La rive d'Asie

Part 2

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Mais, en même temps, j’étais gonflé de joie. Je connaissais enfin la réalité de ce monde féminin dont le mystère m’avait longtemps troublé. Ma première impression, celle qui ne devait point s’évanouir, je la traduisis par ces mots de la Bible: «L’œuvre de chair.» J’avais participé à une œuvre de chair, cela et rien de plus. Pour un garçon qui avait vécu dans les livres et dans de romanesques enchantements, la nouveauté était grande. Je sentais aussi que l’incomplète joie de cette première rencontre serait transformée bientôt en un bonheur plus complet, qu’il y avait un point de perfection à atteindre, et j’étais bien décidé à y arriver au plus vite.

Pas un instant, je n’eus l’idée que j’avais commis une infidélité envers Henriette. Henriette vivait sur un plan différent. Elle habitait le palais que mon imagination lui avait bâti. Mme de Francheret m’avait invité dans une demeure plus terrestre. Je ne songeai même pas à me demander si j’aimais mon initiatrice. Aimer, c’était penser tendrement à une personne, chercher à la voir, lui parler, deviner les moindres nuances de ses sentiments, s’émouvoir à son seul souvenir. Un regard d’elle, c’était assez pour être heureux; se sentir maître de son âme, y régner sans partage, la félicité suprême.

Pour Mme de Francheret, présente ou absente, je ne ressentais aucune de ces émotions. Lorsque je pensais à elle, des images précises se levaient devant mes yeux, et quelles images! Je sentais sa chair contre ma chair et le désir m’agitait de renouveler ces obscures et violentes sensations.

Désormais je passai mes après-midi dans l’appartement de Mme de Francheret. Je ne montais au tennis, un peu las, qu’à la fin de la journée. J’eus bientôt perdu la gêne des premiers jours. Déjà je me croyais naïvement un maître...

La seule ombre à mon bonheur, où la chercher? Dans la facilité avec laquelle je l’avais acquis. J’étais assez sot pour ne pas estimer à son prix une victoire qui ne m’avait rien coûté. «Je suis l’amant, me disais-je, de cette femme charmante et qui appartient à la meilleure société, mais sans doute a-t-elle l’habitude de satisfaire ses moindres caprices. J’étais là; elle m’a pris. Moi absent, un autre l’eût possédée.»

La manière d’être de Mme de Francheret n’était pas faite pour me donner une trop haute idée de moi-même. Nous étions toujours dans des rapports simples. Personne ne prenait moins de plaisir à jouer la comédie. Elle n’affecta aucun remords, aucune crainte; elle ne se crut pas obligée de chercher des excuses à ce que d’autres appellent leur faute; elle n’essaya pas de me faire croire qu’elle avait cédé à un sentiment irrésistible. Avec une aisance parfaite (seule, pensais-je, une grande dame--Balzac!--a cette inimitable liberté), elle m’invita à des jeux que j’ignorais et m’en apprit la douceur. Une semaine ne se passa pas sans que je lui avouasse que j’étais arrivé neuf dans ses bras.

Elle sourit.

--Croyez-vous que j’aie pu l’ignorer? dit-elle.

Elle m’apprit bien d’autres choses encore, et surtout le prix du secret. Hors de sa chambre, elle me traitait comme un étranger, et je m’émerveillais de ce changement à ses yeux si naturel... Il n’y avait alors, entre nous, aucune familiarité, pas un mot équivoque, pas un regard trop appuyé. Je la voyais au restaurant, ou au salon, le soir, causant avec ma mère, à son aise, libre, distante, et je ne pouvais m’imaginer que cette même femme je l’avais eue quelques heures auparavant nue entre mes bras, que je connaissais les parties les plus secrètes de son corps. Et je l’en admirai davantage.

Nous vécûmes ainsi pendant deux semaines. Puis il fallut nous quitter. Le dernier jour où je fus chez elle, je lui dis:

--Comment pourrai-je me passer de vous?

--Bien mieux que vous ne le croyez, me répondit-elle. Ce que je vous ai donné, d’autres vous l’offriront. Elles y mettront plus de façons sans doute et moins de franchise. J’ai été la première, vous ne m’oublierez pas. Peut-être nous reverrons-nous à Paris puisque vos études vous y appellent. Les choses ne seront pas là-bas ce qu’elles ont été ici. Il est des folies délicieuses qu’on doit se refuser. Vous étiez en vacances, moi aussi. Maintenant la vie régulière reprend. Au moment de partir, vous donnerai-je un conseil? La différence de nos âges me le permet. Défendez-vous en amour des choses vulgaires qui ont vite fait de gâter les jeunes gens. Vous vous plairez toujours dans la société des femmes. Ne croyez pas, comme quelques-uns, qu’il faille être sincère avec elles. Sachez leur mentir, ne serait-ce que pour les amuser. La plupart demandent à être trompées; il est bon d’y mettre quelques manières. Voilà mon conseil. Et en voici un second. Ne croyez pas à l’irréparable. Il y a, cher ami, fort peu de choses irréparables...

Elle ne m’en avait jamais tant dit. Ainsi me fit-elle participer à sa sagesse humaine au moment où nous nous séparions. Je quittai les eaux avec un beau sujet de méditations et les souvenirs tout proches d’un passé déjà plein de volupté.

III

J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au lieu de rentrer, nous allâmes passer quinze jours sur une plage dans le sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère avant le retour au foyer.

J’en fus moins affligé qu’on ne le croirait. J’étais encore tout étonné de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un intervalle entre le moment où j’avais quitté Mme de Francheret et celui où je retrouverais Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre, peu à peu, qu’on lui est attaché par d’autres liens aussi. Rien de semblable ne m’arriva. J’aimais Henriette, et Mme de Francheret m’avait attaqué là où Henriette n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à Mme de Francheret de m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à Mme de Francheret, mon amour pour Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme sensuelle. C’était Henriette et non Mme de Francheret que je tenais dans mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des images voluptueuses.

Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui m’entouraient étaient-ils vivants? Ils allaient et venaient comme des ombres. Je faisais de longues promenades sur la digue à l’heure où le soleil couchant borde de nacre le sable humide. Des enfants jouaient, des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais pas, je ne voyais bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et quelle Henriette! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie au bord des flots.

Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse? Je ne savais trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais quelques cartes postales, assez insignifiantes, à la vérité. Henriette paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul j’y manquais!

Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que l’heure approchait où je devais revoir Henriette je m’inquiétais. Je brûlais de devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je craignais de cette rencontre je ne sais quel choc, quelle blessure insupportable. J’aurais voulu retarder une minute attendue avec tant de fièvre.

Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi je me rendis chez Mme Maure. De loin, je la vis sous les tilleuls près de la vieille maison. Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas de là. L’émotion de la sentir si voisine me fit chanceler. Je m’arrêtai, j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première fois et d’un seul coup--ainsi, la nuit, un éclair illumine les prés et les champs, et montre au voyageur le chemin dont il s’est écarté--que le roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en ignorait encore le premier mot... Un instant, je pensai à retourner sur mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à l’idée de reculer. Je me repris et avançai vers Mme Maure.

Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement de la santé de ma mère, elle me dit:

--Comme vous avez grandi, Philippe! Vous voilà un homme, maintenant. Et cette pointe de moustache! Qu’allez-vous faire?

Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour continuer mes études à la Sorbonne sans doute et à l’école de droit, mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat et ne savais ce que serait ma carrière... Cependant, je pensais à Henriette absente, alternativement avec terreur et avec joie. Où était-elle?

Une demi-heure passa. J’entendis un bruit dans l’allée.

C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de l’an dernier.

Henriette me parut grandie; elle restait mince, un peu maigre, mais le corsage de sa robe se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvai, dans les yeux riants et doux, le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Toutes deux vêtues de clair, elles venaient enlacées et joyeuses. Le printemps de ma vie s’avançait au-devant de moi.

Gertrude rougit, mais l’accueil que me fit Henriette ne trahit aucune gêne. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais rencontré aux eaux et à la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues avec la même Henriette pendant mes promenades solitaires que j’en restai glacé. Je m’efforçai de découvrir dans ses propos un mot à double entente destiné à moi seul. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut qu’à deux ou trois reprises elle me regardait avec un peu d’étonnement. Sur elle-même elle ne dit rien.

Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de m’apprendre quels avaient été les amusements de la saison. Rappelant des incidents que j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut.

Lorsque je partis, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner. Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger une phrase avec Henriette sans témoins.

Je ne fus pas plus heureux les jours qui suivirent. Je vis mon amie, mais entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants. Elle était le centre lumineux de notre cercle. Charles-Henri violemment épris ne la quittait point. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses côtés, le bras autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine, ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle observait une certaine réserve; elle s’effarouchait vite et lorsqu’en plaisantant je voulus reprendre les propos de l’an passé, elle eut un mouvement de retraite.

Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je ne désespérais pas d’arriver à Henriette, mais, à ma grande surprise, je constatai que c’était chez elle que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle apportait une attention toujours égale à ne pas rester seule; et si, profitant d’un incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle ne me laissait pas choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives infructueuses, j’étais exaspéré.

Tour à tour, j’imaginais ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait mon école d’homme, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et qu’elle cherchait à m’éviter, ou, plus simplement, que je lui étais devenu indifférent.

Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait que l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidasse de rompre; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette.

Et cependant le temps coulait, bientôt viendrait octobre et le départ. J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’éveiller sa jalousie. Je fis la cour à Gertrude; j’y déployai beaucoup d’application et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa cousine veillait et comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux, j’adressais à Gertrude des propos tendres et lui baisais la main, Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère ne l’étaient plus aujourd’hui.

Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait quelque chose de flatteur pour mon amour-propre.

Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter avec Gertrude. Mais Henriette ne s’apaisa pas. «Peut-elle sérieusement m’en vouloir, me demandais-je, de ce qui n’est qu’un jeu?» Mais elle ne me laissa pas lui poser la question.

Je devins irritable. Elle me contredisait pour un rien. Nous échangions des phrases aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement. Une fois, sur un mot un peu plus piquant, elle eut soudain les yeux pleins de larmes. Troublé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous étions seuls, mais à une douzaine de pas sa mère brodait sous les tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me donner le temps de m’excuser, rentra dans la maison.

Pendant quarante-huit heures, je ne la vis point. Lorsque nous nous retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible.

La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier permettait de prolonger encore les soirées en plein air. Un jour, une amie à nous s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à Mme Maure pour lui demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de voir arriver Mme Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante s’était couchée. «Enfin, pensai-je, j’aurai l’explication attendue depuis si longtemps.» Mais, après dîner, Henriette refusa de quitter le salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère, elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de l’y rejoindre.

J’étouffais de fureur. En moi-même, j’avais déjà rompu avec Henriette, je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et sans retard! Cependant je m’absorbais dans un silence farouche.

Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à Mme Maure et à sa fille de les ramener en voiture. Mme Maure, fatiguée, accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et Henriette, par politesse, se crut obligée de dire:

--Nous allons vous gêner beaucoup, madame.

Alors, par une décision subite, je m’avançai, pris la main d’Henriette dans l’obscurité et, la lui serrant fortement pour empêcher toute résistance, je dis à Mme Maure:

--Je raccompagnerai Henriette. Nous serons là presque aussitôt que vous.

Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler. Déjà Mme Maure de la voiture me jetait:

--Si cela ne vous ennuie pas de la ramener, il sera excellent pour elle de marcher un peu. Elle est si paresseuse.

La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron.

Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans l’ombre fraîche du soir.

Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le silence, à se prolonger, pesa comme une menace. Pour rien au monde, je ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère; je me souvenais de l’étrange manière d’être d’Henriette depuis ma rentrée; elle m’avait froissé; elle me devait des excuses... Je marchais la tête droite, les yeux fixés devant moi.

Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse qui était entre nous. A un détour du chemin--nous avions déjà franchi la moitié de la distance qui séparait nos deux maisons--elle se tourna pour m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets. Bouleversé par la supplication muette que j’y lus, je glissai mon bras sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit comme neige d’avril au soleil; des rapports naturels, confiants, heureux s’établirent sans que nous eussions échangé une parole. Je sentis qu’Henriette gagnée m’appartenait. Nous arrivions au bois de chênes. Je la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions reposés au cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer de résistance. Je m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras,--la nuit était complice--je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux m’implorer, et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entr’ouvrit.

* * * * *

Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette, transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de dissimuler ses sentiments. Nous étions ensemble à chaque heure. Je la voyais le matin, l’après-midi, même le soir. Elle inventait mille ruses pour se débarrasser de Charles-Henri. Quant à Gertrude, elle en fit sa complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à deux; dès qu’elles m’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi, la priant de nous attendre. Parfois elle l’appelait en riant: Brangaine. Un jour, devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci rougit, puis pâlit, mais se tut.

Nous vivions ainsi comme en dehors du temps. La date approchait qui l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions ni de la séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette n’eut l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on des excuses à l’amour? A ses yeux, il n’était pas besoin de se justifier.

La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du chemin, ne cachant pas ses larmes.

Je restai seul une semaine encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu? j’étais déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision, à considérer toutes choses par rapport au développement de mon individualité. Plus tard, quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai bientôt à en fournir une preuve.

Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à voir que j’avais triomphé d’Henriette; je n’en avais pas ressenti non plus à éprouver que Mme de Francheret avait du goût pour moi. Une obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort heureux.

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Six mois après, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout poil, grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe fort.

Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les bras d’un rustre! La vilaine image!

Je m’efforçai, à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors m’enchantaient, de raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. «Je me suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que du ciel.»

Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut longtemps à s’effacer.

* * * * *

J’étais alors un étudiant mal débrouillé dans les rues étroites de Paris. Ma jeunesse me paraissait médiocre. Pourtant que n’en attendais-je pas? Je croyais arriver à la période la plus heureuse de mon âge. Après l’existence mesquine d’une petite ville de province, je serais entraîné par la vie tumultueuse, riche et multiple de Paris. Je n’aurais qu’à me laisser porter par le courant.

Il me fallut déchanter. Je n’ai de ces années que des souvenirs confus, souvent pénibles. En guerre avec moi-même, incertain de la voie que je suivrais, je cherchais avidement des vérités qui fussent miennes. J’avais de la fierté; je n’aurais avoué à personne--me l’avouais-je à moi-même?--mon désarroi. Au lieu de crier au secours je prenais un air détaché, un ton distant, je paraissais indifférent et supérieur. J’étais haïssable, sans doute, mais comment demander à un jeune homme passionné, qui ne sait ce qu’il est, en qui combattent mille désirs contraires, d’être simple et naturel, alors qu’il ne s’est pas encore trouvé.

Peut-être la cause véritable de ce malaise est-elle dans la jeunesse même, âge difficile dont chacun connaît à des degrés divers les heurts et les cahots. Nous les oublions. La mémoire assoiffée d’idéal--le bon vieux temps!--a bientôt fait de transformer la lumière grise ou orageuse qui baigne nos jeunes années en une aube éblouissante. On a comparé la jeunesse au printemps, non sans raison, car elle en connaît les ciels brouillés, les giboulées où neige, pluie et soleil se mêlent, les brusques morsures du froid, les gelées meurtrières d’une nuit d’avril, et aussi les caresses, presque insupportables tant elles sont subites, de l’atmosphère, la vie qui repart sur un rythme trop rapide, le complot universel de la nature qui vous entraîne dans son branle frénétique. Il faut être fort déjà pour supporter ces contrastes et ces véhémences. Si l’on se tue, c’est entre dix-huit et vingt-deux ans.