Part 7
Il se leva, rentra chez lui, au travers des rues étroites qui coulent du plateau de pierre comme des torrents étranglés par des falaises de granit. Il se coucha dès que ce fut la nuit. Il avait acheté le jour même un des cent livres qui racontent la vie de Saint François. Il le lut dans son lit, d’un bout à l’autre. Le poème de sa douceur le transporta. Il eut le cœur gonflé. «Voici la vie! Élisabeth! ma chérie, mon amour, tu feras comme moi, avec moi, par moi, la conquête de la bonté. L’esprit monte vers la justice, à travers la force et le carnage. Il vaincra, je le sais bien. Sans cela ce livre banal ne serait pas si beau...» A l’aube, il traversait les campagnes toscanes, suivait au bord du Trasimène la route d’Annibal, entrait en Ombrie dans la puissance et la chaleur du grand jour. Ici, partout la paix, des ondulations molles, des labours profonds et bruns sur les tertres mamelonnés, de grands bœufs gris aux longues cornes dans les champs, des mûriers, des blés, des vignes, et, au fond de lui-même, un singulier apaisement. Ses yeux étaient fixés sur une étoile dans la traversée du désert. Un homme qui apportait l’amour au monde était si fort que six ou dix-neuf siècles après sa mort, les hommes redevenaient purs dès qu’ils retrouvaient sa trace.
Dès son arrivée à Assise, il courut à l’Église basse. Il était venu de la station à pied, par la route poussiéreuse et sans ombre qu’écrasait un soleil brûlant. La crypte était obscure et fraîche. D’abord il ne vit rien, s’assit, pénétré d’un profond bien-être. Bientôt, de vagues formes apparurent sur les murailles, demi mangées par le salpêtre qui mettait sur elles une atmosphère d’or verdâtre où le mystère s’accroissait. Sur ces fonds d’azur noir, il lui sembla qu’il découvrait soudain, après la fuite d’un nuage, la marée de perles ardentes qui ruisselle autour de la terre, d’un bout à l’autre du ciel. De grands visages ingénus, avec leurs yeux immenses, des gestes purs comme l’esprit, un ordre divin et rythmé comme une musique lointaine venaient à lui du fond des temps. Son cœur déborda. Il versa des larmes. Le génie de Giotto faisait couler dans ses artères mêmes la tendresse de Saint François. Le monde entier, ses cieux, ses eaux, ses arbres, ses oiseaux, ses pierres même, tout chantait, berçait un espoir, montait vers la paix et l’amour dans le balancement des palmes. Il fit le tour des ténèbres illuminées. Il s’arrêta, après une longue adoration muette du groupe du vieux Cimabué, qui prie et pleure et soupire et gémit comme un chœur de violoncelles, devant une fresque ardente et funèbre, noire de nuit, rouge de sang. Des soldats sanglants, bras nus, des couteaux entre les dents, des tabliers de bouchers aux reins, égorgeaient, mutilaient, décapitaient des enfants. Des femmes tentaient de les leur arracher, suppliaient, s’agenouillaient, ouvraient leurs bras, tombaient mourantes devant les petits morts en tas... Un étau de glace serra ses boyaux. L’image de Georges surgit. Il en voulut au vieux peintre, mais la puissance harmonieuse de la peinture l’enchaînait. Vaincu, il assista, dans les profondeurs de lui-même, au naturel accord dans le lyrisme de ce qui est horrible et de ce qui est beau.
--Je suis là. Et on l’a mutilé, tué peut-être. Et je ne serais pas là, et je n’admirerais pas s’il n’y avait consenti. Si j’avais vu cette chose avant sa blessure, avant la guerre, j’aurais admiré, sans doute, mais sans saisir en profondeur le sens de cette harmonie invincible jaillissant d’un charnier. Le peintre qui a fait cela avait vu des choses semblables, ou aurait pu en voir. Il vivait dans la tragédie. François d’Assise eût-il été si doux, s’il n’avait vécu dans la tragédie? Le monde est combat. C’est l’horreur, c’est la menace qui créent la sensibilité. C’est la bêtise et l’incompréhension qui fabriquent l’intelligence. L’amour, l’esprit sont une réaction contre le meurtre et l’habitude. L’humanité n’aurait pas dépassé la tourbe si elle n’avait pas saigné. Elle redeviendrait tourbe si elle ne saignait plus. Si je m’accrois en ce moment, c’est parce que Georges tombe. Ma passion s’exaspère, et mon besoin de la comprendre, et ma soif de l’utiliser...» Il se souvint du dernier chapitre de l’histoire de Saint-François. Des hommes, après sa mort, s’étaient battus sur son cercueil pour s’emparer du cadavre. Et, dans les siècles qui suivirent, le génie italien avait éclaté avec d’autant plus de puissance, que l’orgie meurtrière avait plus déchiré les mœurs. L’épouvante et l’orgueil s’étaient élancés côte à côte, comme pour conquérir à l’homme quelque équilibre perdu. Il y a bien celui du canard. Celui de l’aigle, volant du côté de la foudre, est un peu plus près du soleil.
Il sortit. Le jour était de braise ardente. Derrière la ville, un pic de pierre gravissait l’azur dans le feu. Tant de douceur, dans ce lieu terrible... Le contraste le poursuivait. Pas d’eau, pas de feuilles, pas un oiseau, là où le tendre anachorète avait pris pour confidentes l’eau, les feuilles, sifflé pour charmer les oiseaux. Il faillit écraser du pied une vipère qui dormait sur une roche. Quand François l’appelait, la vipère venait aussi. Dante, rouge d’enfer, était l’ami de Giotto, tout nimbé des ailes des anges. Angelico, Masaccio, l’âme ouvrant à la forme, sans en dévoiler le mystère, l’accès du ciel, l’énergie virile tendue à arracher à la forme son plus redoutable secret, venaient ensemble dans l’Église et se heurtaient au parvis. Sforza, Vinci, le plus sauvage instinct, la plus divine intelligence, collaboraient. Raphaël et Buonarotti se rencontraient sur une cime après avoir traversé pour l’atteindre, l’un des prairies pleines de fleurs, l’autre un formidable désert... Sur le petit ermitage de terre, une énorme église de marbre écrasait l’espoir.
Il resta là huit jours, cherchant le sommeil, la paix du cœur, en proie à un délire d’intelligence qui le précipitait sans merci, sans arrêt, des certitudes les plus consolantes aux doutes les plus cruels. Il allait seul par la campagne, sombre de flamme fixe à pic. Quand il trouvait quelque fontaine, il y regardait son visage, dont l’expression violente et volontaire l’exaltait. Il enfonçait son front dans l’eau froide, et, quand il l’en sortait, il s’en allait plein d’une angoisse étrange parce que l’eau froide, agitée, ne lui renvoyait plus de lui qu’une image confuse. Nu-tête alors, il laissait le soleil sécher sa face, et la poussière, de nouveau, poisser ses cheveux mouillés. Ailleurs, on l’eût pris pour un fou. Ici, on le laissait errer à l’aise. Il allait à la Portioncule demander à un Franciscain, tout riant et gazouillant, de lui parler de saint François. L’autre ne se lassait jamais de lui conter la charmante aventure, les dialogues avec les oiseaux, de lui montrer les roses sans épines, de le conduire à un figuier où crissait une cigale, la même qui donnait au saint des conseils. Il vit, dans un tombeau étrusque, des figures grimaçantes, l’innombrable aspect de la mort. Il fut témoin d’une idylle adorable entre un couple de scorpions. Il vit les approches troublantes, les grâces, l’émoi, l’aveu. Quand le mâle eût conquis la joie, la femelle perça son cœur.
VII
Il parcourut Rome à pied, en tous sens. La ville formidable lui apparut comme un sépulcre ancien, partout fissuré par la poussée des plantes. Sous ce couvercle de granit posé sur un désert, la passion, depuis vingt siècles, avait germé trois fois, brisant les arcs cintrés, les pierres cimentées, les voûtes, dans un titanique effort. Les aqueducs qui portaient, à travers la campagne morte, l’eau vivante des sources à la république de fer, l’œuvre de Michel-Ange après, lui semblèrent les symboles mêmes de l’esprit toujours victorieux de l’inertie matérielle. Le combat contre la fatalité et la nature était lisible partout, dans le geste démesuré des colosses de la Sixtine, la dictature de Moïse, les arches gigantesques qui enjambaient les champs de cailloux et les marécages comme les pas irrésistibles de quelque monstre primitif. Encore la guerre. Pourquoi, ayant à vaincre l’immobilité du monde et de la loi, l’homme, entre temps, égorgeait-il celui qui marchait près de lui sur la route, vers le même horizon? Il ne comprenait pas... Mais un jour qu’il visitait les chambres de Raphaël, il sut pourquoi ce style social reposant sur tant de cadavres, avait creusé dans l’imagination des hommes de si profonds sillons, qu’ils lui obéissaient encore, après deux mille ans. Il vit la fresque d’_Héliodore_, _la Messe de Bolséna_, l’arabesque qui lie les gestes, entraîne dans sa courbe sinueuse les bras qui supplient ou menacent, les fronts qui dominent et les visages prosternés, et fait entrer d’un bloc la grâce et la terreur dans l’harmonie vivante d’un esprit. L’homme résiste à l’homme sur la route même qu’ils suivent, parce qu’ils ne vont pas du même pas. L’un fixe la poussière et l’autre la colline ardue, un autre un astre dans le ciel. Que de morts! Que de ruines! Des milliers d’assassinés. Rien n’est intact. Les fresques s’écaillent. Les cirques sont éventrés. L’Italie, deux fois, trébuche au moment de toucher le faîte. Qu’importe? Rien n’aboutit, qui vise à arrêter la loi dans la formule pour toujours. Ce qui est grand, ce n’est pas de fixer la vie, c’est de déployer l’énergie et l’amour qu’il faut pour l’ordonner une minute. Le style est la seule conquête, il brode sur le néant. La vie s’étale, envahit, se nourrit de son propre sang, s’y noie, sans monter ni se définir. Le style l’endigue et la sculpte, haussant chaque fois son niveau. Hors l’Histoire, hors le Poème, tout est fumée, ouate et cendre. Quelque nom qu’on donne à Dieu, fût-ce négation ou doute, il est cruel, s’il est vivant.
Il sortit du palais, poursuivant par les rues et les places le fantôme de son esprit. Comme il advient toutes les fois qu’un renouvellement s’effectue dans l’intelligence, sa pensée redevenait obscure. Tout organisme embryonnaire hésite à s’affirmer. Ce soir de juin, l’ombre même était étouffante. La lourde poussière de Rome, soulevée par le vent du sud, tournoyait. Il alla s’asseoir sur la margelle de marbre de la fontaine de Trèves. Des gamins, pieds nus, y couraient. Quelque fraîcheur venait de ces eaux abondantes, qui faisaient un tumulte clair. L’ombre des palais d’alentour, brassée par les masses liquides que versent sans arrêt les vasques et les conques de bronze, y roulait en volumes pourpres. Les yeux de Pierre erraient, sans voir. Cependant, comme ils s’étaient fixés sur une écorce d’orange qui flottait, tantôt noyée dans les remous, tantôt poussée par un courant et voguant droit comme une barque, ils la suivirent jusqu’à l’autre bord, en face de lui. Une ombrelle blanche essayait de l’attirer contre la berge. Il remonta jusqu’à la main, jusqu’au bras nu. Une femme en toilette claire était penchée sur l’eau rouge. Sa grande silhouette y dansait. Il eut, il ne sut pas pourquoi, une étreinte légère au cœur. Il fit le tour de la fontaine. Près d’elle, toujours penchée, un grand chapeau de feutre clair lui dissimulant le visage, il se courba en deux sur la margelle, saisit l’écorce au vol, la lui tendit, pendant qu’elle se dressait en riant. Clotilde Esperandieu, plus belle qu’il ne l’avait jamais vue, était devant lui.
Elle ne sembla pas surprise qu’il fût là. Elle lui expliqua qu’elle était arrivée à Rome depuis quelques jours et qu’elle l’y cherchait un peu. Elle n’était pas retournée en France avec son père et sa sœur. Elle avait eu du chagrin de céder à leurs instances, se rendant compte pourtant que deux femmes suffisaient autour d’un blessé, ayant d’ailleurs besoin de bouger, de changer, de voir, d’échapper à elle-même. Elle avait suivi, depuis Lucerne, à peu près le même chemin que lui. Elle était restée quinze jours à Milan et à Florence. Une semaine plus tôt, à Assise, elle avait lu le nom de Pierre sur le registre d’un hôtel. On lui avait appris qu’il était parti pour Rome. Elle s’attendait à l’y voir.
Georges? Il avait un bras de moins. On essayait de sauver l’autre. Pour ses yeux, on ne savait pas encore. On avait été obligé de lui couper la jambe droite, que la gangrène prenait. Sa vie n’était plus en danger. Mme Chambrun, Élisabeth, étaient encore près de lui. Elles habitaient chez un paysan, dans le village voisin... Richard? Il était toujours en mission, ses nouvelles se faisaient plus rares. Quand elle dit son nom, sa voix s’étrangla, elle eut une contraction des artères, elle pâlit.
Pierre la regardait, tandis qu’elle expliquait ces choses. Le souci, l’insomnie, l’énervement de l’attente embellissaient encore la merveilleuse créature. Ses paupières étaient meurtries. Le ton d’or de la peau devenait plus égal, mat et mâché, comme une pêche mûre. L’œil gris, sous la pénombre du chapeau, s’allumait de flammes sombres que voilaient d’ombres transparentes les lueurs des cheveux cuivrés. Une robe de tussor la sculptait comme une draperie, portant, sur la ceinture haute, les seins libres de tout corset. L’échancrure du corsage découvrait leur globe naissant, chaque spasme du cœur en accusait la courbe, gonflait d’ondes musculaires le cou. Sous la nuque, qu’elle inclinait, des frisures puissantes se tordaient, emperlées à la base de gouttelettes de sueur. Pas de gants, pas de bagues. L’alliance seule, chaude sur la grande main pâle. Les bras lourds étaient nus jusqu’au-dessus du coude. Une odeur profonde montait d’elle, une odeur de fruit et de pain.
Ils marchaient côte à côte. La liberté de la rue italienne les mettait en amitié. Elle attendait visiblement qu’il lui parlât d’Élisabeth. A deux ou trois reprises, elle avait prononcé son nom, glissant chaque fois un regard vers le jeune homme qui, chaque fois, avait eu une contraction de la bouche, un froncement du sourcil. Il vit qu’il pouvait tout lui dire. Et il se décida, vida son cœur. Elle écoutait avec une sorte d’ivresse. Une souffrance analogue à la nôtre n’est pas un soulagement, c’est une volupté pour nous. Tout ce qui met en communion délivre. Deux êtres se mêlent. L’espérance et la force les soulèvent en même temps.
--Pierre, il faut vous réconcilier. Il faut qu’Élisabeth soit votre femme.
--Je le veux, Clotilde. Elle m’aime, et je l’adore.
--Alors?
--J’ai vaincu mon orgueil. Je le lui ai dit à Lucerne. Je le lui ai écrit depuis cinq ou six fois. Elle ne répond pas. C’est son orgueil qu’il faut vaincre, et vous m’aiderez.
--Je vous aiderai. Il faut qu’elle soit votre femme. Je ne veux pas qu’elle reste fille. Et c’est vous qu’elle aime. Elle n’épousera que vous. Si vous la quittez, elle meurt à la vie. Elle ne sait pas ce qu’est l’amour. Elle souffre, parce qu’elle vous aime. Mais aimer, ce n’est pas savoir ce qu’est l’amour. Elle ignore l’amour. Si elle savait ce qu’est l’amour!» Elle avançait comme un navire, déployant les épaules, balançant le buste, avec une démarche ondoyante d’une telle noblesse que Pierre s’effaçait à tout instant pour la laisser passer devant lui dans la cohue et admirer ses mouvements.
--Pierre, songez à la vie d’une femme qui n’a jamais connu l’amour. La vie n’a pas d’autre but que l’amour. On vit une seule fois, une seule! Et il y a des êtres qui traversent cette unique aventure sans pénétrer son unique mystère! C’est horrible. Avez-vous jamais songé à quel point c’est horrible? Une plante sur un caillou, quand autour c’est l’eau, c’est la terre! Une cloche de verre au-dessus, quand au delà c’est la lumière et l’air! Se dessécher, brûler ses cendres même... Et on a divinisé la vierge!...» On eût dit une déesse irritée. Elle marchait à grands pas. Sa face s’empourprait de sang, elle secouait ses épaules, sa poitrine dure tremblait.
Pierre n’avait jamais vu si loin. Il n’avait jamais essayé de voir si loin. Il trouvait que la femme vierge représentait une valeur sociale médiocre, et peut-être là seulement se trompait-il. Le charme des vieilles légendes et l’égoïsme masculin lui avaient toujours masqué la monstruosité du phénomène. Il vit passer dans sa mémoire des êtres racornis, d’aigres silhouettes, entendit des propos de vinaigre et de fiel. Ce seul corps étranger dans l’universel échange! Cette aride solitude au centre du monde vivant! Il gémit. Élisabeth lui était apparue, à Lucerne, déjà flétrie, faute de l’espoir confus de subir son embrassement. L’attente de l’amour suffisait à charger les femmes de lumière, à les emplir de sucs et de chaleur. Il vit cette descente épouvantable dans la nuit, d’un être sorti de la nuit et traversant le jour unique, aveugle de tous ses sens. Il se sentit prêt aux plus pénibles sacrifices, même celui de ses idées, pour tenter d’empêcher cela. Et comme il aimait, ce lui fut très facile. Un attendrissement puissant lui fit saisir la belle main qui, près de lui, avec des gestes admirables, objurguait, maudissait, caressait l’espace. Il la baisa longuement, dans la rue, devant les passants jaloux et charmés. Clotilde lui sourit, les lèvres encore tremblantes. Le pacte était conclu.
Ils se virent tous les jours. A chaque fois, ils s’attendaient avec une fièvre croissante. Ils étaient atteints tous deux du vertige des confidences qui jette au-devant l’un de l’autre l’homme et la femme inassouvis. Chacun d’eux recherchait la volupté poignante de découvrir dans l’autre le drame et les circonstances du drame qui étaient en lui. Ils se faisaient de ces aveux qu’on ose à peine dans l’alcôve. Leurs deux ardeurs, depuis tant de mois refoulées, jaillissaient d’eux comme des flammes, qui léchaient l’autre et le laissaient haletant. Une tierce présence, quelle qu’elle fût, les gênait. Dans un lieu public, ils se parlaient à voix basse, sans cesser de se regarder. Ils promenaient leur innocence dans les ruines, dans les musées, dans les églises, dans les sombres jardins de lauriers et de buis qui ceignent la ville funèbre d’une couronne de deuil. Des cygnes blancs y glissent sur l’eau morte à l’ombre des pins parasols. Des cyprès s’élancent, noirs et purs. Il y a des bancs de marbre blond sous l’ombre des roses, dont l’odeur est mortelle, les jours d’été.
Un jour--ils s’étaient rencontrés deux semaines auparavant--ils allèrent voir Michel-Ange. Clotilde ne le connaissait pas. Pierre n’avait pas mis les pieds à la Sixtine depuis l’heure même qui suivit son arrivée dans la ville. La formidable symphonie les transporta. Deux heures durant, ils circulèrent sous la foudre. Ils étaient presque seuls, seuls à certains moments. Il lui prenait la main, le bras, il la saisissait aux épaules pour l’entraîner dans son admiration. Le tonnerre roulait sans cesse. Le drame de la création ouvrait, fermait, obscurcissait, illuminait les cieux. La couleur unanime, rousse et argentée de la composition géante, faisait ruisseler sur la voûte comme une poussière d’étoiles. Ils assistaient aux premiers jours. Dieu volait au milieu des astres. La voix des prophètes tonnait. Toute nue, l’humanité désespérée avait beau travailler le sol, tendre aux petits ses mamelles gonflées, le déluge déferlait sur elle. La rame de Caron frappait, Abraham levait le couteau sur son fils, et les femmes sciaient la tête des héros. «Voyez, Clotilde! Dieu rôde dans la création, cherchant un mauvais coup à faire.» Ils s’étaient arrêtés au-dessous du drame central, quand le talon de Dieu broie l’innocence de l’homme. «Voyez, voyez, Clotilde! Voyez l’ange, celui qui chasse Adam et Ève du jardin. Michel-Ange a refait la Genèse. L’ange sort de l’arbre même, il est l’une des têtes du serpent. La tragédie est dans l’innocence elle-même, la connaissance peut refaire l’ingénuité. L’homme ne sortira pas de ce cercle. Il est fermé comme l’orbite des planètes. L’homme souffre dès qu’il apprend, dès qu’il apprend il crée, dès qu’il crée il jette dans le monde un mode nouveau de sentir, un mode nouveau de souffrir, un mode nouveau de créer. Il saigne, et le germe futur naît dans la blessure même. L’homme est un monstre sublime qui marche, son sang aux genoux, vers une destinée qu’il ignore, et qui fuit toujours...»
Clotilde était pâle. Elle serrait avec violence la main qui serrait sa main.
--Toujours, toujours l’amour, dit-elle. Pourquoi est-il la tragédie centrale, pourquoi la Bible et Michel-Ange l’ont-ils choisi pour incarner le symbole de la vie même? Tout tourne autour de lui dans cette voûte. Il est partout.
--Lui et la guerre. Voyez, de la Création au Jugement, le carnage règne! Le Christianisme, lancé contre l’amour et la violence, a redoublé la violence et l’amour. L’amour, la guerre. Supprimez l’un. L’autre s’éteint. Et la mort règne. Clotilde, dites-moi pourquoi la guerre étant la fille de l’amour, c’est-à-dire de la femme, la femme est presque toujours, dans le monde, la plus acharnée contre la guerre. Tout n’est que contradiction.
Ils se turent. Ils se tenaient toujours la main, allant de long en large et levant parfois la tête en silence vers le plus haut poème humain... Pierre, le premier, s’arrêta. Et il parla à voix presque basse, avec l’innocence terrible de l’homme revenu aux portes de l’Éden: