Part 6
Des pas rapides approchaient. Le médecin de garde. Il parla à voix étouffée, avec des gestes évasifs. Il paraissait gêné. Les bras... les yeux... Une amputation? On n’était pas encore fixé, ni sur l’intervention à faire, ni sur l’avenir du blessé. Une jambe...? Sur cette chose inerte qui avait été un jeune homme, l’horreur planait. Elles n’osaient pas questionner. La chose ne bougeait guère. De petits mouvements de tout le corps ensemble, comme rampant, et chaque fois un soupir tremblotant, dans la contracture des lèvres. Le silence reprit. Elles ne savaient pas ce qu’il fallait lui dire. Elles ne sauraient jamais. Élisabeth, de temps à autre murmurait: «Georges, mon petit Georges...» à voix très douce, et se penchait sur les lèvres brûlées. Le médecin s’était éloigné, après leur avoir recommandé de ne pas rester longtemps. Que lui dire, d’ici-là? Élisabeth cherchait, se désespérait de ne pas trouver, de lui sembler froide en ne disant rien, de ne pouvoir montrer sa peine pour ne pas lui faire peur. L’image de Pierre surgit:
--S’il était là, se dit-elle, je souffrirais moins que mon frère fût mourant.
Elle eut l’horreur violente d’elle-même. Mme Chambrun parlait, ce lui fut un soulagement.
--Georges, as-tu vu un prêtre?
Les lèvres remuaient.
--Que dit-il?
L’infirmier s’approchait, un gros homme rouge, avec des pattes d’amphibie. Georges voyait l’aumônier souvent. Il s’offrait à l’aller chercher. Mme Chambrun acquiesça, soudain délivrée, avec un redressement du buste et une large inspiration. Elles attendirent. Élisabeth avait posé sa main sur le front entouré de bandes. L’horrible odeur venait par bouffées chaudes, elle portait son mouchoir à ses narines puis l’écartait, avec remords.
Il y eut du bruit devant la porte, des voix, des pas. Par la fenêtre qui était près d’elle, Élisabeth vit des autos entrer dans l’allée, tourner dans la cour, des personnages en descendre, civils, officiers, des présentations, des inclinaisons de têtes et de bustes, des serrements de mains. Congestionné, le petit homme ouvrait la porte:
--Je l’avais bien dit, le voilà!
Il gesticulait, il redressait son képi qu’il portait d’habitude en arrière, il grattait de l’ongle une tache qu’il avait sur le genou, il faisait le tour de la salle, revenait sur ses pas, piétinait sur place, se désespérait de trouver des crachats par terre, objurguait l’infirmier de disparaître après les avoir essuyés. On entendait, du vestibule, venir des phrases confuses, avec de petits silences, des reprises, un haut murmure rythmé:
--Les brutes, ils me font manquer les discours!
Élisabeth remarqua que le parquet était ciré de fraîche date, les draps très blancs, les vitres très propres, que des bouquets de boutons d’or, de bluets, de coquelicots décoraient quelques embrasures de fenêtres, la vieille cheminée, la table où s’entassaient, en ordre, des objets de pansement... La porte s’ouvrait, solennelle. Le gestionnaire, raidi, après un très long salut, restait au garde-à-vous. Un haut personnage, suivi de généraux, d’officiers, de médecins, entrait.
Il fit le tour des lits, interrogeant les médecins, félicitant les blessés, serrant les mains disponibles. Il ne cherchait pas ses phrases, il avait trop l’habitude, et elles ne changeaient pas. Rien ne change, que les costumes. Il n’avait pas même l’air distrait. Cela aussi, c’est l’habitude. Devant le lit de Georges, il s’arrêta plus longuement, et comme un médecin expliquait le cas qu’il semblait écouter avec attention, hochant la tête, approuvant, s’apitoyant, il consulta du regard un petit papier qu’il tenait au creux de son gant, épingla une médaille neuve au pansement de la poitrine:
--Vous vous êtes conduit en héros! Votre mère peut être fière.
Il s’inclinait devant les femmes...
--Soyez tranquille mon ami, vous guérirez vite. Vous retournerez bientôt dans nos tranchées!
Élisabeth blêmit. Georges eut un mouvement des lèvres, qui rougirent, tenta de se soulever, retomba, et comme le groupe passait dans la pièce voisine, sa sœur, qui s’était penchée, entendit:
--Merci... je suis content... la médaille...
Détaché du groupe, l’aumônier restait près du lit.
C’était un homme du monde, mince, élégant, avec une barbe d’or fauve, l’œil myope et attentif. Il y eut un dialogue à voix basse. Mme Chambrun accueillait avec ferveur les paroles moites. L’aumônier lui disait la résignation de l’enfant. Il avait pu saisir quelques réponses, interpréter les mouvements des lèvres. Dieu l’habitait. Le chrétien se montrait à la hauteur de l’épreuve infligée. Il avait communié trois fois. Il avait reçu les sacrements avec une piété et une douceur exemplaires. La vie rentrait dans la mère à mesure. L’invisible présence la soulevait visiblement. Les larmes délivrées coulaient sur le visage détendu. Élisabeth, qui n’entendait presque rien du dialogue, s’attendrit. Jamais elle n’avait vu pleurer sa mère. Elle pleura aussi. L’usure des traditions, le chancellement des croyances, la banalité des mots, tout est emporté par l’amour. Quand cette force passe, Dieu existe réellement. Elles se retiraient, avec le prêtre, après avoir embrassé Georges, lui avoir dit qu’elles ne s’éloignaient pas. Elles n’entendirent pas son murmure quand l’aumônier avait cessé de parler:
--Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai...
Rien n’était vrai. Rien n’est vrai. Rien des mots. Rien des phrases. Rien de ce qu’on ne croit pas. Rien que le mirage des symboles. Rien qu’une seconde de foi. Un ruban pour le fils. Une idole pour la mère. Tout cela précédé, suivi, environné d’un appareil formidable de niaiseries ou de mensonges... Ce qu’une parole étrangère avait créé d’illusion dans un être et fait passer d’illusion dans un autre, une parole du même être, dite au même autre, le détruisit. En sortant de la salle, Mme Chambrun rayonnait:
--Je suis heureuse! Dieu est en lui!
«Maman!...» Elles descendaient dans le parc, où des bestiaux broutaient l’herbe, à l’opposé de la cour. «Maman!... mais c’est horrible. Un bras de moins, l’autre broyé, une jambe menacée, les yeux perdus peut-être... C’est ton fils... J’ai mal dans ma chair, moi... Tu ne sens pas? C’est ton fils, c’est ton fils...»
--Je suis récompensée par lui des souffrances de ma vie. Il supporte en saint le martyre. Il nous sauve tous...
--Maman! Il est infirme pour toujours. Tu ne te souviens pas. Tu l’as nourri. C’est toi qui l’as nourri. Tu l’as fait marcher sur ces jambes qui pourrissent. Tu lui as appris à parler. Tu l’as fait lire, avec ces yeux qui ne voient plus. Tu l’as fait écrire avec cette main qu’on lui a coupée. Tu l’as bercé dans tes bras. On vient l’y prendre, on le jette au feu, devant toi. Et tu dis merci!
Élisabeth, d’un pas fiévreux, arpentait l’allée magnifique, bordée d’arbres géants où bourdonnaient les oiseaux, où le frémissement des feuilles versait, dans la brise d’été, une chaude odeur de vie. La voix roulante du canon arrivait par rafales, avec quelques trous de silence où s’entendaient, dans le bâtiment proche, dont les fenêtres étaient ouvertes au soleil, le piétinement officiel et les propos ennuyés des visiteurs. Un matelas plein de sang séchait au bord du sentier.
--Oh! maman! maman! C’est son sang qui est là, peut-être? Pauvre petit!... Et tout cela dans cette paix, cette lumière. Vois ces fleurs... Comment laisses-tu faire ça? Il était fait pour vivre, il ne demandait qu’à vivre. Il te demandait à vivre... Et tous ces idiots, tous ces menteurs qui le félicitent, qui lui souhaitent de recommencer! Ils ne voient donc pas que c’est un enfant, un petit, une pauvre chose en lambeaux... Oh! Et toi non plus, qui l’as fait...
Elle parlait violemment, elle dit cela comme une insulte.
--Élisabeth! Ces expressions... je le tiens de Dieu. Il est à lui. Je ne puis que préférer qu’il le sente comme moi à le voir sans foi comme toi. Moi aussi, je souffre dans ma chair, ce sont des souffrances viles. La béatitude de son âme l’empêchera de sentir ses infirmités. Vis-à-vis de Dieu, de son pays, des siens, il a fait son devoir...
Son devoir... L’image de Pierre accourut. Il se promenait quelque part au bord des lacs italiens ou suisses, loin de l’horreur, loin du danger. Et son frère était couché là, mutilé, peut-être aveugle. Élisabeth s’assit lourdement sur un vieux tronc d’arbre abattu qui barrait presque le sentier. Elle avait envie d’aller s’étendre à côté du blessé, de le prendre entre ses bras, de le bercer en disant des mots à voix basse, de tant l’aimer qu’il oubliât dans sa tiédeur la brusque déchéance, l’effroi de vivre hors des vivants. L’autre voyageait... Elle ne le prendrait jamais entre ses bras, l’autre. Il se portait trop bien, il était beaucoup trop beau, il n’avait pas besoin d’elle... S’il avait été là et si elle avait eu une arme, elle aurait coupé sa main, cassé son pied, crevé ses yeux... Elle offrit en secret toute sa chair vierge à son frère, on prendrait son sang pour le lui donner, elle serait la mère de ses os broyés, de ses muscles déchirés, elle le guiderait par la main dans la rue... Elle voulut cela d’un cœur ardent. Elle fut certaine qu’elle voulait cela, qu’elle ferait cela. Elle ne fut pas soulagée...
VI
Deux jours après avoir quitté Lucerne, Pierre Lethievent, la nuit tombée, sortait de la gare de Bologne. Il laissait à la consigne ses quelques paquets. Quand il arrivait dans une ville inconnue, il faisait un tour d’exploration avant de choisir son hôtel. Dans la cour de la gare, des tramways électriques, toutes lampes allumées, l’attendaient. Il monta, parcourut de longues rues étroites que de sombres arcades bordaient de chaque côté. Il n’avait encore à peu près rien vu de l’Italie, où il venait pour la première fois. Il avait voyagé de nuit jusqu’à Milan dont la station misérable, qu’il compara aux gares suisses, le froissa. Il n’avait fait qu’un tour en ville. Le bruit lui fit mal. Rien qu’un regard hâtif au Dôme, horrible pâtisserie blanche, rien qu’une audition forcée des cris nasillards des vendeurs de journaux qui lui semblaient parler patois: «C’est ça l’Italie? J’aime mieux la Suisse.» L’après-midi avait été torride, dans les plaines lombardes et émiliennes monotones où les moissons, à perte de vue, s’étendaient sous l’air vibrant. Il avait somnolé dans son coin, après sa nuit blanche. Bologne lui sembla morose. Il ne quitta le tram qu’au bout de son trajet, au seuil d’une place illuminée. Et soudain, il fut ébloui.
Par toutes les rues qui menaient à la place, une foule fluait, refluait, ardente et presque silencieuse, sans qu’il y eût aucun événement. Les promeneurs français flânent et baguenaudent, en quête de quelque anecdote, stupides de l’ennui qu’ils éprouvent de ne pas être à leur bureau. Dans les villes du Nord, ils vont d’un pas militaire, là où leur fonction les attend, même quand elle est le plaisir. Ici, ils sortent pour sortir. Ils vont par flots sous les arcades. La place, jusqu’en son milieu, est encombrée de chaises et de tables de café. Les arcs voltaïques y versent une flamme dure, des groupes de chanteurs circulent, s’arrêtent, se groupent, préludent après quelques accords, roulant l’or des voyelles entre les consonnes d’acier. Tout autour, des palais farouches, noirs et droits, qui montent dans la nuit comme une menace de tous les côtés suspendue. Une sombre lueur, au-dessus des créneaux du plus haut d’entre eux, à soixante pieds du sol dallé de la place, lisse et sonnant comme du bronze, éclairait faiblement, avec l’arête rectiligne de son faîte, une grande horloge de fer.
Il fut ébloui. «O fades voyageurs, écœurants d’odeurs frelatées, d’accordéons et de romances, bardés de flots d’azur et de fleurs d’orangers, qu’avez-vous fait de ce pays dans nos imaginations?» Il s’assit sur de hautes marches, au pied d’une grande statue dont l’airain presque noir luisait. Tout suait la passion, l’idée nue allant droit au but, ou pour frapper ou pour étreindre. Il songea aux peintures de Bœcklin, s’en excusa en silence, quand son regard, de nouveau, eut fait le tour des quatre forteresses. Un éclair dur montait de son cœur à sa tête. Il vit l’esprit comme un rayon, sortant du noir soleil des appétits de chair et de puissance pour sculpter, au front des artistes, les idées simples, les plans purs, les symboles essentiels. Un vent violent soulevait ses sources lyriques que la douleur, l’ennui, les discussions doctrinaires envasaient depuis dix mois: «Voici le royaume du feu. Ici je comprendrai, ou je brûlerai mes ailes.» D’un pas précipité, il marcha jusqu’au seuil de la cathédrale sinistre, dont les lumières de la place éclairaient, des deux côtés du porche, les bas-reliefs discrets de Jacopo della Quercia. L’Éden, le Péché, l’Homme et la Femme chassés du paradis par l’ange, le Travail, l’Enfantement. Les images de pierre rayonnaient d’une sombre force, dans leur modelé sommaire, leurs rudes gestes, l’innocence formidable de leur nudité. Ève filait, ses seins puissants étalés au vent du désert. Adam bêchait la terre dure. «La guerre m’a chassé du paradis. Elle nous en a tous chassés. Est-ce pour bêcher des pays arides, pour gonfler de pain frais les mamelles des femmes...?»
Il ne put dormir de la nuit. Il lui semblait avoir la fièvre. Il se retournait dans son lit, se levait, gagnait la fenêtre donnant sur une rue étroite, triste et nue, avec un mur noir vis-à-vis. Il but une carafe d’eau. L’ardent pays, l’ardente nuit le dévoraient. Quelques moustiques, vibrant et se posant dès qu’il s’assoupissait dans un cauchemar entrecoupé, promenaient sur sa peau des brûlures irritantes. Une chaîne de fer liait sa vision de la veille au souvenir d’Élisabeth. Au bord du lac paisible, ils s’étaient battus avec rage. Dans cette ville encore en paix, il avait vu la guerre inscrite dans le tranchant des murs, le pal des fenêtres accouplées, les poings qui sortent des murailles, les bosses et les creux faits dans la pierre par le ciseau d’un sculpteur. Les trains de l’autre nuit roulaient dans sa tête, le va-et-vient des promeneurs tournait, les chants d’amour, les chants de meurtre montaient, baissaient en lui. Au petit jour il se leva, s’arrosa d’eau froide, descendit sur la grande place, vide à cette heure, dure et nue comme un théorème, écrivant d’un bloc, et pour jamais, la plus catégorique des histoires. Un ciel pur, des façades nettes, dix avenues claires et droites s’ouvraient à la fois dans son esprit.
Il erra tout le jour. Il gravit l’Asinelli, plantée de travers dans le granit de la rue même, comme l’épieu de fer de quelque géant irrité. Partout des tours carrées, des lignes sobres, autour une campagne nue, au delà la vague de pierre de l’Apennin déferlant. Le Musée l’écœura. Il y lut une âme asservie. La place était le siècle fort, le combat des cœurs et des rues, la résistance, l’attaque, l’huile ardente sur le rempart. Ici le siècle serf, la France, l’Espagne, l’Empire rançonnant les Républiques aveulies qui les imploraient ou les subissaient tour à tour, mendiant, l’échine courbe, le sourire et l’aumône du premier soudard qui passait. Il fit la connaissance des Carrache, de Guido Reni, du Guerchin. Partout l’emphase. Partout la grimace oratoire. Partout la larme niaise. Partout le geste aimable qui dissimule la peur. La peinture avait pâli avec le sang des hommes, et quand les profils fiers s’étaient effacés, quand les pas violents sur les dalles avaient cessé de sonner, voici qu’étaient venues les révérences, les attitudes arrondies, les formes pleines de vent.
Il s’enfuit. Il prit un train dans l’après-midi même, traversa les rudes montagnes, découvrit d’en haut les lignes ardentes des campagnes florentines, les cyprès et les ifs montant comme des fers de lance, l’Arno bleu froid comme un poignard, le ciel vert pâle étendu comme un fond de fresque devant les jardins noirs, les tours, les dômes, les farouches villas dispersées sur les hauteurs.
Désormais, l’histoire ancienne, l’histoire présente des hommes, sa propre histoire, ses sensations, ses idées, ses sentiments, tout se mettait à son plan sans effort. La force éducative de l’Italie le pénétrait par tous les sens. A Florence, à Arezzo, à Pise, à Sienne, partout où des façades crénelées prolongent la dalle des rues, partout où d’obscures chapelles portent la trace des âmes dramatiques en éclaboussures de feu, il sut que là où avait été la passion intransigeante, là où, pour affirmer un droit ou combler un désir, l’homme avait répandu le sang de l’homme au risque de voir le sien même rougir le pavé, là où le besoin de la vie avait vaincu la crainte de la mort, des statues étaient sorties du sol, avaient peuplé les niches des Églises, des peintures rutilantes, sobres, inscrites aussi nettement dans l’espace que l’esprit aux pages des livres, avaient envahi les murs. A Sienne, un jour qu’il parcourait la place de la Seigneurie, la place creuse en éventail qui coule comme une eau en pente, et qu’il suivait de l’œil l’ascension violente des tours tout autour d’elle, les tours orgueilleuses qui se menacent, se surveillent, font un effort terrible pour se dépasser, il trouva la réponse à la question qu’il se posait depuis cette fin de jour où il avait fait, à Lucerne, la rencontre d’Élisabeth.
Il sortait du palais, enivré des grandes fresques, rouges et noires, d’Ambrogio Lorenzetti, qui font vibrer le mur comme une harpe de fer. Il marchait à grands pas, il parlait haut, tout seul, mais cela est normal en Italie, comme le silence sinistre, le rire ou la danse en plein air: «Pas d’art où il n’y a point la volonté toujours tendue, par toutes les armes à portée de la main de l’homme, d’affirmer sa nature propre et de conquérir ses besoins. Pas de style si cette volonté de chacun ne rencontre chez tous les autres des résistances acharnées et l’unanime approbation d’un milieu naturel qui puisse imposer par son caractère une harmonie formelle au langage de tous. Pas de civilisation là où il n’y a pas de style. La guerre? La paix? Des moyens. La civilisation sort une des passions en lutte de la foule, comme, des passions en lutte de l’artiste, le poème ou le tableau». Il fut délivré d’un brouillard sur l’intelligence, ce brouillard tomba sur son cœur. La guerre? Élisabeth, comme toujours, était présente. Il se souvint de leur dernière lutte, des derniers mots, de l’adieu brutal. Il avait maudit la guerre, pour cela elle l’avait chassé. Et maintenant, la sombre place lui semblait inondée de sang. Le soleil qui tombait teignait de pourpre les palais, les tours, les dalles, toutes les pierres de la ville, nues et raclées comme des os. La puissante harmonie de la cité guerrière l’emplissait d’une ivresse forte qu’il se reprochait, car il ne pouvait s’empêcher de réunir à sa splendeur présente son histoire et sa dureté. Après tout, le monde actuel n’était-il pas fonction de l’ancien monde? Les formes si solidaires dans l’espace, ne le seraient-elles pas dans la durée? Il songea aux derniers mots qu’ils s’étaient jetés là-bas comme des pierres, sa fiancée perdue et lui: «Il paie vingt siècles de grandeur!»--«Vous l’immolez à une idole!» Le passé, une idole? Oui. Mais l’avenir? N’est-il pas aussi une idole? Il savait que si demain éclatait la révolte, il serait sur la barricade à côté des révoltés. Pourquoi? Pour assurer la vie à une idole. Hier la Patrie, avant-hier la Cité, Dieu, l’Autocrate, demain la Révolution. Toujours l’amour, toujours la guerre. Georges n’avait-il pas donné son sang pour protéger non vingt siècles passés, mais vingt siècles futurs? Toute idole nouvelle n’était-elle pas contenue dans l’idole abandonnée, comme un noyau compact qui sort d’un fruit pourri? La Cité, la Patrie, Dieu, la Révolution, l’Autocrate, n’étaient-ce donc que des prétextes propres à maintenir en nous l’énergie de la liberté, de l’affirmation, du choix? Défendre le sol, la culture, l’idéal, des mots, d’horribles mots. Tout est esprit. On ne se bat pas bien quand on défend de la matière inerte, de la mort. On ne se bat bien, jamais, que pour imposer de la vie. La France? Ses vieux trésors n’étaient pas vulnérables, ils vivraient en ceux qui seraient, le dernier Français fût-il mort... Il sentait si bien, dans son être, comme des organes vivants, solidaires les uns des autres, salant les os, roulant dans le sang, vibrant dans les nerfs, Rabelais, Montaigne, Descartes, Racine, Pascal, Molière, Watteau, Voltaire, Hugo, Michelet... Ce n’était pas pour protéger son patrimoine que la France livrait au Minotaure les plus fermes entre les fibres de ses muscles, les plus riches en fer entre les globules de ses veines. C’était pour rester digne de conquérir son esprit sur la mort.
Il eut un spasme au cœur, un poinçon froid, sentit une sueur brusque. Il s’assit près d’une fontaine où une figure de femme, de ce même sculpteur qu’il avait découvert si mâle sur un vieux mur de Bologne lui apparut, par son agitation profonde sous le calme et l’énergie de l’attitude, comme l’image de la puissance à contempler en face et à forcer le destin. «Les jeunes gens qui meurent sont ceux qui font l’avenir. Les vieux, les infirmes doutent, ils ont peur, se cachent, invoquent toujours le passé. Georges est-il donc tombé pour assurer notre avenir, mon avenir?» Une souffrance insupportable le poignarda. «Il est mort, peut-être, et pour moi. Et si ça n’est pas la vérité qu’il défendait, mort, et plus de cent mille autres avec lui, dans l’illusion que c’était elle... Qu’est-ce qui n’est pas illusion? Qu’est-ce qui compte, hors l’illusion? Ses lettres? Ses lettres? Misère... C’est la longueur de la souffrance qui lui arrache des cris. Quand on souffre de l’estomac, on maudit son estomac... Mais il est enfoui sous terre, ou couché dans ses os broyés, ou aveugle, et je suis ici, dans le soleil, j’apprends, je vibre, je m’augmente, à l’abri de son corps, à l’abri du corps de tous les paysans de ma race qui n’ont jamais joui des trésors amassés pour moi et pour ma race.» Il revenait, sans s’en rendre compte, aux arguments d’Élisabeth... «Je veux leur bien, pourtant. Mais leur bien, est-ce l’esclavage? Ne sommes-nous pas tous liés par des fibres vivantes, eux les racines, moi le fruit? Ceux qui voient le soleil, ceux qui ne le voient pas? Et quand on coupe les racines, le fruit vit-il?... Si on leur passe sur le ventre, que je sois ou non avec eux, on marchera dans ma cervelle...» Il s’était pris le front dans les deux mains, il regardait, entre ses pieds, la pierre qui descendait d’un flot jusqu’au seuil du vieux municipe. Que cela était donc simple! Ses idées tourbillonnaient pourtant. Il ne voyait plus clair. Il avait quitté la région des abstractions intransigeantes et des sentiments ingénus pour pénétrer dans l’empire des faits et leur complexité tragique. «Où suis-je? Où en suis-je? Je dois comprendre. Je suis venu ici pour comprendre. Je ne quitterai pas ce pays avant d’avoir compris. Je tiens le bout du fil. S’il casse, je suis perdu, je n’aurai plus l’ancienne foi, la nouvelle sera mort-née. Allons!»