de chanoines croates.
C’est qu’en effet le terrain d’action de l’idiome croate, ou mieux serbo-croate, est beaucoup plus considérable qu’on ne l’imagine en Occident. Il ne se limite pas seulement à la Croatie et à la Slavonie, il embrasse la Dalmatie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro et la Serbie. La littérature de ces deux pays, pour être imprimée en caractères gréco-slaves, n’en est pas moins solidaire de la littérature serbo-croate. Tel poëte en renom, par exemple le comte Pucich, dont j’ai traduit autrefois[13] un poëme sur la Suisse, a fait paraître successivement ses œuvres dans les deux alphabets.
[13] _Un poëme slave sur la Suisse_. (Bibliothèque universelle, livraison de mars 1874.)
L’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine par l’Autriche a précisément ouvert un nouveau champ à l’activité littéraire dont Agram est le foyer. L’Autriche a surtout eu pour objet de tenir en échec la Serbie et le Monténégro; mais elle ne peut songer ni à germaniser ni à magyariser ses nouvelles conquêtes. Force lui est donc de se servir des Croates pour les administrer et les civiliser. Mais elle emploie ces auxiliaires tout en s’en défiant. Ainsi les journaux libéraux qui paraissent à Agram se voient refuser le débit postal dans les provinces annexées. L’administration autrichienne fait même des prodiges d’ingéniosité pour escamoter la nationalité réelle des nouveaux pays d’empire; ils renferment des Croates catholiques, des Serbes orthodoxes, des musulmans d’origine slave qui ont gardé la langue de leurs pères tout en renonçant à la foi chrétienne. On refuse un nom ethnique à cette masse incohérente; on en refuse même un à son idiome. Il devient, dans les documents officiels, la langue du pays (_die Landsprache_). Malgré toutes ces subtilités, la littérature croate, celle du moins qui n’a point de caractère politique, s’introduit en Bosnie et en Herzégovine. Elle y est d’autant mieux accueillie que les deux provinces sont rigoureusement fermées aux publications orthodoxes imprimées à Belgrade ou à Tsettinié.
Ce tableau serait nécessairement incomplet si je n’ajoutais quelques mots sur l’état de l’art dramatique chez les Croates. Le théâtre d’Agram n’est pas, comme celui de Laybach, aux mains des étrangers. Il a un caractère purement national. Il entretient deux troupes, l’une de drame, l’autre d’opéra, et reçoit de la diète du royaume une subvention de trente-deux mille florins. J’ai gardé un bon souvenir d’une représentation à laquelle il m’a été donné d’assister en 1867. Malheureusement, au mois de juillet dernier, le théâtre était fermé. L’opéra m’eût particulièrement intéressé. Son existence avait été un instant menacée, la diète du royaume ayant songé à supprimer la subvention qui lui était allouée. Un orateur l’avait sauvé en lisant en pleine assemblée quelques lignes d’un journal parisien où justice était rendue au sens artistique de la nation croate. Le suffrage de Paris avait fait merveille en cette circonstance, et les trente-deux mille florins rayés du budget avaient été rétablis.
J’étais l’auteur de l’article en question, et j’aurais aimé à jouir des fruits d’une victoire si flatteuse pour mon amour-propre. J’aurais presque eu le droit de réclamer une représentation pour moi tout seul, à l’instar de celles que se donne, dit-on, le roi de Bavière. L’idée ne m’en est pas venue; elle eût d’ailleurs été peu réalisable. Musiciens et chanteurs, tout le monde était dispersé. J’ai du moins eu la consolation d’entendre au piano des fragments d’un opéra remarquable dû à un maestro d’Agram, M. Zaïtz. Certaines opérettes de M. Zaïtz sont populaires en Autriche et même en Allemagne; son opéra de _Zriny_ n’a été, que je sache, représenté sur aucune scène étrangère. Ainsi le théâtre d’Agram se crée, même en musique, un répertoire national.
A côté de la troupe d’Agram il y a des troupes errantes qui desservent la province et qui poussent des pointes jusqu’en Dalmatie. Les acteurs serbes de Novi Sad (Neusatz, Hongrie) et de Belgrade viennent quelquefois en représentations chez leurs congénères de Croatie. Ces trois villes sont, à ma connaissance, les seules du monde sud-slave qui entretiennent un théâtre national permanent.
L’instinct musical est d’ailleurs fort développé chez les Croates; un maître distingué, M. Kuhacz-Koch, vient de publier à Agram quatre volumes de chants populaires des Slaves méridionaux: ils renferment de véritables trésors de poésie et de mélodie. Je ne saurais trop engager les amateurs à se procurer cette admirable collection. Les touristes qui ont visité, à l’exposition autrichienne de Trieste, le pavillon croate ont été surpris des richesses inattendues de l’art populaire croate. Le musée industriel, récemment fondé à Agram, renferme des échantillons de broderies et de tapisseries du plus grand intérêt. Celles de mes lectrices qui cherchent des motifs inédits trouveront des choses exquises dans le grand ouvrage illustré que M. Lay (d’Essek) a consacré à l’ornementation populaire des Slaves méridionaux.
Après cette courte esquisse de la vie intellectuelle des Croates, il nous reste à étudier leur vie sociale, politique et religieuse.
CHAPITRE IV
L’hospitalité croate.--Croates et Serbes.--L’étiquette.--La religion.--Le clergé.--Mgr Strossmayer et la liturgie slave.
Je voyageais un jour sur la ligne du Semmering avec un Allemand qui venait de visiter le midi de l’Autriche et l’Italie du Nord. Il avait poussé une pointe jusqu’à Agram. Il en était revenu enchanté: «La ville est belle, disait-il, les femmes y sont charmantes, les fruits savoureux, les vins exquis. Je préfère Agram à Gratz, à Trieste, à Vérone et même à Venise.» Mon compagnon de route exagérait un peu. Il n’est pas donné à tout le monde de comprendre Venise, et je suppose qu’il ne l’avait pas comprise du tout. Je ne connais pas un Croate de bon sens qui ait la prétention de comparer sa modeste capitale à la ville des doges. Il n’en est pas moins vrai que Zagreb est un séjour fort agréable et l’une des villes où l’hospitalité s’exerce avec le plus de charme et le plus de bienveillance envers l’étranger.
Certains voyageurs ont accusé cette hospitalité d’être parfois un peu tyrannique, mais cette tyrannie s’exerce sous des formes si aimables qu’on aurait vraiment mauvaise grâce à vouloir y résister. «Les rois, dit quelque part Horace, ont coutume, à ce qu’on prétend, de presser de nombreuses coupes, de torturer de vin les gens dont ils veulent savoir s’ils sont dignes de leur amitié.»
Reges dicuntur multis urgere culullis Et torquere mero quem perspexisse laborant An sit amicitia dignus.
Il y a précisément en Croatie un roi du festin qui semble vouloir renouveler la tradition signalée par le poëte romain; ce roi du festin existait, comme on sait, dans la Rome ancienne. A travers mes nombreux voyages, je ne l’ai retrouvé que chez les Croates.
Le maître de maison se contente d’offrir une bonne table et quelques-uns de ces vins généreux dont le pays est prodigue. Il se décharge ensuite de ses droits et de ses devoirs sur le _directeur de la table_ (stola ravnatelj). Mais ce n’est pas sans avoir souhaité une bienvenue spéciale à celui de ses hôtes qui est invité chez lui pour la première fois.
Toute maison qui se respecte possède pour cet usage un verre de cristal, taillé ou doré, accompagné d’un plateau de même matière. On l’appelle _bilikom_, ce qui est tout simplement une corruption de l’allemand _willkommen_. On le remplit en l’honneur de l’étranger; l’amphitryon, en le lui offrant, lui explique qu’il lui remet les clefs de sa maison. Désormais il aura le droit de s’y présenter tant qu’il lui conviendra et d’y être reçu en ami. Le convive doit vider le verre et, bien entendu, remercier. Ce rite accompli, commence le rôle du roi du festin; il fixe les toasts, comme ferait un maître des cérémonies, et tout le monde doit se conformer à ses instructions.
La galanterie d’ailleurs en fait un devoir; à toute santé portée par le _stola ravnatelj_ est associé le nom d’une dame: «Je porte la santé de M. N..., et afin qu’il ne boive pas seul, je lui donne pour compagne madame ou mademoiselle N...» Le convive ainsi interpellé doit remercier en son nom et au nom de sa compagne improvisée. Quand le _stola ravnatelj_ est homme d’esprit, ces toasts donnent naturellement lieu à une foule de combinaisons plaisantes. Ses pouvoirs sont d’ailleurs absolus, et il en use pour rappeler à l’ordre les récalcitrants qui négligeraient de vider leurs coupes rubis sur l’ongle.
Il ne suffit pas de boire en silence; il faut répondre par un discours plus ou moins long. La gaieté des repas développe chez les Croates une éloquence joviale qui ne se retrouve pas chez leurs voisins les Serbes. Ici l’on se grise plus encore de paroles que de vin. La présence des dames retient d’ailleurs ces excès bachiques dans des limites décentes. L’étranger aurait plus de risques à courir dans une réunion privée de leur présence.
Je me souviens d’une soirée passée en 1867 à l’_Hôtel de l’Empereur d’Autriche_; j’étais en train de souper seul et sobrement dans la salle à manger, quand elle fut brusquement envahie par une bande joyeuse de gens fort graves d’ailleurs, magistrats, médecins, hommes de lettres: «Vous allez bien nous tenir compagnie, monsieur le professeur.» Une première santé me fut portée, et naturellement il me fallut bien y répondre et prouver par un discours bien rythmé que je n’ignorais ni les lois de l’étiquette locale ni celles de l’éloquence croate. Il était dix heures du soir quand les flacons de vin blanc commencèrent à circuler. Dieu sait combien chacun de nous reçut tour à tour de compagnes et dut adresser de remercîments. A cinq heures du matin, les toasts s’échangeaient encore. Mes souvenirs, un peu troubles il est vrai, m’affirment qu’en cette circonstance j’ai fait tout mon possible pour soutenir l’honneur de mon pays.
Parmi les diverses villes sud-slaves que j’ai visitées récemment, Agram est assurément celle qui m’a laissé, au point de vue de l’hospitalité, les meilleures impressions. A peine arrivé à l’hôtel, j’ai dû en échanger le séjour contre le cordial accueil d’une famille affectueuse et prévenante; cette circonstance contribue certainement encore à embellir mes souvenirs de voyage. Il y a toujours un peu d’égoïsme dans les impressions du touriste. Que mes aimables hôtes, M. et madame Markovich, me permettent de leur envoyer ici l’expression émue de ma reconnaissance.
Bien que les Croates et les Serbes soient de même race et parlent la même langue, il existe entre eux des différences bien tranchées. Le Serbe, essentiellement démocrate et égalitaire, ne reconnaît aucune aristocratie, aucune distinction de catégories sociales. Les Croates, au contraire, ont une hiérarchie complexe. Les nobles sont chez eux presque aussi nombreux, toute proportion gardée, que chez les Polonais; les titres sont aussi variés que les _tchines_ chez les Russes. Je ne sais si c’est à une influence hongroise qu’il faut attribuer cette particularité; je penserais plutôt à une tradition romaine ou byzantine. Dans ces contrées, la langue latine a été jusqu’au début du dix-neuvième siècle celle des affaires publiques; elle a disparu, mais certaines épithètes emphatiques sont encore employées pour désigner les distinctions sociales.
Ainsi les joupans ou préfets portent l’épithète d’_illustrissimi_ (presvetli); d’autres fonctionnaires sont _clarissimi_. A tel personnage on donne l’épithète de _velmojni_ (potentissime), à tel autre celle de _veleuczeni_ (doctissime) ou de _preuzviseni_ (excellentissime). «Comment vous permettez-vous de m’appeler _clarissimus_? disait un fonctionnaire de ma connaissance à un de ses subordonnés. Vous savez bien que je suis _illustrissimus_.» Le personnage en question est un écrivain fort distingué, et ses ouvrages lui ont acquis une illustration plus durable que celle des fonctions dont il a pu être revêtu.
Cette pompe du langage se retrouve dans la plupart des manifestations extérieures de la vie sociale. Il m’a été donné un jour d’assister à l’enterrement d’un bon bourgeois. Quatre chevaux traînaient le corbillard sur lequel s’étalait un cercueil tout doré. Un grand heiduque, vêtu en hussard de la mort, kolpak noir à plumet, brandebourgs d’argent sur une redingote noire, ouvrait le cortége; d’autres heiduques revêtus du même costume tenaient des cierges gigantesques. Une vingtaine de musiciens également en uniforme faisaient retentir des airs lugubres. On se fût cru pour le moins à l’enterrement d’un général.
Les Croates offrent le type, assez rare aujourd’hui en Europe, d’une nation absolument religieuse et où la libre pensée est complétement inconnue. Qui dit Croate dit catholique. Sans doute d’autres cultes sont professés dans le royaume. Mais ils représentent des nationalités distinctes. Les protestants sont Allemands, les orthodoxes (du culte grec) sont Serbes, les Israélites constituent, comme dans tout l’Orient européen, un véritable groupe ethnique, les _confessionlose_ sont des Tsiganes[14]. Les divers cultes vivent d’ailleurs en excellents termes, et la Croatie est par excellence un pays de tolérance religieuse. Le mouvement antisémitique qui agite en ce moment l’Allemagne et la Hongrie ne s’est point fait sentir chez les Slaves méridionaux. Les Juifs sont généralement considérés comme de bons patriotes; dans les pays mixtes, comme la Bohême, ils ont le plus souvent une tendance à se ranger du côté des Allemands. En Croatie, l’influence allemande est nulle, et les Israélites ne forment point un clan spécial au point de vue politique. Ils sont d’autant mieux traités que la masse du pays ne voit en eux ni des étrangers ni des adversaires. Dernièrement, à l’inauguration de la synagogue d’Agram, le clergé catholique était officiellement représenté. Il est rare de voir le Nouveau Testament rendre un aussi fraternel hommage à l’Ancien.
[14] Huit mille catholiques croates appartiennent au rite grec; ce sont des _uniates_ qui reconnaissent la suprématie du Pape.
Les clergés des cultes catholique et orthodoxe entretiennent des relations beaucoup plus cordiales que ne sont chez nous celles des curés et des pasteurs. Un pope en voyage ira fort bien demander l’hospitalité à un couvent de Franciscains. Un malade, à son lit de mort, fera appeler le prêtre orthodoxe, à défaut du curé.
Ce qu’on ne comprendrait pas en Croatie, c’est l’absence d’une religion positive. Nul homme éclairé n’oserait s’avouer athée; aucun journal ne s’aviserait de publier un article mettant en doute le dogme chrétien, inspiré par une philosophie spiritualiste ou positiviste. Je ne sache pas que jamais un volume ait été écrit pour exposer les théories qui circulent couramment en France, en Angleterre ou en Allemagne. Ce ne pourrait être que pour les réfuter. La Croatie, à ce point de vue, semble en être encore à la période théocratique; elle est certainement beaucoup plus orthodoxe que l’Espagne ou le Portugal. La presse d’Agram est aussi correcte vis-à-vis du dogme que pouvait l’être la presse romaine du temps de l’autocratie pontificale.