La Save, le Danube et le Balkan
Part 10
Le gouvernement fait construire une nouvelle chaussée dont les lacets bien aménagés seront plus facilement accessibles aux chevaux. Elle coûtera, dit-on, huit millions. Nous la traversons à diverses reprises; ingénieurs, contre-maîtres, ouvriers, fourmillent sur ces hauteurs escarpées, qui semblaient défier l’homme. A neuf heures du matin, nous atteignons le point le plus élevé du col; un vent violent souffle de tous les côtés. Les mamelons gazonnés qui dominent la route portent encore les traces visibles de la dernière guerre. Ce sont les ouvrages de campagne construits par les Turcs pour défendre le passage. Il y a là toute une série de redoutes et de blockhaus élevés autour d’une _koula_ (tour en pierre), détruite par les Russes. On ne s’est point battu, que je sache, au col de Ginci; les Russes ne sont arrivés ici que lorsque le Balkan avait été franchi plus à l’est. Une clause du traité de Berlin stipule que les fortifications léguées par les Turcs à la Bulgarie devront être démolies. Les Bulgares répondent, non sans quelque apparence de raison, qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour accomplir ce travail gigantesque. En attendant, ils bénéficient de l’adage cher à M. de Bismarck: _Beati possidentes_.
A l’ombre de ces redoutes s’élève une construction isolée; c’est l’auberge de Pierre (Petrov Han). C’est là qu’on détache les bœufs et que les _arabas_ sont rejoints par les chevaux qui, partis au jour, ont gravi la montagne sans fatigue. Un pourboire généreux provoque les bénédictions et les signes de croix des bouviers. Ils reçoivent de l’arabadjia pour les services de leur attelage la modeste somme d’un rouble (trois francs cinquante), se réconfortent d’un verre de raki et redescendent vers Klisoura. L’hospitalité de Petrov Han est bien supérieure à celle de l’hôtel d’Italie; une fumée joyeuse flotte au-dessus de la maison; elle s’échappe à vrai dire par un trou percé au beau milieu de la toiture; une marmite pendue à une corde se balance au-dessus d’un foyer rustique; elle a à subir de terribles assauts de la part d’appétits aiguisés par l’air frais du matin.
Le versant méridional de la _Stara Planina_ (vieille montagne) n’a malheureusement rien de commun avec celui que nous venons de gravir. Le col à peine franchi, toute végétation cesse brusquement. C’est maintenant une série de côtes absolument nues, hérissées de cailloux où la voiture est souvent secouée par des cahots furieux. A l’horizon, l’immense plaine de Sofia, dominée par la croupe disgracieuse du mont Vitoucha. La ville s’aperçoit de fort loin, blanche ou grise, suivant que les nuages mobiles promènent sur elle leurs ombres capricieuses; des terres effroyablement ravinées attestent la violence des eaux. Le pays semble désert; les villages y sont presque aussi rares que les arbres.
A une station de poste, Petko me demande la permission de faire monter un voyageur. Je lui donne volontiers place. Le nouveau venu m’aborde en langue russe; il me demande quelques détails sur les Français qui s’intéressent aux Slaves, notamment sur MM. Rambaud et Leger. Je les lui donne. Il paraît enchanté d’avoir l’occasion de voyager avec un professeur parisien. C’est un jeune Monténégrin, blond, pâle et délicat, qui, la veille, n’a pu supporter les fatigues du voyage, et qui est resté malade en route. Il a fait des études de droit à l’Université de Moscou, et comme il n’a guère l’espérance d’utiliser ses talents dans la petite patrie monténégrine, il va en Bulgarie avec l’espoir d’y trouver du service. Il ne sait pas encore le bulgare, mais le russe lui est familier, et jusqu’à nouvel ordre l’administration prend des employés où elle les trouve. La langue russe est populaire ici et, dans une foule de circonstances, s’emploie concurremment avec le bulgare. La conversation de mon compagnon improvisé m’aide à franchir sans trop d’ennui la longue plaine de Sofia, dont les blancs minarets semblent fuir devant nous. Enfin, à cinq heures du soir, nous faisons notre entrée dans la capitale de la Bulgarie.
CHAPITRE X
SOFIA ET LA BULGARIE.
Pourquoi Sofia est devenue capitale.--Aspect de la ville, les mosquées, la bibliothèque, les églises.
En jetant les yeux sur une carte de la principauté, telle que l’a faite le traité de Berlin, on s’étonne au premier aspect de la situation singulière qu’occupe sa capitale. Elle est en quelque sorte perdue dans un recoin ignoré du sud-ouest, également éloignée du Danube et de la mer Noire. Le centre que la géographie et l’histoire semblaient imposer au choix des Bulgares, c’est la ville de Tyrnovo, l’ancienne résidence de leurs tsars, située presque à égale distance du Timok et du Pont-Euxin, du Danube et du Balkan. Si les patriotes ont choisi Sofia, ce n’est pas sans raison. La principauté ne comprend que deux millions de Bulgares sur quatre ou cinq qui peuplent la péninsule balkanique; elle n’est que l’amorce, le noyau de l’état définitif qui réunira un jour les Bulgares à demi affranchis de la Roumélie orientale et les Bulgares restés sous le joug de la servitude ottomane. Elle est située sur le trajet du chemin de fer qui réunira tôt ou tard Belgrade à Constantinople et à Salonique. Abritée des vents chauds du midi par la masse colossale du mont Vitoucha (2,500 mètres), elle jouit d’un climat sain et agréable; elle n’a point de cours d’eau, il est vrai; mais ce détail est peu important dans un pays où,--sauf le Danube,--nulle rivière n’est navigable. Son passé n’est d’ailleurs pas sans gloire: sous le nom de Serdica, elle a été jadis la capitale d’une tribu thrace, celle des Serdes; ce nom revit encore dans celui que lui donnent les Bulgares, Srédets; elle a vu naître non loin d’elle les empereurs Maximin et Galère; au quatrième siècle, elle a été le siége d’un concile. Conquise au début du neuvième par les Bulgares, elle a été à diverses reprises la résidence de leurs princes; plus tard elle est devenue la capitale du Beglerbeg de Roumélie. Des chaussées, fort bonnes pour ces régions, la mettent en communication avec Nich, Lom, Viddin, Plevna, Salonique, Philippopoli.
Sous le régime turc, elle était naturellement peu florissante. Blanqui, notre compatriote, qui la visita en 1841, la dépeint «bâtie en bois, sale et infecte», et donne un tableau saisissant des humiliations auxquelles les chrétiens y étaient exposés. Aujourd’hui, elle se transforme, et sera bientôt une cité occidentale. Elle a dès maintenant une double physionomie: d’un côté, la ville turque avec ses rues étroites plantées de saules et bordées de boutiques en bois, peuplée de Juifs espagnols, d’Arméniens, d’Osmanlis... et même de Bulgares; de l’autre, la cité nouvelle, avec ses rues larges, ses maisons en pierre de taille, son parc élégant, son _Grand-Hôtel_, et le nouveau palais du prince qui coûtera trois millions et ferait honneur à n’importe quelle résidence. Les étrangers commencent à arriver; à côté d’un restaurateur allemand, on rencontre un bazar français et une imprimerie slave tenue par des Tchèques. Sofia, d’ici à quelques années, aura vraiment fort bon air. Elle a été occupée par les Turcs en 1383; elle n’a été affranchie par les Russes qu’en 1878. Après cinq cents ans de servitude, la voici qui renaît à la civilisation.
Le plus ancien de ses édifices, c’est l’église à moitié ruinée de Sainte-Sophie, qui lui a, dit-on, donné son nom. C’est une église byzantine à coupole harmonieuse; elle est aujourd’hui située hors de la ville, ce qui semble indiquer que la ville elle-même s’est déplacée sous la domination ottomane. Les Turcs, naturellement, en avaient fait une mosquée; depuis de longues années elle est abandonnée; le minaret s’est écroulé, et la ruine est redevenue chrétienne. Couverte de mousses et d’herbes folles, sa coupole se dresse solitaire au milieu d’une place silencieuse. A deux pas, on construit le nouveau gymnase qui préparera la jeunesse bulgare à de meilleures destinées.
Parmi les nombreuses mosquées, une seule est restée ouverte aux fidèles musulmans; elle est entourée d’une galerie couverte; ses murs sont ornés d’arabesques assez élégants, où les tons bleus dominent, et parmi lesquels se déroulent des versets du Coran. Auprès de cet édifice, on rencontre un hammam plus fréquenté aujourd’hui par les giaours que par les Osmanlis. Il est alimenté par une source sulfureuse thermale de trente-cinq degrés environ. L’établissement actuel est peu confortable et d’une saleté repoussante. Passé dix heures du matin, il est dangereux de s’y baigner. La municipalité de Sofia se propose de capter les eaux bienfaisantes, de les amener dans les nouveaux quartiers et de créer un établissement thermal à la manière de l’Occident. Les sources d’eaux chaudes sont nombreuses au pied du Vitoucha. Sofia leur devra peut-être un jour sa prospérité.
La plupart des mosquées tombent en ruine: l’une a perdu l’éteignoir de fer-blanc qui coiffait son minaret; l’autre a sa coupole qui s’effondre. Dans l’une des mieux conservées, la rédaction d’un journal bulgare avait naguère établi ses bureaux. Une autre sert de prison. On l’appelle la _Mosquée Noire_. La plus belle de la ville, la grande mosquée aux neuf coupoles, _Bouyouk Djami_, appartient aujourd’hui au ministère de l’instruction publique. C’est dans son enceinte que sont établis l’imprimerie de l’État, la bibliothèque nationale et le musée. Ceci tuera cela. Du temps des Turcs, la typographie était, bien entendu, absolument ignorée à Sofia. L’Imprimerie nationale, habilement dirigée par un Bulgare, M. Kirkov, occupe une soixantaine d’ouvriers. Elle possède une machine à vapeur et a reçu les derniers perfectionnements techniques; j’y ai vu des œuvres de luxe d’un goût très-délicat; une partie des ouvriers sont, il est vrai, des étrangers, des Croates pour la plupart, mais tous les apprentis sont Bulgares; ils montrent beaucoup d’assiduité et d’intelligence. D’ici à quelques années ils seront en état de remplacer leurs maîtres.
La bibliothèque publique occupe l’autre moitié de la grande mosquée; elle compte déjà douze mille volumes; elle est tenue avec un ordre excellent et ouverte tous les jours, même le dimanche. L’Assemblée nationale bulgare lui alloue un subside annuel de quinze mille francs. On commence également à recueillir les éléments d’un musée, pour lequel le sol historique de l’ancienne Mésie fournira de nombreux trésors archéologiques. Mon guide m’a montré, non sans émotion, parmi les objets bulgares, un canon de _bois_ qui a servi pendant les dernières insurrections. Je voudrais qu’on ne négligeât pas de recueillir au musée tous les objets d’art musulman qui offrent quelque intérêt. J’ai constaté plus d’une fois que les trottoirs de Sofia étaient pavés avec des _turbés_ (pierres tombales) couverts d’arabesques délicats ou d’inscriptions. Plusieurs coffres renferment de nombreux manuscrits arabes, turcs et persans, apportés ici par un des derniers _mutessarifs_; quelques-uns proviendraient, dit-on, de Samarcande. Ils ne sont encore ni classés ni décrits. Je signale cette collection aux orientalistes.
La salle de travail de la bibliothèque est ornée de portraits du prince régnant et de l’empereur Alexandre II. On ne saurait imaginer combien le souvenir du tsar libérateur est populaire ici. Il semble planer sur toute la Bulgarie. A Sofia même, un monument a été récemment élevé en son honneur; c’est une pyramide de pierre blanche, du meilleur goût. Le soubassement porte cette inscription en langue slavonne:
AU TSAR LIBÉRATEUR: SEIGNEUR, GLOIRE SOIT NON A MOI, MAIS A TON NOM.
Sofia possède plusieurs églises chrétiennes; la principale est la cathédrale orthodoxe; elle n’a, comme tous les édifices construits sous la domination turque, ni clocher ni coupole; mais elle est remarquable par l’élégance de ses proportions. Je la préfère de beaucoup à la cathédrale de Belgrade, où l’on sent trop l’influence du style jésuite autrichien. L’intérieur est décoré avec goût; j’ai surtout remarqué le trône du métropolitain surmonté d’un baldaquin en chêne sculpté: c’est l’œuvre d’un paysan autodidacte. Je parlais tout à l’heure de la lourdeur du peuple bulgare; elle est loin d’exclure tout instinct artistique. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur les costumes populaires: les tabliers des femmes, les vestes blanches des jeunes gens, sont brodés d’ornements fort délicats. Les jeunes filles entrelacent avec goût dans leurs cheveux les fleurs et les sequins, qu’elles remplacent trop souvent, hélas! par des boutons de porcelaine. J’ai assisté, non loin de Sofia, dans le village de Kniajevo, à la danse nationale du _choro_; un jeune musicien de quatorze ou quinze ans jouait des airs traditionnels sur une flûte de roseau avec une justesse et un rythme parfaits. Le _choro_ bulgare, plus compliqué que le kolo serbe, est d’une rare élégance. Un maître de ballets y trouverait des motifs délicats qui charmeraient certainement le public blasé de nos scènes lyriques. Il n’y a pas encore de théâtre en Bulgarie; mais on commence à donner des représentations d’amateurs. La société de Sofia y prend un vif intérêt.
La presse a pris un développement rapide depuis l’émancipation. Sofia possède plusieurs journaux politiques, dont l’un publie des articles en russe et même en français. L’_Agence Havas_ y entretient un correspondant. Il y a jusqu’à une feuille turque! Il a fallu l’affranchissement des chrétiens pour donner aux musulmans le droit d’imprimer leurs idées en leur langue!
CHAPITRE XI
SITUATION POLITIQUE DE LA PRINCIPAUTÉ.
Russes et Bulgares.--Libéraux et autoritaires.--L’armée; l’instruction publique.--Avenir de la principauté.
De par le traité de Berlin, la principauté fait partie intégrale de l’empire ottoman et reconnaît la suzeraineté de la Porte. Elle doit même, en principe, lui payer un tribut; ce tribut ne sera sans doute versé que le jour où la Turquie aura elle-même réglé l’indemnité de guerre qu’elle a promise à la Russie; c’est un compte renvoyé aux calendes turques. Le Sultan pourrait, il est vrai, déléguer au Tsar la dette de ses vassaux bulgares; on voit ce qui résulterait de cette combinaison. Du reste, en fait, la Bulgarie est vassale de la Russie; l’occupation à laquelle le traité de Berlin croyait avoir mis fin continue sous une forme atténuée. Le prince que les Bulgares se sont donné est, il est vrai, d’origine germanique; mais il servait dans l’armée russe, et il est apparenté à la famille impériale. Le ministère de la guerre a, jusqu’au mois de septembre 1883, toujours été confié à un Russe. L’armée bulgare compte plus de deux cents officiers russes; les uniformes sont calqués sur ceux de l’armée libératrice; les commandements se font en russe. L’étranger qui assiste à une parade militaire pourrait se croire brusquement transporté sur quelque esplanade de Kiev ou de Moscou. Une partie de la jeunesse bulgare a fait campagne avec Gourko et Skobelev; l’armée nationale,--qui avec les milices monte à plus de cent cinquante mille hommes,--a donc accepté sans répugnance le seul idiome dans lequel il lui fût possible de s’instruire. Voici d’ailleurs un fait curieux qui montre que cette anomalie apparente répond à un besoin réel. Le congrès de Berlin a, comme on sait, créé à côté de la principauté de Bulgarie celle de Roumélie, en haine de la Russie et dans le secret espoir de consolider la Turquie expirante. La Roumélie est censée n’être qu’une province turque pourvue d’une certaine autonomie. Elle n’a point de ministère de la guerre, mais une simple direction de la milice et de la gendarmerie. Les officiers supérieurs nommés par le Sultan sont Allemands ou Français. Eh bien, les troupes rouméliotes sont commandées en langue russe. «Il nous était impossible, me disait un officier prussien au service de la Roumélie, d’improviser une langue militaire bulgare, et nous ne pouvions pourtant pas commander les Bulgares en français ou en allemand.»
Le même phénomène,--je le faisais observer plus haut,--se reproduit partiellement dans un certain nombre d’administrations; des fonctions importantes sont confiées à des Russes, étrangers à l’idiome bulgare. Avec la langue, les mœurs russes commencent également à s’introduire dans le pays. Ceci a son bon et son mauvais côté. L’armée bulgare, par exemple, n’a rien à gagner à voir pénétrer dans ses cercles le goût du champagne et des cartes. J’ai entendu à ce sujet des plaintes sérieuses, et je souhaite qu’elles parviennent jusqu’au ministre de la guerre. En aucun pays, les réunions d’officiers ne doivent dégénérer en cabarets ou en tripots. En revanche, la vie sociale devra beaucoup à l’exemple de la vie russe, à l’introduction du thé et du _samovar_. Là où règne le samovar, les réunions intimes se multiplient; la femme apprend à jouer son rôle de maîtresse de maison; elle se mêle aux conversations des hommes et sort du gynécée où les mœurs orientales la tenaient enfermée; les hommes, de leur côté, ne désertent plus le foyer domestique pour le café ou la brasserie. Je ne serais pas étonné de voir, d’ici à quelques années, la vie de salon plus développée chez les Bulgares,--grâce au thé,--que chez les Serbes leurs aînés en liberté et en civilisation.
Le ministère de l’intérieur est aujourd’hui confié à un général russe[40]; plusieurs Bulgares ont occupé ce poste; ils n’ont pu s’y maintenir. Ils manquaient, m’assure-t-on, d’autorité et ne savaient pas gouverner. Cela n’a rien d’étonnant chez un peuple récemment affranchi, et qui a lutté pendant de longues années, tantôt par des menées occultes, tantôt à ciel ouvert, pour la liberté. Ceux qui ont été ensemble à la peine savent rarement être ensemble à l’honneur. Qui dit gouvernement dit commandement et obéissance. Chez une nation où le principe d’autorité n’est pas encore fondé sur une longue pratique, il est difficile d’obéir à ceux qui étaient hier des égaux ou des inférieurs. Les Bulgares ont dû, comme les Grecs, comme les Roumains, aller chercher un prince à l’étranger. Ce prince, à son tour, se voit obligé de prendre certains ministres en dehors de la Bulgarie. En arrivant chez le peuple qui l’avait appelé, il a trouvé une constitution calquée sur celle des nations qui avaient déjà une longue vie dans l’histoire; il s’est senti incapable de gouverner avec elle, et il a réclamé des pouvoirs plus étendus que ceux qu’elle lui conférait. Actuellement, la Bulgarie se trouve partagée entre deux partis: ceux qui désapprouvent la politique militante du souverain, ceux qui estiment que leur pays ne peut acquérir tout à la fois l’indépendance nationale et la liberté politique.
[40] Qu’on n’oublie pas que tout ceci était écrit en 1882.
Il est difficile, téméraire peut-être, à un étranger de se prononcer pour l’une ou l’autre des deux factions. Que mes amis bulgares me permettent cependant d’exprimer un humble avis. Je ne crois pas que les constitutions libérales soient précisément faites pour les peuples enfants. Ce sont des engins perfectionnés; ils demandent, pour être maniés avec succès, une expérience qui ne s’acquiert, hélas! qu’avec le temps. Échanger brusquement le régime arbitraire des pachas contre le plein exercice de la liberté parlementaire, c’est là pour un peuple une dangereuse épreuve: c’est comme si l’on passait brusquement à l’air libre en sortant d’une cloche d’air comprimé. Dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il y a des lois physiologiques inéluctables. D’autre part, chez une nation inexpérimentée, les querelles politiques, les discussions des assemblées absorbent trop souvent en des luttes stériles une activité qui trouverait mieux son emploi dans l’étude assidue des perfectionnements matériels, des progrès économiques.
Certes, le droit de réunion, la liberté de la presse, la responsabilité ministérielle, sont pour un peuple de précieuses prérogatives. Sont-elles indispensables à une nation qui ne sait encore faire ni son pain ni son vin, qui laboure encore avec une charrue de bois, et chez qui la moitié du sol est en jachères? J’en doute; s’il m’était permis de faire un vœu en faveur des Bulgares, je leur souhaiterais moins un souverain constitutionnel qu’un bon tyran, un sultan Mahmoud, un Pierre le Grand inexorable et farouche qui les fît entrer de force en Europe, qui osât forcer chez eux la marche du progrès et les émanciper définitivement des traditions ottomanes, comme le Tsar de fer émancipa son peuple des traditions byzantines ou tartares.
Je ne suis pas de ceux qui voient d’un œil inquiet la prépondérance de la Russie dans la partie orientale de la péninsule balkanique. Depuis que Vienne a mis la main sur la Bosnie et l’Herzégovine, ce n’est plus Pétersbourg qui menace dans ces régions l’avenir de la paix européenne. Consciente ou inconsciente, l’Autriche n’est en Orient que l’avant-garde de l’Allemagne. Elle continue, suivant une tradition inéluctable, à travailler «pour le roi de Prusse». Il n’est pas mauvais qu’une grande puissance lui fasse contre-poids et puisse au besoin la tenir en échec.
Tous les efforts de la Bulgarie doivent tendre à ne pas laisser s’établir chez elle cette influence autrichienne qui, en ce moment, pèse si lourdement sur la Serbie. L’Autriche-Hongrie prétend faire la police au Danube et isoler de l’Europe ces petits États auxquels la Turquie interdit d’autre part l’accès de la Méditerranée. Que la Bulgarie se hâte d’entrer en rapport avec l’Occident. Qu’elle presse par tous les moyens possibles l’achèvement des chemins de fer qui doivent la rattacher d’un côté à Belgrade, de l’autre à Salonique et à Constantinople. Qu’elle crée sur le Danube une flottille nationale qui lui permette d’échapper au monopole tyrannique de la _Donaudampschifffahrtgesellschaft_. N’a-t-on pas vu, du temps de la domination turque, les capitaines autrichiens livrer au pacha, avec l’aide des consuls, les Bulgares suspects qui naviguaient sous le pavillon jaune et noir? Aujourd’hui, les douaniers autrichiens prétendent encore exercer le droit de visite sur les bagages des voyageurs qui vont de Serbie en Bulgarie sans toucher le sol hongrois. Ceci,--je l’ai déjà fait remarquer plus haut,--me paraît un abus violent, contre lequel notre diplomatie aurait déjà dû protester.
On annonce qu’une compagnie russo-bulgare vient de s’organiser pour établir, entre les ports de la mer Noire et ceux du bas Danube, des relations indépendantes. C’est là une tentative que les Bulgares ne sauraient trop encourager, dût-il même leur en coûter quelque argent. On annonce également l’établissement d’une société de navigation roumaine au capital de cinq millions. Il serait peut-être plus sage que les trois États, serbe, roumain et bulgare, s’entendissent pour fonder une entreprise internationale.
J’ai parlé plus haut de la chaussée dispendieuse que le gouvernement actuel construit entre Sofia et Lom Palanka. Il y a beaucoup à faire pour la voirie dans un pays sillonné de montagnes, où le régime des eaux et forêts est tout entier à établir. Dans les régions que j’ai parcourues,--sauf de Klisoura à Petrov-Han,--la barbarie turque a fait table rase. Elle n’a laissé derrière elle ni un chêne ni un pommier. La plus grande partie du sol reste inculte; bien exploitée, la Bulgarie pourrait nourrir une population double de ce qu’elle possède aujourd’hui. Elle pourrait alors tenter les entreprises pour lesquelles les ressources lui font défaut en ce moment.
Parmi les services publics, ceux qui m’ont paru les mieux organisés sont ceux de la guerre et de l’instruction. La législation est encore à faire: on continue de juger d’après des lois turques, imitées par bonheur de nos lois françaises, et dont il n’existe pas encore de bonnes traductions bulgares. Des étrangers de diverses nations travaillent dès maintenant à l’œuvre de codification. Ainsi, j’ai rencontré à Sofia un ancien magistrat français qui travaille en ce moment à rédiger une loi communale.