La Save, le Danube et le Balkan

Part 2

Chapter 23,509 wordsPublic domain

«Napoléon a dit: Réveille-toi, Illyrie! Elle s’éveille, elle soupire: Qui me rappelle à la lumière? O grand héros, est-ce toi qui me réveilles? Tu me donnes ta main puissante, tu me relèves. Notre race sera glorifiée, j’ose l’espérer. Un miracle se prépare, je le prédis. Chez les Slovènes pénètre Napoléon. Une génération nouvelle s’élance de la terre. Appuyé d’une main sur la Gaule, je donne l’autre à la Grèce pour la sauver. A la tête de la Grèce est Corinthe, au centre de l’Europe est l’Illyrie. On appelait Corinthe l’œil de la Grèce, l’Illyrie sera le joyau du monde!»

J’ai trouvé à la bibliothèque de Laybach la collection aujourd’hui rarissime[6] de ce _Télégraphe illyrien_ qui a eu l’honneur d’avoir Charles Nodier pour rédacteur. Ce journal, rédigé tour à tour en français et en italien, parut alternativement à Trieste et à Laybach. C’est un document des plus précieux pour l’histoire de la politique napoléonienne. Le nom de Nodier n’y apparaît guère qu’en 1812; un certain nombre de feuilletons anonymes peuvent certainement lui être attribués. Ainsi Nodier s’occupe avec un vif intérêt de la poésie populaire des Slaves et exprime le désir de la voir recueillie par des collectionneurs compétents. C’est dans ces études qu’il a évidemment puisé l’inspiration de quelques-unes de ses œuvres les plus originales: _Jean Sbogar_, _Smarra_. J’ai parcouru les quatre années du _Télégraphe_ dans cette même bibliothèque dont Nodier avait été autrefois le conservateur, et où il a sans doute travaillé plus d’une fois. La brièveté de mon séjour à Laybach ne m’a malheureusement pas permis de dépouiller cette collection comme je l’aurais voulu. J’ai noté au passage dans le dernier numéro publié à Trieste, en septembre 1813, une proclamation de Fouché, alors gouverneur général: «Je ne vois pas d’autre danger pour l’Illyrie,--écrivait le duc d’Otrante,--que dans la pusillanimité et l’imbécile disposition où l’on est de croire à toutes les fables qu’on répand sur les prétendues forces de l’ennemi. Jusqu’à présent, il n’a pas paru sur notre territoire six cents soldats!» Un mois après cette fanfaronnade, l’Illyrie napoléonienne avait cessé d’exister. Deux ans plus tard, Fouché était ministre de Louis XVIII. En 1820, il mourait exilé dans cette même ville de Trieste où il avait représenté l’Empereur en qualité de gouverneur général.

[6] Elle manque à Paris à la Bibliothèque nationale.

A côté de la collection du _Télégraphe_, la bibliothèque en renferme une qui n’est pas moins curieuse, c’est celle des _Novice_, journal populaire rédigé par Vodnik depuis 1797, le premier organe publié chez les Slaves du sud en langue nationale. L’hôtel de ville contient dans ses archives un grand nombre de documents qu’il serait certainement curieux d’examiner. Dans la salle du conseil, j’ai noté un détail qui surprendrait singulièrement le touriste ignorant de l’histoire locale. Les noms des bourgmestres sont inscrits dans des cartouches qui courent tout autour de la muraille. A l’année 1813, on lit celui de M. Codelli, _maire_. Ce mot français détonne comme une fanfare dans cette salle pacifique où les délibérations municipales avaient lieu naguère en allemand et se tiennent aujourd’hui en slave.

Du reste, les sympathies des Slovènes pour la France paraissent avoir survécu aux circonstances éphémères qui avaient mis en rapport le petit peuple et la «grande nation». J’ai eu occasion de le constater dans une réunion moitié publique, moitié intime, organisée à la Société de lecture (_Citavnica_) par quelques patriotes, la veille de mon départ. Dans cette fête de famille dont mon humble personne était le prétexte, mais dont je tiens à reporter tout l’honneur à mon pays, des toasts chaleureux furent portés non-seulement au voyageur--_rara avis_--qui pouvait les comprendre et répondre dans la langue du pays, mais aussi à la France, à la ville de Paris, à l’amitié des peuples latins et slaves, menacés tous les deux par un ennemi commun.

Dans une improvisation vraiment éloquente, M. Vosniak, député au parlement de Vienne, se fit l’interprète des sympathies que sa race entretient pour la nôtre, et des antipathies qu’elle ressent pour la race germanique. «Comparons, disait-il, l’histoire des Allemands, des Slaves et des Français. Nous n’avons vu jusqu’ici l’Allemagne faire la guerre que pour satisfaire les intérêts les plus égoïstes. L’Allemand ne se contente pas de vouloir vivre libre chez lui; il prétend aussi s’établir chez les autres; il revendique notre sol; il veut nous imposer sa langue et ses mœurs. Quand a-t-on vu les Allemands faire la guerre pour une idée, délivrer un peuple asservi sans rien lui demander, comme la France qui naguère affranchissait l’Italie, comme la Russie qui vient d’arracher nos frères bulgares au joug musulman?»

Cette réunion cordiale avait lieu le 13 juillet 1882, le jour même où la municipalité de Paris réunissait dans un banquet les représentants des grandes villes de l’Europe. Le maire de Laybach, rappelant cette circonstance, buvait à la ville de Paris, aux glorieux souvenirs qu’éveille l’anniversaire de la prise de la Bastille, à ceux qu’a laissés dans ces contrées la domination française, qui, bien qu’imposée par un tyran, apportait avec elle tous les bienfaits de notre révolution. Je regrette de ne pouvoir reproduire en entier toutes les chaleureuses et cordiales paroles échangées dans cette soirée, qui restera l’un des meilleurs souvenirs de ma vie. Un concert vocal improvisé par une société d’artistes distingués me permit d’apprécier tout le charme et toute la délicatesse des chansons slovènes. Ces mélodies, tour à tour mélancoliques et joyeuses, sont considérées comme les plus belles perles de la musique populaire slave; elles sont encore peu connues chez nous. Plus d’une d’entre elles a cependant pénétré dans nos répertoires sous un déguisement étranger; on m’a cité telle mélodie d’un maestro illustre qui n’est qu’une chanson slovène accommodée à la française.

En somme, les Slovènes sont loin encore de posséder en Autriche toutes les libertés auxquelles la Constitution donne droit, toutes celles auxquelles leur instinct national les fait aspirer. Disloqués entre quatre ou cinq provinces différentes, ils ne forment pas un groupe assez puissant pour pouvoir agir efficacement, comme les Tchèques de Bohême ou les Polonais de Galicie. Ils n’ont pu obtenir ni la justice, ni l’enseignement supérieur en langue nationale.

Cependant leurs griefs contre les Allemands ne les empêchent pas d’être de bons et loyaux Autrichiens. Ils sont sincèrement attachés à la dynastie; ils ne le sont pas moins au catholicisme, qui est l’un des traits saillants de la tradition autrichienne. Ils ne comprennent guère l’enthousiasme que certains slavomanes professent pour la religion orthodoxe. Mais ils sentent très-bien qu’ils sont solidaires des destinées de la race slave, et rien de ce qui se passe chez leurs congénères ne les laisse indifférents; ils suivent avec passion les destinées de la Russie, celles des Tchèques qui sont à la tête du mouvement fédéraliste et celles de leurs voisins méridionaux, les Slaves du Balkan. L’un des premiers chefs de l’insurrection bosniaque a été un Slovène, un ouvrier typographe de Laybach, l’artilleur Hubmayer. Mais, parmi les Slaves méridionaux, ceux vers lesquels ils se sentent le plus attirés, ce sont leurs voisins immédiats, les Croates. Les deux peuples sont tous deux foncièrement catholiques; tous deux pratiquent l’alphabet latin et ont la même orthographe; leurs langues offrent de nombreuses analogies. Tous les gens éclairés lisent également l’un et l’autre idiome.

La Slovénie a même donné à la Croatie l’un de ses plus grands poëtes, Stanko Vraz. Elle lui fournit encore aujourd’hui des savants et des professeurs. Ces rapports scientifiques seraient bien plus intimes si les jeunes Slovènes pouvaient aller étudier à l’université d’Agram; mais la loi cisleithane ne reconnaît aucune valeur aux diplômes transleithans. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! dit Pascal.

Les deux peuples ont d’ailleurs en Istrie et en Dalmatie à lutter contre un ennemi commun, l’Italien. C’est dans le patriotisme des Croates et des Slovènes que se trouve le meilleur appui de l’Autriche menacée par les manœuvres des irrédentistes. Jusqu’ici, avec le système dualiste, les rapports des deux nations sœurs conservent nécessairement un caractère tout platonique. Les Croates font partie de la couronne de saint Étienne et envoient des députés au parlement de Pesth; les Slovènes sont englobés dans la Cisleithanie, dans «les autres pays de Sa Majesté», et se font représenter au Reichstag de Vienne. Ils ne peuvent guère se rencontrer sur le terrain politique que dans la réunion annuelle des deux délégations. Les circonstances dans lesquelles ils se manifestent leurs sympathies sont d’ordre purement artistique ou littéraire. Ce sont des concours de musique ou de gymnastique, des visites de corps que l’on se fait de l’une à l’autre capitale, des fêtes en l’honneur de tel écrivain ou poëte national. En somme, c’est surtout par des articles de journaux, des chansons, des discours ou des toasts que les deux peuples expriment leurs fraternelles aspirations. Pour l’observateur attentif, il y a déjà là des symptômes qui jettent quelques lueurs sur l’avenir.

CHAPITRE III

AGRAM ET LE PEUPLE CROATE.

La Croatie.--Coup d’œil sur Agram.--L’Académie, ses travaux.--Les savants.--L’Université, la littérature et la presse.--La musique et le théâtre.

Je parlais dans le chapitre précédent des rapports moraux qui existent entre les Slovènes et les Croates. Il y a cependant un contraste très-marqué entre la physionomie extérieure des deux pays et des deux nations. Ce contraste saute aux yeux dès qu’on entre en Croatie. C’est à Steinbruck (Kamenni most, le pont de pierre) qu’on quitte la grande ligne de Vienne à Trieste pour prendre l’embranchement latéral qui descend au sud-est vers Agram. La Carniole, pays de montagnes, est toute hérissée d’âpres sommets surmontés de châteaux ou d’églises. La Croatie se déploie en une vallée immense, bordée au sud et au nord par des cimes peu élevées. La Save, jusqu’alors rapide et tumultueuse, s’élargit et roule des eaux jaunâtres entre des rives plates. Elle commence à devenir navigable, du moins pour les canots et les bacs; elle ne porte bateau qu’à partir d’Agram. Les paquebots à vapeur ne remontent pas au delà de Sisek.

Le costume du paysan slovène, veste gros bleu, culotte collante, guêtres, chapeau mou, boucle d’oreille à l’oreille gauche, ne différait guère de celui de ses voisins tyroliens ou autrichiens. C’est un costume de montagnard. Celui du paysan croate, larges culottes blanches, houppelande blanche avec ou sans broderies, petit chapeau plat, pieds nus, annonce déjà la _puszta_ hongroise[7].

[7] On appelle pusztas les steppes de la Hongrie.

Nous sommes maintenant dans la Transleithanie. Les Magyars ont tenu à ce que le voyageur pût constater, dès la première station croate, qu’il est entré dans le royaume de saint Étienne. Des inscriptions hongroises, peu lues d’ailleurs, s’étalent sur les portes des gares. La Croatie est autonome, mais les chemins de fer font partie des affaires communes qui se traitent à Pesth, et--faute de mieux--la Hongrie oppose sa griffe sur l’entrée des salles d’attente et d’autres édicules... L’allemand a désormais complétement disparu; nous ne le retrouverons que dans les cartes des restaurants et sur la devanture de certains magasins.

A partir de Steinbruck, le train prend une allure modérée; il met, suivant qu’il est _Personenzug_ ou _Gemischterzug_ (train qui prend à la fois des voyageurs et des marchandises), trois ou cinq heures pour atteindre la capitale de la Croatie. Il roule lentement au milieu d’un paysage assez mélancolique; la voie est bordée de prairies, de champs de blés ou de champs de maïs; les villages sont rares à l’horizon, les arrêts aux stations d’une longueur désespérante. Aucun buffet; il est même difficile de se procurer un verre d’eau. On chercherait en vain ici le gamin qui, sur la ligne du Semmering, sollicite un kreutzer du voyageur altéré, en criant: _Glas Wasser! Glas Wasser!_ ou la fillette aux nattes blondes qui vous offre en souriant les raisins dorés et les pêches vermeilles. Le paysan croate, comme son voisin slovène, est essentiellement agriculteur; mais il est fort ignorant des choses du commerce; il ne soupçonne nullement les petits profits légitimes qu’on peut tirer du voyageur. Il aurait bien besoin d’aller à l’école chez les Allemands. Ceci nous explique pourquoi dans les villes la plupart des magasins sont aux mains des Allemands ou des Israélites.

Il y a quinze ans que j’ai visité pour la première fois la ville d’Agram. Elle m’a laissé alors des impressions fort agréables[8]. Elle a pour le touriste un double charme. Au point de vue du confort, c’est encore une ville d’Europe; au point de vue pittoresque, c’est déjà une ville d’Orient. Certaines rues sont d’un grand village; certaines places, d’une splendide capitale. L’artère principale, qui va de la gare à la place Jellacich, l’_Iliça_, est aussi mouvementée que le _Corso_ de Rome. Les paysans mettent pour aller en ville leurs plus beaux costumes, et ces costumes réjouissent les yeux par les couleurs éclatantes. Les hommes ont fort bonne tournure avec leur _prslouk_ ou gilet bleu brodé, leurs manches flottantes, leurs larges culottes blanches, leur petit chapeau bien campé sur l’oreille. Les femmes, coiffées de foulards rouges, sont vêtues de longues robes en toile blanche brodée de dessins rouges. C’est vraiment un coup d’œil gai que celui de la place Jellacich, encombrée le matin de fruits savoureux, de poteries éclatantes, d’écuelles et de gourdes en bois, produits de l’industrie rustique. Les cafés qui la bordent du côté du midi étalent joyeusement sur le trottoir d’innombrables rangées de tables où les consommateurs se succèdent sans relâche. On dirait un coin du boulevard des Italiens à cette heure de flânerie si chère au Parisien. Au milieu de la place, la statue équestre du ban Jellacich; sur un mamelon voisin, la lourde tour de la cathédrale, moitié église, moitié forteresse, et le palais des archevêques, prélats féodaux dont le type a disparu chez les catholiques d’Occident.

[8] On les trouvera dans mon volume: _le Monde slave_ (Paris, 1872), p. 22-66. Je me permets d’y renvoyer le lecteur pour les détails que je ne répète point ici.

Derrière monte la haute ville, avec sa rue du Chapitre, bordée de petits hôtels uniquement habités par des chanoines, grassement prébendés, ses rues âpres et sombres, ses escaliers tortueux, ses promenades en terrasse, d’où l’on découvre au loin la vallée de la Save. Sous la colline s’enfonce brusquement une gorge ombreuse, le ravin de Tuskanets, qui met en quelque sorte la campagne et la solitude au cœur de la cité même. On peut passer à Zagreb (c’est le nom slave de la ville) les étés les plus chauds; on est toujours sûr d’y trouver de l’ombre, de la fraîcheur et du silence.

J’ai décrit autrefois l’aimable cité, à une époque où elle n’était guère connue en Occident, où l’on se figurait volontiers les Croates comme des demi-barbares, bons tout au plus à fournir des kaiserliks à l’Autriche. Je ne veux point recommencer l’esquisse que je traçais alors; mais j’ai plus d’un trait à y ajouter. Les Croates, depuis cette époque, ont fait des progrès très-sérieux.

J’étais à Agram en 1867, à l’époque où s’ouvrait cette Académie des Slaves méridionaux qui m’a fait depuis l’honneur de m’admettre parmi ses membres correspondants; je signalais l’activité littéraire et politique dont la modeste capitale était alors le théâtre. Pendant les quinze ans qui se sont écoulés depuis,--_grande mortalis ævi spatium_,--elle a justifié les éloges que je lui donnais alors et la ferme confiance que j’avais en son avenir. Ses progrès ont surpassé mon attente.

Non loin de la place Jellacich, sur un terrain naguère abandonné, s’est élevée une place splendide qui porte, comme elle, le nom d’un héros national. C’est le Zrinski tag (la place Zrinski)[9]. Le palais de l’académie, qu’on a construit récemment, est assurément un des plus élégants édifices de l’empire d’Autriche. Il ne serait déplacé ni à Vienne ni à Pesth; il a été bâti par le célèbre architecte viennois Schmidt, l’heureux restaurateur de Saint-Étienne. Il est d’un style excellent et merveilleusement aménagé. L’académie croate est certainement mieux logée que l’Institut de France.

[9] Zrinski, en hongrois Zrinyi, ban de Croatie au seizième siècle, est surtout célèbre par l’héroïsme avec lequel il défendit la ville de Szigeth contre les Turcs. Les faubourgs de la ville une fois détruits par l’artillerie ennemie, il se réfugia dans la citadelle; la citadelle devenue intenable, il se précipita au milieu des ennemis et y trouva la mort.

Les différentes salles sont groupées autour d’un immense vestibule où se déploie tout à son aise un escalier monumental; les murs, peints en rouge vif, sont destinés à recevoir des fresques qui reproduiront les principaux épisodes de l’histoire nationale. Le roi de France offrit jadis aux quarante immortels les fauteuils dont le souvenir est resté légendaire. Ce sont les grandes dames croates qui ont brodé les siéges de leurs savants compatriotes. La bibliothèque de l’académie est déjà considérable. Mais une collection qui se recommande surtout à l’attention des visiteurs, c’est le musée d’archéologie, confié à l’habile direction d’un savant dalmate, M. Sime Ljubich. Les monuments romains (médailles, inscriptions, statues) qu’il renferme ont déjà sollicité plus d’une fois l’attention des spécialistes. Une immense galerie recevra prochainement les tableaux anciens et modernes offerts à la ville d’Agram par le Mécène des Slaves méridionaux, Mgr Strossmayer.

Les Croates ne sont pas encore assez riches pour s’offrir des statues en pied. De simples bustes décorent le square Zriny autour duquel s’élèvent les somptueux palais de l’aristocratie croate. Cette aristocratie, qui préférait naguère le séjour de Vienne ou de Pesth, revient depuis quelques années se fixer dans la cité transformée. Tous ces édifices ont heureusement été respectés par le tremblement de terre qui a naguère si fortement endommagé la ville d’Agram. Cette catastrophe a fait relativement peu de bruit en Europe. Elle n’a pas donné lieu à ces fêtes de bienfaisance qui fournissent au _high life_ d’ingénieux prétextes pour des divertissements excentriques. Il ne s’agissait que de Slaves, et les ambassadeurs de l’Autriche-Hongrie ne s’émeuvent pas pour si peu. Si les victimes eussent été des Allemands ou des Hongrois, c’eût été une tout autre affaire. Rappelez-vous ce qui s’est passé lors des inondations de Szegedin. Le désastre n’en a pas moins été fort grave; les dommages qu’il a causés ont atteint le total, énorme pour une petite nation, de quatre millions de francs. Il n’est guère de maison particulière qui n’ait été endommagée. De tous les édifices publics, le plus éprouvé est la cathédrale, dont la voûte est entièrement écroulée et dont le gros œuvre est resté intact. Il faudra cinq ans de travaux pour la remettre en état.

Le palais de l’académie d’Agram n’est pas un de ces édifices auxquels on pourrait appliquer le mot du fabuliste: «Belle tête, mais de cervelle point!» La docte compagnie a sérieusement travaillé depuis quinze ans, et ses publications comprennent déjà une centaine de volumes.

Elles se divisent en plusieurs séries. D’abord les mémoires proprement dits, recueils de travaux divers dont il paraît en moyenne quatre fascicules par an; ensuite les _Starine_, recueil d’anciens textes latins ou slaves, édités avec introductions et commentaires, et dont quelques-uns ont fait grand bruit dans le monde scientifique. Des érudits de Vienne, de Belgrade, de Pétersbourg, collaborent à cette importante publication. A côté de ces séries, l’académie a entrepris une collection des anciens poëtes croates de l’école dalmate et ragusaine, et celle des _Monumenta spectantia historiam Slavorum meridionalium_, documents empruntés aux archives de Venise et fort intéressants pour l’histoire de la Sérénissime République, des Slaves méridionaux et de la péninsule des Balkans. Sous ses auspices paraissent également un certain nombre de travaux isolés.

Il faut citer en première ligne le grand dictionnaire de la langue croate-serbe, rédigé par un illustre philologue serbe, M. Danicich. L’auteur de ce beau travail,--le plus remarquable assurément de toute la lexicographie slave,--était professeur à la haute école de Belgrade. Le gouvernement serbe, avec une libéralité qui l’honore, a bien voulu le prêter à l’académie d’Agram pour une œuvre que lui seul était capable d’entreprendre et de mener à bonne fin. Ce que l’œuvre de Littré est pour la France, celle de Grimm pour l’Allemagne, le dictionnaire de M. Danicich devait l’être pour les Slaves méridionaux. Malheureusement l’auteur est mort au moment même où il achevait l’impression du premier volume.

... Pendent opera interrupta, minæque Murorum ingentes...

L’académie a confié ce lourd héritage de gloire et de labeur à un savant linguiste ragusain, M. Budmanni. Parmi les autres publications de l’académie, il faut encore mentionner les patients travaux de M. Bogisich sur le droit écrit et coutumier des Slaves méridionaux, la _Flora Croatica_ de M. Schlosser, et un certain nombre de volumes relatifs aux sciences historiques, naturelles et philologiques. Toutes ces publications sont excellentes et ont mérité l’approbation des meilleurs juges. Les Slovènes n’en sont encore qu’à la période de littérature et de vulgarisation. Les Croates, eux, sont entrés de plain-pied dans la science. L’académie est aujourd’hui en relation avec la plupart des grands corps savants de l’Europe. Le ministère de l’instruction publique français lui a demandé l’échange de ses publications. Seul l’Institut s’est refusé à des relations que l’académie de Berlin avait acceptées avec empressement. Il se verra plus tard obligé d’acquérir à grands frais des publications qu’il a eu le tort de dédaigner à leur début.

L’âme de l’académie, c’est son président, le savant historien Raczki, prélat romain et chanoine de la cathédrale. C’est un vrai bénédictin. Il s’est passionné pour l’histoire des Slaves méridionaux. Il avait jadis médité de l’écrire en entier. Mais par ses savantes dissertations sur des points de détail, par ses innombrables publications de textes, il a plus que personne contribué à en préparer les éléments. C’est un patriote ardent et qui a joué un rôle considérable dans les négociations entamées naguère entre la Hongrie et la Croatie.