Part 6
L’hiver passa ainsi dans la fièvre. J’ai toujours aimé à me sentir d’aplomb, les pieds bien calés sur le sol. Mais, cette fois-ci, j’avais perdu l’équilibre. J’allais à droite, à gauche, au gré du vent. Lorsque j’avais le loisir de réfléchir, je me demandais: «Qu’est-ce que ce mélange de coups et de baisers? Est-ce là ce qu’on appelle l’amour? Est-ce là ce que j’ai tant désiré? Qu’on se batte avant la possession, je le comprends. Mais, après, cela n’a plus de sens. Où sont les _beati possidentes_?... Pourquoi, diable, me suis-je épris d’une femme mariée? Elle est tout de même à son mari, si rarement que ce soit. Quelle saleté! Et je le supporte! Elle est pieuse, en outre! Belle complication! Il est évident que la religion n’a pas à s’occuper de notre bonheur terrestre puisque, pour elle, nous ne sommes ici-bas qu’en transit vers l’éternité.
Mais que me restait-il à moi qui ne croyais plus à des récompenses ou à des punitions supra-terrestres? Au nom de doctrines que je ne partageais pas, j’étais privé du seul bien qui m’importât.
Dans ma colère, je m’en prenais, cela va de soi, à Madeleine. Je ne lui faisais pas de reproches, je n’éclatais pas en cris et en récriminations. Cela n’était pas dans ma manière. J’étais sec, froid, sarcastique, haïssable. Je l’attaquais dans sa foi, je discutais avec elle apparemment de la façon la plus objective, comme pour l’amour de la seule vérité mais au fond poussé par un désir mal contenu de lui porter un coup douloureux, de me venger de ce qu’elle me faisait souffrir.
Madeleine redoutait ces attaques insidieuses. Mais elle était assez femme pour savoir d’où venait la violence secrète qui m’animait. Elle me plaignait et redoublait de douceur. Il faut reconnaître, du reste, que dans cette lutte sourde je ne gagnais pas un pouce de terrain. Madeleine croyait comme elle respirait. Je ne la troublais donc en aucune manière dans le domaine qui était à elle. Jamais elle n’était embarrassée pour me répondre. Mes arguments ne la touchaient point. Les siens n’arrivaient pas jusqu’à moi. Nous nous battions sur des plans différents et arrivions à ce résultat paradoxal de nous blesser sans nous atteindre. Le dogme à ses yeux se suffisait. Je me souvenais d’un curé entendu à l’heure du catéchisme, alors que je visitais une des plus vieilles églises gothiques de l’Ile-de-France: «Mes enfants, disait-il, le mystère de la Sainte-Trinité est un mystère, par conséquent je ne puis vous l’expliquer. Acceptez-le donc tel qu’il est.» Ce raisonnement qui se rapproche de celui de Hegel: «Il faut comprendre l’incompréhensible comme tel», m’avait paru définitif. C’était celui de Madeleine. Elle passait ainsi d’un pied léger par-dessus les difficultés où achoppent les pauvres rationalistes.
Mais, bientôt lassé d’un absurde combat, j’abandonnais ces discussions. Je me reprochais mes efforts pour détruire les croyances de Madeleine, besogne assez basse et indigne de moi. Par un brusque revirement, je lui laissais voir que je ne restais pas insensible à l’admirable construction qu’avait élevée l’Église, forte maison, en vérité, dont les murs ont soutenu plus d’un assaut sans faiblir.
Madeleine me regardait, osant à peine en croire ses oreilles. Quoi, je n’étais pas l’ennemi de l’Église que je lui avais paru! Son cœur se dilatait de joie. Elle me prenait la main et, d’un ton assuré, disait:
--Philippe, il y aura une place pour vous dans cette maison. Je l’ai demandé à Dieu; il me l’a promis.
Tant que duraient ces périodes de détente, je ressentais une grande pitié pour Madeleine. Qu’avais-je fait d’elle? Jusqu’au jour de notre rencontre, elle n’avait navigué que sur de calmes rivières, se laissant aller paresseusement au fil d’une eau connue, dans un pays monotone il est vrai, entre des rives un peu plates, mais ombragées et agréables. Et voici que je l’entraînais en pleine mer; le vent sifflait autour d’elle, la foudre tombait, les vagues furieuses menaçaient de l’engloutir. Elle n’avait qu’un refuge en ce péril extrême: elle priait.
Je la prenais par la main, je lui parlais tendrement; je feignais de me laisser convaincre; peut-être même et pour quelques instants, je partageais ses vues chimériques sur une amitié possible.
Ces accalmies étaient brèves, car j’étais homme, et jeune, et j’aimais. J’exigeais autre chose, nous recommencions à nous battre.
Le printemps était venu. A mesure que nous approchions de Pâques, Madeleine montrait plus d’inquiétude. Comment arriverait-elle à la grande fête religieuse de l’année? Comment recevoir la sainte communion? Déjà Noël lui avait causé de vives angoisses. Il avait fallu se mettre bien avec Dieu, comme elle disait. Une brouille passagère entre nous avait rendu cette réconciliation plus facile. Pendant les quelques jours où elle fuyait la rue de Commailles, elle avait couru chez son confesseur. Le remords la consumait; elle reçut l’absolution. Mais, cette fois-ci, irait-elle dire au même prêtre qu’elle était retombée dans son péché, qu’elle y vivait depuis trois mois? Une âpre lutte se livrait en elle. Je le voyais à l’altération de son humeur, au trouble de son regard, à la fièvre qui colorait son beau visage. Elle n’était pas femme à ruser avec le devoir, à trouver un subterfuge ingénieux pour franchir cette passe difficile et comme, toute à la violence du sentiment présent, elle avait la mémoire et l’imagination courtes, elle pensait que sa décision serait sans appel et commanderait l’avenir. La rupture nécessaire la désespérait. Elle oubliait que cent fois elle m’avait quitté et que cent fois elle était retombée dans mes bras. Bientôt les cloches de Pâques sonneraient! Elle s’affola.
Un jour que nous goûtions ensemble, elle me demanda de l’accompagner avant dîner sur la rive droite. Bien qu’elle fût fatiguée, elle voulut marcher. Nous descendîmes jusqu’à la Seine et traversâmes la cour du Carrousel. Je pensais qu’elle me menait aux magasins du Louvre et qu’il n’y avait, en effet, rien de plus important que de se parer pour me plaire. Mais elle prit la rue Saint-Honoré et la rue Croix-des-Petits-Champs. Je commençais à comprendre. Quelques minutes plus tard, nous entrions à Notre-Dame-des-Victoires. L’obscurité de la nef était traversée par une zone lumineuse qui venait de cent cierges allumés à droite devant l’autel de la Vierge. Madeleine trouva avec peine deux chaises libres et me fit signe de m’asseoir près d’elle. Elle resta longtemps à prier, la tête enfouie dans les mains. Elle était très légèrement parfumée et ce parfum chargé pour moi de tant de souvenirs se mariait maintenant à l’odeur voluptueuse de l’encens. Je me baignais dans ces effluves délicieux, inconscient du lieu où j’étais et du temps qui coulait. Je regardais le corps agenouillé de ma maîtresse. Je suivais la ligne souple qui va des épaules aux genoux; elle s’infléchissait à la taille, s’épanouissait aux hanches pleines et j’imaginais sous l’étoffe sombre qui la couvrait une chair dont pas un pouce n’avait échappé à mes baisers.
Madeleine se releva enfin, se signa, et nous sortîmes. Je vis alors seulement qu’elle avait pleuré.
Il faisait nuit déjà. Je lui offris de prendre une voiture pour la ramener chez elle, mais elle refusa. Je passai mon bras sous le sien, elle se dégagea doucement. Elle était absorbée et je ne voulus pas la distraire de ses méditations. Aussi arrivâmes-nous rue du Cherche-Midi sans avoir échangé un mot. Au moment de me quitter, elle dit:
--J’ai quelque chose à vous demander, Philippe, mais je ne puis parler dans la rue.
Ces mots si simples, elle les prononça comme une personne qui revient de loin, qui n’est pas à la conversation et dont la voix inattendue fait tressaillir ceux qui l’entendent.
--Venez rue de Commailles, répondis-je. Où serons-nous plus tranquilles? Où pourrez-vous mieux vous expliquer?
J’employais d’habitude le «tu» qu’elle, au contraire, s’efforçait maintenant d’éviter. Surpris, j’avais dit involontairement «vous». Elle s’alarma. Étais-je fâché? C’est avec timidité qu’elle continua:
--Je me suis promis de ne plus venir rue de Commailles.
--Alors renonce à ce que tu as à me demander, fis-je assez sèchement.
--C’est impossible, Philippe, mais soyez bon, je ne peux pas vous voir en colère. Eh bien, je viendrai demain puisqu’il le faut.
Elle partit sans rien ajouter. Souvent déjà, d’importantes résolutions m’avaient été annoncées de cette manière. Suivant l’état de mes nerfs, ou je m’inquiétais sans mesure, ou je restais indifférent. Le ton de Madeleine était peut-être aujourd’hui plus grave. Mais je n’étais pas d’humeur à me tracasser et je ne m’en préoccupai pas davantage.
Pour la première fois depuis la mort de ma mère, je sortais ce soir-là. J’avais accepté de dîner dans une maison agréable où les hommes étaient riches, et les femmes jolies. En y allant, mon état d’esprit était celui d’un collégien qui fait l’école buissonnière. J’échappais pendant quelques heures à l’atmosphère orageuse que j’avais respirée ces mois derniers. Je me trouvai à table à côté d’une femme que je ne connaissais que de réputation. Elle avait eu des aventures éclatantes dont elle s’était tirée à son honneur. Elle était de celles à qui le meilleur monde auquel elles appartiennent passe tout, alors qu’il se montre d’une sévérité inexplicable pour d’autres qui en ont fait beaucoup moins. Elle parlait d’une façon nette et charmante, sans l’ombre d’hypocrisie, mais avec une certaine élégance qui lui permettait de tout dire. Elle me plut. Personne ne faisait moins penser à l’amour, mais n’éveillait plus vivement le désir. Le dîner, le vin de champagne, les fleurs, les cristaux, la belle argenterie, les femmes décolletées dont pas une qui n’eût un amant, le ton libre de la conversation, l’impression de vivre dans un milieu où le mot devoir aurait détonné, mais où celui de plaisir rendait un son plein, j’étais loin de Madeleine. Appartenaient-ils à la même ville et à la même civilisation le luxueux hôtel du faubourg Saint-Honoré où je dînais et l’église obscure, bourdonnante de prières, où ma maîtresse en larmes avait demandé à Dieu de la séparer de moi? Le contraste était grand, je le goûtai. Ma belle voisine m’amusa; je ne l’ennuyai point. Lorsque nous nous quittâmes, il allait sans dire, mais nous l’avions dit tout de même, que nous nous reverrions.
Rue de Commailles, je retrouvai Madeleine. Mon appartement était rempli d’elle; je ne pouvais lui échapper: «Qu’a-t-elle à me dire que je ne sache déjà?» pensai-je et je haussai les épaules. Pourtant je me souvins de l’accent de sa voix; il me poursuivit jusque dans mon sommeil.
Le lendemain après-midi Madeleine arriva craintive, fatiguée. Je l’accueillis avec douceur, la rassurai et, bientôt elle aborda, non sans beaucoup de détours, non sans m’avoir posé mille questions sur mon dîner de la veille, le sujet qui l’amenait.
Elle m’expliqua une fois de plus qu’elle ne pouvait être à moi. Ses raisons, je les connaissais depuis longtemps. Mais, par le choix des mots, par leur simplicité, par l’accent douloureux qui pénétrait son discours, elle m’émut. Je ne ressentais ni rancune ni colère. Qui m’était plus cher au monde? Elle possédait mon cœur. Les heures les plus belles de nos vies s’étaient confondues. Je tenais sa main dans les miennes et l’écoutais avec une telle sympathie que sa tâche en était rendue plus facile. Elle montrait beaucoup de courage; elle n’en manquait pas pour elle. Mais, lorsqu’elle en vint à parler de moi, sa voix se mit à trembler. Elle eut pourtant la force de me dire qu’elle ne pouvait faire mon bonheur: il n’y avait aucune issue à notre liaison, je perdais mes meilleures années, je m’en rendais compte certainement; elle-même finissait par se prendre en dégoût à voir l’inutilité de ses remords, pourtant sincères, et la faiblesse qui la faisait retomber dans le péché. Il lui fallait donc implorer mon aide; une solution lui était apparue, si claire, si évidente qu’il n’y avait pas à la discuter.
Elle s’arrêta et il y eut un long silence. Rien de plus pitoyable à ce moment que Madeleine, la tête penchée, les mains tremblantes. Elle me regarda et ses yeux s’emplirent de larmes. Je n’en pus supporter la vue.
--Madeleine, dis-je plaisantant, car il fallait enlever à cette scène la pointe de sa douleur, si tu pleures, rien au monde ne m’empêchera de t’embrasser. Tu vois de quoi je te menace!
Je ne réussis pas à faire sourire ma pauvre amie. Elle hésita, balbutia et finalement j’appris que je devais prendre une maîtresse.
D’abord je ne fus sensible, je l’avoue, qu’à ce que cette proposition pouvait avoir de comique. Mais je fus bien vite ramené à d’autres sentiments. Madeleine sanglotait sur mon épaule. Une fois de plus j’opposai la grandeur de son amour et la médiocrité du mien. Elle, fière et jalouse comme je la connaissais, en arriver là! J’eus honte de moi, je tombai à ses pieds et je lui dis avec une passion qui emportait tout, que je n’abandonnerais jamais une femme d’un si grand cœur, que je l’aimerais toujours, et que je préférais souffrir par elle que d’être heureux auprès d’une autre.
Elle me mit la main sur la bouche pour m’arrêter; je couvris sa main de baisers. Elle se leva, se défit de moi et, avant que j’eusse pu me redresser, elle se sauvait en courant.
III
J’ai parlé du déséquilibre où je me trouvais alors. J’en puis fournir une preuve nouvelle. Au lieu de laisser tomber dans l’oubli l’étrange conseil de Madeleine et de n’y prêter pas plus d’attention qu’à mille paroles dites au cours de scènes non moins émouvantes, je me mis à y penser dès la porte close. Il m’apparut comme l’unique moyen de sauver Madeleine de la situation désespérée où elle se débattait. C’était un beau thème à mettre sous forme dialoguée. Au cours d’une soirée solitaire, mon esprit s’enfiévra; je me montai à un diapason aigu et composai bientôt un pathétique drame à deux personnages, donnant les répliques avec une force incroyable pour l’un et l’autre protagoniste. La conclusion de cette scène fut que je devais me sacrifier pour le salut de ma victime (Madeleine!). J’allais si loin dans l’absurde que je finis par m’attendrir sur mon sort pitoyable. Au théâtre on ne s’embarrasse pas de la vérité des caractères. On exploite une situation sans s’occuper de la vraisemblance. Ainsi fis-je de bonne foi ce soir-là.
Au matin, je me réveillai plus calme. Je n’étais pas disposé à dramatiser, je ressentais un peu de courbature. J’examinai de sang-froid les arguments enflammés de la veille. Je ne pensais pas à Madeleine, mais à moi. J’étais las de nos discussions qui renaissaient de leurs cendres. J’avais voulu connaître les orages de la passion; ils avaient fondu sur ma tête. Maintenant la tranquillité me paraissait le plus précieux des biens. Une maîtresse aimable et libre, les plaisirs modérés de la chair, et surtout la paix du cœur, même au prix de l’indifférence, voilà quel était l’objet de mes vœux matinaux.
Et soudain passa devant mes yeux l’image de Mme V..., ma belle voisine de table du faubourg Saint-Honoré. Je revis son sourire, ses dents si blanches. Savait-elle seulement que nous entrions dans la semaine sainte?
Pourquoi n’avais-je pas cherché à la joindre plus tôt? Je résolus de réparer sans retard cet oubli.
Je lui téléphonai (Madeleine n’avait pas le téléphone).
--Me voir?... Mais certainement. Elle était hors de Paris pour la journée. Le lendemain nous pourrions sortir ensemble.
Le lendemain nous vit, en effet, au bois de Boulogne. Promeneurs matinaux, nous suivions les allées égayées par les toilettes printanières des femmes et par leurs chapeaux fleuris. Tout en saluant maintes personnes nous causions à bâtons rompus, mais, dans ce désordre apparent, nos propos avaient une suite et allaient à un certain but. Mme V... n’ignorait pas pourquoi j’étais près d’elle et j’imaginais que, si elle avait accepté de sortir avec moi, elle ne me voulait pas de mal. Elle se trouvait, par hasard, libre. Nos accords furent vite conclus et ne laissaient place à aucune équivoque. Nous avions du goût l’un pour l’autre, cela et rien de plus; nous partions le cœur léger à la recherche du plaisir, en amis pleins d’expérience et de sagesse qui, se trouvant de sexe différent, n’ont pas de raison de se refuser les joies si naturelles et si saines de la chair. Nous passerions ensemble quelques heures par semaine, et, sans nous engager davantage, restions maîtres du reste de notre temps. Tout cela n’avait pas été dit expressément, mais était entendu avec autant de précision que si nous l’avions fait rédiger par notaire sur papier timbré.
Quarante-huit heures plus tard, Mme V... dînait chez moi. Bien que nous fussions seuls et pour cause, cette femme charmante me fit la surprise d’arriver en toilette de soirée, comme si elle allait au bal après dîner. Lorsqu’elle entra, parée, éblouissante, endiamantée, chassant, telle l’aurore, les nuées de la nuit, l’atmosphère un peu sombre de mon appartement s’éclaira.
Plus tard, pendant que nous prenions le café, elle s’assit sur le divan et moi à côté d’elle. Pourquoi faut-il qu’alors l’image de Madeleine m’apparût? A cette même place, j’avais caché ma tête sur son épaule en un jour inoubliable; je la vis dans mon étreinte, je vis ses beaux yeux pleins d’effroi et de désir, j’entendis sa voix suppliante, tout cela si nettement que je m’arrêtai au milieu d’une phrase.
Mme V... me regarda, étonnée. Déjà je m’étais repris. C’était elle seule maintenant que je serrais dans mes bras.
* * * * *
Des relations si bien réglées avaient peu à redouter du hasard. Jamais programme ne fut plus exactement rempli que celui que nous avions fixé. Mme V... venait chez moi deux ou trois fois la semaine, et le plus souvent pour dîner, mais parfois, vers onze heures seulement, sortant d’une réception, décolletée, perles et diamants. Elle excellait à créer ainsi l’illusion qu’elle s’était parée pour me plaire. Riant, je l’appelais: «Dîner de gala.» Et vraiment toute notre liaison prit ainsi un air de fête. Elle en avait l’éclat, la gaîté brillante et peut-être aussi l’artificialité. C’était un à fleur de peau parfaitement réussi. Nous représentions assez bien les personnages de ces gravures libertines du XVIIIe siècle qui, en diverses postures, se livrent aux plaisirs de l’amour, mais qui restent soigneusement frisés et poudrés. En réalité, il n’y avait dans nos rapports aucun désordre et, par là, il leur manquait un élément humain. Madeleine faisait vibrer d’autres cordes et plus profondes.
La religion était venue à son secours. A Pâques, elle avait repris dans la communion des fidèles la place que rien ne devait lui faire perdre. Elle y trouvait les forces nécessaires pour supporter son sacrifice.
Je la voyais tous les jours, chez elle ou dehors. La rue de Commailles était interdite. Nous n’abordions pas certains sujets. Aucune allusion à l’étrange conseil qu’elle m’avait donné. Me supposait-elle une vie secrète? Je redoutais qu’elle en parlât. Entière dans ses sentiments, il devait lui paraître impossible que, renonçant à elle, j’eusse cherché au sortir de ses bras une autre maîtresse. Mais elle était si lasse de la lutte soutenue que cette idée ne se présentait même pas à son esprit.
Je jouissais ainsi d’une tranquillité momentanée. Faut-il user son temps à prévoir l’avenir? Le présent me paraissait agréable. N’était-il pas excellent d’avoir à la fois Madeleine comme maîtresse de cœur et Mme V... comme maîtresse de lit? N’étaient-elles pas toutes deux parfaites dans des rôles qui leur convenaient si bien? Je souhaitais qu’elles n’eussent jamais la tentation d’en sortir. Je me sentais une âme de classique, je n’étais pas pour le mélange des genres.
Tels furent les débuts d’une vie à trois dont j’étais le centre. Je la goûtais seul dans sa plénitude puisque les deux autres personnages s’ignoraient. J’étais redevenu un homme libre. Rien ne m’enchaînait à Mme V... Elle savait n’avoir aucun droit sur les heures de mon existence que je ne passais point avec elle. Elle ne me posait pas une question indiscrète. Le mot jalousie était entre nous vide de sens. Peut-être voyait-elle à l’occasion un ami ancien ou récent. Le jour où cette pensée me vint, je sursautai. Accepterais-je un partage? Je constatai aussitôt que je n’en serais pas autrement choqué. Ainsi nous n’avions pas dévié de la ligne que nous nous étions tracée. J’en fus charmé car le cœur va souvent se fourrer où il n’a que faire.
Madeleine? Elle s’était refusée à moi et, me suppliant de prendre une maîtresse, m’avait jeté dans les bras de Mme V... Pourtant je lui cachais ma liaison. A certaines heures, je me reprochais mon silence, mais craignant qu’elle me sût peu de gré de lui avoir obéi, je désirais prolonger le calme dont nous jouissions et lui épargner une peine nouvelle. Elle était, pour l’instant, heureuse à sa manière. La vague de piété qui l’avait portée à travers ses Pâques la soutenait encore. Elle croyait avoir gagné un abri sûr; elle respirait largement comme quelqu’un qui vient d’échapper à un grand péril.
Pas une minute, je n’eus l’intention de rompre avec elle. Des liens solidement forgés par la joie et par la souffrance nous unissaient. Ils m’avaient blessé naguère, mais je n’en sentais plus le poids. Pour une période de temps très brève, tout me parut facile. Je me refusais à voir ce que la vie que je menais avait d’anormal et de presque monstrueux. Je me félicitais d’avoir trouvé la solution du problème le plus ardu, celui de l’amour. Il se résolvait par une équation à deux inconnues. Chercher le bonheur dans une seule femme, quelle folie! et quel danger! Comment une femme, si parfaite qu’on l’imagine, satisferait-elle aux multiples et contradictoires besoins de l’homme? Elles n’étaient pas trop de deux pour cette tâche et j’étais assuré de pouvoir donner à chacune la part qui lui revenait.
Je m’enorgueillissais ainsi de ma découverte lorsque, vers le milieu de mai, j’entendis quelques petits grincements dans la marche d’une machine que je croyais fort bien réglée. Madeleine commença à m’inquiéter. Les rapports établis entre nous étant ceux qu’elle avait voulus, elle jugea d’abord devoir en être contente. Ignorait-elle donc qu’il y avait en elle une autre femme et que cette femme, tôt ou tard, demanderait, elle aussi, à être heureuse? Si Madeleine s’en était aperçue, elle ne l’aurait jamais avoué, car elle était fière. Mais je pense qu’elle ne se rendait pas un compte exact de ce qui se passait en son cœur. Parfois elle était triste, parfois elle montrait de l’humeur; je la surpris un jour les yeux encore humides de larmes. Elle allégua ses nerfs malades, le climat de Paris; la campagne lui était nécessaire. Au vrai, elle avait soif de mes caresses.
Elle se croyait si sûre d’elle-même qu’à deux reprises, sous un prétexte quelconque--elle faisait des courses dans le quartier, ou bien sortant du Bon marché elle avait été surprise par une averse--elle arriva rue de Commailles. J’étais à la maison et seul, par hasard. Lorsqu’elle entra, je tressaillis. Il était sept heures. J’attendais Mme V... d’un moment à l’autre.
Je ne pus cacher un peu de nervosité. Madeleine le remarqua. Qu’imagina-t-elle? Je ne sais, mais elle perdit de son assurance. J’avais déjà recouvré mon sang-froid. Je l’accueillis comme si rien n’était plus naturel que sa visite. Je lui pris la main, je la gardai, je lui parlai tendrement. Cependant j’éprouvais un trouble voluptueux à voir la femme que j’avais aimée, que j’aimais encore, dans le secret de mon appartement. Elle me quitta bientôt. Je l’accompagnai à la porte, je passai mon bras autour de sa taille, mais comme eût pu le faire un frère à sa sœur.
Je pensai à elle deux ou trois fois pendant le dîner en face de Mme V..., et même un peu plus tard.