La Save, le Danube et le Balkan

Part 12

Chapter 123,551 wordsPublic domain

Un peu au delà d’Ichtiman nous rencontrons le petit hameau de Kapudjik[43]. C’est là que s’élevaient autrefois les fortifications romaines qui gardaient l’entrée des plaines fertiles où coule la Maritsa. C’est là que se dressait l’arc de triomphe connu sous le nom de Porte de Trajan. Il existe encore des vieillards qui ont vu cette ruine auguste; elle a été rasée en 1835 par Chozrev-Pacha, un Turc qui passait pour civilisé. L’altitude du défilé est peu considérable, mais la route est fort inégale et bordée de ravins escarpés; la végétation est en général maigre, et l’ensemble est bien inférieur à celui du col de Ginci. Blanqui déclare avoir passé ici «la grande et formidable barrière du Balkan» et décrit ces régions avec une sorte de terreur. Il est vrai qu’elles étaient en ce temps-là infestées de brigands. La chaussée a sans doute été améliorée depuis 1840; quant aux brigands, ils ont complétement disparu. Nous n’avons rencontré que de paisibles bergers bulgares. A diverses reprises nous avons aperçu les débris des travaux entrepris avant la dernière guerre pour la construction du chemin de fer de Belgrade à Constantinople: des remblais à moitié écroulés, des pierres taillées et non assemblées, des monceaux de rails rongés par la rouille. Dieu sait quand ces travaux seront repris! En tout cas, il y aura ici de sérieuses difficultés à vaincre.

[43] En turc, la Porte.

Le défilé une fois franchi, l’immense plaine de Roumélie se déroule devant nos yeux. La vigne et les arbres fruitiers commencent à paraître; une brise chaude annonce l’influence du climat maritime succédant brusquement au climat continental. A en croire mon compagnon de voyage, un jeune et intelligent Bulgare du Midi, la Roumélie serait le paradis de sa nation. La terre y serait plus fertile, la population plus dense, les hommes plus intelligents, la civilisation plus avancée que dans la Bulgarie du Nord. Je m’abandonne à des illusions qu’une halte un peu longue au premier village a bientôt, hélas! dissipées.

Ce village est celui de Vetrena, que les anciennes cartes désignent sous le nom turc de Ieni-Keui. Lamartine y tomba malade à son retour d’Orient et y resta près d’un mois. C’est là qu’il découvrit l’existence des Bulgares et qu’il eut l’occasion d’apprécier leurs solides qualités: «Le pays qu’ils habitent serait bientôt un jardin délicieux, écrivait-il, si l’oppression aveugle et stupide de l’administration turque les laissait cultiver avec un peu plus de sécurité. Ils ont la passion de la terre. Ils méprisent et haïssent les Turcs; ils sont complétement mûrs pour l’indépendance et formeront, avec les Serbes leurs voisins, la base des États futurs de la Turquie d’Europe.» Paroles prophétiques que les diplomates du congrès de Berlin ont peut-être trop oubliées!

Lamartine, malgré sa longue et douloureuse maladie, n’a point gardé rancune à Ieni-Keui; il déclare que c’était «un ravissant séjour d’été». Je l’ai traversé précisément au mois d’août, par une chaleur étouffante; je l’ai trouvé fort laid, et je lui ai en vain cherché les charmes que lui prêtait l’imagination du poëte. Le moindre hameau du pays de Caux est cent fois plus «ravissant».

La plaine de Roumélie s’étend maintenant à l’infini devant nous; à l’ouest émergent les masses sombres du Rhodope; dans la vallée commencent à scintiller les eaux argentées de la Maritsa. La chaussée est assez bien entretenue, mais raboteuse; le plus souvent l’_arabadjia_ fait passer son attelage sur les jachères qui bordent la route. Et ce sont sans relâche des tumuli verdoyants sous lesquels dorment les peuples des temps anciens! Il semble que ce pays soit un cimetière de nations. Quand les Russes ont occupé la Bulgarie, ils ont eu le tort de ne pas se faire suivre,--comme nous en Égypte,--d’une expédition scientifique. Bien peu de ces monuments primitifs ont encore livré leur secret; et les Bulgares, à peine sortis eux-mêmes des ombres de la mort, ont aujourd’hui bien autre chose à faire que de fouiller des tombeaux.

Tatar-Bazarjik nous apparaît enfin au milieu des saules et des peupliers. C’est moins une ville qu’un grand village; sur les bords de la Maritsa, des troupeaux de buffles et de pourceaux se vautrent dans des mares fétides. Un campement tsigane est installé sous les arbres et fait la cuisine en plein air. Sur une aire soigneusement aplanie, de solides paysans font fouler les gerbes de blé par les pieds de leurs chevaux. L’usage des fléaux leur est complétement inconnu... Tout à coup un sifflet de locomotive se fait entendre. Nous allons donc rentrer en Europe.

L’arabadjia nous annonce que la ville possède un nouvel hôtel très-distingué. Il traverse la ville au galop et nous dépose à l’_Hôtel de la Maritsa_, à l’angle même du pont qui franchit le fleuve illustre, mais fangeux, où roula jadis la tête d’Orphée:

... Marmorea caput a cervice revulsum Gurgite cum medio portans Œagrius Hebrus Volveret, Eurydicen vox ipsa et frigida lingua, Ah! miseram Eurydicen anima fugiente vocabat, Eurydicen toto referebant flumine ripæ[44].

[44] _Géorgiques_, livre IV.

A quinze ans, quand je lisais Virgile, je me figurais autrement le fleuve sacré. Ce n’est, hélas! qu’un cours d’eau bourbeux, où roule une onde jaunâtre, et qu’on peut presque traverser à pied. De l’autre côté du pont, sous les grands saules, des tentes sont dressées: c’est la petite armée rouméliote qui s’exerce aux manœuvres d’été. J’ai visité ce camp et l’ai trouvé fort bien tenu; les soldats, vêtus de blanc et coiffés du kalpak bulgare, ont aussi bonne mine que leurs camarades de la principauté.

En voyant arriver une araba, deux voyageurs et la voiture de bagages qui nous suit depuis Sofia, le _handjia_, pardon! l’hôtelier, se précipite et s’empresse de nous faire les honneurs de son établissement. Comparé à celui d’Ichtiman, c’est presque un palais. Il est tout nouvellement construit, blanchi à la chaux, et paraît fort propre au premier aspect, mais c’est toujours un _han_, ce n’est pas un hôtel. Les chambres sont groupées autour d’une grande pièce centrale qui sert de salle à manger: «C’est ici que se réunit la bonne société de Tatar-Bazarjik, nous dit gravement l’hôte. On y donne des bals pendant l’hiver.» Vous figurez-vous le voyageur obligé de traverser la cohue dansante pour regagner son lit et troublé dans son sommeil par le bruit des violons!

Au milieu de la salle, j’aperçois une sorte de buffet sur lequel sont dressées deux boîtes de sardines, flanquées d’une bouteille de sauterne et d’une bouteille de saint-estèphe. Encouragé par ce luxueux appareil, je me risque à demander des draps propres. On me répond qu’il n’y en a plus, que d’ailleurs la chambre n’a pas servi depuis six semaines, et qu’il n’y a couché que des Allemands. Nous ne sommes pas encore au _Grand-Hôtel_! Et pourtant, quelle différence entre le confort relatif d’aujourd’hui et celui du temps où Blanqui dut coucher à Tatar-Bazarjik dans une écurie, et changer de linge sous les yeux indiscrets des Ottomans! Il est décidément prudent, en ce pays, de faire comme le sage de l’antiquité, et de porter tout avec soi, même son lit.

Je dois rendre une justice à notre hôtelier, c’est que son saint-estèphe était vraiment potable. Du vin de France, même frelaté, quelle chose exquise, quand on a pratiqué pendant quelque temps les vins naturels de Bulgarie!

Mon compagnon de voyage, mis en goût par l’aspect de tant de choses délicates, se risque à demander un siphon. Le garçon ne comprend pas; on lui explique ce que c’est que de l’eau de Seltz, et on l’envoie en chercher chez le pharmacien, qui pourrait en avoir. Il revient au bout de quelques minutes avec un paquet d’une poudre blanche et effervescente qu’il jette dans l’eau et fait précipitamment avaler au voyageur altéré. Ce n’était pas précisément de la poudre de Seltz, mais une composition chimique d’un nom presque identique et d’un effet tout différent. Je laisse à penser si mon pauvre compagnon soupa mal et dormit peu. Tandis qu’il maudissait l’erreur dont il était la victime, je passais ma soirée au café de l’hôtel. Il y avait un billard, des liqueurs variées, des monceaux de _Rahat lokoum_[45], sur lesquels s’abattaient des nuées de mouches.

[45] Sorte de pâte sucrée, fort à la mode en Turquie.

Les impressions de voyage diffèrent singulièrement suivant les voyageurs. Lamartine, qui fut reçu à Tatar-Bazarjik en 1833 par un prince turc (?), déclare que c’est «une jolie ville»; Blanqui, venu huit ans plus tard, la donne pour un véritable cloaque. La vérité me paraît être entre ces deux appréciations: pour une ville turque, Tatar-Bazarjik est bien pavée, convenablement bâtie, et suffisamment propre; pour une ville européenne, elle laisse beaucoup à désirer. Elle tend chaque jour de plus en plus à le devenir; sur une population de quatorze mille habitants, elle ne comprend aujourd’hui que trois mille musulmans. Mes longues flâneries à travers ses rues ne m’ont rien fait découvrir de bien intéressant; les mosquées sont sans caractère, l’église orthodoxe, entourée d’une sorte de _campo santo_, est l’une des moins mal bâties de l’ex-empire ottoman.

J’ai en vain cherché les Tatars dont le nom de la ville semblait indiquer l’existence. J’ai fini par trouver dans l’histoire l’explication de ce nom mystérieux. Le sultan Bajazet II établit ici, en 1485, des Tatars de Bessarabie. Quant au mot _bazarjik_ (marché), il s’explique par le commerce important dont la nouvelle colonie fut autrefois le centre. Elle était le nœud de routes qui allaient d’un côté à Belgrade, de l’autre à Raguse et à Salonique. Au seizième siècle, elle était purement musulmane; un voyageur allemand de cette époque y signale en tout trente familles chrétiennes.

CHAPITRE XIII

PHILIPPOPOLI ET LA ROUMÉLIE.

Les chemins de fer ottomans.--Aspect de Philippopoli.--La ville et la société.--L’instruction publique.--Progrès littéraires.--La mission française.--L’armée.--Situation transitoire de la Roumélie.--L’avenir de la Bulgarie.

Le lendemain matin, nous étions à la gare de Tatar-Bazarjik. Je dis adieu, sans regret, aux _arabas_ et aux _arabadjias_. Ce mode de transport pourrait être fort agréable dans un pays vraiment pittoresque, comme la Suisse ou le Tyrol; mais sur les croupes dénudées de la _Sredna Gora_, à travers ces plaines infécondes ou déjà moissonnées, à travers ces villages sans clocher, sans caractère, qui se ressemblent tous, le touriste ne gagne rien à voyager lentement. Sauf la splendide montée du col de Ginci et quelques ravins aux environs de la Porte de Trajan, les deux cent cinquante kilomètres que je viens de parcourir en voiture sont moins intéressants que les steppes de la Petite Russie.

Les chemins de fer ottomans sont-ils bien supérieurs aux arabas? A coup sûr, ils ne vont guère plus vite qu’elles. De Tatar-Bazarjik à Constantinople, il y a moins loin que de Paris à Lyon; cette distance, dans une plaine unie, sans rampes, sans tunnels, pourrait être franchie en moins de douze heures; on en met trente-huit. Le train roule sans se presser jusqu’à Andrinople, passe tranquillement la nuit devant cette ville, et repart le lendemain à six heures pour arriver à Stamboul à neuf heures du soir. Nous sommes en Roumélie, mais le chemin de fer est administré par la compagnie ottomane. On parle français dans presque toutes les gares; l’ignoble monnaie turque commence à faire son apparition; elle a seule cours légal sur tout le réseau. Il semble qu’au moment où l’on croyait ressaisir l’Europe, elle fuit devant vous.

Le premier aspect de Philippopoli est certainement fort original. La ville s’aperçoit de loin dans une plaine jonchée de tumuli, bornée au nord et à l’ouest par les massifs du Balkan et du Rhodope. Elle domine l’horizon, juchée sur trois rochers que Lucien appelle quelque part les trois Acropoles. Ils gardent encore aujourd’hui les noms que les Turcs leur ont donnés: le plus haut est le _Djambas-tepeh_, ou mont des Jongleurs; le second, plus voisin de la Maritsa, est le _Nebet-tepeh_ (la montagne de la Prophétesse); le troisième, séparé du premier par un ravin profond et presque inhabité, est le _Sahat-tepeh_, ou mont de l’Horloge; il porte en effet une tour en bois surmontée d’une horloge, chose rare dans ces contrées. Près d’elle se dresse une pyramide blanche; c’est le monument élevé à la mémoire des Russes qui ont succombé pendant la dernière campagne. On chercherait vainement dans cette ville, théoriquement soumise au sultan, le cénotaphe des Turcs morts pour la défense de l’intégrité ottomane. Nous sommes ici en plein dans le domaine de la fiction diplomatique, c’est-à-dire, au fond, de l’absurdité.

La ville a trois noms; ils symbolisent en quelque sorte les trois nationalités qui se la sont disputée depuis des siècles: les Grecs, dont les pères l’ont fondée jadis, l’appellent Philippopoli; les Turcs, Felibé; les Bulgares, Plovdiv. Sa physionomie n’est pas franchement dessinée; la majorité de la population est évidemment bulgare, mais on y parle beaucoup turc, et la colonie grecque est considérable. Elle possède un journal rédigé en grec et en français qui, naturellement, agite souvent le spectre du panslavisme. Les trois idiomes sont d’ailleurs employés par l’administration municipale.

Depuis qu’elle est devenue capitale d’une province autonome, qu’elle est à peu près sûre de ne pas voir revenir l’ère des massacres et des bachi-bouzouks, Philippopoli tend à s’agrandir et à se civiliser. Près du chemin de fer, un faubourg neuf est bâti de villas élégantes où s’abritent la plupart des consulats; ceux d’Autriche et de Russie sont seuls restés dans la haute ville. Ce dernier, que j’ai visité, occupe une ancienne maison grecque toute peinte en bleu, toute festonnée de verdure, du style le plus agréable. Le quartier du bazar, construit en bois, couvert de toitures en charpentes, constitue un dangereux foyer d’incendies et d’épidémies. Une longue rue flanquée de bâtisses à moitié européennes, de magasins grecs, arméniens ou bulgares, descend jusqu’à la Maritsa. Les flots rapides et bourbeux du fleuve sont naturellement impropres à toute navigation. C’est lui, cependant, qui fournit à la cité la seule eau dont elle puisse s’abreuver; on la recueille dans de larges outres qu’on charge sur des chevaux conduits par les _sakadjas_ (marchands d’eau). Au temps jadis, de longs aqueducs amenaient ici les sources des montagnes voisines; ils sont depuis longtemps détruits. La civilisation a reculé pendant des siècles dans ces malheureuses contrées. Dieu sait quel vigoureux effort il faudra pour lui faire reprendre sa marche en avant. Tout révèle d’ailleurs le voisinage de Constantinople et de la Méditerranée: les produits douteux de nos distillateurs méridionaux s’étalent aux devantures des boutiques; notre langue est parlée dans le _Grand Hôtel de Bulgarie_. Son influence se fait sentir sur l’idiome bulgare, qui s’imprègne de néologismes assurément inintelligibles pour les paysans et monstrueux pour le philologue.

Depuis le quatrième siècle avant notre ère, où elle fut fondée par le père d’Alexandre le Grand, Philippopoli a vu passer dans ses murs bien des peuples et bien des armées; elle a été habitée tour à tour par les Macédoniens, les Slaves et les Osmanlis; elle a vu défiler les croisés, latins ou allemands, les conquérants turcs et les Russes libérateurs. Son histoire serait toute une épopée. Cependant les monuments y sont rares. Les archéologues en signalent quelques-uns; mais, faute d’un bon guide, je n’ai pu réussir à les découvrir; les seuls dont j’ai constaté l’existence sont ces tumuli silencieux qui dorment dans la plaine de la Maritsa. La résidence du gouverneur général, le prince Vogoridi, est installée dans le konak où trônait naguère le pacha; c’est un bâtiment sans caractère, dont les murs mal badigeonnés baignent dans les eaux jaunes du fleuve. L’Assemblée nationale siége dans un ancien hammam turc, étonné de se voir transformé en Parlement. Cette Assemblée est, assure-t-on, plus distinguée que celle de la principauté. A Sofia, les paysans dominent; ici, ce sont les classes intelligentes, les capacités, comme nous disions autrefois. Le voisinage de Constantinople, la concurrence de l’élément hellénique, ont contribué à élever le niveau intellectuel des Bulgares méridionaux. Je dois dire cependant que leurs frères du Nord,--à Sofia du moins,--m’ont paru moins indolents, moins orientaux et, qu’on me pardonne le mot, plus européens. Ce jugement repose sur des impressions un peu rapides, et j’aurai peut-être occasion de le modifier un jour.

Je n’ai pas trouvé à Philippopoli tout ce que j’y cherchais. Les villes de ce genre ne sont pas faites pour être visitées par le touriste pressé; tout ce qui pourrait l’intéresser se dérobe à sa curiosité. Les rues n’ont pas encore de nom, les maisons pas de numéros. Or, toute la haute ville constitue un dédale inextricable.

--Où demeurez-vous? demandais-je à un aimable compatriote qui venait m’inviter à déjeuner.

--Je n’en sais rien moi-même. C’est quelque part près du marché. Mais je viendrai vous chercher.

Un cocher que je prie, en bulgare, de me conduire à l’état-major général (_generalni chtab_), me mène bravement au tribunal (_seudilichté_). Je voudrais faire la connaissance des littérateurs, des journalistes bulgares, des hommes d’État, de ceux du moins qui, malgré les chaleurs, sont encore restés dans la ville; personne ne peut m’indiquer leur adresse. Je cherche un poëte distingué, l’une des plus brillantes espérances de la littérature bulgare, M. V...; on m’envoie chez son frère, employé au konak. Quelques personnes ont l’obligeance de me faire visite; mais comme elles me laissent des cartes sans adresse, je suis dans l’impossibilité de leur rendre leur civilité. Impossible de découvrir s’il y a un endroit, café, cercle, jardin, où se rassemble l’élite de la société bulgare. Tout cela est terriblement oriental.

Je demande la grande poste; mon hôtelier m’indique fort clairement la rue où je dois la trouver. Je parcours cette rue dans tous les sens; impossible de rien découvrir. Renseignements pris, la grande poste se trouve dans une cour, au haut d’un escalier, au fond d’un corridor.

On peut vivre à Philippopoli, on y vit même fort bien grâce au _Grand Hôtel de Bulgarie_; mais si peu qu’on ait de curiosité intelligente, il est impossible de la satisfaire. Je n’ai pu réussir à visiter une église grecque ou bulgare; elles se dissimulent derrière des enceintes de murailles. Il existe, m’assure-t-on, dans la haute ville, une classe de familles commerçantes, riches et considérées, qui constituent une sorte de patriciat analogue à celui de Venise. Cette classe dérobe soigneusement ses foyers domestiques aux investigations de l’étranger. J’ai vécu trois jours entiers à Philippopoli sans avoir l’occasion de connaître «le pain et le sel» de l’hospitalité bulgare. Trois jours, c’est peu, et mon jugement paraîtra peut-être précipité. Mais un jeune savant russe qui m’avait précédé dans cette ville y avait résidé un mois entier; il était en rapport quotidien avec les représentants des classes dirigeantes; il n’avait pas été plus heureux que moi. Mes amis, les hellénistes ou les philhellènes, trouvent un accueil beaucoup plus empressé dans la colonie grecque. Ce qu’il y a de certain, c’est que la vie publique et la vie sociale ne sont pas encore organisées dans la capitale de la Roumélie.

Grâce à l’obligeance de notre excellent compatriote M. le lieutenant-colonel Toustaint du Manoir, chef d’état-major des milices, qui m’a donné un de ses gendarmes pour m’orienter dans la ville, j’ai pu découvrir où logeait la direction de l’instruction publique. Le directeur était absent, mais j’ai rencontré chez son remplaçant un courtois accueil, et j’ai recueilli des documents fort intéressants. Ici, comme à Sofia, tout est naturellement en voie de formation. Le dernier pacha turc ne savait ni lire ni écrire! Bien avant l’émancipation, malgré l’apathie hostile des Turcs et la mauvaise volonté des Grecs, les Bulgares de Roumélie avaient eu l’idée d’ouvrir des écoles. Un observateur sagace, M. Albert Dumont[46], a donné, il y a une dizaine d’années, d’intéressants détails sur ce réveil national, qu’il avait constaté au milieu de ses excursions archéologiques. Aujourd’hui les Bulgares du Midi peuvent poursuivre sans obstacle leur émancipation intellectuelle. Ils n’ont pas eu la bonne fortune de s’assurer le concours d’un savant aussi érudit, aussi passionné pour leur histoire que M. Jireczek. Ils ont des hommes chez qui le patriotisme supplée à la science. Dans certains détails, la lourde main de l’Osmanli se fait encore sentir; ainsi, la Roumélie est enveloppée dans le réseau des douanes ottomanes; on n’y laisse pas pénétrer les livres scientifiques où le mahométisme est discuté. Mais les Bulgares n’ont pas besoin de ces livres pour savoir ce qu’ils doivent penser de l’Islam.

[46] Voir son livre _le Balkan et l’Adriatique_, Paris, 1873.

J’ai trouvé la direction de l’instruction publique installée dans une maison occupée jadis par un riche musulman. Cette maison, avec ses vastes salons ornés de divans, son jardin à fontaine élégante, son hammam en miniature, semblait plus faite pour les molles délices du _kef_ que pour les sévères travaux de l’éducation populaire. Elle renferme maintenant un commencement de bibliothèque,--trois ou quatre mille volumes environ,--et une riche collection de médailles qui, malheureusement, ne sont pas encore cataloguées.

M. le sous-directeur de l’instruction publique a bien voulu me remettre toute une collection de documents officiels relatifs à son département. Tous sont en bulgare, sauf une courte brochure en grec comprenant les rapports des inspecteurs des écoles helléniques. La pièce la plus importante de ce dossier, c’est le rapport adressé au gouverneur général Son Altesse le prince Vogoridi, sur l’année scolaire 1880-1881. Ce travail est moins considérable que celui de M. Jireczek, dont j’ai donné plus haut l’analyse. Les circonstances ne sont pas tout à fait les mêmes ici que dans la Bulgarie du Nord; il y avait moins à faire, et l’effort a dû être moins énergique. D’autre part, on se trouve en présence d’éléments ethnographiques plus complexes, notamment d’un élément grec qui n’est pas disposé à se laisser bulgariser. Une statistique officielle, publiée il y a deux ans, évalue le nombre des Rouméliotes à 815,951, dont 537,560 Bulgares, 154,700 Turcs, 42,569 Grecs. Ces chiffres, au dire des personnes compétentes, sont au-dessous de la réalité. On aurait, paraît-il, oublié de compter les enfants. Ce n’est pas exagérer que d’évaluer aujourd’hui la population totale à plus d’un million.