La Save, le Danube et le Balkan
Part 4
Ce phénomène est d’autant plus frappant que la dévotion populaire, considérée dans ses formes extérieures, paraît très-modérée. On ne voit point dans les églises ces prosternements, ces signes de croix, ces élans mystiques, qui étonnent le voyageur non-seulement dans les pays du Midi, mais même en Pologne. Je me rappelle avoir rencontré dans la cathédrale de Vilna une bonne femme qui faisait sur ses genoux le tour du sanctuaire. Le paysan croate ne me paraît point capable de ces ascétiques exploits.
Il n’y a ici ni censure laïque ni censure ecclésiastique. Ce sont les mœurs qui font la police de la presse. Les doctrines hétérodoxes s’étalent librement dans les journaux de Vienne, qui encombrent les tables des cafés. L’opinion publique ne les ignore pas. Mais ces doctrines étrangères n’ont aucune prise sur elle. Autant que je puis être informé, on n’entend parler, chez les Croates, ni de grèves ni de socialisme. Leur pays ne connaît point les maux qui résultent d’un excès de civilisation, d’une science absorbée trop tôt par les masses populaires et mal dirigée; il ne souffre point de la plaie du nihilisme. En revanche, il souffre des misères qu’engendrent l’ignorance et la barbarie. Le brigandage est encore fréquent; il n’est guère de saison où l’on n’apprenne que telle voiture de poste a été dévalisée par des bandits.
Je comparais tout à l’heure la Croatie à un État théocratique. Il ne faudrait pas cependant s’imaginer que le pays donne tout au clergé et ne lui demande rien. Je reçus un jour pendant mon séjour à Agram la visite d’un député, professeur à l’Université, homme fort distingué, très-catholique, ou si l’on veut prendre le mot au sens français, très-clérical. Il me parla avec émotion de la crise antireligieuse que la France traversait en ce moment, des ordres dispersés, du clergé persécuté. Je me permis de lui demander sous quelles conditions les congrégations religieuses existaient dans son pays.
--La première, me dit-il, c’est l’autorisation de la diète, qui se fait soumettre les statuts, les modifie au besoin et les rejette s’ils lui semblent contraires aux intérêts de l’État. Ainsi nous avons là-bas--il me montrait une colline voisine de la ville--des Sœurs de Sainte-Madeleine. Ce sont des Allemandes; chassées de la Prusse, elles sont venues nous demander asile. Nous ne les avons autorisées qu’après avoir pris connaissance de leurs statuts.
--Et si elles avaient refusé de les communiquer?
--Dans ce cas, nous ne les aurions pas autorisées à résider dans le royaume.
Mon interlocuteur parut fort surpris quand je lui démontrai que le gouvernement de la République française n’avait pas émis d’autres prétentions que celles de la Croatie conservatrice et cléricale.
Cet esprit religieux des Croates s’explique en partie par le prestige d’une longue tradition, par le voisinage de l’Italie, surtout par l’influence qu’exerce sur le pays un clergé patriote et éclairé. Sauf quelques rares exceptions, les ecclésiastiques sont à la tête du mouvement politique ou littéraire de la nation. Ils défendent ses droits au Parlement ou dans la presse; ils dirigent ses institutions scientifiques. J’ai rappelé plus haut que le président et les deux secrétaires de l’Académie étaient des ecclésiastiques. L’Académie et l’Université ont été fondées par l’initiative d’un prélat éminent, Mgr Strossmayer, évêque de Diakovo en Slavonie.
Le nom de Mgr Strossmayer a été surtout connu en Europe par le rôle libéral qu’il a joué au dernier concile du Vatican. J’ai tracé de lui à cette époque[15] un portrait qui est encore exact aujourd’hui. Je n’ai que quelques traits à y ajouter. La vie de l’éminent prélat peut se caractériser par le mot bien connu: «Il a passé en faisant le bien.»
[15] Voir le _Monde slave_, p. 113-134. Voir aussi le récent volume de M. DE CAIX DE SAINT-AYMOUR: _les Pays sud-slaves de l’Austro-Hongrie_. Paris, Plon, 1883.
Il a fondé l’académie d’Agram; il a fourni les premiers fonds pour l’établissement de l’université; il vient de bâtir à ses frais une cathédrale dans sa résidence de Diakovo; il a donné à la capitale de la Croatie la galerie de peinture qui ornait son palais épiscopal et qui constituait déjà tout un musée. Il entretient de ses subsides de jeunes artistes, des étudiants. Les Croates l’ont surnommé le premier fils de la patrie. Nul ne mérite plus que lui ce nom glorieux. Il serait depuis longtemps archevêque d’Agram et cardinal, si son patriotisme ne faisait peur aux Magyars. On lui a préféré un ancien aumônier de l’insurrection hongroise, un ecclésiastique obscur, Mgr Michalovich, qui consomme les immenses revenus de son archevêché sans rien faire pour le pays.
Mais, du fond de son diocèse reculé, Mgr Strossmayer est le véritable chef spirituel de la nation croate: il est son véritable représentant auprès du Saint-Siége: Léon XIII a pour lui une haute estime et une sympathie profonde. Mgr Strossmayer poursuit un rêve généreux, difficile sans doute à réaliser, mais qui ne peut que sourire à un pontife intelligent et politique: il voudrait amener un rapprochement entre les catholiques et les orthodoxes, préparer la fusion de deux Églises longtemps séparées, et dont le conflit a amené la plupart des malheurs du monde slave. L’un des meilleurs moyens de préparer ce rapprochement, ce serait de ramener l’Église catholique croate à la liturgie nationale qu’elle a professée naguère avec l’autorisation du Saint-Siége, mais à laquelle elle a dû renoncer par suite du schisme byzantin. La Croatie possède, il est vrai, encore aujourd’hui quelques milliers d’uniates, qui célèbrent l’office en slavon. Il y a en Dalmatie un certain nombre de paroisses catholiques où la liturgie dite _glagolitique_ est autorisée; mais ce ne sont là que des exceptions. L’Église croate est romaine et n’est point nationale.
L’évêque patriote estime qu’en la ramenant à la liturgie primitive le Saint-Siége la rapprocherait de l’Église orthodoxe. Parlant la même langue, on s’entendrait vite sur le dogme. On renouerait la tradition de ces deux grands apôtres slaves, Cyrille et Méthode, qui surent tenir la balance égale entre Rome et Byzance, et dont la mémoire est encore aujourd’hui honorée et disputée par les orthodoxes et les catholiques. Grâce aux instances de Mgr Strossmayer, le Pape a même publié une encyclique, malheureusement peu exacte au point de vue de la critique historique, pour remettre en honneur dans le monde catholique le nom et le culte un peu oublié des deux apôtres. Le prélat a organisé, à cette occasion, un grand pèlerinage slave à Rome. Pour la première fois, en 1881, on a vu paraître ensemble au Vatican les délégués de la Croatie, de la Bohême, de la Pologne, les représentants de ce qu’on pourrait appeler le panslavisme catholique. A vrai dire, les démarches de Mgr Strossmayer n’ont pas été accueillies jusqu’ici des orthodoxes comme il aurait pu l’espérer. Des fanatiques ont publié, en Russie et à Belgrade, des volumes ou des brochures dans lesquels ils accusent la curie romaine de leur avoir escamoté les deux saints, et l’évêque d’être le complice d’une mystification[16].
[16] On peut consulter, sur le rôle réel des deux saints, mon ouvrage: _Cyrille et Méthode_, étude sur la conversion des Slaves au christianisme. Paris, 1868. Voir également l’opuscule: _Die heiligen Cyrill und Method_, von Bischof J. G. STROSSMAYER (traduit du croate). Vienne, 1881.
A l’occasion de cette fête nouvelle, Mgr Strossmayer avait sollicité du Pape la faveur de faire célébrer--une seule fois, à titre exceptionnel--la liturgie dans cette langue slavonne que Cyrille et Méthode ont mise en honneur, et qui fut autrefois autorisée par plusieurs papes. Léon XIII, si je suis bien informé, n’eût pas mieux demandé que de déférer à ce vœu. Déjà le bruit courait que l’autorisation était accordée; les éditeurs d’Agram préparaient de petits missels en langue slavonne. Les fidèles se réjouissaient d’un retour aux anciennes coutumes, qui flattait à la fois leur dévotion et leur patriotisme. Mais le gouvernement hongrois, toujours affolé par le spectre du panslavisme, a eu peur même de l’ombre des saints Cyrille et Méthode. La célébration de la messe et des vêpres en langue slavonne, même pour une seule fois, est devenue une affaire d’État. Des dépêches ont été échangées entre Pesth, Vienne et Rome. La curie, désireuse de ménager les Magyars, déjà fort enclins au protestantisme, a dû céder et se refuser aux vœux du prélat patriote. Mgr Strossmayer n’en reste pas moins en termes excellents avec Léon XIII; le jour où les circonstances politiques le permettront, il entrera certainement au Sacré Collége. Il en ferait l’ornement par ses vertus et son éloquence.
CHAPITRE V
Les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes.--Situation politique du royaume triunitaire.--Le ban, la frontière militaire, griefs des Croates.
Les Croates vivent en contact perpétuel avec des concitoyens de religion orthodoxe. Mais dans ces contrées orientales, la religion est toujours une des formes de la nationalité. En France, un Bourguignon catholique et un Bourguignon réformé se sentent et se disent Français tous les deux; ils n’ont qu’un idéal, c’est de rester à jamais citoyens d’une même patrie. Il n’en est pas de même chez les Slaves méridionaux; un catholique est Croate, un orthodoxe est Serbe. Actuellement, sur deux millions environ d’habitants que renferment les pays croates (en laissant de côté la Dalmatie, province cisleithane), on compte treize cent mille catholiques et près de cinq cent mille orthodoxes. Tous sont citoyens du même État, membres du même groupe politique; tous parlent la même langue. Cependant la religion les rattache à des origines différentes, et leurs aspirations plus ou moins lointaines d’avenir ne sont pas complétement identiques.
Les catholiques sont des Autrichiens plus convaincus; les orthodoxes songent parfois qu’ils ont au delà de la Save des frères indépendants qui possèdent un royaume, un drapeau, une armée. Ils ont nécessairement plus de sympathie pour la Russie, qui est le grand empire de leur foi. Ils préfèrent les livres imprimés en caractères gréco-slaves et se rattachent au mouvement littéraire qui a ses foyers à Belgrade, à Novi Sad (Neusatz), à Pancsevo. Les catholiques, au contraire, tiennent pour l’alphabet latin et la littérature dont Agram est le centre.
Une comparaison fera mieux saisir ces nuances un peu délicates. Il y a en Allemagne deux religions dominantes, le luthéranisme et le catholicisme. On imprime des livres avec deux alphabets, le gothique et le latin. Supposez que chacun de ces deux alphabets fût propre à l’une des deux religions; que les luthériens eussent adopté le gothique, les catholiques le latin, il se formerait immédiatement une sorte de scission dans le monde littéraire. Les uns graviteraient vers Berlin, les autres vers Munich; il s’établirait en Allemagne une espèce de dualisme.
Les hommes d’un esprit vraiment élevé, d’une large intelligence, planent au-dessus de ces misérables questions de liturgie ou d’orthographe. Suivant les besoins du moment, ils publient leurs œuvres dans l’un ou l’autre alphabet. C’est ce qu’ont fait, par exemple, MM. Bogisich et Medo Pucich, de Raguse; M. Jagich, d’Agram; M. Danicich, le savant linguiste de Belgrade. Les fanatiques, bien entendu, ne savent pas s’élever jusqu’à cette généreuse indifférence. Ils ne veulent voir partout que des Croates ou des Serbes, au gré de leur fantaisie. Tandis qu’ils se querellent, un troisième larron, l’Allemand, s’introduit chez eux, fonde des journaux, ouvre des écoles et s’efforce de leur persuader qu’ils sont avant tout... des Autrichiens. Dans les villes dalmates, moitié slaves, moitié italiennes, on a vu parfois les Serbes, ou ceux qui se croyaient tels, voter pour le candidat italien plutôt que pour le croate.
«Laissons ces noms de protestants et de catholiques, ne gardons que le nom de chrétiens», disait le chancelier l’Hospital. C’est le langage que tiennent les vrais patriotes; une Revue conciliatrice, fondée il y a quelques années à Raguse, publie des articles dans les deux alphabets et s’intitule bravement _le Slave_ (Slovinac). C’est le titre que M. Medo Pucich a donné à une de ses poésies les plus populaires:
«Que serait le Serbe sans le Croate?--Ce qu’est le frère sans son frère.--Et le Croate sans le Serbe?--Ce que sans son frère est le frère.
«Que serait le Bulgare sans le Serbe?--Ce qu’est le père sans son fils.--Et le Serbe sans le Bulgare?--Ce que sans son père est le fils.
«Que serait le Slovène sans eux trois?--Ce qu’est l’époux sans son épouse.--Que serait leur groupe sans le Slovène?--Ce que sans épouse est l’époux.
«C’est seulement à eux quatre--qu’ils forment un chœur harmonieux.--C’est alors que nous sommes un seul peuple--le peuple slave.»
Le sujet réel de ces discordes futiles en apparence est peut-être au fond plus grave qu’on ne l’imagine. Vous vous rappelez le mot de ce père de comédie qui fait dresser le contrat de sa fille: «Ah çà! mais dans tout ceci il n’est question que de ma mort!» Dans toutes les aspirations, dans toutes les querelles des peuples autrichiens, il y a toujours un sous-entendu. C’est que l’empire peut venir à se dissoudre, et que les nations dont il est composé lui survivront. Les conflits des Serbes et des Croates sont des chicanes de collatéraux qui se disputent à l’avance un héritage incertain. La Turquie est à peu près finie; l’Autriche peut disparaître dans une commotion européenne. Les Slaves du Sud une fois maîtres d’eux-mêmes, qui prendra la tête du groupe?
Le total des Croates catholiques, en Croatie, Slavonie, Dalmatie, Bosnie, Herzégovine, ne dépasse guère deux millions; mais ils s’appuient sur la supériorité de la culture et de la tradition latine. Les Serbes orthodoxes sont plus de trois millions, quatre peut-être[17]; leur civilisation est inférieure, mais ils ont à leur service deux États indépendants et déjà organisés, la Serbie et le Monténégro. Les musulmans de race serbo-croate sont au nombre de six cent mille; pour le moment ils flottent entre les deux éléments rivaux; ils apporteront un appoint précieux à celui dont ils embrasseront le parti. Je ne les ai pas observés d’assez près pour pouvoir me former une idée à ce sujet. Il me semble cependant,--sauf erreur,--que les musulmans ont en général plus de respect pour les catholiques que pour les orthodoxes. Le clergé catholique est plus instruit que l’autre. Les religieux franciscains qui desservent les deux provinces sont justement populaires. Avec leur robe de bure noire, leurs moustaches brunes, leur fier type slave, ils semblent des héros épiques déguisés en ascètes. Voici d’ailleurs un fait qui démontre avec éloquence la supériorité du clergé romain. On compte en Croatie un condamné sur douze cents catholiques, et sur six cent cinquante orthodoxes. Cette proportion s’explique par le caractère des deux religions, l’une faisant une large part à l’enseignement moral, l’autre confinée dans les rites et les manifestations extérieures de la foi.
[17] Un volume que je reçois de Belgrade, _Srpska Zemlia_ (le Pays serbe), par M. le professeur KARITCH, évalue le chiffre des catholiques à 2,400,000, et celui des orthodoxes à 4,200,000. Ces chiffres, le dernier surtout, me paraissent un peu exagérés.
Dans l’État autrichien, la Croatie fait partie du groupe hongrois ou transleithan, mais elle y garde une physionomie bien distincte. Elle forme avec la Slavonie un royaume autonome. Ce royaume, dit triunitaire, devrait comprendre aussi la Dalmatie, mais cette province en a été détachée par la conquête vénitienne et l’occupation française; elle est aujourd’hui annexée à la Cisleithanie. Cependant les protocoles officiels la considèrent comme faisant toujours partie de la Croatie. A diverses reprises, les souverains autrichiens ont promis de la réannexer.
Les rapports de la Croatie et de la Slavonie avec la Hongrie sont réglés par une longue série de traités. Le premier remonte au douzième siècle. La Croatie a eu jadis des rois nationaux. Les noms des Drzislav, des Kresimir et des Zvonimir sont restés aussi populaires chez les Croates que peuvent être chez les Français les noms de Charlemagne ou de Philippe-Auguste. Au début du douzième siècle, leurs ancêtres offrirent la couronne à un roi de Hongrie, mais il n’y eut entre les deux États qu’une union purement personnelle analogue à celle qui existe aujourd’hui entre la Hongrie et le reste de l’empire.
Le représentant, le symbole vivant de cette union, c’était le ban, véritable vice-roi des Croates. Ce haut et puissant personnage existe encore aujourd’hui. Mais ses pouvoirs ne sont plus que l’ombre de ceux qu’il exerçait naguère. Il était nommé par le roi sur la proposition des États; il réunissait en sa personne l’autorité civile et l’autorité militaire.
Il faisait son entrée solennelle dans Agram, tenant dans la main droite le sceptre, dans la gauche l’étendard. Des milliers de chevaliers, formant ce qu’on appelait l’armée banale, l’accompagnaient; il prêtait serment devant les États dans l’église de Saint-Marc. Le ban qui ne se serait pas soumis à cette formalité n’eût pas été reconnu par eux, et le roi eût été obligé d’en nommer un autre.
Il avait le droit de convoquer la diète de sa propre autorité, sans demander l’avis du souverain; il présidait les délibérations et sanctionnait les décisions des États. Lorsqu’il fallait lever des troupes considérables, c’est la diète qui décrétait l’_insurrection_. Le ban conduisait en personne l’armée croate; parfois même la monnaie était frappée à son image. On comprend que les rois de Hongrie et plus tard les empereurs d’Autriche se soient appliqués à restreindre ce privilége[18].
[18] Ce nom de _ban_ n’a point d’étymologie slave. On suppose qu’il remonte au temps de l’invasion des Avares, dont le chef s’appelait Baïan. Il est à remarquer que chez les Slaves,--race essentiellement anarchique,--tous les mots qui désignent l’autorité sont d’origine étrangère. _Kral_, roi, vient de l’allemand Karl; _kniaz_, prince, de König; _tsar_, de César.
Aujourd’hui, le ban n’est plus qu’un fonctionnaire de l’ordre administratif, une sorte de gouverneur général. Le titulaire de cette haute dignité est actuellement M. le comte Ladislas Pejacsevics. Il m’a paru peu populaire. On le considère comme un serviteur trop docile de la politique hongroise, trop peu soucieux de l’autonomie nationale. Du reste, le véritable représentant de l’individualité croate, ce n’est plus le ban, c’est le ministre indigène qui réside à Pesth. Il n’a point de portefeuille. Il est l’intermédiaire légal entre le souverain et la Croatie d’une part, entre la Croatie et le royaume de Hongrie de l’autre. Les relations entre le royaume triunitaire et celui de saint Étienne sont aujourd’hui réglées par l’accord conclu en 1868, et renouvelé en 1878, entre les deux diètes de Pesth et d’Agram. Mais cet accord, plus favorable aux Magyars qu’aux Croates, est vicié dans son principe. Il n’a été obtenu qu’au prix des manœuvres les plus déloyales; à la diète du royaume de Croatie, on a substitué un véritable _rump parliament_; on n’a épargné ni les destitutions de fonctionnaires indépendants, ni les suppressions de journaux. J’étais à Agram en 1867, à l’époque où se préparait la sujétion de la Croatie, et j’ai raconté ailleurs les procédés que j’ai vu alors employer[19].
[19] Voir le _Monde slave_.
En vertu de l’accord actuel, la Croatie ne touche que 45 p. 100 de ses revenus; le reste est versé à Pesth et profite soit à l’empire, soit à la Hongrie. Sont considérés comme affaires communes entre la Hongrie et la Croatie le commerce, l’agriculture, les voies de communication, la défense nationale. Sont considérées comme rentrant dans l’autonomie croate l’administration de l’intérieur et du budget régional, l’instruction publique et la justice. Il n’y a point de ministères; trois chefs de section sont à la tête des trois départements.
Les Croates élèvent plus d’un grief contre cet arrangement. Ils n’ont pas oublié par quels procédés il leur a été arraché; ils se plaignent que l’accord leur enlève, au profit de leurs voisins, la plus grande partie de leurs revenus; que leurs voies de communication soient aux mains des étrangers; que le roi, docile aux vœux des Magyars, nomme dans les postes supérieurs des hommes hostiles ou indifférents à la nationalité croate.
Un grief non moins grave, c’est que les Magyars ont détaché du royaume triunitaire le port de Fiume et en ont fait, aux dépens de la Croatie mutilée, une enclave hongroise qui dépend directement du gouvernement de Pesth. Depuis que l’accord a été imposé à la Croatie, un certain nombre d’hommes distingués se sont retirés de la vie publique et protestent par leur abstention contre une situation qu’il n’est plus en leur pouvoir de modifier. A la tête de ces abstentionnistes figure l’évêque Strossmayer, dont l’éloquence honorerait les plus illustres parlements de l’Europe.
La population de la Croatie et de la Slavonie comprend aujourd’hui douze à treize cent mille habitants. Le petit royaume va s’augmenter prochainement d’un appoint sérieux. La frontière militaire croate, enfin rendue à la vie civile, va être restituée à la mère patrie, dont elle a été détachée depuis la période des invasions musulmanes. C’est un accroissement de plus de six cent mille âmes. Depuis de longues années, la frontière n’avait plus de raison d’être. Il y a beau jour que les Osmanlis ont cessé d’être une nation envahissante, et les eaux de la Save et du Danube suffisaient largement à protéger contre eux le sol de l’Autriche-Hongrie. J’ai entendu autrefois déclarer que si l’on maintenait les régiments confinaires, c’était uniquement comme cordon sanitaire, pour empêcher la peste asiatique de se propager en Europe. En réalité, c’est que l’Autriche trouvait là une pépinière d’excellents soldats, étrangers à toute vie politique et toujours prêts à marcher contre les révolutions. On l’a bien vu en Italie.
La frontière était d’ailleurs un instrument de germanisation. Avec des jeunes gens croates on fabriquait des officiers allemands. Jellacich lui-même, le grand patriote, s’était laissé germaniser. Il eut un jour la velléité d’être poëte, et c’est en allemand qu’il écrivit ses vers. Je me rappelle à ce propos un souvenir de mon premier voyage. C’était en 1867, je voyageais dans la frontière avec un jeune Croate de mes amis. Nous nous arrêtâmes à Vinkovci pour déjeuner; nous entrâmes dans une auberge où des officiers prenaient pension. Un grand silence se fit à notre arrivée. Tandis que j’avais le dos tourné, un officier reconnut mon ami et le prit à part:
«Êtes-vous sûr, lui dit-il, de la personne avec qui vous voyagez?
--Sans doute; c’est un Français, grand ami de notre nation. Pourquoi me demandez-vous cela?
--C’est que nous étions en train de chanter des chansons croates; un Allemand aurait pu nous dénoncer.»
Aujourd’hui, la frontière est décidément rendue à la vie civile; mais elle n’est pas encore complétement restituée à la Croatie. Au point de vue du droit public, elle en a toujours fait partie intégrante. En 1848, en 1861, en 1865, ses délégués ont paru au parlement d’Agram. En 1868, lorsqu’il s’est agi de discuter l’accord avec la Hongrie, ils n’ont point été convoqués. On se méfiait de leur indépendance et de leur patriotisme. Ce n’est pas évidemment sans quelque chagrin que les Magyars voient la frontière entrer définitivement dans le royaume triunitaire, dont la population va se trouver accrue de près d’un tiers. Trente-cinq députés nouveaux vont arriver au parlement d’Agram; mais le nombre des délégués croates au parlement de Pesth ne sera pas augmenté proportionnellement. Depuis le 1er août 1881, la frontière a cessé d’être administrée militairement; elle est passée sous l’autorité personnelle du ban; mais il n’est pas encore question d’élections à la diète.