La roue

Part 4

Chapter 43,687 wordsPublic domain

Un miracle entrait. En se contentant d’exister, il eût répondu pour la jeune fille. Un miracle. L’éternelle guerrière qu’on pourrait, dans toute l’Histoire, suivre à des traces de sang si elle ne laissait aussi dans son sillage l’ineffable parfum des fleurs. Elle était grande, avec des épaules larges, régulièrement inclinées, d’où les bras tombaient purs et ronds. Elle marchait si fièrement qu’elle semblait nue. Elle était nue. La splendeur sinueuse des chairs obligeait les étoffes à se modeler sur leurs masses tournantes comme une atmosphère soyeuse qui l’accompagnait. Du talon haut, de la cheville sculptée à la tête petite et haute, la longue ondulation charnue montait avec la fermeté glorieuse d’une plaine qui se déroule sous la lumière de l’été. Cela progressait sans un heurt, l’oblique élan des jambes longues s’élargissait aux flancs épanouis que la dépression ondoyante des hanches, pareille au cadre d’une lyre, réunissait au creux des reins. Du ventre à peine ondulé au dur jaillissement des seins qui tremblaient à peine sous le taffetas du corsage, croisé sous eux, les plans soutenus s’élançaient, tournaient, cintraient la poitrine bombée, érigeaient le cou cylindrique, d’une pâleur dorée, où battait le sang des artères et au sommet duquel, sillonnés d’ombres et de flammes, les cheveux noirs à reflets roux tordus en tresses circulaires couronnaient le crâne rond. La face était une splendeur fauve, avec la grande bouche aux dents serrées et régulières, ourlée de sang, gonflée de sucs, le nez droit aux ailes fières, les immenses yeux gris, enfoncés dans une ombre chaude, violets à la lueur des lampes et où des étincelles vertes s’allumaient et s’éteignaient. Elle avait de grands mouvements qui paraissaient continus et n’avoir jamais commencé et ne devoir jamais finir. Il suffisait qu’elle marchât, qu’elle tournât la tête, qu’elle levât la main pour délivrer des ondes musicales. Immobile, elle les captait comme un troupeau obéissant.

--Que dis-tu, maman?» La voix avait des profondeurs liquides, un flot de cristal qui heurtait des parois d’airain... «Que dis-tu? Tout le monde se bat bien, et tout le monde n’est pas chrétien, il s’en faut. Des socialistes, qui sont partis pour faire la guerre à la guerre, des instituteurs pour défendre la morale outragée, des Juifs pour se faire une patrie, des milliers de bourgeois sceptiques, d’ouvriers révolutionnaires tombent tous les jours au premier rang. Tu connais les idées de Richard?... Je venais précisément t’annoncer qu’il a décroché, lui aussi, sa seconde citation, et la médaille militaire, encore... Il a descendu un avion boche...

Quand elle prononça le nom, ses larges paupières battirent, recouvrant d’un voile d’or la flamme des yeux gris, son cou, gonflé d’un spasme musculaire, s’empourpra, sa poitrine battit, monta comme une vague, tandis que ses épaules ondulaient. Elle n’avait pas une fleur, pas un bijou, pas un parfum. Mais une telle force d’amour rayonnait d’elle qu’Élisabeth souffrit dans sa chair desséchée et que Mme Chambrun, obscurément choquée, faillit se signer. C’était Clotilde, l’aînée, la fille si longtemps préférée, choyée pour sa passion mystique, et à qui le mariage, en quelques mois, avait rouvert les portes de l’Éden. Avec la force de l’époux, la joie révélée peu à peu dans ses plus grandes profondeurs, l’union miraculeuse des sens larges ouverts avec la vie universelle, tout l’ancien édifice de l’éducation qu’étayaient tant de désirs obscurs et d’impressions irraisonnées s’était effondré soudain. L’époux. L’époux seul, sa puissance infinie, ses idées qu’elle déterminait comme un brasier crée la lumière, et le lien brûlant qui l’attachait à lui, entraînant avec elle en lui, confusément, le flot des souvenirs, des pensées, des sensations, des sentiments confondus.

--Georges est chrétien. Il ne peut pas faiblir. Tous les autres, ton mari le premier, ne se relèveront plus à la première défaillance. Tous les socialistes finiront par penser comme celui qui fut le fiancé de ta sœur. Les instituteurs ne pourront retenir dans le devoir des hommes à qui ils ont appris qu’il n’y avait pas de Dieu. Les Juifs font déjà des affaires... Ton père le leur reprochait encore hier. Georges ne faiblira pas.

--Richard non plus, maman! il est trop vivant pour ça! Il n’aura même pas de défaillance. Ah! je le connais, je le connais! Il s’enivre de lui-même. C’est dans sa puissance seule que réside son besoin d’action, tout lui, ses sentiments, ses goûts, ses idées même. Tu sais combien j’ai souffert, bien que je l’aimasse déjà, quand il m’a demandée, de ce qu’il était épicier en gros. J’étais bête. Je voulais un médecin, ou un avocat, ou un ingénieur, ou un banquier, que sais-je? La veille de la guerre encore, ça m’ennuyait qu’il vendît de la cassonade et achetât du raisin sec et ne songeât pas à s’en cacher. Tout ça est loin. Ingénieur, médecin, avocat, banquier, il eût été le même, un conquérant. Il est soldat sans effort, et magnifique soldat. C’est un mâle!

Elle avait dressé le buste, secoué sa belle poitrine, puis, devant l’effarement de sa mère, rougi. Et comme elle se tournait vers sa sœur, d’un mouvement instinctif, elle lui vit la face si tragique que ses larmes jaillirent et qu’elle lissa les cheveux de la délaissée avec la paume de sa main. Élisabeth la laissa faire, pardonna même d’un regard, mais ne dit rien.

Mme Chambrun avait vu les larmes. Mais elle n’avait pas compris. Quelque chose bougea dans son cœur: «Tu pleures, Clotilde? Je te comprends. Hélas! Où est ton refuge, maintenant que tu ne crois plus, contre l’inquiétude, contre le malheur possible? Comment cette guerre n’apprend-elle pas à tous où est la vérité, la morale, la paix du cœur?

--Non, maman, je ne pleure pas. Je n’ai pas d’inquiétudes. Je n’ai jamais eu d’inquiétudes. Il ne lui arrivera rien. Il est trop fort. Ce n’est pas son aéroplane qui le porte. C’est lui qui porte son aéroplane. Un homme comme lui ne meurt pas. Il domine les événements.» De nouveau elle s’était dressée, sa joie refoulait la pitié tendre qu’elle éprouvait pour sa sœur, l’afflux du sang au cœur noyait les larmes. Amoureuse de la force, elle était vaincue par la force. Elle trouvait dans sa défaite sa gloire de femme et la paix. Sa main tremblait d’émoi sur les cheveux de sa sœur, mais elle ne la regardait plus. Et Élisabeth, déchirée d’amour et d’envie, l’admirait.

--Et toi, ma pauvre maman? Si tu savais combien je pense à toi, à Georges!» Elle mentait, elle aimait bien son frère, mais pensait trop à son mari pour penser beaucoup à son frère. Elle mentait facilement, éprouvant le besoin de répandre sur tous le bonheur qui l’étouffait. Elle mentait parfois aux autres, pour leur être agréable, mais à sa nature jamais. «Comme tu dois souffrir, quand tu songes à ce qu’il souffre, à ce qui peut lui arriver. Ah! ce n’est pas Richard, lui! C’est un faible, au fond, et si doux, et qui se bat par noblesse de cœur, contre ses sentiments, ses besoins, ses moyens, contre lui-même...»

Mme Chambrun baissa la tête. Pleurait-elle? On ne le vit pas. On ne le voyait jamais. Elle fit un effort sensible. Il ne fallait pas qu’elle parût moins courageuse que cette fille qui n’avait plus besoin de Dieu. Elle n’avait plus désormais un sentiment direct. Elle se demandait toujours de quelle manière elle devait le refouler pour que cela fût agréable à Dieu. «Georges ne court aucun danger. Un chrétien ne court jamais de danger. S’il meurt, il est sauvé. Le seul danger que puisse courir un chrétien, c’est de perdre la foi chrétienne!»

Un silence tomba. Les deux sœurs se regardèrent. C’était donc là leur mère! Elle livrait son fils au Minotaure parce qu’on lui avait appris que cela apaiserait Dieu. Elle eût préféré le voir mort plutôt que détaché de Dieu. Elle avait considéré comme un châtiment à l’insuffisance de sa piété l’abandon de sa fille aînée, l’indifférence de sa cadette... Mais cette fois, c’était le drame. Si Dieu permettait que son fils se retirât de lui au cours du drame, et à propos du drame où il se manifestait, cela montrerait à coup sûr l’indignité définitive de la mère et des enfants.

Clotilde appuya son regard sur le regard de sa sœur, longuement, tendrement. «Tu vois où elle en est, disait ce regard, et comme nous sommes plus libres!» Élisabeth n’en put supporter l’assurance. Sa vérité lui échappait. Elle se sentait faible et pauvre devant la force et la richesse de sa sœur. Devant l’humilité de sa mère, elle sentait la misère de son orgueil. Où était-elle? Où était-elle? Elle essayait en vain de fixer, au centre du désarroi de ses sentiments anciens, une croyance arrêtée, une volonté définitive autour de qui elle eût pu contraindre ses sentiments nouveaux à graviter. A cet instant, elle ne pensait qu’à ceci: il y avait dans sa famille deux êtres qui étaient au feu, deux êtres qui s’y étaient conduits en braves, le fils de sa mère qui était là, l’époux de sa sœur qui était là. L’être qu’elle aimait, elle, n’avait pas voulu se battre, il n’avait ni citation, ni médaille, pas de gloire. Il n’était pas un héros. Pas même un martyr. Il ne risquait rien pour ses idées. Il voyageait pour son plaisir. Il était à l’abri des coups. Elle n’avait pas voix au chapitre. Sa mère avait le droit de sacrifier son fils à ses idées puisque la douleur de le perdre, qu’elle l’avouât ou non, la laverait de cette idolâtrie. Sa sœur avait le droit de proclamer la beauté de la guerre puisqu’elle aimait un conquérant. Elle n’avait aucun droit, elle. Ni Dieu ni l’homme ne répondaient à son appel. Il y avait là deux chairs sous le couteau, et ces deux chairs souffraient moins qu’elle, dont le couteau s’écartait! La mort n’était donc rien, c’était l’amour qui délivrait...

Elle était sauvée. Elle sentit monter les larmes. «Qu’importe que Pierre soit un héros, mais que je l’aime, et qu’il m’aime.» Un spasme si violent la traversa, arrêtant son cœur, voilant ses yeux, contracturant les muscles de sa face, que Clotilde comprit tout:

--Lise, ma sœur, veux-tu que j’écrive à Pierre?

--On n’écrit pas à un fuyard, répondit Élisabeth.

IV

Pierre Lethievent parcourait la libre Helvétie. Depuis dix mois qu’il s’y trouvait, il en connaissait toutes les gares, toutes les montagnes, tous les hôtels. Il avait revu plusieurs fois les mêmes endroits, atteint d’une fièvre ascensionnelle et déambulatoire qui s’alimentait d’elle-même et qu’aucun site, aussi célèbre qu’il fût, aussi cher qu’il payât pour le contempler, n’apaisait. Il avait vu sept fois le soleil se lever sur le Righi, il avait fait trois fois l’ascension de la Dent Blanche, deux fois celle de la Jungfrau. Il avait parcouru quatre fois six lacs, exploré neuf glaciers, visité une grotte de glace dont un tourniquet défendait l’entrée et où un virtuose incomparable jouait de l’accordéon. Il avait bu le café au lait une fois à quatre mille cent vingt-trois mètres de hauteur. Il avait côtoyé en funiculaire des gouffres impressionnants. Il était monté sans secousses pour trois francs trente centimes à dix mille six cent onze pieds et trois lignes au-dessus du niveau de la mer. Maintes fois, il s’était livré à la méditation solitaire dans cinq forêts de sapins. Maintes fois, il avait loué une nacelle pour glisser sur l’eau calme de quelque lac du milieu duquel on entendait tinter les clochettes des troupeaux, et lâché les rames afin de rêver. Il avait skié en hiver. Il avait skatingué en été. Qu’il logeât à l’hôtel de Winkelried, au chalet de l’Oberland, à l’auberge de l’Edelweiss, au palace de Guillaume Tell ou à la pension du Ranz des Vaches, du fond des vallées brumeuses, du bord des eaux tranquilles, du sommet des monts sourcilleux, quatre fois par jour à la même seconde, il avait entendu le tumulte strident des gongs marquer l’heure des repas, huit fois par jour, quatre fois par nuit à la même heure, un roulement lointain et d’impérieux sifflets annoncer le passage des trains, quarante-deux fois à la même minute, une trompe signaler l’arrêt des tramways, et chaque soir, avec les deux minutes et trois à cinquante-cinq secondes prévues par le calendrier d’avance ou de retard, toutes les fenêtres fleuries de tous les sanatoria s’ouvrir au moment précis où le soleil couchant inondait de teintes roses la neige sur les hauteurs.

Il avait voulu étouffer sous la multiplicité et l’amas des sensations esthétiques la plaie qui cuisait et lançait au centre vivant de son être. Cette plaie, au contraire, s’était élargie jusqu’à envahir tout à fait le formidable ennui qui lui venait de tous ces plaisirs tarifés, de toutes ces sublimités honnêtes, de toute cette beauté indiscutable, de tout cet impitoyable bonheur. L’image d’une jeune fille ne quittait pas cette étendue déserte et monotone qu’il voyait se dérouler en lui quand il y tournait ses regards. Elle était de jour en jour plus floue, cette image, mais plus hallucinante ainsi. Après la douleur crue des premières semaines, l’angoisse insistante, entêtée, s’était installée à demeure. Il voyageait en forcené, elle l’accompagnait paisible. Elle assistait aux réunions pacifistes où il parlait, discutait, s’indignait, votait. Quand il écrivait à ceux de ses amis qui étaient dans la bataille les lettres les plus passionnées pour les détourner du sacrifice consenti, de l’esclavage subi ou du jeu librement cherché, il la voyait courant dans l’ombre de sa plume. Son intelligence était libre. Il raisonnait de tout, sur tout, avec la subtilité et la rigueur d’autrefois. Mais l’image restait en marge. Jamais il ne la réunissait à la sensation vivante par les mille secrets passages qui font d’un esprit supérieur le fleurissement continu, toujours frais et frémissant, de tous les sens en émoi. Il n’avait plus que deux ressources pour retrouver l’unité de son être: chasser l’image de sa mémoire ou l’incorporer à sa chair... L’amour lui interdisait la première, l’orgueil la seconde. Il errait...

Pour la troisième fois, il débarquait à Lucerne, hésitant à descendre en Italie--où l’appelait la propagande--par le Saint-Gothard. Il s’était assis au bord du lac, sur la terrasse d’un hôtel. Le temps était admirable, doux, plein de fraîcheur et de calme. Une chute d’après-midi vermeille donnait à l’air et aux formes du monde l’occasion la plus favorable pour apparaître dans leur gloire à qui sait les regarder. Il se sentait un besoin d’admirer presque douloureux. Cependant, ici comme ailleurs, pour la centième fois, il trouvait à l’eau paisible des tons savonneux, aux neiges ensoleillées des violets et des mauves froids, interchangeables de montagne à montagne et de saison à saison, aux forêts de sapins des bleus ardoisés, neutres, sans reflets, sans transparence, aux formes colossales entourant le lac de partout une monotonie immobile et bouchée. Pas un plan vigoureux et net révélant à l’intelligence l’architecture de la terre, pas une ligne assez ferme et soutenue pour imposer à son éternel besoin d’ordre quelque direction évidente qui devînt à la fois une certitude pour les sens et une inquiétude pour le cœur. Il ferma les yeux, afin de voir plus nettement l’image qui insistait sur le fond terne de sa méditation désenchantée. Et comme elle était là, toujours présente, comme elle lui tendait les bras, la tête en arrière, avec un rire enivré, ainsi qu’il se souvenait de l’avoir vue la veille de la rupture et qu’il la voyait toujours, il comprit soudain. Il comprit et pour la première fois réunit à une idée vivante son chagrin. Il comprit la vision poétique et banale que certains peuples ont de la terre qui les nourrit. Il comprit pourquoi ils cherchaient en eux et reportaient candidement dans leurs paysages d’où la vie aérienne des lumières et l’harmonie formelle sont proscrites avec le feuillage bruissant, nuancé, éclairé en-dessous par les feux mouvants du soleil, avec la poussière colorée où jouent les fantômes, avec la gloire illuminante des mille reflets dansant dans la vapeur d’opale au bord des mers, un refuge sentimental contre la vulgarité de ces paysages et l’ennui qui s’en dégage. Il saisit dans un éclair le sens profond de la musique, protestation des âmes élevées contre la platitude ou la grossièreté de la nature et des mœurs, monument intérieur dressé par le héros sur le chaos environnant des sentiments et de l’espace. Et comme il rouvrait les yeux, comme son regard embrassait les montagnes, il vit que les mille chalets dispersés sur leurs pentes avaient l’air très sûrs d’être honnêtes, d’abriter partout la vertu, mais qu’aucun d’eux ne lui montrait un profil fier, une arête grave et nue, la moindre humble façade exprimant dans sa coloration, ses proportions et son dessin une idée commune à tous, claire, tranchante et poursuivie obstinément dix siècles à travers le feu et le fer.

Une servante rose, avec la nuque blonde, les bras nus, des bas blancs bien tirés sur des chevilles un peu lourdes, le servait. Flanqué de pain grillé, de miel, de beurre, le café au lait, qui était exquis, l’écœura. Il se leva, gagna sa chambre, contempla avec irritation la propreté presque incroyable de la pièce, ses meubles frais, les lavabos fixés au mur, leurs robinets d’eau chaude, d’eau froide, d’eau tiède, tous ces indices d’une civilisation que son manque d’imagination prophétique l’obligeait de trouver parfaite. Il ouvrit sa fenêtre, regarda les bois presque noirs, les glaciers hautains, les eaux mornes. Quelque chose d’inexpliqué étouffait son cœur. «Je ne comprends rien à tout ça! C’est honnête, oui. Mais c’est informe. Quelle est la forme de tout ça, dans notre commun souvenir? C’est heureux, oui. Et après? Si c’était trop heureux? Ou trop paisible?» Une douleur aiguë le traversa: «Zut!» Il sortit en tirant violemment la porte. Comme il mettait le pied sur le palier, une femme, la tête baissée, montait la dernière marche. Elle leva la tête, l’aperçut, fit un cri léger, s’arrêta. C’était Élisabeth Chambrun.

Ils étaient face à face. Ils auraient pu s’étreindre s’ils s’étaient tendu les bras. Elle s’appuya du dos à la rampe où se crispèrent ses deux mains. Il recula jusqu’au mur. Ils se croisaient sur la piste de guerre et s’observaient avec une attention aiguë, comme pour guetter les frémissements et les tassements musculaires qui précèdent le bond. Aucun élan l’un vers l’autre. Il la trouvait maigre, vieillie, laide, avec un visage osseux, la peau tirée et desséchée, les épaules rentrantes et, dans la mise, mille imperceptibles négligences dont l’ensemble l’outrageait. Il vit qu’elle avait souffert, qu’elle souffrait, qu’il en était cause. Il essaya d’avoir pitié. Il ne put pas. Il n’aimait plus. La réalité le délivrait de l’image. Il respira. Il se sentit impitoyable et fort.

Elle, au contraire, le trouvait beau, plus qu’autrefois. Sa peau s’était hâlée, elle était d’or et de feu sombre. Sa poitrine était plus large. Le masque avait une fierté meurtrie, qu’accentuait la courbe de la bouche, ferme et descendante aux coins, la profondeur des orbites où la flamme de l’œil jouait dans les ombres bleuâtres, le modelé violent du front vertical, bossué au-dessus des sourcils, creux aux tempes. Elle lui en voulait d’être ainsi, alors qu’elle enlaidissait. Elle se souvint. Il était parti. Il avait fui. Il ne lui avait pas écrit une lettre. Il était bien mis, bien portant. Elle pensa à Georges, hâve, malpropre, enlisé dans la boue rouge de sa tranchée. Et, comme elle rencontrait son regard presque hostile, il lut du mépris dans le sien.

Cela dura dix secondes. D’autres personnes montaient. D’abord Clotilde Esperandieu, toujours splendide, qui s’arrêta interdite, puis M. Chambrun, les bras au ciel:

--Comment, c’est vous Lethievent! En voilà une rencontre! Je ne suis pas fâché de vous voir...»

Il s’interrompit. Il avait surpris l’attitude de Pierre et d’Élisabeth, leur silence, la gêne de Clotilde qui avait baissé la tête, et, du bout de l’ombrelle, traçait des hiéroglyphes sur le tapis du palier.

--Comment! vous boudez encore? Il y a beau temps que je ne pense plus à ces histoires, moi! Embrassez-vous donc, sapristi!

Et il poussa Pierre vers Élisabeth.

Elle ne voulut pas qu’il comprît sa haine. C’est pour cela qu’elle tendit sa main. Une main molle, qu’il serra vite, en s’inclinant un peu. M. Chambrun était radieux.

--Je vous savais bien en Suisse, Georges me l’avait écrit, mais je ne m’attendais pas à vous voir presque le jour de notre arrivée. Le monde est petit.» Il sentit qu’il fallait parler de la patrie: «Sans doute, je n’approuve pas votre conduite. Mais après tout, vous êtes réformé... Allons! vous dînez avec nous. C’est étonnant ce que cet air de la montagne ouvre l’appétit.»

Pierre, devant la main large tendue, hésita une seconde à y poser la sienne. Mais sa haine pour le père était partie avec son amour pour l’enfant. Vis-à-vis d’eux, l’indifférence. Vis-à-vis de tout, une lassitude infinie. Il vit dans cette soirée une diversion à l’ennui. Il répondit à l’étreinte, baisa le bout des doigts de Clotilde dont il avait toujours aimé l’animalité généreuse, accepta d’un signe de tête et descendit sur la terrasse de l’hôtel.

Le dîner fut assez morose. Tous s’observaient. Seul, M. Chambrun gardait sa verve. Il était venu pour ses affaires et avait décidé ses filles, dont la santé était médiocre, à l’accompagner. Pierre, en effet, en regardant avec plus d’attention Clotilde, surprit des mouvements fébriles, un tremblement léger des lèvres, quelques signes de nervosité, d’inquiétude, presque de souffrance, d’autant plus visibles qu’il se la rappelait plus puissante, plus calme, plus triomphalement assise dans la paix conquérante des sens toujours enivrés. Il s’informa. Son mari, depuis deux mois, était en «mission spéciale». Elle le savait vivant, il lui donnait de ses nouvelles par la Suisse précisément. Mais auparavant, presque une semaine sur deux, elle quittait Paris pour passer quelques jours avec lui dans un de ces villages de l’arrière-front, à proximité des parcs d’aéroplanes, où le fruit défendu prenait une incomparable saveur. Elle conta leurs ruses pour se voir. Elle parla du bruit du canon, des convois sur les routes, du passage des armées. Ils en vinrent à la guerre. M. Chambrun semblait gêné. Pierre disait la paix prochaine, la rupture du front étant de part et d’autre impossible, les soldats s’affirmant partout résolus à ne pas passer un second hiver. M. Chambrun hochait la tête, jugeait la paix encore lointaine, ne paraissait pas y tenir. «Il faut aller jusqu’au bout. Les Anglais s’organisent. Les affaires reprennent. On les aura!» Pierre pensait à Georges, dont une lettre, huit jours avant, lui avait avoué la détresse. Mais il était assis à la table de Chambrun. Il serra les poings, il serra les dents. Chambrun, d’ailleurs, réussissait à parler d’autre chose:

--Au diable la guerre, mes enfants! Quelle paix ici! Et quel pays!