Part 5
Commença une vie dont l’amère monotonie était faite de douleur pour ma pauvre maman, d’inquiétude pour moi, et de mensonge de moi à elle. Je la savais perdue, une tumeur qui ne pardonne pas la minait plus profondément chaque jour. Cependant, nous faisions, avec une gaîté feinte, mille projets. Une fois la crise passée (ce n’était qu’une crise), nous partions vers la fin de l’automne pour le midi; le soleil rendrait vite des forces à la convalescente. Il faudrait acheter une petite maison sur la côte provençale; à l’âge de ma mère, les brouillards de l’hiver et la froidure de nos campagnes ne lui valaient rien. Ainsi parlions-nous. Mais ses yeux démentaient les paroles et je croyais entendre ces mots qui ne pouvaient être prononcés:
--Je sais bien que tu me trompes, mon cher garçon, mais je te suis reconnaissante de tes mensonges.
La présence continuelle d’un être qui est torturé dans sa chair ne vous laisse point de paix et vous met le cœur à vif. On voudrait s’endurcir contre l’inévitable; par moment, on songe même à fuir, puisque nous savons que la mort est nécessaire et que nous y sommes tous condamnés. Pendant ces longues heures de veille, je me souvenais d’une boutade que j’avais dite un jour: «Être garde-malade, c’est une profession et ce n’est pas la mienne. Je n’aime point le spectacle de la souffrance, tonique pour ceux à qui de rudes contrastes sont nécessaires; je n’ai pas besoin pour trouver du plaisir à ma vie de regarder le malheur des autres.»
Mais il s’agissait de ma mère dont la douleur usait l’un après l’autre les liens qui l’attachaient à ce monde; c’était elle, si choyée toujours, si entourée, qui allait entreprendre le voyage que chacun fait seul et dont personne ne revient. Comment la quitter à ce moment? Impuissant à la secourir, j’adoucissais pourtant sa grande misère; je lui donnais le reste de bonheur qu’elle pouvait goûter encore: avoir son fils à son chevet avant de fermer les yeux pour s’assoupir, le retrouver là quand elle les rouvrait un peu plus tard.
Les jours passaient lentement.
Je recevais une lettre quotidienne de Madeleine. Ce cœur généreux ne supportait pas que j’eusse de la peine loin d’elle. Il fallait que, même à distance, elle me soutînt. Elle trouvait là l’occasion permise de me montrer la place que je tenais dans ses pensées et je sentais bien, malgré la réserve voulue, qu’elles m’appartenaient toutes. Madeleine y mettait, sans le savoir certes, une tendresse infinie. C’étaient des caresses lointaines d’âme à âme, mais, suivant les heures, je les transposais sur un plan plus terrestre. Elle avait quitté Orville «où elle laissait tant de souvenirs chers»; octobre la ramènerait à Paris «où elle m’avait connu». J’étais présent partout. Il fallait que notre séparation, disait-elle aussi, nous fût une occasion de méditer sur la voie dangereuse que nous avions prise. Les desseins de Dieu étaient visibles ici, Il voulait nous sauver. A l’avenir, nous devrions nous abstenir de la moindre allusion à des sentiments défendus. Et cependant ce lui était une occasion d’en parler encore. Je voyais qu’elle se surveillait en m’écrivant; elle s’efforçait de me donner l’idée que le calme s’était fait en elle, mais, parfois, un tournant de phrase, un mot, montraient que le feu brûlait sous la cendre où elle cherchait à l’ensevelir. Et comment me cacher sa tristesse?
Dans mes lettres qu’elle n’était pas seule à lire, sans doute, je ne lui parlais que de ma mère et des heures affreuses que je passais loin d’elle (j’allais jusqu’à cette équivoque!). A certains jours où la vie que je menais avait raison de mes nerfs, je me désespérais du silence auquel j’étais contraint. Elle croirait que je l’oubliais (les hommes sont inconstants, était un de ses thèmes favoris; elle contrastait l’amour éternel de Dieu aux amours changeantes de ses créatures), et peu à peu s’éloignerait de moi. A cette pensée, je frémissais de fureur impuissante. Et voilà qu’un matin où je traversais une de ces crises, le courrier m’apprit que M. de Sées avait été envoyé à Bordeaux pour une inspection. Sans réfléchir un instant, j’écrivis à Madeleine une lettre passionnée où je lui disais avec une netteté effrayante que, quoi qu’elle pensât, quoi qu’elle fît, je l’aimerais toujours et qu’il n’était ni en son pouvoir ni au mien de détruire le sentiment qui nous unissait.
Cette lettre resta sans réponse. Mais le ton de Madeleine devint plus triste encore. Je me désolais. Que faire? Je ne pouvais plus écrire maintenant en cachette; j’aurais voulu lui demander pardon, l’assurer que je serais au retour tel qu’elle le désirait. Je me rongeais de souci.
Et cependant, à côté de moi, un grand drame muet se hâtait lentement vers sa fin dans la douleur et dans l’angoisse. Sous l’étreinte de la souffrance ma mère faiblissait. Elle prenait des stupéfiants qu’elle supportait mal. Elle avait de longues heures de somnolence. Lorsqu’elle se réveillait, elle me parlait avec clarté de ses affaires qu’elle avait mises en bon ordre; elle me donnait d’utiles conseils. Quelle que fût sa faiblesse, je répondais toujours qu’il serait temps de causer de cela plus tard, que rien ne pressait. J’étais accablé par l’obligation de mentir jusqu’au bout et de sourire alors que le cœur me manquait.
Elle mourut dans mes bras après une longue agonie. Je la menai au cimetière où reposaient les miens. J’étais sans forces, je me sentais seul au monde; j’avais besoin de la tendresse de Madeleine. Je partis pour Paris le lendemain de l’enterrement.
J’avais écrit à mon amie un mot sur une feuille volante jointe à la lettre que tous pouvaient lire, la suppliant de venir l’après-midi chez moi. Dans l’état où j’étais, elle comprendrait que je ne pouvais la voir en présence d’indifférents.
* * * * *
Des lettres m’attendaient sur mon bureau de la rue de Commailles; il n’y en avait point de Madeleine. Je m’engourdis, les pieds au feu, dans mon cabinet de travail. Les livres me regardaient comme un étranger et n’avaient rien à me dire. Plus tard, passant devant une glace, j’aperçus mon visage. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps, on peut se raser chaque matin devant un miroir et ne pas se connaître. Tout à coup je m’apparus et m’étonnai: j’avais une expression qui m’était étrangère. J’approchai, les yeux étaient creusés, le teint brouillé, des rides plus profondes se marquaient au front. Comment Madeleine me trouverait-elle? Je haussai les épaules. Cela n’avait aucune importance, rien n’avait de l’importance. J’occupai le reste de la matinée à mettre mes papiers en ordre. Je répondis à des lettres d’affaires. Je faisais tout machinalement, le cerveau vide.
Après déjeuner, je m’étendis sur le divan et pris un journal. Il me tomba des mains, je dormis d’un sommeil lourd.
Un coup de timbre me réveilla en sursaut. Je courus à l’antichambre. Personne; j’avais rêvé. Il était trois heures. Madeleine ne viendrait pas.
Pourquoi viendrait-elle, après tout? Elle restait avec Dieu qui emplissait ses pensées. Qu’avait-elle besoin de moi? Qu’étais-je pour ce regard qui se perdait dans l’éternité divine? Un accident insignifiant, négligeable. Je réfléchissais ainsi, le front appuyé à la fenêtre, regardant les arbres dénudés du jardin appartenant à l’hôtel Carafa. Ma pensée se détachait peu à peu du monde où j’avais vécu. Faut-il donc se torturer pour la possession d’une femme? N’est-il pas des pays où l’on ignore les passions stériles qui nous déchirent? Déjà je faisais le projet de quitter l’Europe, ses brouillards, ses pluies, son agitation. L’Asie, colosse immobile, de loin me souriait. Des songes à l’ombre des platanes où passent parfois des femmes voilées, une volupté sans fièvre, une vie sans combat, rempliraient les jours monotones et toujours nouveaux de mon bonheur. L’image de ma petite amie Isabelle m’apparut. Avait-elle encore ce visage étroit sous les cheveux dorés? Elle me plaisait naguère. Le seul nom de Constantinople prononcé par elle m’avait emmené jusque sur la rive d’Asie. Qu’était-elle devenue? Par quelle fatalité ne pouvais-je rester attaché à ceux près de qui j’étais heureux?
Quatre coups sonnèrent à la chapelle des Pères de la mission. Je laissai Isabelle et le Bosphore, je rentrai en Europe pour mettre une bûche dans la cheminée.
J’étais surpris de me trouver si calme. J’en compris la raison: je n’attendais rien. Seule l’incertitude est anxieuse. Or une suite de raisonnements glacés avaient mis le doute en fuite.
Si Madeleine m’aimait, m’étais-je dit, qui aurait pu la retenir? Mais, en mon absence la religion, travailleuse infatigable, me l’avait enlevée. Elle ne me verrait plus. Elle était pieuse, elle était sage, elle avait raison de ne pas venir. Quoi de pire que de mettre face à face une femme indifférente et un homme qui ne l’est pas. Et, même si elle était ma maîtresse, quel avenir devant nous? Elle n’abandonnerait ni sa fille ni son mari, car elle était bonne mère et, d’autre part, les liens du mariage étaient, à ses yeux, sacrés. Il fallait donc accepter l’inévitable.
Cela m’était d’autant plus facile que dans l’état d’apathie où je me trouvais, rien ne pouvait réveiller la souffrance en moi. Je partirais. Le temps de régler les affaires de la succession de ma mère--cinq ou six semaines--et je demanderais un poste en Orient.
Je me parlais ainsi pour me cacher ma misère. Cependant les heures passaient. Par une décision soudaine, je résolus de faire avant dîner quelques courses urgentes et m’habillai en hâte. Madeleine? Que m’était Madeleine? Qu’étais-je pour elle?
Le timbre de l’antichambre retentit: «C’est elle!» pensai-je, mais je ne bougeai pas... La porte de mon cabinet s’ouvrit et Madeleine entra.
Sans doute était-elle venue poussée par la seule bonté de son cœur, du moins le croyait-elle, car elle était incapable de chercher à se duper. Elle accomplissait ainsi, magnifiquement, une des sept œuvres de la Miséricorde: _aegros visitare_. N’étais-je pas un malade? N’avais-je pas besoin d’elle? Et voilà qu’au moment où elle franchit le seuil, un sentiment qu’elle voulait oublier, ou qu’elle croyait mort, se réveilla soudain. Elle s’arrêta et rougit, ne comprenant plus pourquoi elle était là.
Mais ses yeux rencontrèrent mon visage, le parcoururent, cherchant les miens et n’osant s’y fixer. A lire sur ma figure pâlie le cycle de douleurs que j’avais traversé, elle s’émut. Elle hésita un instant. Nous n’étions plus, l’un en face de l’autre, que deux malheureux longtemps séparés et qui, toutes barrières tombées, se retrouvent. La pitié fit ce que l’amour n’aurait osé accomplir. Madeleine ne dit rien; elle vint à moi et, simplement, m’attira vers elle... La tête enfouie sur sa poitrine, je pleurai comme un enfant.
--Mon petit, mon petit, disait-elle, comme il a de la peine!
Ces mots si tendres, loin d’arrêter mes larmes, les firent couler avec plus de force encore. Je trouvais à les répandre une singulière volupté. Par cette voie s’en allait le chagrin accumulé durant tant de jours d’angoisse. Je n’essayai pas de me reprendre; je ne m’excusai pas de la faiblesse que je montrais. Rien n’était plus naturel, rien n’était plus délicieux que de pleurer dans les bras de Madeleine, sur son cœur pitoyable.
Secouée par mes sanglots jusqu’au fond d’elle-même, elle me caressait et me parlait à la fois. Le doux murmure de sa voix à lui seul était un baume. Que disait-elle? Tout et rien. C’était le sublime balbutiement des femmes qui deviennent mères pour bercer le chagrin des hommes.
Sous ce flot tiède de mots sans suite, je ne sentais plus ma souffrance. Serrés l’un contre l’autre, nous nous étions assis sur le divan. La nuit était venue dans la chambre et nous enveloppait. Je ne pleurais plus; je restais, apaisé maintenant, dans l’asile que m’offrait Madeleine. Son sang battait tout près du mien, la chaleur de son corps me pénétrait. Je l’avais dans mon étreinte, à demi couchée sous moi. Une blouse légère séparait seule ma bouche de son sein et mes lèvres avides qui le pressaient crurent le sentir frémir.
Madeleine s’était tue. Son silence en faisait-il ma complice? Savait-elle que j’allais la prendre? M’attendait-elle? Ou bien n’était-elle plus, brisée par tant d’émotions, qu’une femme lasse, incapable de se battre? Je ne raisonnai pas davantage, je n’étais que désir qui brûle. Mes lèvres remontèrent du sein jusqu’à l’épaule dont elles suivirent le contour et, soudain, elles rencontrèrent la chair fraîche du cou derrière l’oreille. A ce contact, Madeleine tressaillit. Elle s’efforçait de m’écarter. Elle me suppliait:
--Que faites-vous?... Laissez-moi!
--Ne dis rien, je t’en prie, murmurai-je passionnément. Je t’aime, je ne sais que cela.
Déjà ma bouche trouvait la sienne. Elle s’abandonna.
II
Si j’avais cru que la possession de Madeleine mettrait fin à la période troublée que nous venions de traverser et que nous connaîtrions maintenant une ère enchantée où nos cœurs et nos sens goûteraient une égale satisfaction, je me serais trompé. Commença une vie déchirée et tragique. Madeleine était mariée.
Avant qu’elle fût ma maîtresse, la présence de M. de Sées n’était qu’une gêne; elle était aujourd’hui une souffrance. Je ne me préoccupais guère jusqu’alors de la vie que menaient les femmes assez aimables pour me recevoir dans leur intimité. Se prêtaient-elles à d’autres qu’à moi? Cela était vraisemblable, mais sans intérêt. Cette question se posait au sujet de Madeleine. Il y avait là quelque chose que je n’osais regarder en face, mais que je ne pouvais éviter. Je ne supportais pas l’idée que la chair de Madeleine, que les parties les plus secrètes de son corps, que tout ce que j’avais gagné au prix de tant de luttes et de douleurs servissent de plein droit au plaisir de son mari, qu’il n’eût qu’à y porter la main pour en jouir. Il y avait de quoi se casser la tête contre les murs et je chassais, furieux, ces visions empoisonnées. Elles revenaient... Finalement je voulus savoir de Madeleine elle-même quels étaient les rapports entre elle et son mari. Le malheur est qu’en ces matières on n’ose pas laisser voir sa misère. On est torturé, la honte vous étouffe et l’on prend un ton indifférent, de simple curiosité, on a la force de sourire, alors qu’on retient des cris de rage.
Madeleine devina-t-elle la peine que j’endurais? Elle n’en montra rien. Elle agit, inconsciemment peut-être, avec une merveilleuse adresse et trouva pour me rassurer les mots les plus propres, les plus efficaces. Elle transposa le débat du terrain de la chair à celui des sentiments, mais toujours d’une façon indirecte, objective en quelque sorte, comme s’il s’agissait de choses quasi-historiques, dont on ne se souvient presque pas, et non de la plus brûlante, de la plus actuelle des questions. Il ressortait de ces conversations sans suite, dans lesquelles je prenais ici et là un bout de phrase qui touchait à ma préoccupation présente, qu’elle n’avait jamais eu pour M. de Sées qu’une affectueuse estime, qu’ils étaient déjà de vieux mariés,--la seule idée que Charles de Sées l’avait prise jeune fille était déplaisante à l’extrême, mais, dans la presse et le conflit où j’étais avec, devant moi, tant de soucis plus urgents, je l’écartai. Madeleine risqua même une fois que Charles était de santé délicate, à d’autres jours (ah! cela ne m’intéressait pas!) que leurs habitudes étaient bien différentes. Il avait besoin de peu de repos; elle sommeillait depuis longtemps lorsqu’il entrait dans la chambre. Le matin (je ne demandais rien), le matin, il se levait de bonne heure et courait à ses dossiers. Tels furent les multiples renseignements que j’obtins d’elle, sans en avoir l’air, à diverses reprises, et dont elle composa, pour endormir ma jalousie, un narcotique. On en arrivait à se demander quand un ménage ainsi réglé avait eu l’occasion de faire un enfant.
Mais j’étais jeune, je voulais à toute force être heureux, je ne demandais qu’à laisser l’habile infirmière panser sans paraître y toucher ma blessure secrète.
Du reste, d’autres sujets non moins immédiats me réclamaient. Je croyais Madeleine à moi, mais non, rien n’était acquis, tout restait disputé, et, combattant à côté de Madeleine, je rencontrai un nouvel adversaire, et de taille! Dieu. Je sentais sa présence invisible dans les batailles que je livrais pour garder un bien que j’avais conquis et qui pourtant ne m’appartenait pas. Parfois, Il l’emportait et Madeleine, en larmes, m’échappait pendant un jour ou deux. D’autres fois j’arrachais la victoire à mon divin antagoniste. Madeleine, cédant au désir qui la poussait, ne résistait plus. Elle se donnait alors avec une sorte de fureur sauvage; une femme se révélait inconnue d’elle-même. Elle oubliait sa religion, son Dieu, ses devoirs. Ce n’était pas elle qui se serait écriée, comme Mme de Krüdner dans les bras de son amant: «O Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!» Ivre de volupté, elle me faisait gémir sous la morsure de ses baisers. Ces brefs et dionysiaques emportements étaient suivis d’une longue repentance. Madeleine semblait se réveiller d’un profond sommeil; hagarde, elle me voyait et ne me connaissait point. Elle quittait le lit où je m’assoupissais accablé de fatigue et, prête en un clin d’œil, elle sortait sans que j’eusse le temps de la retenir, ses seuls mots sur le seuil étant: «Il faut que je parte!»
Lorsque je la retrouvais, elle était calme et distante. Si je me permettais une allusion à notre dernier rendez-vous, elle ne m’entendait pas, comme si j’usais d’un langage qui lui était étranger. A la voir ainsi, je finissais par croire que j’avais été le jouet d’un rêve.
Mais, le plus souvent, les choses se passaient d’autre sorte. Madeleine me suppliait de l’épargner. Écrasée par le remords, elle était humble et pressante: «Regarde ce que je suis, disait-elle, et prends pitié de moi. Je dois me battre, et contre toi! Mais tu sens bien que c’est impossible, mon aimé. Où trouverais-je la force de te faire de la peine? Je suis faible, viens-moi donc en aide... Nous ne pouvons vivre dans le péché. Ce ne sont pas des raisons humaines que je t’oppose. Tu les vaincrais trop facilement, mais il y a Dieu! Tu peux Lui céder sans honte puisqu’Il me réclame.»
Elle était si sincère dans son remords, si touchante dans ses larmes que je me laissais émouvoir. Nous prenions alors les plus sages résolutions. Les rendez-vous rue de Commailles étaient interdits. Malgré la saison, nous nous rencontrions en plein air et courions les quartiers éloignés. Les tours de Notre-Dame nous virent penchés, couple fervent, au-dessus de Paris. Le cèdre du Liban nous offrit au Jardin des plantes la protection de ses branches pendant une averse. Le Luxembourg trop voisin où jouait la petite Geneviève nous était défendu, mais un jour, comme elle gardait la chambre à cause d’un rhume, nous nous y rendîmes. La température était clémente, nous nous assîmes au soleil devant l’Orangerie, dans l’endroit que l’on appelle la Petite Provence. Nous n’avions causé en nous promenant que de sujets étrangers à notre amour. Madeleine était rassurée, presque heureuse. Nous étions amis, enfin! Que désirer de plus? Elle imaginait, peut-être, que cette accalmie serait durable et que, sans aucun sacrifice de notre part, elle me garderait près d’elle comme un frère très cher. Ses beaux yeux me regardaient avec confiance. Elle ne doutait pas de moi. A la voir caresser complaisamment ces chimères, j’eus un mouvement d’humeur que je réprimai vite. Nous restâmes silencieux. Des bambins couraient autour de nous; des nourrices promenaient leurs bébés endormis. Mes yeux allaient d’eux à Madeleine, et tout à coup une idée me vint que je ne pus chasser. Au même moment, Madeleine me voyant soucieux me demanda à quoi je pensais.
Je réfléchis encore une minute, puis je lui dis en la fixant:
--Madeleine, je voudrais avoir un enfant de toi.
Elle tressaillit; son visage changea aussitôt d’expression. J’y lus de l’inquiétude et peut-être aussi un autre sentiment qu’elle ne s’avouait pas, de l’orgueil. Mais, l’inquiétude l’emporta. Elle voulut m’arrêter. Je ne lui en laissai pas le loisir et continuai:
--Oui, j’aimerais te confier un germe précieux que tu garderais longtemps dans ton ventre si doux, que tu nourrirais de ton sang, que tu mettrais au jour, et qui serait toi, et qui serait moi. Il me semble que le destin qui nous a réunis trouvera sa fin nécessaire lorsque d’un si grand amour naîtra un enfant beau et fier pour nous perpétuer.
Madeleine me regarda comme si elle voulait aller jusqu’au fond de mes pensées. En un instant, sa tranquillité avait disparu. Était-ce une nouvelle épreuve que je tentais? Allais-je l’assaillir à l’improviste alors qu’elle était sans défense? Elle comprit qu’une fois de plus elle s’était trompée. Cela la rassura sur ma sincérité, mais son trouble s’en accrut. Cet appel si humain toucha en elle un point douloureux qu’elle m’avait tenu secret. Ses yeux s’emplirent de larmes qu’elle n’essayait pas de me cacher et qui tombaient une à une lentement sur son col de fourrure où elles disparaissaient. Ce fut sa seule réponse.
Ma sortie intempestive dont je n’avais pas calculé les effets eut le triste résultat d’ajouter un sujet nouveau de chagrin à ceux qui affligeaient déjà Madeleine. Dans son esprit que la lutte soutenue depuis le jour de notre rencontre avait rendu craintif, l’idée s’implanta qu’elle ne pouvait me rendre heureux, qu’elle ne me donnerait pas les joies si naturelles (et qui m’étaient nécessaires, elle venait de l’apprendre) de la paternité. Elle se crut un obstacle au développement normal de ma vie.
Ainsi, aux redoutables devoirs dont elle était comptable envers Dieu et envers elle-même, se joignaient des devoirs non moins impérieux envers moi. C’était trop pour un cœur tendre. Elle gravissait un calvaire, se déchirant aux ronces du chemin, les yeux fixés sur le sommet où Dieu l’appelait, terrifiée à l’idée que si elle regardait en arrière elle verrait l’amant dont elle essayait de se détacher. Elle touchait enfin au terme de sa course, n’en pouvant plus de fatigue et de souffrance; elle faisait un faux-pas; d’un seul coup, elle roulait jusqu’au bas de la pente qu’elle avait eu tant de peine à monter, et cette chute l’amenait à nouveau, amoureuse meurtrie et sanglotante, dans mes bras.
C’étaient alors quelques jours de plaisirs passionnés. Elle venait à moi matin et après-midi et, le soir encore, nous étions ensemble chez elle ou chez des amis. La rue de Commailles l’attirait irrésistiblement. Parfois, elle m’avertissait que de nombreuses courses et visites la retiendraient l’après-midi entière. Mais, voilà qu’avant trois heures, elle se trouvait, surprise, à ma porte où ses pieds, en dépit d’elle-même, ses pieds joyeux et libres l’avaient conduite. Mi-indignée, mi-riante, elle s’étonnait de son aventure.
--Tu ne m’attendais pas, disait-elle (elle me tutoyait alors), et pourtant tu n’étais pas sorti.
--Je t’attends toujours, répondais-je.
--Ah! monstre que j’aime, comme tu me connais!
Et c’étaient des baisers éperdus.
Ou bien elle disait:
--Et si j’avais trouvé une femme ici! Peut-être bien que tu me trompes après tout. Avec les hommes, sait-on jamais? Je ne suis pas une maîtresse bien gaie ni bien savante dans l’art de plaire. Mais telle que je suis, je te veux tout entier, je ne te partage pas.
Elle me serrait contre elle à m’étouffer.
Puis l’excès de la passion la ramenait face à elle-même. Elle regardait son péché avec horreur, elle courait à l’église. Elle y puisait des forces fraîches pour recommencer la lutte contre elle et contre moi.