La roue

Part 5

Chapter 53,713 wordsPublic domain

En effet, le soleil étant caché par les montagnes, mais encore présent sur l’horizon, un jour égal et blanc éclairait la table, ses cristaux, ses métaux, ses verres, les fruits nouveaux qu’on apportait. Partout la paix et le confort. Le public des dîneurs, sans doute, était mêlé. Peu de Français,--eux seuls peut-être,--mais pas mal de gentlemen courtois et corrects, en smoking, avec de jolies femmes blondes en costumes de soirée, qui jasaient comme des oiseaux. Quelques profils aigus, bruns et durs, de péninsulaires de race. Surtout des messieurs entre deux âges au crâne rasé, au cou gras, au visage rose avec des balafres violacées, qui, dans l’indifférence générale, échangeaient à voix presque haute des propos coupés de gros rires et mangeaient beaucoup. Une neutralité tacite régnait. Les deux baies étaient grandes ouvertes. La nature aussi restait neutre. Dans le calme infini, on entendait des bruits de rame, des meuglements éloignés, des tintements argentins, la sirène d’un bateau. Les eaux du lac, de plus en plus ardoisées, avec de grandes plaques livides par endroits, s’assombrissaient peu à peu. La couronne noire des pins, fleuronnée de chalets pittoresques, les entourait de partout. Tout en haut, sur le ciel vert pâle, un glacier rouge, sans nuances, s’éteignait.

--Est-ce beau! Est-ce beau!» L’enthousiasme de Chambrun délivrait la fureur de Pierre.

--J’admire qu’un paysage aussi accidenté puisse être aussi plat, dit-il.

Élisabeth, le nez dans son assiette, n’avait pas dit un mot depuis le début du repas. Pourtant, à cette phrase qu’il lança brusquement, sur le ton passionné d’autrefois, elle leva les yeux sur lui. Clotilde, surprise, le regardait aussi. Il était nerveux. Il passait une main rapide sur ses cheveux désordonnés. Il déplaçait son couteau, ses verres, avec ces mouvements saccadés qu’elles connaissaient l’une et l’autre et qui annonçaient l’orage. Chambrun protestait:

--Comment? Mais c’est superbe! Ce paysage est d’une sérénité qui attendrirait un Turc!

--Justement, il est trop serein. Il manque d’accent. Je l’ai trop vu, depuis dix mois, toujours pareil, même quand il neige. C’est une affiche de gare. Il m’assomme.

Clotilde l’interrogeait:

--Tiens! vous n’aimez pas ça? Moi non plus d’ailleurs. Ça me glace... Mais pourquoi y êtes-vous?

--D’abord, j’ai tenté de l’admirer, puis, comme j’avais à y faire, j’y suis resté. Mais j’en ai assez. Je ne suis pas né exclusivement pour boire le meilleur lait du monde, dormir dans les meilleurs hôtels, gravir les meilleures montagnes. Je veux vivre.

--Pourtant ce pays est hors de la guerre. Il veut rester hors de la guerre. Il jouit de tous les bienfaits de la paix. Vous devriez l’aimer pour cela.

Ce coup droit toucha Pierre au cœur. Il éprouvait la souffrance que la même idée lui avait donnée, un peu avant sa rencontre avec Élisabeth...

--C’est vrai, mais je ne puis. Je veux un milieu passionné, et non raisonnable, curieux, et non instruit, une nature ardente, et non pittoresque, une civilisation enthousiaste, et non confortable...

Élisabeth levait décidément les yeux, oubliait les fruits sur son assiette, appuyait ses coudes sur la nappe, son menton sur le dos de ses mains croisées, le regardait sans le savoir. Elle parla:

--Il y a pourtant de belles choses, ici. Nous venons de Bâle. Nous y avons vu le Musée. Vous aimiez bien ces maîtres-là, autrefois, Holbein, Bœcklin...

Sa voix que, depuis dix mois, il n’avait plus entendue, se brisait en notes si pures, comme si d’anciens sanglots maîtrisés y avaient mis leur houle pour toujours, qu’il fut violemment remué. Il parla sans la regarder, comme s’il s’adressait à un absent:

--Précisément, j’en arrive aussi. C’est là que j’ai compris. J’admire Holbein, toujours. C’est la seule œuvre définie, volontairement abrégée, qu’il y ait dans la peinture allemande. C’est sa seule protestation visible contre le sentimentalisme, le pittoresque attendri, le lyrisme diffus et flou. Elle choisit. Elle élimine. Et comme elle est seule, par ici, à éliminer et à choisir, elle souligne le manque de cohésion spirituelle de cette civilisation. C’est un refuge de la sensibilité conquérante, comme la musique en est un du sentiment outragé... Holbein, c’est un cri viril dans le silence unanime... Les musiciens viendront bientôt, beaucoup plus haut, loin des glaciers, là où la plaine est sombre, vers le versant des mers polaires... Et vers le versant du soleil, un peu plus bas, là où les vallées sont blondes, Rousseau, ce musicien de la pensée modulée par les chocs du cœur... Quant à l’autre...

Au vol, il surprit une Élisabeth passionnée, vivante, reprise, que ses paroles soulevaient...

--Quant à l’autre... J’avais vu des photos, autrefois. Et surtout j’avais lu des livres. Ah! celui-là est bien au plan de son milieu, qui n’en a pas. Ah! il ne proteste pas, lui! Pauvre diable, qui se croit seul dans les foudres du Sinaï! C’est un lac sans reflets, mais plaqué de noir et de rouge, où des touristes se mirent, un Baedeker sous le bras. Il s’exténue à exprimer par la peinture un tas d’idées pâteuses qui ne sont pas de son ressort. Il patauge dans ses mythes puérils pour en tirer quelque symbole étique trempé de café au lait et barbouillé de confitures où la groseille prend une intention dionysiaque, le melon un sens moral, la reine-claude une vertu idéaliste... O Renoir!

Soulagé, il sourit en regardant Élisabeth. Et il reconnut l’image. Elle n’était plus maigre. Ses épaules s’ouvraient, se déployaient avec orgueil, sa poitrine battait, se gonflait sous le corsage. Elle n’était plus laide. Fixés sur lui, ses yeux foisonnaient de lueurs qui enveloppaient de longues caresses sa propre imagination délivrée et pour la première fois depuis dix mois planant à sa hauteur nécessaire. Le sang, monté aux joues, au front, aux tempes, noyait les creux, comblait les rides, dorait le cerne des paupières. La mise n’était plus négligée. Trois tapes machinales avaient remis en place la masse fauve des cheveux où ses mains serraient un ruban, tordaient, lustraient une mèche tombante. Sans s’en apercevoir, elle avait pris à un bouquet, sur la table, une anémone qu’elle piquait à l’échancrure du corsage. La pénétration de l’esprit avait remué ses entrailles, réveillé le besoin obscur d’une communion plus intime, comme l’odeur d’un fruit ouvre la faim. La profonde unité de la vie amoureuse les environnait tous deux. Son cou se gonfla, elle laissa monter les larmes. Clotilde, jalouse, labourée, conquise, regarda Pierre avec une moue affectueuse et souffrante en baisant la main de sa sœur. Chambrun déclarait qu’il ne comprenait pas ces théories, qu’il ne voyait pas ce qu’il pouvait y avoir de commun entre un lac et un peintre, à moins qu’il ne fût paysagiste...

--Ta-ta-ta! La nature reste, vous avez beau dire, mon garçon. Et vous ne me prouverez pas que celle-ci n’est pas grandiose... Grandiose... Je le maintiens. Et puis, elle porte à la rêverie. Elle est tellement au-dessus de nos moyens artistiques!

Et son geste embrassait le cercle des montagnes mornes, de l’eau morose, y rassemblant la foule des mangeurs dont les faces commençaient à luire et les conversations à couvrir le bruit des mâchoires. Le contentement de la nourriture amorçait la communion.

Pierre s’assombrit. Il était jeune. Tout ce qui n’était pas sa propre passion l’irritait. Il n’avait pas encore assez la connaissance de lui-même pour se respecter dans les autres, même quand ils n’étaient pas respectables. Il perdait son temps à vouloir réformer les autres, plutôt que de s’approfondir. Il se contint. Mais il se tut. Et comme Élisabeth le fixait, suppliante, sentant qu’il regagnait son aire, seul, il lui jeta un regard dur.

Le lendemain matin, à l’heure du petit déjeuner,--la vie sentimentale se rythme ici sur les repas--Pierre descendit sur la terrasse. Élisabeth, qu’il comptait y trouver, n’y était pas. Il avait mal dormi. Elle aussi. Mais lui de regrets, de remords. Elle de révolte. Il ne l’aimait donc plus qu’un mot de son père ait suffi à l’écarter d’elle, après cette minute immortelle où ils s’étaient ensemble, et si facilement, reconquis sur leur orgueil? De nouveau, elle le haït, retrouvant ses mauvais mots de la soirée, sa fureur contre la guerre, ses ironies sur la patrie, ses silences vindicatifs. Et lui, de nouveau, l’adora. Pourquoi n’avait-il pas retenu ce bonheur immense, de la voir redevenir belle parce qu’il redevenait vivant, de l’emporter dans son vol, vaincue, ravie, où il voulait?

--Que m’importe cet imbécile! Je l’aime. Elle m’aime. Pourquoi ne vient-elle pas?

Elle ne vint pas. Il passa la matinée à monter dans sa chambre, espérant la rencontrer dans l’escalier, dans les couloirs, à en descendre en quelques bonds, certain de la trouver sur la terrasse. Elle ne vint pas. M. Chambrun non plus. Ni Clotilde. Le coup de gong du déjeuner de midi était donné depuis longtemps. Il s’informa. Ils avaient prévenu qu’ils ne déjeuneraient pas. Un tumulte douloureux emplit sa poitrine. Il ne prit rien, sortit, erra au hasard, déterminé à la trouver, à s’humilier. Et il parcourait, à grands pas, les rues, les quais, les promenades, courant après deux jupes qui tournaient à un coin, sautant dans un tramway où il venait d’entrevoir un chignon, un chapeau à travers la vitre. Une fois, comme le funiculaire le déposait au _Gütsch_, il reconnut de loin, à une table de café, la silhouette de Chambrun. Il courut, s’arrêta à vingt mètres. Chambrun causait avec deux messieurs corpulents, qui montraient leur nuque rose et rase entre le col d’un pardessus mastic et un chapeau de feutre vert. Ni Élisabeth, ni Clotilde n’étaient là. Il redescendit, gagna l’hôtel, où on lui apprit qu’elles étaient rentrées, puis ressorties. Rentrées, ressorties? C’était pour lui. Il eut un espoir fou, reprit sa course errante... Comme il traversait pour la dixième fois la Reuss sur un de ses ponts de bois décorés de vieilles peintures, il aperçut les deux femmes qui venaient au-devant de lui.

Il s’élança, les mains tendues. Élisabeth ne les prit pas. De nouveau, il la vit hostile, sans beauté, près de sa sœur qui secouait la tête tristement en le regardant. Cette fois, il ne lui en voulut pas d’être laide. C’est à lui qu’il en voulut. Maintenant, il savait que sa laideur n’était pas définitive. Elle serait belle tout de suite si elle voulait le regarder.

--Élisabeth, écoutez-moi.

--Pour quoi faire?

--Vous ne pouvez pas refuser de m’entendre. Vous n’en avez pas le droit.

--Pas le droit? Comme si vous ne me l’aviez pas donné depuis dix mois!

--Écoutez-moi, écoutez-moi.

Clotilde avait disparu. Le temps était bas et triste. Le courant chantait sur les pilotis, faisant frémir les planches. Les squelettes de la Danse Macabre semblaient entrechoquer leurs os.

--Écoutez-moi. Je vous aime. Souvenez-vous. J’ai eu tort de vous quitter ainsi. J’étais fou... L’assassinat, la guerre, j’étais fou... Pardonnez-moi. J’ai trop souffert... Si vous saviez!

--Et moi, croyez-vous que je n’aie pas souffert? Elle parlait durement, avec un accent découpé. «Ah! vous souffriez? Et moi, et moi... Vous êtes parti sans un mot, sans un regard, lâchant votre fiancée comme une gueuse... Vous ne m’avez pas même écrit. Vous m’avez préféré je ne sais quelles idées, je ne sais quel orgueil. Quand ma chair était happée par la guerre, vous vous êtes écarté de l’engrenage. Vous avez préféré la paix à mon amour!» Cette fois, elle avait les yeux dans ses yeux. Au bout des mains serrées, ses doigts s’étaient joints. Du talon, elle martelait les planches: «Que faites-vous ici, quand ceux de votre âge meurent, quand Georges, en ce moment, peut-être, tombe dans sa tranchée, quand on fusille Richard ou qu’il s’écrase sur le sol, quand vos amis sont entre la tempête et vous. Cela pour vous protéger. Cela pour vous, qui êtes ici. Cela pour vos semblables, les neutres, qui se voilent les yeux d’une main et détroussent les cadavres de l’autre. Vous, vous!»

Elle tremblait de colère. De nouveau, elle fut très belle. Mais comme il se sentait aimé, comme il la tenait sous sa griffe, comme ce n’était plus ce silence épouvantable du matin, l’incertitude, l’absence, la perspective encore de longs mois, d’années sans la voir, sans entendre parler d’elle, il se tassa dans sa demi-victoire, il fit front. Il ne voulut pas qu’elle pensât hors de lui-même. Il songea au miracle de la veille, quand elle roulait dans son sillage, éperdue de reconnaissance à ne dépendre que de lui.

--Je fais ce que je peux pour arracher mes amis au massacre, pour arrêter le massacre. Georges vient de m’écrire. Il désespère. Il est écœuré. Et tous ainsi, partout. Vous n’êtes donc pas encore saoulée de sang?

Elle blêmit, mais sentit la houle guerrière monter de ses entrailles et soulever son cœur.

--Vous savez que s’il faut le mien pour que le massacre cesse, il cessera à l’instant. Mais à condition que le bourreau, après, jette sa hache, rentre dans sa patrie, cultive son jardin. Je lui pardonne par amour pour ceux de la Marne, qui lui ont cassé les genoux.

--Le bourreau, mais c’est l’internationale toute entière du capital! Ceux de la Marne? Des esclaves. Avez-vous jamais réfléchi à la somme de lâcheté qu’il faut pour se laisser jeter à la tuerie contre son gré? La patrie? les patries? elles ne commenceront à vivre que le jour où mourra la guerre.

--Si nous ne tuons pas la guerre, vous savez bien que ce sera le triomphe de la patrie qui croit le plus à la patrie et aura déchaîné la guerre. Par haine du chauvin d’ici, vous en êtes un de là-bas.

--Mais eux vivent, du moins. C’est le peuple le plus vivant. Il est organisé. Il est cohérent. Il va d’un bloc; et nous ne sommes que poussière.

Elle eut un rire ardent.

--La poussière a brisé le bloc. Et pour vous le bloc est force et la poussière lâcheté. Riez donc avec moi, Monsieur le logicien. C’est vous qui profitez du sacrifice, visitez les musées, ascensionnez, philosophez, palabrez, c’est vous le lâche!

--Hélas! vous savez bien que je ne profiterai pas de ce que vous appelez le sacrifice. Vous savez bien que ma vie est perdue. Vous savez bien que la France m’est interdite. Je suis un réprouvé.

--Alors, pourquoi as-tu fait ça?

Il chancela.

--Ma conscience me défend de tuer.

--Niaiserie. A la guerre, on ne tue pas. On délivre. Ah! vous êtes un réprouvé! Auriez-vous donc une patrie, comme les autres? Votre conscience est bonne fille. Elle laisse mourir les «lâches» pour défendre le sol, les eaux, les mots, les images qui l’ont faite. Et vous le savez bien, et vous le savez bien! Vous profitiez plus qu’eux de la patrie. Ils en bêchaient la terre, vous en mangiez le pain. Vous en respiriez les fleurs, l’âme.

--C’est cette âme qui m’a appris l’amour de l’âme universelle qu’expriment toutes les patries dans un langage différent.

--Soit. Mais si l’une de ces patries veut broyer l’âme de la vôtre?

Il ne répondit pas. Ils avaient quitté le petit pont. D’instinct, à travers les rues de la ville, ils se dirigeaient vers l’hôtel. Pierre regardait distraitement les devantures cossues, hymnes plastiques au tourisme et à la santé, où les vingt ours taillés dans le mélèze pour orner les encriers, les parapluies, les couteaux, les étagères, les pendules, exprimaient des besoins esthétiques à coup sûr beaucoup plus honnêtes que ceux dont la carte postale obscène témoigne aux louches étalages des métropoles enragées de la luxure et du combat. Une détresse immense environnait son amour. Toujours hostile, mais inquiète de son silence, celle qui marchait près de lui attendait. Il allait dire: «Je vous aime» quand, au tournant de la dernière rue avant d’arriver à l’hôtel, ils se heurtèrent à Clotilde qui venait au-devant d’eux, un télégramme à la main:

--Où est papa? Georges...

--Georges, mon Georges!

Élisabeth avait saisi le papier: _Georges blessé grièvement. Venez._

Pierre serra les poings: «Hélas! vous voyez bien.

--Quoi?

--Lui aussi, lui aussi! Pauvre petit! Et vous ne voulez pas que ça finisse?

--Je vois qu’il paie vingt siècles d’une grandeur à qui il doit toute la sienne, et que vous avez fait faillite, vous.

--Mais vous savez bien qu’il trouve le prix excessif! Il n’a rien à payer. Vous l’immolez à une idole. Et il commence à le savoir...

--Il est jeune. Il souffre. Il le dit. Je lui pardonne et je l’adore. Vous, je vous hais.

Il lui saisit le poing:

--Pourquoi m’avez-vous dit _tu_ tout à l’heure?

--Parce que je vous aime.

Il eut un élan victorieux, la tira à lui violemment.

--Alors?

Elle se dégageait, folle de rage et d’amour.

--Alors, rentrez en France, battez-vous.

--Non.

--Vous êtes une femme. Non, une fille. Adieu!

V

La plaine artésienne, ondulant à l’infini, semée de villages sordides qu’entourent de petits bois, jaune et verte, colzas, avoines, blés lointains frissonnant comme une peau. Un immense ciel circulaire où les nuages effleurés d’argent, d’azur, de nacre, de rose, entassent des architectures qui moutonnent et s’étagent en tours, en cirques, en dômes amoncelés. Au sortir de la route boueuse et rase où circulent de maigres convois militaires, quelques groupes de soldats, des autos, des cavaliers, la carriole de paysan qui transporte les deux femmes tourne à l’angle d’une allée d’ormes conduisant au vieux château. Vautrés sur les talus, des deux côtés, des infirmiers fument leur pipe. Très haut, à droite, un aéroplane tourne, encadré de flocons blancs. Un grondement continu vient des profondeurs de l’espace, serré, cohérent, roulant dans ses propres limites, comme visible, ne couvrant ni le bruit des feuilles, ni les ramages et les sifflements des oiseaux, ni les aboiements des chiens, ni les nasillements des hôtes de la basse-cour, masse sonore, accompagnant de ses rondeurs, de ses passages, de ses vives reprises, de ses silences solennels, les mille murmures du monde qui dénoncent le drame éternel sous les herbes, dans l’air, dans les branches, dans l’eau croupie des étangs, dans les glycines suspendues.

Une cour. Des bâtiments bas, une façade nue, de pierre et de brique alternées, un toit d’ardoises. Du vieux pavillon de chasse, on a fait une ambulance. Des poules, un coq, quelques oies échappés de la ferme proche picorent devant la porte, clabaudent, grattent le sol, se dispersent, quand la carriole arrive, avec des battements d’ailes et des piaillements effarés. Les deux femmes sont descendues. Élisabeth, crispée d’angoisse, n’ose parler à sa mère qui garde, depuis le début du voyage, un silence obstiné. Trois jours pèsent sur elles, trois jours, trois nuits. Est-il vivant? Elles ont traversé, tout le matin, la gloire du prochain été, les moissons gonflées et fleuries de points bleus et rouges, la joie de l’air, la joie des eaux, la divine lumière éparse. Un enfant pourrait-il mourir ce jour-là? Pourrait-il être cloué dans un cercueil, enfoui sous la sombre terre, dans l’indifférence de tous? Que va-t-on leur dire à leur arrivée? Parlera-t-on avant elles? Que liront-elles sur le premier visage qui se tournera vers le leur, dès qu’on saura qui elles sont?

Ce visage est celui d’un officier gestionnaire. Il est rouge, avec une barbiche jaune, qui veut l’allonger. L’homme, très court, est martial, fier d’accueillir des affligées de marque, de jouer un rôle de médecin, de donner des détails techniques, de montrer deux galons en or et d’entendre le canon. Il fait de son mieux pour paraître sévère, quoique bon. Il est bon d’ailleurs. Il faut que les bons s’amusent, comme tous. Il est très ridicule, donc, en ce moment-là, très redoutable... «Georges»... Élisabeth, les yeux fermés, attend.

--Du courage, Mesdames... les mains, un bras, les yeux... la poitrine... nous n’osons, ces messieurs n’osent... nous n’osons répondre de lui... Moi-même... une grande bataille... nos vitres tremblaient, un obus est tombé à moins de trois cents mètres d’ici... moins de trois cents mètres... J’étais là, à cette place même. Il parle difficilement. J’ai à vous demander des renseignements indispensables... mon dossier.

--Il vit, il vit! Où est-il?

Élisabeth a saisi l’homme par la manche, le pousse devant elles, vers la porte d’entrée.

--Montrez-nous-le.

--Madame, l’émotion... des ménagements... ces messieurs... les papiers qu’il me faut... et la visite du...

--Montrez-nous-le!

Aux gestes qui protestaient elle avait deviné qu’il était dans la salle à droite du vestibule carrelé. La porte en était ouverte, elle entrait vivement, suivie de Mme Chambrun et du petit homme éperdu.

D’abord, elle ne le vit pas. Elle ne vit que du blanc avec des taches de soleil. Dix lits à peu près, de part et d’autre, entre de larges fenêtres ouvrant d’un côté sur la cour, de l’autre sur un parc que prolongent des champs en pente. Vingt couches basses, cadres de bois, paillasses, draps grossiers, celui-ci sanglant. Ils étaient couchés là, ou assis, ou soutenus par des polochons sous les aisselles ou les épaules, pour mieux tolérer la fracture ou le ventre ouvert. Il y avait une odeur fade, avec d’âcres élans. Un infirmier de garde fumait, crachait par terre. Un enfant, les yeux creux, les pommettes rouges, un grand bandage autour de la poitrine, toussait. Un homme âgé, la barbe grise, la face fendillée de rides, un pansement triangulaire lui tenant l’épaule et le bras, jouissait du soleil, du repos, de la digestion commençante, en vieil animal. Élisabeth comprit que son frère occupait l’avant-dernier lit à droite, parce que, malgré quelques têtes bandées, quelques mâchoires étayées, pas un seul de ces visages n’était le sien, et que celui qui était couché là avait la face entièrement couverte de bandages, sauf la bouche et une narine que chaque souffle tirait.

Elle s’arrêta. Elle hésita, approcha sans bruit, les mains jointes. Elle entendait, derrière elle, le petit homme bourdonner...

--Georges, Georges, qu’as-tu?

Elle avait parlé à voix basse.

--Georges, c’est moi, Élisabeth.

La bouche, desséchée, suintante, avec des croûtes noires, s’entr’ouvrit, laissa voir les dents qu’un enduit jaunâtre couvrait. Les blessés regardaient, penchés, soulevés sur leurs coudes, ou le cou tendu, avec des visages curieux. Mme Chambrun, au pied du lit, la face en pierre, ne bougeait pas, ne parlait pas:

--Qu’as-tu?

Les lèvres tremblèrent, mais il ne dit pas un mot. Élisabeth se pencha, baisa ces lèvres, chercha sur la couverture la main. Il n’y avait pas de main sur la couverture. Doucement, elle soulevait le drap... Le corps entier était emmailloté de bandes où, par places, une tache rose, auréolée de jaune, perçait. Une jambe était nue, pauvre chose amaigrie, blafarde, malpropre. L’autre était dans une gouttière toute entourée d’ouate et de bandes, grosse masse cylindrique d’où une odeur de pourriture venait.

--Qu’as-tu, mon chéri, souffres-tu?

Un souffle chaud sortait des lèvres, avec quelques mots très bas, où elle crut reconnaître son nom. Elle penchait vers lui son oreille. Elle ne comprenait pas:

--Maman est là, Georges.

La bouche remua encore, Mme Chambrun s’approcha, mit sa joue sur elle... Un silence affreux commença.