La rive d'Asie

Part 4

Chapter 43,855 wordsPublic domain

--Je serai votre catéchumène, disais-je.

Sur ce point, on ne plaisantait pas. Mme de Sées parlait sérieusement de ces choses sérieuses. Et cependant ses beaux yeux pervenche s’attachaient sur les miens pour mieux me convaincre. Je ne voulais pas laisser tomber une aussi agréable discussion et faisais quelques objections de doctrine. Elle les réfutait sans peine, car peut-être n’en voyait-elle pas la portée. Puis, elle m’enveloppait d’un regard plein de bonté et disait:

--Votre heure viendra, je n’ai pas d’inquiétude à votre sujet.

Savait-elle pourquoi j’étais près d’elle? Sans doute. Est-il une femme si pure, si droite soit-elle, qui s’y trompe? Mais elle ne voyait pas le danger et goûtait le plaisir, à ses yeux innocent, de m’avoir pour ami. Je ne l’entraînerais pas dans des sentiers dangereux, c’est elle qui me ramènerait dans le droit chemin. Elle eût été bien étonnée si je lui avais dit que l’amitié n’était pas possible entre une femme comme elle et un homme comme moi. Mais, je ne le lui disais pas. Le temps n’était pas venu de l’éclairer sur les mouvements secrets de son cœur.

Je prolongeais ainsi ce moment plein de charme. Notre intimité grandissante m’apportait chaque jour des joies nouvelles. Je m’interrogeais, ravi. Était-ce bien l’amour que je ressentais?--Oui, je ne pouvais m’y tromper. C’en étaient les premières et irrésistibles atteintes. Je notais les symptômes qui confirmaient mon infaillible diagnostic: une fièvre légère colorait les rêveries auxquelles je m’abandonnais. Parfois mon cœur battait plus vite; parfois j’oubliais Mme de Sées pendant quelques instants; lorsque ma pensée revenait à elle, c’était avec la force d’un torrent qui déborde ses digues. Je la pressais sur ma poitrine, je la couvrais de baisers, je voyais ses yeux, ses yeux inoubliables, se noyer de bonheur.

J’étais si sûr de l’aimer, j’étais si sûr qu’elle serait un jour à moi, que je rompis avec ma maîtresse,--rompre n’est pas le mot juste, on ne rompt que des liens, il n’y en avait pas ici, des habitudes agréables, rien de plus--et je commençai à connaître ce dangereux état de chasteté si propre à enflammer l’imagination. J’eus enfin des visions voluptueuses comme saint Antoine dans son désert.

Je ne laissai rien paraître à Mme de Sées de l’ardeur qui était en moi. Nous avions de longues conversations dont pas une phrase, pas un sous-entendu ne pouvait l’alarmer. Qui nous eût écoutés sans nous regarder nous eût pris pour les meilleurs amis du monde. Charles de Sées entrait-il dans la chambre où nous nous trouvions, pas le moindre embarras; nous continuions notre propos sur le même ton sans être obligés d’y changer un mot. Quelquefois la gaîté nous prenait, une gaîté quasi-enfantine. Ah! nos bons rires d’alors, nos bons rires de camarades!

Eh bien, au même temps, cette camarade si chère, cet être pur et droit qui se livrait naïvement, je déployais une ruse diabolique pour le faire tomber dans mes bras. _All’s fair in love and war_, dit un proverbe anglais. Cet attentat froidement combiné m’apparaissait--ô magie de la passion!--comme la chose la plus glorieuse du monde, car l’amour est une guerre, plus perfide et traîtresse qu’aucune autre, cruelle comme toutes les guerres, et que l’on mène sans pitié contre qui? non contre un ennemi prévenu, armé et fortifié, mais contre une aimable femme chez qui l’on dîne, avec qui l’on vit sur le pied de paix, que l’on comble d’égards et de prévenances. Je paraissais un ami loyal, et cependant je ne cessais de dresser des plans, de tendre des pièges, de chercher une tactique qui, poursuivie avec une patiente et implacable rigueur, amènerait la bonne, et pieuse, et chaste Madeleine de Sées, nue dans mon lit.

* * * * *

L’été vint, il ne nous sépara pas. Les Sées partirent pour la propriété des parents de Madeleine entre Bayeux et la mer. Je découvris, aussitôt, que des amis m’appelaient à Arromanches voisin. Ma mère, un peu fatiguée, ne voulut pas me rejoindre sur une plage normande et froide. Elle m’attendrait, la seconde quinzaine d’août, à la maison. J’eus un instant de remords en pensant que je la privais, déjà âgée, de nos vacances en commun. C’était la première fois que je lui faussais compagnie. Mais j’étais emporté dans une autre direction; je suivis Mme de Sées.

Pas un jour qui ne nous réunît, au bord de la mer couleur d’ardoise sur laquelle fuyaient les voiles blanches des bateaux de Port-en-Bessin, ou sur les falaises dans les hautes herbes qu’inclinait le vent, ou chez ses parents en pleine campagne. Elle aimait à marcher; nous faisions souvent à pied par les chemins bordés de haies la lieue qui sépare Orville d’Arromanches.

Il y avait près de trois mois que je connaissais Mme de Sées et tour à tour je m’émerveillais des progrès de notre intimité et me lamentais des lenteurs et des atermoiements que subissait mon amour.

J’avais pourtant franchi une difficile étape: je ne cachais plus mes sentiments. Un soir, avant de quitter Paris, une occasion s’était offerte dont j’avais profité. Mme de Sées, qui ne savait pas encore que je la retrouverais à Arromanches, montrait un peu de tristesse à l’idée de la séparation. Dans la pièce même où son mari et des amis jouaient au bridge, je me mis à parler de l’amour sur un ton mi-plaisant, mi-sérieux. Je disais qu’on ne sait comment il vient aux gens, et parfois d’une façon si soudaine qu’on n’a, à la lettre, pas le temps de faire «ouf!»

--Comme vous avez de l’expérience! interrompit Mme de Sées.

--Il suffit d’une fois, repris-je, pour devenir très savant. Si cela vous amuse, je vous raconterai comment cela m’est arrivé. J’ai suivi un jour une femme dans la rue--(Je note ici que nous n’avions jamais causé de cette première rencontre. J’entendais choisir mon heure. Surprise lorsque je lui avais remis la lettre boulevard Saint-Germain, Mme de Sées ne m’avait même pas regardé. Souvent, plus tard, je la taquinai à ce sujet car elle croyait maintenant m’avoir reconnu aussitôt que je lui avais été présenté. Ces grandes discussions finissaient par des baisers).--Et je m’amusais à imaginer quelle pouvait être sa figure. Tout à coup, désireux de voir si la réalité répondait à mes imaginations, sous un prétexte quelconque, je l’abordai. Je découvris alors un jeune visage si beau et des yeux--ils avaient vraiment la couleur des vôtres!--si touchants que je perdis contenance. Je ne sus que dire et m’enfuis. Voilà comment l’amour me prit en pleine rue dans le tapage des automobiles et des tramways.

Mais Mme de Sées sans vouloir s’arrêter à cette dernière phrase fit un retour en arrière et me demanda:

--Sous quel prétexte abordez-vous les femmes dans la rue, mauvais garçon que vous êtes?

--Et le hasard, dis-je, le comptez-vous pour rien? Les femmes n’ont-elles pas un mouchoir, un sac, un paquet quelconque qui peut tomber? N’arrive-t-il pas qu’on va mettre son courrier à la boîte et qu’une lettre vous glisse de la main devant le bureau de poste?

Mme de Sées n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour cacher sa surprise. Elle resta immobile, les yeux fixés sur moi, sa jolie bouche bée, attendant ce que j’allais dire.

Mais je n’eus garde d’ajouter un mot. Je tournai court, me levai et pris congé d’elle, lui laissant matière à penser pour le reste de la soirée, et plus sans doute.

Les jours suivants, j’évitai toute allusion à ce que j’avais dit. Mais le temps aidant, j’y revins. N’y aurait-il pas eu hypocrisie chez Mme de Sées à feindre d’ignorer mes sentiments et duplicité de ma part à prétendre les tenir secrets? Pour faire l’aveu de mon amour, je trouvais habile de professer la pureté, que rien ne saurait souiller, de Mme de Sées. Elle pouvait m’écouter sans risques, hélas!

A l’aide de ces sophismes ingénieux, nous eûmes bientôt pour thème presque unique de nos conversations ce qui, au début de notre liaison, semblait devoir rester toujours caché. Quelle est la femme qui soit insensible à la grandeur de l’amour qu’elle inspire? Elle voit son image transportée dans un pays merveilleux qu’elle n’a jamais habité et où, croit-elle, jamais elle ne pénétrera. Elle le visite ainsi, en pensée seulement et, imagine-t-elle, impunément. On lui offre un concert délicieux qui peu à peu gagne l’âme, puis le cœur.

Il va de soi qu’au début mes discours étaient, en effet, tels que la femme la plus honnête eût pu les entendre. Mais bientôt des propos plus profanes s’y glissèrent; on entrevit sous le voile qui les recouvrait encore l’ardeur de sentiments tout terrestres. Mais cela par une pente si douce, si insensible que l’on n’aurait su à quel moment intervenir pour m’arrêter.

Je m’étonnais de mon adresse à un début dans cette carrière difficile. Mais, adolescent encore, n’avais-je pas découvert déjà, quand j’étais épris d’Henriette, que l’amour est une exaltation de l’être et qu’au lieu de m’abaisser, il m’élevait au-dessus de moi-même. Je trouvais alors, comme un grand capitaine à l’heure critique, l’ingéniosité nécessaire, l’audace, un coup d’œil plus sûr.

Que de surprise pourtant à voir se confondre en moi des états que je croyais contradictoires! J’aimais à la folie et je calculais avec froideur; je paraissais être dans les nuages et cependant, pour tout ce qui pouvait me servir, j’agissais de la façon la plus précise, la plus efficace. Je multipliais les attaques qui me donneraient un cœur qu’il fallait conquérir d’abord. Il est des femmes pour qui un geste mis en sa place vaut les plus belles déclarations. Mme de Sées n’était pas de celles-là; je ne la gagnerais que par le sentiment.

Transporté de bonheur à la voir faiblir peu à peu, je ne perdais pas mon sang-froid. Je surprenais un regard qui se posait tendrement sur moi, un sourire heureux. Elle avait des moments de gaîté et d’éclat qui étonnaient jusqu’à son mari, homme doué de peu d’esprit d’observation. A d’autres jours, renfermée en elle-même, elle paraissait éloignée de cent lieues. Je notais avec soin ces passages subits de la joie à la tristesse; je savais que l’une et l’autre la rapprochaient également du but où nous nous rencontrerions.

Il y eut entre nous une scène assez étrange et qui éclaira soudain la route où nous étions engagés. Quand Mme de Sées venait en voiture à Arromanches, elle amenait sa fille Geneviève qui avait alors cinq ans. A Paris, je la voyais à peine; elle me regardait d’un œil méfiant. En vacances, je m’efforçai de la gagner et j’y réussis vite, bien qu’elle conservât toujours envers moi un rien de coquetterie féminine. Les jeux sur le sable, les bains en commun, firent de nous de grands amis. Mme de Sées semblait contente de me voir avec sa fille. Dans les longues heures que nous passions sur la plage, l’enfant ne cessait d’aller d’elle à moi et de moi à elle, et je me plaisais à imaginer qu’elle était chargée de porter des messages muets de l’un à l’autre.

Un jour, courant après elle, je la pris et l’enlevai de terre.

--Gagné, m’écriai-je, je t’embrasse!

--Non, non, dit l’enfant riant et se débattant, je ne veux pas.

Je l’embrassai pourtant sur ses bonnes joues fermes qui avaient le goût du sel marin. Elle m’échappa et s’enfuit vers sa mère qui la serra contre elle et la couvrit de baisers. Il me parut que Mme de Sées y mettait comme de l’emportement et la pensée me vint tout à coup qu’elle cherchait sur le visage de sa fille la trace encore fraîche de mes lèvres.

J’accompagnai Mme de Sées jusqu’à Orville, mais, tout au long du trajet nous restâmes silencieux.

* * * * *

Cette scène équivoque et passionnée, je ne l’oubliai pas et je crus sentir qu’elle vivait aussi dans la mémoire de Mme de Sées. Dès ce jour, nos rapports changèrent. Nous ne nous regardions plus de la même façon; nous étions comme les complices d’une même faute. Mme de Sées d’un caractère si égal pourtant avait sans raison des moments d’impatience. Parfois, elle me brusquait; repentante aussitôt, elle venait à moi avec tant de douceur et de soumission que le cœur soudain me fondait de tendresse. Nous éprouvions le besoin d’être plus près l’un de l’autre, d’établir entre nous un contact physique, si innocent fût-il. Madeleine--c’est à partir de ce moment que je l’appelai ainsi, lorsque nous étions seuls--laissait un instant sa main dans la mienne. J’y appuyai plus longuement mes lèvres en la quittant. Elle me frôlait, quand elle passait près de moi, par inadvertance, sans doute; mais, à travers la robe, je sentais sa hanche effleurer ma hanche, et je frémissais.

Il y eut une soirée chez des voisins. Nous y allâmes. J’avais dansé déjà avec Madeleine, mais cette fois-ci j’imaginais la prendre dans mes bras pour la première fois et j’eus le courage de le lui dire. Elle s’arrêta, je la vis chanceler. Je la conduisis près d’une fenêtre ouverte sur l’ombre.

--Philippe, dit-elle, ne continuez pas... Je vous aime comme une sœur aime son frère. Rien n’est plus beau au monde. J’ai tant d’amitié pour vous, plus peut-être qu’il n’est permis, mais de l’amitié seulement... Je ne puis vous écouter!

Elle divaguait ainsi, et moi, penché sur elle, touché jusqu’aux larmes par l’accent de ses paroles, je l’assurais que je serais toujours tel qu’elle désirait que je fusse.

J’étais sincère. Et je l’étais aussi deux jours plus tard dans une situation bien différente où j’agis contrairement à ce que je venais de promettre. Mais que sont les paroles entre deux êtres qui s’aiment? Malgré leurs serments de sagesse, leurs corps continuent à se désirer et veulent s’unir.

Le lendemain Madeleine ne descendit pas à Arromanches. Je lui en voulus. L’après-midi, je montai jusqu’à Orville. Je n’y rencontrai que Charles de Sées revenant de la pêche. Sa femme un peu souffrante garderait la chambre. Le jour suivant, je trouvai Madeleine sur la terrasse devant la maison avec sa mère et sa fille. Elle me parut fatiguée; ses yeux étaient plus beaux d’être légèrement cernés. La conversation à trois fut languissante. Au coucher du soleil, Mme de Clairville déclara que craignant la fraîcheur et la rosée elle rentrait avec la petite Geneviève. Nous restâmes seuls en un pesant tête-à-tête. Des domestiques passaient autour de nous. On entendit la voix de M. de Sées qui, de la chambre où il travaillait à un rapport pour la Cour des comptes, demandait à sa femme comment elle se portait.

J’étais silencieux, mais prolongeai volontairement mon silence, car je savais que Madeleine ne pouvait le supporter et, momentanément, pour des raisons obscures mais puissantes, je la considérais comme une ennemie et voulais la faire souffrir. Tel est l’impitoyable va-et-vient de l’amour entre la tendresse et la cruauté. Seuls ceux qui ne l’ont pas connu imaginent des amants élégiaques qui ne soupirent que de bonheur. La vie de ceux qui aiment est, au contraire, sans cesse heurtée, la joie et la douleur s’y mêlent étrangement, le désir de plaire et la volonté de blesser se succèdent en une minute, et le visage véritable de l’amour, si on l’entrevoit sous le masque qu’il porte, ce pauvre visage, tout éclairé d’un ravissement surhumain, est sillonné par les rides profondes qu’y creusent chaque jour l’inquiétude, la jalousie et le souci.

Un mot de Madeleine tout à coup m’apaisa.

--Voulez-vous faire quelques pas avant le dîner? dit-elle, en me regardant avec douceur.

Elle se leva et je la suivis. J’étais heureux maintenant. Le monde m’appartenait. Il me semblait qu’après avoir perdu Madeleine, je venais de la regagner pour toujours. Pourtant que s’était-il passé? Rien, un regard qui m’était cher s’était posé sur moi. Il n’en faut pas davantage.

Nous prîmes une allée qui menait à un bouquet de hêtres. Lorsque nous y arrivâmes, la lumière sous les arbres était déjà plus rare. Le tronc d’un bouleau apparaissait clair au milieu du taillis.

--Les nymphes ont habité jadis ce bois, dis-je. Elles le hantent encore à l’heure où tout est calme et parfois y dansent à la clarté des étoiles. Restons ici et peut-être les verrons-nous surgir dans le crépuscule qui s’obscurcit. Mais il ne faut pas parler.

Nous nous assîmes au bord du chemin. A quelque distance, les lumières s’allumaient dans la maison. Des brouillards légers flottaient sur les prairies; on entendait au loin le meuglement d’une vache qui voulait rentrer à l’étable.

Le beau visage de Madeleine peu à peu se noyait d’ombre. Elle portait une robe de mousseline blanche si légère que, clignant des yeux, je m’imaginais qu’elle était vêtue d’une de ces brumes qui se levaient lentement de la terre humide. Je me plaisais ainsi à m’halluciner et l’hallucination à laquelle je me prêtais devint si forte que j’oubliai bientôt où je me trouvais, dans quel parc de quelle demeure, et qui j’étais, et qui était la femme assise près de moi dans sa robe tissée des vapeurs du soir. Changé en un jeune satyre, je guettais l’arrivée de la nymphe que je désirais. Cette nymphe, soudain, je la découvris à côté de moi presque immatérielle. Rêvais-je?... Je tendis vers elle une main hésitante; je la touchai--elle avait un corps vraiment! elle n’était pas un fantôme créé par mon imagination!--et dans un mouvement irrésistible, je m’en emparai. A la seconde où Madeleine fut dans mes bras, je revins à la réalité. C’était bien son cou délicat que je couvrais de baisers entrecoupés par ces seuls mots:

--Je t’aime! je t’aime!

La surprise du choc, sa violence, l’empêchèrent d’abord de se défendre. Puis, gagnée par la douceur des caresses inattendues, un instant elle s’oublia et mes lèvres s’unirent aux siennes. Mais, aussitôt, elle s’arracha à mon étreinte.

--Qu’avez-vous fait, Philippe? dit-elle sans colère, mais sur un ton qui me glaça.

J’étais à ses pieds, la suppliant de me pardonner.

--Il n’y a que moi de coupable, continua-t-elle. Vous êtes libre, je ne le suis pas. Maintenant tout est fini.

* * * * *

Le sens de ces mots terribles «tout est fini», je ne le compris que les jours suivants. Je ne devais plus voir Madeleine seule. La présence de sa fille ne lui paraissant pas suffisante, elle faisait en sorte que son mari ou sa mère fussent en tiers avec nous. Elle descendit moins souvent à Arromanches.

Quelques jours passés ainsi suffirent à me faire perdre la raison. Loin d’elle, j’accusais Madeleine tour à tour de froideur et de coquetterie. Si elle m’avait aimé, elle aurait pardonné le mouvement de folie auquel j’avais cédé. A qui donc allait l’amour que je ressentais enfin dans sa grandeur? à une femme incapable d’en comprendre la beauté et qui n’était faite que pour de médiocres bonheurs bourgeois. Eh bien, qu’elle vécût entre son mari, personnage ridicule en somme, et sa fille! Ma place n’était pas près d’elle! A d’autres moments, je pensais qu’elle s’était amusée de moi. Elle avait voulu entendre, pour s’en moquer sans doute, le langage de la passion. Maintenant qu’elle avait eu les accords désirés, elle arrêtait un concert qui ne l’intéressait plus. Détestable jeu! Je méditais mille projets contraires: il faudrait bien qu’elle me reçût seul; je lui dirais alors ce que j’avais sur le cœur. Non, mieux, je partais sans la revoir... Ou bien, je prenais une maîtresse éclatante avec qui je m’affichais sous ses yeux... Et, d’autres fois, je ne pensais qu’à la gagner encore à force de tendresse et de soumission. Vivre dans son ombre, ne la quitter jamais, je ne demandais rien de plus.

J’allais ainsi d’une idée absurde à l’autre lorsqu’une lettre arriva qui mit fin à mes hésitations.

Une vieille amie de la famille m’écrivait que la santé de ma mère lui causait quelques inquiétudes. Elle me conseillait de ne pas tarder à rentrer; ma présence redonnerait, sans doute, des forces à la malade. Le ton de cette lettre trop volontairement rassurant m’inquiéta, au contraire de ce qu’en attendait ma correspondante. Je lus entre les lignes plus qu’elle ne voulait en cacher peut-être. Je vis ma mère perdue et décidai de la rejoindre sans un jour de délai.

J’avais un train du soir à Bayeux; j’envoyai mes valises à la gare par l’omnibus de l’hôtel, car j’avais résolu de passer à Orville et de m’y rendre à pied.

J’aime tant la marche et le plein air qu’il est bien peu de chagrins qui ne soient adoucis par leur influence salutaire. Au milieu de ma course, déjà, j’étais plus rassuré: ma mère avait une santé parfaite; elle pouvait être souffrante, elle n’était pas malade; je la garderais de longues années encore. Tranquille de ce côté, je me tournai vers Madeleine. Je le fis avec un rare sang-froid; j’examinai notre situation de la façon la plus détachée, comme s’il se fût agi de quelqu’un d’autre. J’avais douté de Madeleine et, lorsque le doute s’insinue dans un cœur passionné, il y fait des ravages. Il m’apparut que ce départ inopiné me fournissait le moyen d’avoir une certitude et que, grâce à lui, je pourrais forcer Madeleine à ne me rien cacher. Il fallait agir brusquement et observer avec une lucide attention l’effet de mes paroles.

La pluie me tenait compagnie sur le chemin, et j’y prenais plaisir. A Orville, je trouvai Madeleine au salon. Elle était debout près d’un secrétaire à deux corps, occupée à chercher quelque papier dans un tiroir. Sans se déranger de sa besogne, elle me reçut aimablement comme à son ordinaire. Mais moi, m’étant placé entre elle et la fenêtre de façon à la voir en plein jour, je lui dis en appuyant sur les mots et du ton le plus indifférent qui se pût:

--Je viens vous dire adieu; je quitte Arromanches ce soir et n’y reviendrai pas.

Elle chancela sous le coup; ses yeux inquiets m’interrogèrent pour savoir si je voulais la mettre à l’épreuve et si, une fois de plus, je jouais un jeu cruel. Mais je m’endurcis; je n’en avais pas fini avec ma victime. Le souvenir était encore vivant de tant d’heures déchirées vécues dans la solitude, de mes doutes, de mes tourments et je continuai:

--Soyez heureuse, je ne troublerai plus la tranquillité qui vous est chère.

A voir sa pâleur, son désarroi, son regard surtout, ce regard désespéré de quelqu’un qui se noie et qui cherche si personne n’est là pour le sauver, je mesurai enfin la place que je tenais dans sa vie. Je l’emplissais tout entière et Madeleine, incapable à cette heure de dissimuler, montrait à nu son cœur qui ne battait que pour moi. Elle restait là, presque inconsciente, ne me voyant pas. Pourtant elle dit encore:

--Partir!...

J’étouffais de pitié. D’un mot je la secourus:

--Ma mère est malade...

A peine avais-je parlé que Madeleine, oubliant sa souffrance pour ne penser qu’à la mienne, vint à moi:

--Comme je vous plains! mon pauvre Philippe.

Elle me prit une main et la garda dans les siennes maternelles. J’étais faible et sans courage. Je désirais être consolé. Et au même temps je frémissais de désir à sentir si proche le corps de Madeleine... Je me repris et d’une voix qui tremblait un peu, je dis seulement:

--Ah! que j’ai de la peine à vous quitter!

Et je m’enfuis.

* * * * *

Ma mère s’était arrangée de son mieux pour me recevoir.

Au premier coup d’œil je compris qu’on ne m’avait pas alarmé en vain; sa bonne et pâle figure était ravagée par les souffrances d’un mal invisible; et dans le regard doucement attaché sur moi, je lisais une interrogation: «Qu’est-ce qu’il pensait de sa vieille maman, ce grand garçon qui arrivait là presqu’à l’improviste?»

Le grand garçon fit du mieux qu’il put et s’écria avec courage:

--Quand on a une mine comme ça, on n’effraie pas les gens!

Et deux gros baisers sonnèrent sur des joues amaigries.