La rive d'Asie

Part 3

Chapter 33,921 wordsPublic domain

Dans un état si trouble, aimer était hors de question. Le souvenir de l’expérience faite avec Henriette était toujours vivant. Je ne voulais pas m’avouer la déception ressentie. Pourtant je regardais les femmes d’un œil un peu méprisant; je plaignais leur fragilité. Je les recherchais, mais même entre leurs bras je ne m’abandonnais point. J’allais ainsi, comme tout jeune homme, de liaison en liaison, ne me prenant à personne. Si j’eus des bonnes fortunes, je ne sus pas en profiter. J’appris par expérience une chose banale, c’est que l’homme peut pratiquer l’amour indéfiniment sans ressentir l’amour. J’avais des maîtresses, je ne les aimais pas. J’avais des amies, encore des jeunes filles, je ne les possédais point. On me croyait hardi, j’étais timide; on m’enviait, je me faisais pitié. Je voulais paraître, à vingt-deux ans, maître de moi. Maître de quoi? de pas grand chose.

Les femmes à portée de ma main me semblaient--peut-être avais-je là des trésors qu’aveugle je ne voyais pas?--indignes d’attention. La conquête de la plus belle princesse du monde, du cœur le plus haut, de l’âme la plus pure, tels étaient mes rêves d’alors. J’étais sec et sans illusion dans le présent, chimérique pour l’avenir. Mais ce désir ardent en mon jeune cœur a eu de lointaines et merveilleuses conséquences et le mot de Gœthe est vrai que je me répétais souvent: «Ce que tu as désiré avec force au temps de ta jeunesse, tu l’auras en abondance dans ton âge mûr.»

Pourtant, si médiocre que je fusse, on m’accueillait avec faveur dans quelques maisons. Je me déplaisais, mais des femmes et des filles se plaisaient à ma compagnie. Un plus avisé en eût tiré des avantages. Je ne m’en souciais point. Emporté par mes rêveries, je n’abaissais pas mes regards vers le sol. Je pensais à la grande passion que je rencontrerais un jour. Pouvais-je imaginer qu’elle eût une origine obscure et qu’elle trouvât peu à peu vie et force dans les éléments, de médiocre prix à mes yeux, dont j’étais entouré? Elle m’apparaîtrait éblouissante, casquée d’argent, armée de pied en cap, comme Minerve à l’heure de sa naissance. Il ne me fallait rien de moins qu’un miracle.

En l’attendant, je me distrayais de mon mieux. Je disais en plaisantant: je pelote avant partie.

Je n’étais que contradiction et système. Au vrai, je n’aimais déjà que les jeunes filles, je les ai toujours aimées. Mais je ne savais ce qui m’attirait vers elles. Il m’a fallu la leçon d’une tragique expérience pour voir clair en moi. Je n’ai compris que plus tard pourquoi, seules, elles pouvaient me rendre heureux. Pour l’instant je vivais dans les sophismes et l’erreur. Je pensais que par une lente évolution elles seraient un jour capables d’aimer et dignes d’être aimées, mais il ne me venait pas à l’esprit de hâter leur transformation. Je leur donnais rendez-vous dix ans plus tard lorsqu’elles pénétreraient dans le monde de la passion où elles n’étaient que postulantes. Avec un pédantisme incroyable, j’avais fixé l’âge de l’amour entre vingt-cinq et trente-cinq ans. Avant, inexpérience; après, ressorts déjà usés! Ainsi, peu sûr de moi, j’échafaudais d’absurdes théories et leur accordais de la valeur.

* * * * *

Une des maisons agréables où je fréquentais alors était celle de Mme Saint-Aignan. Son mari, mort depuis quelques années, avait travaillé près du baron de Hirsch aux chemins de fer orientaux. En Turquie, elle s’était fait des relations internationales et voyait une société mêlée. Ce sont les plus agréables. Elle avait à peine passé la quarantaine. Sa fille Isabelle, née à Constantinople, venait d’avoir quinze ans. Elles étaient toutes deux belles, toutes deux charmantes, mais en dehors de l’âge où j’enfermais si sottement l’amour. Plus libre d’esprit, j’eusse fait la cour à la mère enjouée ou à la fille grave, et peut-être eussé-je réussi. Isabelle, avec ses yeux étroits et longs, son front petit, un visage ovale, ressemblait à une Vierge byzantine. Où avait-elle pris ses traits? Pas à sa mère, à coup sûr, blonde, bien en chair, aux yeux bleus. Et la photographie de M. Saint-Aignan le montrait normand des pieds à la tête. Il y avait là un de ces phénomènes si complexes de l’influence du milieu qui, parfois, s’exerce de façon surprenante sur une femme jeune, jolie, courtisée et sensible. Quoi qu’il en soit, Isabelle Saint-Aignan paraissait parmi nous d’une autre race. Je me pris d’amitié pour elle, mais la traitais plus en enfant qu’en jeune fille.

J’aimais à la faire parler de Constantinople qu’elle avait quitté à six ans. L’Orient m’attirait. Tout jeune, je ne supportais pas les plats récits de Mme de Ségur, née Rostopchine, mais avec une belle histoire orientale on faisait de moi ce qu’on voulait. Si on discutait chez Isabelle de la vie turque, elle était la seule à n’avoir pas d’opinion. Elle gardait pour elle le trésor des souvenirs précieux qu’elle avait rapportés de là-bas; mais j’avais gagné sa confiance et bientôt elle me fit partager ses impressions de naguère, fraîches et vives dans sa mémoire.

Elle me racontait la vie indolente du Bosphore, les promenades en caïque, les rencontres sur l’eau, l’appel d’une guitare au fond d’un jardin qu’envahit le crépuscule, le calme des mosquées nues. Plus que tout l’intéressait l’existence dans les harems où sa mère quelquefois l’avait menée en visite chez des dames turques. Un monde de serviteurs s’empressait autour de ces femmes recluses par goût plus que par contrainte, servantes noires ou blanches, vieux hommes ridés à la voix enfantine, pleins de politesse. C’était un endroit enchanté, loin de l’agitation et des orages... Isabelle me disait aussi les barques et les paquebots qui montent et descendent sans cesse le Bosphore.

--Nous habitions une maison au ras de l’eau avec un jardin plein de fleurs. Parfois, une goélette passait dans la nuit tout proche la côte. Je ne voyais pas le remorqueur, mais j’entendais une respiration haletante et j’imaginais que c’était celle du génie qui la tirait. Elle glissait ainsi mystérieusement, voiles pliées, à quelques pieds du lit où, enfant, je cherchais le sommeil. Elle m’emportait dans des contrées plus belles d’être lointaines.

Cette fille sauvageonne, à peine grandie, ne venait pas à vous; il fallait la chercher. L’ombre lui plaisait mieux que la lumière. Mais sa mère avait eu des succès et n’entendait pas renoncer au rôle de femme brillante. Pour moi, je préférais la fille défendue à la mère permise.

Je les rencontrais souvent. Mme Saint-Aignan me regardait avec sympathie. Je n’étais pas très observateur à ce moment-là, pourtant il me parut qu’Isabelle voyait sans plaisir les avances, oh! bien innocentes, que me faisait sa mère. Un jour, elle sortit un peu brusquement du salon où Mme Saint-Aignan me taquinait sur une comédienne connue dont elle me croyait l’amant. La porte claqua derrière Isabelle.

--Qu’a donc cette petite? demanda Mme Saint-Aignan.

L’été nous sépara. Les séparations avaient toujours pour moi quelque chose de définitif. Je n’aimais pas assez mes amis d’un jour ou d’une saison pour me souvenir d’eux longtemps. Je ne voulais pas me fixer. J’avais soif de changement. A la rentrée d’automne, je fus entraîné dans des cercles nouveaux.

* * * * *

Ma mère avec qui j’étais dans une grande intimité ne comprenait rien à mon genre de vie. Elle venait à Paris un mois en hiver et nous passions mes vacances ensemble. Elle regardait les choses de l’amour avec sérieux et se méfiait de ceux qui n’y voient qu’un amusement sans conséquence. C’étaient des gens «à qui on ne pouvait se fier», des personnes «qui finiraient mal». Elle ne les admettait pas volontiers auprès d’elle, comme si l’atmosphère dans laquelle ils se mouvaient lui eût été irrespirable. Et voilà que son fils, le fils qu’elle chérissait et dont elle était fière, ce fils intelligent et réfléchi dont on lui faisait des compliments, qui avait mené à bien des études difficiles, ce fils affectueux, tendre et raisonnable en toutes choses, ce fils avait, de son aveu même, une façon d’être incroyablement légère avec les femmes. Il les recherchait, les prenait et ne les gardait pas. Il en parlait comme de charmantes petites bêtes à qui on distribue alternativement caresses et claques.

Comment ne pas en concevoir de l’inquiétude? Elle se rassurait en pensant qu’il n’y avait là qu’une crise peu durable. Je m’éprendrais d’une jeune fille dont je ferais ma femme. J’aurais des enfants qu’elle, grand’mère, bercerait sur ses genoux. Mais, pleine de sagesse, voyant que le moment n’en était pas venu, elle gardait le silence.

* * * * *

Cependant je sortais, j’allais dans le monde, dans tous les mondes. Où que je me trouvasse, une seule idée m’occupait: «Y rencontrerai-je la femme que je pourrais aimer?» Les gens que je connaissais n’avaient rien à m’offrir. A peine échangeais-je avec eux quelques reparties polies et indifférentes. J’étais tout à la chasse, à la chasse de l’inconnue. Le plus souvent un coup d’œil me fixait. Je haussais les épaules.

Mais, parfois, j’apercevais à distance une femme d’une silhouette ravissante. Le cœur battant, je l’étudiais avec plus de soin qu’un médecin n’examine un malade, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte son argent. «Elle est grande, me disais-je, elle a la taille ronde et flexible, les épaules larges, le dos plat, les jambes longues. Le cou est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à la fois, le menton bien dessiné, les lèvres sont fermes, les dents nettes et régulières. Il y a en elle quelque chose de grave qui va jusqu’à l’âme. Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et passionné qui saura pleurer sur mon cœur.» Je m’avançais, presque tremblant. Soudain je m’arrêtais... Qu’avais-je vu? Les ailes des narines un peu trop remontées. Je reculais, furieux.

Je voulais plaire, je voulais être aimé, et peut-être, j’y réussissais. Mais je jouais «au jeu dangereux» avec le seul désir de gagner la partie. Mon bonheur était dans la lutte et la victoire, non dans la possession.

DEUXIÈME PARTIE

I

J’approchais pourtant sans le savoir de la fin de cette période de sécheresse et mon cœur dont je n’avais connu qu’il existait qu’à l’époque déjà lointaine où j’aimais Henriette se réveilla d’un long sommeil. Je le croyais mort avant qu’il eût vécu. Je pensais que, comme tant d’autres, comme presque tous les autres, je n’étais pas fait pour aimer et que l’élan inoubliable de mon adolescence marquerait et l’aurore et le crépuscule de ma sentimentalité. Mais, en secret, avec patience et dissimulation, le sort m’avait préparé péniblement pendant les années arides de ma jeunesse pour un autre destin.

J’imagine un croyant qui a gardé une âme d’enfant pure et naïve. Voici les ténèbres et le silence du Vendredi saint. Il étouffe d’angoisse; il est seul, sans secours, sans espérance sur la terre qu’emplit l’ombre. Si ces heures se prolongent, il mourra, lui aussi. Le samedi de Pâques, il est debout à l’aube, et regarde monter le soleil dans le ciel. Lorsque le soleil passe le zénith, une vibrante nouvelle traverse les airs. Je veux qu’il en ait désespéré jusqu’au moment de l’entendre. Peut-être cette année-ci Christ est-il définitivement mort, peut-être ne reviendra-t-il jamais. Mais non, le battement solennel d’une cloche lui annonce qu’une fois encore le miracle s’est produit. «Dig, ding, don!» Christ est ressuscité! «Dig, ding, don!» Est-il assez de cloches pour le crier à travers les campagnes et sur les toits pressés des villes? «Dig, ding, don!» La lumière est rendue au monde! Il pleure, mais c’est de joie. «Je suis sauvé!» dit-il.

A la première palpitation de mon cœur de jeune homme, je me dressai, comme ivre, tenant à peine debout. «Hors du tombeau! m’écriai-je. Et moi aussi, je vivrai!»

On voit que je n’avais pas fréquenté impunément les romantiques. Mais je n’avais que vingt-cinq ans et, si éloigné que je sois à l’ordinaire de la prosopopée, un peu de grandiloquence m’était permise en cette occasion.

Revenons au ton simple de ce récit.

Ce n’est pas au hasard que Christ est ressuscité au printemps. Un dieu ne peut renaître qu’avec la verdure. Et c’est en cette même saison trouble et passionnée que je rencontrai Mme de Sées.

A la fin d’une après-midi d’avril, je descendais le boulevard Saint-Germain à la hauteur de la rue des Saints-Pères. Devant moi une femme marchait, ni grande ni petite, mais de si harmonieuses proportions que je la remarquai. Je m’amusais à chercher qui elle pouvait être. La mise simple et correcte disait pourtant, par quelques détails bien importants aux yeux d’un parisien, la province. Des souliers assez forts et mieux faits pour fouler un sentier au long d’un champ de luzerne que l’asphalte d’un trottoir de Paris chaussaient un joli pied. La jupe était un peu trop ample. Le chapeau ne venait pas de la rue de la Paix. Néanmoins le tout était de bon goût et porté avec une distinction indéniable. Je me décrivis à moi-même le visage qui m’était caché. Il devait être jeune, le nez un rien court, presque retroussé, les yeux vifs et spirituels. Et j’eus soudain envie de faire la connaissance de ce nez-là et de voir au-dessus de quelle bouche il se trouvait.

A ce moment, le hasard me vint en aide. Une lettre glissa de la main de l’inconnue et tomba doucement. Je la ramassai, hâtai le pas et abordai la jeune femme en lui tendant ce qu’elle avait perdu.

Étonnée, elle s’arrêta, me regarda, et aussitôt je compris l’absurdité de mes imaginations. La femme qui m’était révélée avait un visage de statue antique, un nez droit, une bouche petite et arquée. Mais cela, je le vis à peine, car ce que j’aperçus tout de suite, et seulement, et que je n’oublierai jamais, ce fut deux grands yeux couleur de pervenche, des yeux pensifs, mélancoliques, qui disaient l’existence d’une âme soigneusement gardée contre les bassesses du monde, des yeux tels qu’on aurait pu les rencontrer au fond d’un couvent, dans une demeure toute baignée de spiritualité, mais qu’on ne s’attendait guère à voir en plein boulevard de Paris dans le tapage des automobiles et des tramways. Le choc qu’ils me donnèrent fut si fort que j’en restai stupide. Le chapeau à la main, incapable de dire un mot, je rendis la lettre à sa propriétaire. J’entendis un «merci, monsieur» prononcé par une voix grave, et déjà je me sauvais dans la plus grande confusion, plein de colère contre moi-même. Il me fallut quelques minutes pour me remettre et je crois bien que je ne repris mes esprits qu’à la hauteur de la rue du Bac. Je me demandai alors avec effroi quelle impression j’avais dû produire. Par ma sottise j’avais laissé perdre l’occasion de faire la connaissance d’une femme qui ne ressemblait à aucune autre.

Je n’oubliais pas les yeux de pervenche; je les revoyais aux moments les plus inattendus. Parfois, ils me regardaient alors que j’allais m’endormir; parfois, ils brillaient devant moi quand j’étais dans les bras d’une femme. Cela prit le caractère d’une obsession, tant et tant que je me décidai à faire tous mes efforts pour retrouver la passante dont le souvenir me troublait à ce point. Je me lierais avec elle, elle serait ma maîtresse, car j’étais assuré de jouir d’un bonheur sans pareil auprès de celle qui possédait des yeux si beaux. Me voici donc à arpenter le boulevard Saint-Germain vers la fin du jour; mon inconnue devait habiter ce quartier puisqu’elle venait jeter ses lettres à la poste qui se trouve presqu’en face de la rue Saint-Guillaume.

Je ne suis pas patient mais je goûtais bien du plaisir au poste d’affût que j’avais choisi. Quel chasseur a connu les émotions que j’éprouvais alors! Dans ces heures d’attente, mon imagination trouvait à chaque minute à s’occuper le plus agréablement du monde. On se représente celle que l’on aime (oui, déjà!) arrivant vers vous. On l’aborde, elle s’effare; on a un mot qui, à la fois, la rassure et la touche. Voilà un pas de fait et quel pas décisif! Enivré de ce premier succès, on devient spirituel (comment ne pas l’être dans un moment pareil!); elle sourit, elle est perdue... Ainsi, je m’amusais sur le trottoir du boulevard Saint-Germain, attentif cependant aux mille circonstances de la vie multiple qui m’entourait, causant avec la marchande de fleurs arrêtée derrière sa petite voiture (ah! puisse l’inconnue me voir--elle me reconnaîtra--au moment où j’achète ce bouquet de violettes!). Les journaux du soir paraissaient. J’apprenais en plein air la victoire de Myrmidon dans le Grand steeple, la chute du ministère prussien, la baisse du Rio-tinto, l’arrivée prochaine de S. M. Édouard VII, et ces nouvelles à cette heure me semblaient toutes sur le même plan et sans intérêt.

Et voici qu’un beau jour, j’aperçus venant à moi la femme aux yeux de pervenche. Je la reconnus aussitôt bien qu’elle ne portât ni la robe ni les souliers un peu lourds de notre première rencontre. A côté d’elle marchait un homme de taille moyenne, sans élégance, le teint coloré, les cheveux fades, l’air bonasse et vide. Il avait une serviette noire sous le bras. Personne (sauf moi) n’aurait cherché à savoir son âge, tant il était insignifiant. Je le mis au hasard entre trente et quarante ans. A la façon tranquille dont il parlait ou se taisait, c’était le mari, il n’y avait pas à en douter.

Je fus presque déçu à le trouver tel. Comment les yeux de pervenche avaient-ils pu se poser sur un homme si peu attrayant? Mais déjà mon imagination fournissait à la femme que j’aimais mille excuses valables: mariage forcé, convenances de famille, ne pas attrister un père ou une mère âgés qu’un refus tuerait et qui veulent voir avant de mourir leur fille unique (et sans argent) en mains sûres. Et je me représentais la scène où cette Iphigénie avait été sacrifiée, ses larmes à l’autel. Comme elle me paraissait plus grande maintenant!

Cependant je suivais à distance le couple si mal assorti. Il prit la rue des Saints-Pères, la remonta, traversa la rue de Sèvres, enfila celle du Cherche-Midi et finalement disparut sous la porte cochère d’une vieille maison. Au fond d’une vaste cour, deux petits hôtels anciens s’élevaient. Je vis l’homme tirer une clef de sa poche. J’en savais assez.

Je ne m’adressai pas au concierge un louis à la main. D’abord mon caractère est tel que je ne puis supporter un refus et cela m’a causé mille embarras. Ensuite parce que, si enflammé que je fusse, j’étais plein de prudence et de ruse (je n’avais pas lu en vain les Chroniques italiennes de Stendhal). Et, certain déjà que j’étais de revenir dans cette maison en qualité de visiteur et d’invité, je ne voulais pas nous compromettre, elle et moi--comme cet «elle et moi» me plaisait!--aux yeux de son concierge.

Je rentrai donc, ouvris un annuaire mondain et en moins d’une minute j’y trouvai la notice suivante: «M. Charles de Sées, conseiller référendaire à la Cour des comptes et Madame, née de Clairville, 45, rue du Cherche-Midi.» Tout cela sentait sa Normandie à plein nez.

Les Sées ne devaient pas être très répandus, car il me fallut une quinzaine de jours pour récolter quelques renseignements sur eux.

J’appris qu’ils fréquentaient une bonne compagnie provinciale. On continue ainsi, dans certains coins retirés du faubourg Saint-Germain, une existence assez semblable à celle que l’on mène à Angoulême ou à Bayeux. Des ressources limitées, un certain goût de sagesse aussi, des habitudes anciennes de réserve et presque de timidité, empêchent de se mêler à la société brillante de Paris à laquelle on appartient, mais une fois l’an on se montre pourtant au bal célèbre que donne la veille du Grand Prix, en son bel hôtel de la rue Saint-Dominique, la marquise de la Charité-Plessis, votre cousine. Une partie de l’année se passe dans ce qu’on a conservé de terres; on y pratique la plus stricte économie. A Paris, on se lie peu; on se méfie des figures nouvelles; on reste entre soi, on reçoit rarement, avec une grande simplicité, et la conversation roule plutôt sur les nouvelles de sa province que sur les derniers scandales du monde parisien.

Tous ces détails que me donna un camarade m’enchantèrent. Je me persuadai qu’en vertu d’une harmonie préétablie, Mme de Sées avait été créée pour être aimée par moi. En elle, aucune dissipation, aucune frivolité. L’amour qu’elle n’avait jamais connu serait le drame de sa vie. Elle y apporterait la ferveur d’âme, si rare à Paris, mais qui anime encore des existences provinciales plus recluses. J’étais un homme maintenant, je pouvais affronter les orages de la passion.

Me voici donc pénétrant lentement dans un monde nouveau et assez fermé. Mon ami me guidait. J’allai à des matinées dansantes où je ne connaissais personne; j’entendis de la médiocre musique de chambre. Je bus du mauvais thé chez de vieilles dames qui avaient des terres entre Caen et Lisieux. J’acceptais ces corvées d’une humeur excellente. La poursuite et ses imprévus m’amusaient. Jamais je ne m’étais donné tant de mal pour la conquête d’une femme.

Ma patience fut enfin récompensée. Je me trouvai un soir vers sept heures en face de Mme de Sées dans le plus désuet des salons de la rive gauche. Elle était assise près d’une fenêtre ouverte sur un étroit et calme jardin. Une branche de lilas montait jusqu’à elle, lui offrant ses fleurs. Des oiseaux se pourchassaient dans les arbres que traversaient les derniers rayons du soleil. Où étions-nous? Pas à Paris, bien sûr.

Je savais ce que je voulais dire à Mme de Sées. J’y avais pensé cent fois; ses réponses même je les avais prévues, et mes répliques triomphantes. Elle leva sur moi ses beaux yeux pervenche... et je ne retrouvai pas un mot de ce que j’avais préparé. Mais peut-être mon embarras me servit-il mieux auprès d’elle que ne l’eût fait un excès d’assurance. Toujours est-il que, quand nous nous quittâmes, j’avais la permission d’aller la voir la semaine suivante.

Un mois plus tard, à force d’ingéniosité et de désir de plaire, j’étais devenu intime dans la maison. Je parlais à M. de Sées de la carrière diplomatique qui serait la mienne; j’étais pour lui un jeune homme distingué et d’avenir.

Avec Mme de Sées, où en étais-je? Je gagnais lentement du terrain, mais l’instinct, mon seul guide, m’avertissait qu’il ne fallait rien brusquer et qu’une parole imprudente pouvait me perdre.

Du reste, pourquoi me hâter? J’avais un délicieux plaisir à voir presque quotidiennement Mme de Sées et à faire peu à peu sa connaissance plus approfondie. En elle aucune dissimulation, aucune feinte, aucun désir non plus de jouer un personnage, de s’adapter au ton et aux manières à la mode dans telle ou telle société. Elle restait elle-même sans effort, franche, saine, modérée, avec un caractère à ne prendre au sérieux que les choses morales et un penchant marqué pour la vie spirituelle. Pieuse, d’une piété agissante, mais qui ne s’affichait point, elle pensait à Dieu chaque jour, mais n’en parlait pas à chaque heure. Elle était aussi naturellement bonne qu’elle était belle, c’est-à-dire avec simplicité, sans chercher à en tirer avantage et sans en concevoir de l’orgueil. Un peu de gravité dans l’esprit ne l’empêchait pas d’être gaie et son rire, s’il était rare, en acquérait plus de prix.

Elle avait épousé toute jeune Charles de Sées de douze ans plus âgé qu’elle. Les familles étaient anciennement liées et le mariage arrangé depuis longtemps. Le ménage eut une seule fille, Geneviève, que je ne voyais guère à Paris.

Les Sées avaient un cercle assez restreint de relations et il n’était pas facile d’y être admis. J’eus bientôt une alliée en Mme de Sées qui avait pris du goût pour moi. Il ne s’agissait dans son esprit que d’amitié, cela va de soi, mais enfin je lui plaisais, elle aimait à me voir. Elle me trouvait très «gentil» et me le disait. Mais je n’étais pas un bon catholique, je n’étais même plus catholique du tout. Ah! cela, c’était affreux! Un garçon bien élevé, fils d’une mère pieuse, et qui n’allait pas à l’église! Se perdre! et donner un mauvais exemple!