La Save, le Danube et le Balkan

Part 11

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L’armée fait grand honneur aux Russes qui l’ont organisée. Avec les cent cinquante mille hommes et les cent canons qu’elle peut mettre en campagne, elle constitue dès maintenant un élément militaire très-respectable. Les Bulgares prennent fort au sérieux les devoirs que leur impose l’intérêt de la patrie. La milice s’exerce régulièrement tous les dimanches. Dans ce pays démocratique et patriarcal, on peut voir des ministres en fonction prendre place dans le rang et faire, sous les ordres d’un caporal, l’école du soldat.

C’est par l’école surtout que s’opérera la régénération du peuple bulgare. Les patriotes l’ont bien compris. Sous la domination ottomane, tous leurs efforts ont tendu à créer des écoles indigènes; les instituteurs furent les premiers apôtres d’une émancipation morale qui devait fatalement suivre l’émancipation politique. Dès que les Russes eurent mis le pied sur le sol de la Bulgarie, une direction provisoire de l’instruction publique fut créée; elle a été depuis transformée en ministère. Celui-ci a déjà eu plusieurs titulaires; le plus éminent est sans contredit M. Joseph Constantin Jireczek. Ce jeune savant n’est pas Bulgare d’origine, mais personne n’a rendu plus de services que lui à la Bulgarie. Il est d’origine tchèque; son père, M. Joseph Jireczek, un érudit de premier ordre, a été ministre de l’instruction publique à Vienne, dans le cabinet Hohenwart (1871); son aïeul est l’illustre historien Schafarik, l’auteur des _Antiquités slaves_. Dès sa jeunesse, M. Jireczek s’est senti appelé vers les études historiques. La Bulgarie, encore presque inconnue, attira surtout son attention. En 1872, à vingt ans à peine, il publiait une bibliographie de la littérature bulgare; en 1876, il faisait paraître à Prague son _Histoire des Bulgares_, ouvrage entièrement nouveau et qui révéla tout un monde. Il fut immédiatement traduit en allemand et en russe. Une édition française est en préparation. On peut imaginer avec quel enthousiasme le jeune savant salua la renaissance d’un peuple qu’il connaissait mieux que personne, et dont les destinées l’intéressaient passionnément. Il venait d’être nommé professeur adjoint à l’Université de Prague, quand le nouveau gouvernement eut l’heureuse idée de l’appeler à Sofia pour l’attacher au ministère de l’instruction publique. Il fut d’abord secrétaire général, puis plus tard titulaire du portefeuille. C’est en cette qualité qu’il a eu l’honneur de publier le premier rapport officiel sur les travaux de son département[41]. Malheureusement, dans un pays constitutionnel et parlementaire, les ministres sont responsables et solidaires. M. Jireczek dut se compromettre et se fatiguer inutilement dans des conflits où la science n’avait rien à voir. Écœuré, il donna sa démission. Il restera désormais à Sofia avec le titre de conseiller près le ministre de l’instruction publique. Cette situation le met au-dessus des fluctuations de la politique; elle sera, il faut l’espérer, respectée par tous les partis qui se succéderont au pouvoir. La Bulgarie ne saurait impunément se priver des services d’un ami aussi dévoué, d’un serviteur aussi éminent. Sur ma proposition, M. Jules Ferry a bien voulu, pendant son dernier ministère, conférer à son jeune collègue les palmes d’officier de l’instruction publique. Jamais distinction ne fut plus méritée.

[41] _Glavno Izlojenie na Negovo Visotchestvo, Kniaza_, etc., imprimerie de l’État, 1882.

Parmi les personnes qui ont précédé M. Jireczek dans l’organisation de l’instruction publique, il serait injuste d’oublier M. Drinov, qui fut chargé d’organiser le département pendant la période d’occupation russe. M. Drinov, Bulgare d’origine, est l’auteur d’excellents travaux historiques qui lui ont valu une chaire à l’Université de Kharkov. Quand la guerre éclata, il vint se mettre au service de ses compatriotes; mais il a fini par préférer la paix de la vie universitaire à l’atmosphère agitée de la Bulgarie, et il est retourné en Russie.

Au mois d’avril 1879, à l’époque où l’on discutait encore chez nous la question de l’enseignement obligatoire et où une partie de nos classes dirigeantes réclamait la liberté de l’ignorance, cette question était déjà tranchée en Bulgarie par l’Assemblée des notables réunie à Tyrnovo. Il va de soi qu’il y a loin du principe à l’application; la loi spéciale qui doit la réglementer n’a pas encore été présentée. Cependant, les efforts du gouvernement et de ses agents ont déjà obtenu des résultats fort remarquables, eu égard aux circonstances.

Voici des chiffres qui ont leur éloquence. Dans un canton perdu de la principauté, celui de Kustendjil, sur les frontières de la Macédoine et de la Serbie, on comptait, en 1878, pour 50,000 habitants, 3 écoles primaires laïques et 5 ecclésiastiques. Pendant l’année 1879-1880, il a été ouvert 23 écoles de garçons et une de filles, avec un personnel de 25 instituteurs, 2 institutrices, 743 élèves garçons et 69 élèves filles. L’année suivante, on comptait 31 écoles, 37 instituteurs, et 1,350 élèves. Passons brusquement de l’ouest à l’est. Dans le canton de Schoumen (Choumla), il y avait 18 écoles bulgares en 1876 et 43 en 1881. Voyons les chiffres d’ensemble. En 1878-1879, on comptait 1,088 écoles primaires; en 1881, il y en avait 1,365. Les progrès de l’instruction publique sont d’autant plus intenses qu’on approche davantage de la mer Noire; l’ouest, tout comme chez nous, est plus arriéré. Les habitants de la plaine de Sofia, les Schoptsi, jouissent, à tort ou à raison, d’une fâcheuse réputation de lourdeur et d’opiniâtreté.

Dans le district déjà nommé de Kustendjil, on cite une commune où l’arrivée de l’inspecteur chargé d’ouvrir une école fut considérée par la population comme une calamité publique. Les paysans cachaient leurs enfants; les mères, en les voyant aller à l’école, poussaient des hurlements et s’arrachaient les cheveux. Tout autre est le caractère des habitants dans l’est de la principauté. «Là, dit M. Jireczek, l’école est déjà devenue une nécessité pour les paysans. Ils font instruire leurs enfants sans qu’on ait besoin de les exciter; ils suivent les progrès de leurs écoles et ils en sont fiers.» Les districts de Tyrnovo, Gabrovo, Schoumen, Provadia, occupent le premier rang. Certes, même dans ces provinces, l’idéal de l’enseignement obligatoire n’est pas encore réalisé, mais on en approche. A Sistovo, le nombre des enfants fréquentant l’école est déjà de 60 pour 100; à Schoumen (Choumla), il est de 82 pour 100.

Les écoles primaires sont entretenues aux frais des communes et, ce qu’il y a de plus curieux, des églises; on leur applique les deux tiers du produit des cierges brûlés par les fidèles. Or la fabrication de ces cierges constitue un monopole du clergé, qui se trouve ainsi contribuer à l’instruction laïque. D’autre part, les communes abandonnent au profit de l’école une partie de leur domaine. Jusqu’à l’occupation russe, les maisons d’école étaient misérables. On en a déjà construit plus de quatre cents.

Il est plus facile d’élever ces modestes édifices que de créer un personnel enseignant. Sous la domination turque, les Bulgares intelligents qui voulaient rester dans leur pays et le servir n’avaient guère d’autres ressources que de se faire instituteurs, prêtres ou médecins. La plupart d’entre eux ont été, depuis l’émancipation, absorbés par les carrières administratives. Ceux qui sont restés fidèles à l’école ont été chargés de dresser à la hâte des jeunes gens de bonne volonté. Après six semaines ou deux mois de conférences pédagogiques, des adolescents ont été improvisés instituteurs. Les deux tiers des maîtres bulgares sont aujourd’hui âgés de dix-sept à vingt-quatre ans. Ils suppléent à leur inexpérience à force de bonne volonté. En 1881, deux écoles normales ont été établies, l’une à Vratsa, l’autre à Schoumen (Choumla).

A côté de ces écoles purement bulgares, le gouvernement a dû conserver les écoles musulmanes,--il y a encore environ trois cent mille Turcs dans la principauté; leur enseignement a un caractère purement religieux,--et les écoles israélites. Les Juifs de la Péninsule sont, comme on sait, les descendants de ceux qui furent jadis exilés d’Espagne par Philippe II. Ils parlent encore aujourd’hui l’espagnol. Cette circonstance nous explique pourquoi ils apprennent le français plus aisément que les Slaves. Leurs écoles, fort primitives, ont reçu dans ces derniers temps d’heureux perfectionnements, grâce aux efforts de l’_Alliance israélite_. Cette année même, à l’établissement juif de Samakov, les examens ont eu lieu dans notre langue.

Les méthodistes américains ont ouvert dans cette même ville une institution dont on dit grand bien; ils poursuivent sans doute une propagande religieuse; mais les jeunes Bulgares qui suivent leur enseignement ne sont pas forcément tenus d’embrasser le protestantisme. Il en est de même de l’école récemment établie à Sofia par les Pères français de l’Assomption. Les slavophiles de Moscou, jaloux de ces influences étrangères et soucieux de la foi orthodoxe, annoncent l’intention d’ouvrir prochainement une école russe à Sofia. Tant mieux; la jeunesse bulgare ne pourra que gagner à cette rivalité de généreux efforts. Quant à nous, Français, notre devoir est de soutenir par tous les moyens possibles, non-seulement à Sofia, mais à Philippopoli et Andrinople, des établissements qui font aimer notre langue et notre pays, et qui sont libéralement ouverts aux enfants de toutes les confessions. Je reviendrai plus loin sur cette question, qui intéresse au plus haut point l’avenir de notre influence en Orient.

La plupart des écoles ne comprennent que deux ou trois classes. Un certain nombre de localités ont ajouté des classes supplémentaires où l’on donne un commencement d’instruction professionnelle. Douze villes possèdent des établissements secondaires. Sofia a un gymnase classique où l’on étudie les langues anciennes. On n’a pas pu songer à créer cet établissement de toutes pièces; le personnel et les élèves lui auraient fait également défaut. La première année, on s’est contenté d’ouvrir une seule classe; on en ajoute une chaque année. Il a fallu se servir, au début, d’édifices peu appropriés à leur destination pédagogique. Les gymnases de Lom Palanka et de Sofia se construisent en ce moment et seront prochainement achevés. Les maîtres sont pour la plupart des Bulgares émigrés qui ont fait leur éducation aux universités de Russie et d’Autriche. On compte parmi eux un certain nombre de Tchèques et de Croates. Les traitements varient de 3,600 à 4,500 francs, ce qui, vu la simplicité des mœurs et la valeur de l’argent, constitue une rémunération très-suffisante. Le nombre des élèves s’accroît très-rapidement. Pendant l’occupation russe, lorsqu’on a ouvert les premiers établissements secondaires, il était de 365; aujourd’hui, on en compte près de 2,000; un quart environ reçoit des subventions de l’État.

Il va de soi que, jusqu’à nouvel ordre, l’enseignement supérieur n’existe pas. Les futurs officiers sont instruits à l’Académie militaire de Sofia, sous la direction d’officiers russes. Une école d’agriculture doit être prochainement ouverte à Roustchouk. On ne saurait trop se hâter; l’ignorance du paysan a besoin d’être vigoureusement secouée. On réclame l’institution d’une école de droit et de sciences administratives pour former des fonctionnaires. Provisoirement, les jurisconsultes, les médecins, les industriels de la principauté font leurs études à l’étranger. La plupart d’entre eux ont des bourses du gouvernement; un riche négociant de Tyrnovo a légué récemment une somme de 300,000 francs, dont le revenu doit être employé à subventionner des missions scientifiques. De tels actes de générosité ne sont pas rares chez les négociants bulgares.

Au ministère de l’instruction publique est rattaché le bureau de statistique, dirigé par un mathématicien distingué, M. Sarafov. C’est lui qui a publié le premier recensement raisonné de la principauté. Il accuse un total de 1,998,983 habitants. J’ai parlé plus haut de la bibliothèque et du musée; je n’y reviendrai pas ici. Je dois ajouter que le ministère fait de louables efforts pour doter de collections scientifiques les établissements d’enseignement secondaire. Cinq gymnases ont déjà reçu des instruments météorologiques.

Enfin, Sofia vient de voir renaître la Société de littérature bulgare qui existait avant la guerre à Braïla, en Roumanie, et que les événements avaient dispersée. Cette compagnie a publié pendant la première phase de son existence le meilleur recueil périodique qui ait encore paru en langue bulgare. La nouvelle série s’annonce fort bien. Les deux volumes que j’ai eus sous les yeux renferment des travaux excellents. Si les suivants se maintiennent à la même hauteur, la Revue prendra une place très-honorable à côté du _Glasnik_ de Belgrade et des Mémoires de l’Académie d’Agram. Ce sont là certes de louables efforts. Ils méritent d’être signalés à l’attention et à la sympathie de l’Occident. Il y a cinq ans à peine que la Bulgarie est rendue à elle-même. Dans ce court espace de temps, elle a su prouver qu’elle était digne de reprendre sa place parmi les nations européennes, qu’elle apporterait à l’Orient régénéré un précieux élément de force, d’ordre et de civilisation.

CHAPITRE XII

DE SOFIA A PHILIPPOPOLI.

Le brigandage.--La grand’route.--Ichtiman.--Tatar-Bazarjik.

Pendant mon séjour à Sofia, j’avais eu d’abord l’intention de visiter en détail la Bulgarie du Nord; je comptais me rendre par Orkhanié à Plevna, de là à Tyrnovo, l’ancienne capitale, enfin à Roustchouk, où j’aurais rejoint le chemin de fer de Varna. Plusieurs circonstances me décidèrent à changer d’itinéraire; d’abord,--je l’avouerai, dût-on m’accuser de lâcheté,--la difficulté des voyages, l’organisation défectueuse des postes, les fâcheux renseignements que je recueillis sur l’état des auberges où j’aurais à demander l’hospitalité. J’étais venu avec l’intention de faire une excursion en Bulgarie; il s’agissait maintenant d’une expédition pour laquelle je n’étais pas outillé, et qui réclamait plus de temps que je n’en avais à ma disposition. Par-dessus le marché, le journal officiel annonçait que des bandes de brigands turcs avaient paru dans un certain nombre de districts de la principauté. Chaque jour des télégrammes nous apportaient le récit de leurs exploits[42]. Une partie de la principauté était mise en état de siége; les ministres de l’intérieur et de la guerre, deux généraux russes, qui devaient savoir à quoi s’en tenir, m’engageaient à être prudent et à ne point m’aventurer au delà d’un certain rayon. On m’offrait, il est vrai, une escorte de gendarmes, mais je n’aime point voyager en si pompeux équipage. Certains de mes amis,--des libéraux bien entendu,--m’engageaient à ne prêter foi ni aux télégrammes officiels ni même aux assurances des membres du gouvernement. «Le brigandage n’était, disaient-ils, qu’une manœuvre électorale»; si l’on proclamait l’état de siége dans certains districts, c’était uniquement pour avoir un prétexte de peser sur les populations à la veille des élections qui devaient renouveler l’Assemblée nationale.

[42] Ces exploits n’ont pas encore cessé au moment où j’écris ces lignes.

Brigandage à part, il n’est pas toujours commode pour un touriste isolé de voyager en Bulgarie. Le paysan est méfiant; il flaire dans tout étranger qui vient pour étudier le pays un espion, un agent anglais ou autrichien. Peu de temps avant moi, un Russe de mes amis était allé flâner au pied des Balkans; il portait, pour se garantir du soleil, un chapeau à double visière de mode britannique et était muni de la carte de l’état-major autrichien. Des paysans l’avaient arrêté: «Tu es un espion, lui disaient-ils, tu portes un chapeau anglais et tu as dans ta valise des papiers allemands.» Que répondre à cela? Le Russe eut grand’peine à se tirer d’affaire. Toutes réflexions faites, je me décidai pour une excursion à Philippopoli. Il n’était d’ailleurs pas sans intérêt de visiter, l’une après l’autre, les deux capitales, et d’étudier tour à tour la situation du peuple bulgare dans la principauté vassale et dans la Roumélie autonome.

De Sofia à Philippopoli, les communications ne sont guère plus aisées que de Sofia au Danube. Les postes des deux États ne correspondent pas entre elles; il faut, bon gré, mal gré, recourir à l’industrie errante des arabadjias et coucher deux fois en route: la première à Ichtiman, la seconde à Tatar-Bazarjik, où l’on rejoint le réseau des chemins de fer ottomans qui dessert Philippopoli, Andrinople et Stamboul. Le voyage est médiocrement intéressant.

Au sortir de Sofia, la route s’élève lentement, laisse à gauche un grand cimetière musulman, planté de pierres non dégrossies, et passe entre deux mamelons couronnés de redoutes construites par les Turcs lors de la dernière guerre. Elles n’ont d’ailleurs servi à rien; le Balkan une fois tourné par Gourko, elles sont tombées sans coup férir aux mains des Russes. A droite, le mont Vitoucha élève sa croupe disgracieuse et pelée. A ses pieds, les monastères de Dragolevci et de Bojana se dissimulent derrière des massifs de verdure. J’ai visité celui de Dragolevci; il possède une église, ou plutôt une chapelle bulgare du quinzième siècle. Elle est ornée de fresques assez curieuses, malheureusement gâtées par l’humidité. Tout le personnel du couvent se composait d’un unique moine qui paraissait mener une vie assez douce; en son absence, les domestiques nous offrirent une hospitalité qui ressemblait peu à celle de l’abbaye de Thélème.

A dix kilomètres environ de Sofia, on franchit l’Isker, un torrent fougueux en hiver, presque sec en été; c’est l’Œcus des anciens. On l’a longtemps rattaché au bassin de la Maritsa; on a découvert qu’il traverse le Balkan dans une gorge fort pittoresque, mais inaccessible aux humains, et qu’il va se jeter dans le Danube au delà de Nicopoli. Derrière le mont Vitoucha apparaît le Rilo, célèbre par son monastère, qui a été pendant des siècles le sanctuaire inviolé de la religion orthodoxe et de la nationalité bulgare. A l’horizon bleuit la masse imposante du Rhodope, où vivent encore aujourd’hui les Bulgares musulmans, les Pomaks. C’est chez ces Pomaks qu’un patriote trop ingénieux a prétendu retrouver la légende d’Orphée mise en vers bulgares.

La route que nous suivons a vu passer bien des peuples et bien des armées. C’est elle qui allait jadis de Byzance à Singidunum; le chemin de fer qui doit la suivre réunira prochainement Belgrade à Constantinople. Elle est bordée de nombreux tumuli dont Hérodote constate déjà l’existence; là reposent les anciens peuples de la Thrace. Une route romaine, dont on reconnaît par endroits le pavage, est encore nommée route de Trajan. Nous retrouvons plus loin le souvenir du grand empereur; après tant de siècles, il semble encore planer sur ces contrées.

Cette plaine de Sofia est d’ailleurs aussi nue que celle qui s’étend du Danube à la Stara Planina; les terres sont peu cultivées; la plupart restent en jachères; les arbres fruitiers semblent inconnus. Les villages sont fort éloignés de la grand’route, qui semble vouloir les éviter systématiquement. Des paysans groupés autour d’une meule en construction animent pour un instant le paysage morne et silencieux. Parfois, d’un groupe une fillette se détache, court à la tête du cheval et l’asperge d’une poignée de grains. C’est un symbole de prospérité, une sorte de bénédiction mythique léguée par le paganisme. La cérémonie se termine, bien entendu, par la demande d’un léger _bakchich_ que le voyageur ainsi béni aurait mauvaise grâce à refuser. Le mot _bakchich_ est un de ceux que les Turcs ont négligé d’emporter; il restera longtemps dans le pays, même, je crois, après que les anciens dominateurs auront repassé l’Hellespont. Cette manière de le réclamer est d’ailleurs naïve et gracieuse.

La route traverse les villages insignifiants de Ieni-Han (la Nouvelle Auberge) et de Vakarell. C’est à Vakarell, à 800 mètres d’altitude environ, que se trouve la ligne de partage des eaux de la mer Noire et de l’Archipel. Un poste de gendarmes rouméliotes nous annonce la frontière de l’_autonomie_; c’est ainsi que les Bulgares désignent la province (autonomia-ta), par opposition à la principauté. Quelques vignes commencent à apparaître sur les coteaux. Nous descendons dans la plaine d’Ichtiman. Ici se trouve la douane de l’empire ottoman. Le service en est fait, bien entendu, par des employés bulgares, polis et convenables, et moins faciles à corrompre que leurs collègues osmanlis. Mon passe-port français est examiné pour la forme par un bon gendarme qui, bien entendu, n’en déchiffre pas un traître mot. Le premier édifice qui frappe les yeux, en entrant dans le village, c’est l’école. Elle est toute neuve et bien bâtie. Malheureusement, nous sommes dans la saison des vacances; il eût été intéressant d’assister à une classe bulgare. Les Turcs ont aussi leur école auprès de la mosquée; c’est cette éducation confessionnelle qui rend toute conciliation impossible entre les chrétiens et les musulmans. Le village, sauf quelques édifices publics, est construit tout entier en bois; au milieu de la rue principale se groupent deux ou trois hans qui s’intitulent fièrement hôtels. Celui d’_Italie_ est bien supérieur à celui de Klisoura, qui m’a laissé de si mauvais souvenirs. Il possède jusqu’à trois chambres, qui donnent sur une salle à manger assez propre. L’usage des draps blancs est encore inconnu, et il est plus prudent de coucher sur les chaises que dans les lits; mais la salle commune est ornée d’un lavabo auquel les voyageurs peuvent faire successivement leurs ablutions. On peut même obtenir un semblant de dîner. Sur une table traîne un registre graisseux où les touristes inscrivent leurs noms et leurs pensées. Quelque joyeux Gaudissart a passé par là, et a noté dans un langage imagé le souvenir de ses insomnies et des causes qui les ont provoquées. La plupart de ces certificats sont en grec. On commence à sentir l’approche du monde hellénique; notre hôtesse est Grecque, et la _Sphaira_ d’Athènes est le seul journal où le voyageur affamé de nouvelles puisse apprendre les destinées d’Arabi-Pacha.

Ichtiman est vite vu. La rue principale,--qui est en même temps la grand’route,--est d’une propreté suffisante; les ruelles latérales sont de véritables cloaques. Les maisons des paysans sont généralement situées au milieu d’un enclos formé de clayonnages plus infranchissables que des murs. Sur certaines de ces palissades est fiché un crâne de cheval qui sèche et blanchit au soleil; la tête du noble animal passe pour détourner les maléfices. Une superstition analogue se rencontre en Moldavie et même en Allemagne. Un conte de Boccace nous atteste qu’elle n’était pas inconnue dans l’Italie du moyen âge.

L’église orthodoxe se dérobe, comme toujours, dans un enclos isolé. Le portail et la muraille, qui regarde l’ouest, sont décorés de fresques curieuses représentant des scènes de l’Ancien Testament. Elles sont peintes avec une naïveté qui n’exclut pas une audacieuse fantaisie. Il y a loin de cet art tout matériel à celui d’un Fra Angelico.